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Full text of "Oeuvres complètes de Molière"

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'a/br-d Univeraily Librariee 




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(. 



PARIS. — IMPRIMERIE DE CH. LAHURE 
r.uc de FleuruSy 9 




ŒUVRES COMPLÈTES 



DE MOLIÈRE 



TOME TROISIEME 



««4 



PARIS 

LIBRAIRIE DE L HACHETTE ET C" 

BOOLBVARD SAINT-OBRMAIN, N* T7 
1863 



SJK. 



pr: 



y. 



5 




RELATION 

DE 

LA FÊTE DE VERSAILLES, 

DU 18 JUILLET 1668*. 

Le roi ayant accordé la paix aux instances de ses alliés , et aux 
vœux de toute l'Europe, et donné des marques d'une modération 
et d'une bonté sans exemple, même dans le plus fort de ses con- 
quêtes, ne pensoit plus qu'à s'appliquer aux affaires de sou royaume, 
lorsque, pour réparer, en quelque sorte, ce que la cour avoit perdu 
dans le carnaval , pendant sou absence , il résolut de faire une fête 
dans les jardins de Versailles , où , parmi les plaisirs que l'on trouve 
dans un séjour si délicieux , l'esprit fût encore touché de ces beautés 
surprenantes et extraordinaires dont ce grand prince sait si bien 
assaisonner tous ses divertissemens. 

Pour cet effet, voulant donner la comédie ensuite d'une collation, 
et le souper après la comédie, qui fût suivi d'un bal et d'un feu 
d'artifice, il jeta les yeux sur les personnes qu'il jugea les plus ca- 
pables pour disposer toutes les choses propres à cela. 11 leur marqua 
lui-même les endroits où la disposition du lieu pouvait, par sa beauté 
naturelle, contribuer davantage à leur décoration; et, parce que l'un 
des plus beaux ornemens de cette maison est la quantité des eaux 
que l'art y a conduites, malgré la nature qui les lui avoit refusées. 
Sa Majesté leur ordonna de s'en servir le plus qu'ils pourroient à 
l'embellissement de ces lieux , et même leur ouvrit les moyens de 
les employer et d'en tirer les effets qu'elles peuvent faire. 

Pour l'exécution de cette fête, le duc de Créquy, comme premier 
gentilhomme de la chambre, fut chargé de ce qui regardoit la co- 
médie; le maréchal de Bellefonds, comme premier maître d'hôtel 
du roi, prit soin de la collation, du souper, et de tout ce qui re- 
gardoit le service des tai)les; et M. Colbert, comme surintendant 
des bâtimens fit construire et embellir les divers lieux destinés à ce 
divertissement royal, et donna les ordres pour l'exécution des feux 
d'artifice. 

Le sieur Vigarani eut ordre de dresser le théâtre pour la comédie : 
le sieur Gissey, d'accommoder un endroit pour le souper; et le sieur 
Le Yau, premier architecte du roi, un autre pour le bal. 

i . Cette relation est de Félibien , auteur des Entretiens sur la vie et lex 
ouvrages des plus excellents peintres anciens et modernes ^ el père de doni 
Félibien qui écrivit, avec doin Lobincau, V Histoire de la viÛe lU Puri%. 
Tous les intermèdes sont de Molière. 

MvliLre m V 



2 KELATION 

Le mercredi, dix-huitième jour de juillet, le roi étant parti de 
Saint-Germain, vint dînera Versailles avec la reine, Mgr le dau- 
phin, Monsieur et Madame. Le reste de la cour, étant arrivé in- 
continent après midi, trouva des officiers du roi qui faisoient les 
honneurs, et recevoient tout le monde dans les salles du château, 
où il y avoit, en plusieurs endroits, des tables dressées et de quoi 
se rafraîchir ; les principales dames furent conduites dans des cham- 
bres particulières pour se reposer. 

Sur les six heures du soir, le roi, ayant commandé au marquis de 
Gesvres, capitaine de ses gardes, de faire ouvrir toutes les portes, 
afin qu'il n*y eût personne qui ne prît part au divertissement, sortit 
du château avec la reine et tout le reste de la cour , pour prendre le 
plaisir de la promenade. 

Quand Leurs Majestés eurent fait le tour du grand parterre , elles 
descendirent dans celui de gazon qui est du côté de la Grotte, où, 
après avoir considéré les fontaines qui les embellissent , elles s'arrê- 
tèrent particulièrement à regarder celle qui est au bas du petit parc, 
du côté de la pompe. Dans le milieu de son bassin, l'on voit un 
dragon de bronze qui, percé d'une flèche, semble vomir le sang 
par la gueule, en poussant en l'air un bouillon d'eau qui retombe en 
pluie et couvre tout le bassin. 

Autour de ce dragon, il y a quatre petits Amours sur des cygnes, 
qui font chacun un grand jet d'eau, et qui nagent vers le bord, 
comme pour se sauver. Deux de ces Amours, qui sont en face du 
dragon, se cachent le visage avec la main pour ne le pas voir, et 
sur leur visage l'on aperçoit toutes les marques de la cramte parfai- 
tement exprimées; les deux autres, plus hardis parce que le monstre 
n'est pas tourné de leur côté , l'attaquent de leurs armes. Entre ces 
Amours , sont des dauphins de bronze , dont la gueule ouverte pousse 
en l'air de gros bouillons d'eau. 

Leurs Majestés allèrent ensuite chercher le frais dans ces bosquets 
si délicieux, où l'épaisseur des arbres empêche que le soleil ne se 
fasse sentir. Lorsqu'elles furent dans celui dont un grand nombre 
d'agréables allées forme une espèce de labyrinthe, elles arrivèrent, 
après plusieurs détours, dans un cabinet de verdure pentagone, où 
aboutissent cinq allées. Au milieu de ce cabinet, il y a une fontaine 
dont le bassin est bordé de gazon. De ce bassin sortoient cinq tables 
en manière de buffets, chargées de toutes les choses qui peuvent 
composer une collation magnifique. 

L'une de ces tables représentoit une montagne^ où, dans plusieurs 
espèces de cavernes, on voyoit diverses sortes de viandes froides ; 
l'autre étoit comme la face d'un palais bâti de massepains et pâtes 
sucrées. Il y en avoit une chargée de pyramides de confitures sèches; 
une autre d'une infinité de vases remplis de toutes sortes de liqueurs ; 
et la dernière étoit composée de caramels. Toutes ces tables, dont les 



I)E LA FÊTE DE VERSAILLES. 3 

plans étoient ingénieusement formés en divers compartimens, éloient 
couvertes d'une infinité de choses délicates, et disposées d'une ma- 
nière toute nouvelle ; leurs pieds et leurs dossiers étoient environnés 
de feuillages mêlés de festons de fleurs, dont une partie étoit sou- 
tenue par des Bacchantes. Il y a voit, entre ces tables, une petite pe- 
louse de mousse verte, qui s'avançoit dans le bassin, et sur laquelle on 
voyoit , dans un grand vase , un oranger dont les fruits étoient confits ; 
chacun de ces brange'rs avoit à côté de lui deux autres arbres de 
difi'érentes espèces, dont les fruits étoient pareillement confits. 

Du milieu de ces tables s'élevoit un jet d'eau de plus de trente 
pieds de haut, dont la chute faisoit un bruit très-agréable; de sorte 
qu'en voyant tous ces buffets d'une même auteur, joints les uns aux 
autres par les branches d'arbres et les fleurs dont ils étoient revêtus , 
il sembloit que ce fût une petite montagne , du haut de laquelle 
sortît une fontaine. 

La palissade qui fait l'enceinte de ce cabinet étoit disposée d'une 
manière toute particulière; le jardinier, ayant employé son indus- 
trie à bien ployer les branches des arbres, et à les lier ensemble en 
diverses façons, en avoit formé une espèce d'architecture. Dans le 
milieu du couronnement, on voyoit un socle de verdure sur lequel 
il y avoit un dé qui portoit un vase rempli de fleurs. Aux côtés du 
dé , et sur le même socle , étoient deux autres vases de fleurs ; et en 
cet endroit , le haut de la palissade , venant doucement à s'arrondir 
en forme de galbe , se terminoit aux deux extrémités par deux 
autres vases aussi remplis de fleurs. 

Au lieu de sièges de gazon, il y avoit, tout autour du cabinet, des 
couches de melons, dont la quantité, la grosseur, et la bonté étoient 
surprenantes pour la saison. Ces couches étoient faites d'une manière 
tout extraordinaire; et, à bien considérer la beauté de ce lieu, l'on 
auroit pu dire autrefois que les hommes n'auroient point eu de part à 
un si bel arrangement, mais que quelques divinités de ces bois au- 
roient employé leurs soins pour l'embellir de la sorte. 

Comme il y a cinq allées qui se terminent toutes dans ce cabinet , 
et qui forment une étoile, Ton trouvoit ces allées ornées de chaque 
côté de vingt-six arcades de cyprès. Sous chaque arcade , et sur des 
sièges de gazon, il y avoit de grands vases remplis de divers arbres 
chargés de leurs fruits. Dans la première de ces allées , il n'y avoit 
que des orangers de Portugal. La seconde étoit toute de bigareautiers 
et de cerisiers mêlés ensemble. La troisième étoit bordée d'abricotiers 
et de pêchers; la quatrième, de groseilliers de Hollande; et dans la 
cinquième, l'on ne voyoit que des poiriers de différentes espèces. 
Tous ces arbres faisoient un agréable objet à la vue, à cause de leurs 
fruits qui paroissoient encore davantage contre l'épaisseur du bois. 

Au bout de ces cinq allées, il y acinqgTMvd^^TÂç^'fe'5>\'^'^^^>«^^ 
que l'on voit toutes en face du milieu du c^\i\wçX. C*^^ Tvv:iîç«* ^\s^ft^ 



k RELATION 

cintrées; et sur iet> pilastres des côtés s'élevoient deux rouleaux qui 
s'alloient joindre à un carré qui étoit au milieu. Dans ce carré, 
l'on voyoit les chiffres du roi , composés de différentes fleurs : et des 
deux côtés pendoient des festons qui s'attachoient à l'extrémité des 
rouleaux. A côté de la niche, il y avoit deux arcades aussi de verdure, 
avec leurs pilastres, d'un côté et d'autre ; et tous ces pilastres étoient 
terminés par des vases remplis de fleurs. 

Dans Pune de ces niches étoit la figure du dieu Pan, qui, ayant 
sur le visage toutes les marques de la joie, sembloit prendre part 
à celle de toute l'assemblée. Le sculpteur l'avoit disposé dans une 
action qui faisoit connoître qu'il étoit mis là comme la divinité qui 
présidoit dans ce lieu. 

Dans les quatre autres niches , il y avoit quatre Satyres, deux hom- 
mes et deux femmes, qui tous sembloient danser, et témoigner le 
plaisir qu'il ressentoient de se voir visités par un si grand monarque , 
suivi d'une si belle cour. Toutes ces figures étoient dorées, et faisoient 
un effet admirable contre le vert de ces palissades. 

Après que Leurs Majestés eurent été quelque temps dans cet endroit 
si charmant, et que les dames eurent fait collation, le roi abandonna 
les tables au pillage des gens qui suivoient, et la destruction d'un 
arrangement si beau servit encore de divertissement agréable à toute 
la cour, par l'empressement et la confusion de ceux qui démolissoient 
ces châteaux de massepains et ces montagnes de confitures. 

Au sortir de ce lieu, le roi rentrant dans une calèche, la reine dans 
sa chaise , et tout le reste de la cour dans leurs carrosses , poursui- 
vireut leur promenade pour se rendre à la comédie, et, passant dans 
une grande allée de quatre rangs de tilleuls, firent le tour du bassin 
de la fontaine des Cygnes, qui termine l'allée Royale vis-à-vis du 
château. Ce bassin est un carré long finissant par deux demi-ronds. 
Sa longueur est de soixante toises, sur quarante de large. Dans son 
milieu, il y a une infinité de jets d'eau, qui, réunis ensemble, font 
une gerbe d'une hauteur et d'une grosseur extraordinaires. 

A côté de la grande allée Royale, il y en a deux autres qui en sont 
éloignées d'environ deux cents pas ; celle qui est à droite en montant 
vers le château s'appelle l'allée du Roi , et celle qui est à gauche , 
l'allée des Prés. Ces trois allées sont traversées par une autre qui se 
termine à deux grilles qui font la clôture du petit parc. Ces deux allées 
des côtés, et celle qui les traverse, ont cinq toises de large; mais, à 
l'endroit où elles se rencontrent, elles forment un grand espace qui a 
plus de treize toises eu carré. C'est dans cet endroit de l'allée du Roi , 
que le sieur Vigarani avoit disposé le lieu de la comédie. Le théâtre , 
qui avançoit un peu dans le carré de la place , s'enfonçoit de dix toises 
dans l'allée qui monte vers le château, et laissoit, pour la salle, un 
espace de treize toises de face sur neuf de large. 

X'exhaussemeut de ce salon étoit de trente pieds jusqucs à la cor- 



DE LA FÊTE DE VERSAILLES. Î5 

Tîiche, d'où les côtés du plafond s'élevoient encore de huit pieds jus- 
ques au dernier enfoncement. Il étoit couvert de feuilles par dehors, 
et, par dedans, paré de riches tapisseries que le sieur du Metz, in- 
tendant des meubles de la couronne , avoit pris soin de faire disposer 
de la manière la plus belle et la plus convenable pour la décoration " 
de ce lieu. Du haut du plafond pendoient trente-deux chandeliers de 
cristal, portant chacun dix bougies de cire blanche. Autour de la 
salle étoient plusieurs sièges disposés en amphithéâtre, remplis de 
plus de douze cents personnes; et, dans le parterre , il y avoit encore 
sur des bancs une plus grande quantité de monde. Cette salle étoit 
percée par deux grandes arcades, dont Tune étoit vis-à-vis du théâtre, 
et l'autre du côté qui va vers la grande allée. L'ouverture du théâtre 
étoit de trente-six pieds, et, de chaque côté, il y avoit deux grandes 
colonnes torses, de bronze et de lapis, environnées de branches et 
de feuilles de vigne d'or; elles étoient posées sur des piédestaux de 
marbre, et portoient une grande corniche aussi de marbre, dans le 
milieu de laquelle on voyoit les armes du roi sur un cartouche doré, 
accompagné de trophées ; l'architecture étoit d'ordre ionique. Entre 
chaque colonne, il y avoit une figure : celle qui étoit à droite repré- 
sentoit la Paix, et celle qui étoit à gauche figuroit la Victoire; pour 
montrer que Sa Majesté est toujours en état de faire que ses peuples 
jouissent d'une paix heureuse et pleine d'abondance, en établissant le 
repos dans l'Europe , ou d'une victoire glorieuse et remplie de joie , 
quand elle est obligée de prendre les armes pour soutenir ses droits. 

Lorsque Leurs Majestés furent arrivées dans ce lieu, dont la gran- 
deur et la magnificence surprit toute la cour, et quand elles eurent 
pris leurs places sur le haut dais qui étoit au milieu du parterre, on 
leva la toile qui cachoit la décoration du théâtre ; et alors , les yeux 
se trouvant tout à fait trompés , l'on crut voir effectivement un jardin 
d'une beauté extraordinaire. 

A l'entrée de ce jardin on découvroit deux palissades si ingénieu- 
sement moulées, qu'elles formoient un ordre d'architecture dont la 
corniche étoit soutenue par quatre Termes qui représentoient des 
Satyres. La partie d'en bas de ces Termes, et ce qu'on appelle gatne, 
étoient de jaspç, et le reste de bronze doré. Ces Satyres portoient sur 
leurs têtes dès corbeilles pleines de fleurs; et, sur les piédestaux de 
marbre qui soutenoient ces mêmes Termes, il y avoit de grands 
vases dorés, aussi remplis de fleurs. 

Un peu plus loin , paroissoient deux terrasses revêtues de marbre 
blanc, qui environnoient un long canal. Au bord de ces terrasses, 
il y avoit des masques dorés qui vomissoient de l'eau dans le canal; 
et, au-dessus de ces masques, on voyoit des vases de bronze doré, 
d'où sortoient aussi autant de véritables jets d'eau. 

On montoit sur ces terrasses par trois degrés; et, sur la môme 
ligne où étoient rangés les Termes, il y avoit, d'\rû. ç.ÇA,fe ^\. ^X'5^x!^K^^ 



6 RELATION 

une longue allée de grands arbres, entre lesquels paroissoient des 
cabinttts d'une architecture rustique. Chaque cabinet couvroit un 
grand bassin de marbre, soutenu sur un piédestal de môme matière , 
et d« ces batsins sortoient autant de jets d'eau. 

Le bout du canal le phis proche étoit bordé de douze jets d'eau , qui 
formoient autant de chandeliers; et, à l'autre extrémité, on \oyoit un 
superbe édifice en forme de dôme. Il étoit percé de trois grands por- 
tiques , au travers desquels on découvroit une grande étendue de 
pays. 

D'abord l'on vit sur le théâtre une collation magnifique d'oranges 
de Portugal, et de toutes sortes de fruits chargés à fond et en pyra- 
mides dans trente-six corbeilles, qui furent servies à toute la cour 
par le maréchal de Bellefonds, et par plusieurs seigneurs pendant 
que le sieur de Launay , intendant des menus plaisirs et affaires de 
la chambre, donnoit de tous côtés des imprimés qui contenoient le 
sujet de la comédie et du ballet. 

Bien que la pièce qu'on représenta doive être considérée comme 
un impromptu, et un de ces ouvrages où la nécessité de satisfaire 
sur-le-champ aux volontés du roi ne donne pas toujours le loisir d'y 
apporter la dernière main, et d'en former les derniers traits, néan- 
moins il est certain qu'elle est composée de parties si diversifiées et 
si agréables, qu'on peut dire qu'il n'en a guère paru sur le théâtre 
de plus capable de satisfaire tout ensemble l'oreille et les yeux des 
spectateurs. La prose dont on s'est servi , est un langage très-propre 
pour l'action qu'on représente; et les vers qui se chantent entre les 
actes de la comédie conviennent si bien au sujet, et expriment si 
tendrement les passions dont ceux qui les récitent doivent être émus, 
qu'il n'y a jamais rien eu de plus touchant. Quoiqu'il semble que ce 
soient deux comédies que l'on joue en même temps, dont Tune soit 
en prose et l'autre en vers , elles sont pourtant si bien unies à un 
môme sujet, qu'elles ne sont qu'une même pièce, et ne représentent 
qu'une seule action. 

L'ouverture du théâtre se fait par quatre bergers' déguisés en 
valets de fôtes, qui, accompagnés de quatre autres bergers ^ qui 
jouent de la flûte, font une danse, où ils obligent d'entrer avec eux 
■ un riche paysan qu'ils rencontrent, et qui, mal satisfait de son ma- 
riage, n'a l'esprit rempli que de fâcheuses pensées : aussi l'on voit 
qu'il se retire bientôt de leur compagnie , où il n'a demeuré que par 
contrainte. 

Climène* et Ghloris^, qui sont deux bergères amies, entendant le 

4 . Beanchamp , Saint-André , La Pierre , Favler. 

2. Descouteaux, Philbert, Jean et Martin Hottere. 

5. Mile Hilaire. 

4. Mile Desfironteaux. 



DE LA FÊTE DE VERSAILLES. 7 

son des flûtes, viennent joindre leurs voix à ces instrumens, et 
chantent : 
• L'autre jour, d'Annette 

J'entendis la voix, 

Qui , sur sa musette , 

Ghantoit dans nos bois : 
Amour, que sous ton empire 
On souffre de maux cuisans I 

Je le puis bien dire, 

Puisque je le sens. 

La jeune Lisette , 

Au même moment, 

Sur le ton d'Anette, 

Reprit tendrement : 
Amour, si, sous ton empire, 
Je souffre des maux cuisans , 

C'est de n'oser dire 

Tout ce que je sens. 

Tircis > et Philène \ amans de ces deux bergères, les abordent pour 
les entretenir de leur passion, et font avec elles une scène en musique. 

CHLORIS. 

Laissez-nous en repos, Philène. 

CLIMÈNB. 

Tircis, ne viens point m'arrêter. 

TIRCIS ET PHILÈNE. 

Ah i belle inhumaine , 
Daigne un moment m'écoute r * 

CLIMÈNE ET CHLORIS. 

Mais que me veux-tu conter T 

LES DEUX BEROERS. 

Que d'une flamme immorteii'' 
Mon cœur brûle sous tes loi» 

LES DEUX BERGÈRES. 

Ce n'est pas une nouvelle 
Tu me l'as dit mille foif». 
pHiLÊNB, à ChUyfi- 
Quoi! veux-tu, toute ma vi» 
Que j'aime et n'obtienne rien? 

CHLORIS. 

Non; ce n'est pas mon envie 
N'aime plut; je le veux bien. 

4. Blondel. 
2. Gaye. 



RELATION 

TiACis, à Clitnène. 
Le ciel me force à Thommage 
Dont tous ces bois sont témoins. 

CUMÈNE. 

C'est au ciel, puisqu'il t'engage, 
A te payer de tes soins. 

PHiLÈNR, à Chloris. 
C'est par ton mérite extrême 
Que tu captives mes vœux. 

CHLORIS. 

Si je mérite qu'on m'aime, 
Je ne dois rien à tes feux. 

LES DEUX BERGERS. 

L'éclat de tes yeux me tue. 

LES DEUX BERGÈRES. 

Détourne de moi tes pas. 

LES DEUX BERGERS. 

Je me plais dans cette vue. 

LES DEUX BERGÈRES. 

Berger , ne t'en plains donc pas. 

PHILÈNE. 

Ahl belle Climène! 

TIRCIS. 

Ah! belle Chloris! 

PHILÈNE, à Climène. 
Rends-la pour moi plus humaine. 

TIRCIS, à Chloris. 
Dompte pour moi ses mépris. 
CLIMÈNE, à Chloris. 
Sois sensible à l'amour que te porte Philène. 

CHLORIS , à Climène. 
Sois sensible à l'ardeur dont Tircis est épris. 

CUMÈNE, à Chloris. 
Si tu veux me donner ton exemple, bergère, 
Peut-être je le recevrai. 
CHLORIS, à Climène. 
Si tu veux te résoudre à marcher la première, 
Possible que je te suivrai. 
CLIMÈNE, à Philène. 
Adieu, berger. 

CHLORIS, à Tircis. 

Adieu, berger. 
CLIMÈNE, à Philène. 
Attends un favorable sort. 



DE LA FÊTE DE VERSAILLES. 9 

CHLORis, à Tirets. 
Attends un doux succès du mal qui te possède, 

TIRCIS. 

Je n*attends aucun remède 

PHILÈNE. 

Et je n'attends que la mort. 

TIRCIS ET PHILÈNE. 

Puisqu'il nous faut languir en de tels déplaisirs, 
Mettons fin, en mourant ^ à nos tristes soupirs. 

Ces deux bergers se retirent, Pâme pleine de douleur et de déses- 
poir; et, ensuite de cette musique, commence le premier acte de 
la comédie en prose. 

Le sujet est qu'un riche paysan, s'étant marié à la fille d'un gen- 
tilhomme de campagne, ne reçoit que du mépris de sa femme aussi 
bien que de son beau-père et de sa belle-mère, qui ne l'avoient pris 
pour leur gendre qu'à cause de ses grands biens. 

Toute cette pièce est traitée de la même sorte que le sieur de Mo- 
lière a de coutume de faire ses autres pièces de théâtre ; c'est-à-dire 
qu'il y représente avec des couleurs si naturelles le caractère des 
personnes qu'il introduit, qu'il ne se peut rien voir de plus ressem- 
blant que ce qu'il a fait pour montrer la peine et les chagrins où se 
trouvent souvent ceux qui s'allient au-dessus de leur condition ^ et , 
({uand il dépeint l'humeur et la manière de faire de certains nobles 
campagnards , il ne forme point de traits qui n'expriment parfaite- 
ment leur véritable image. Sur la fin de l'acte , le paysan est inter- 
rompu par une bergère qui lui vient apprendre le désespoir des deux 
bergers : mais, comme il est agité d'autres inquiétudes, il la quitte 
en colère; et Chloris entre, qui vient faire une plainte sur la mort 
de son amant : 

Ah ! mortelles douleurs î 

Ou'ai-je plus à prétendre P 

Coulez, coulez, mes pleurs; 

Je n'en puis trop répandre. 

Pourquoi faut-il qu'un tyrannique honneur 

Tienne notre âme en esclave asservie? 
Hélas 1 pour contenter sa barbare rigueur. 
J'ai réduit mon amant à sortir de la vie. 

Ah ! mortelles douleurs ! 
Ou'ai-je plus à prétendre? 
Coulez, coulez, mes pleurs; 
Je n'en puis trop répandre. 

Me puis-je pardonner, dans ce funeste sort, 
Les sévères froideurs dont je m'feVo\s Mm^^"^ 



iO RELATION 

Quoi donc, mon cher amant! je t'ai donné la mort ! 
Est-ce le prix, hélas I de m'avoir tant aimée? 

Ah 1 mortelles douleurs ! 
Qu'ai -je plus à prétendre? 
Coulez, coulez, mes pleurs; 
Je n'en puis trop répandre. 

Après cette plainte commença le second acte de la comédie en 
prose : c'est une suite des déplaisirs du paysan marié, qui se trouve 
encore interrompu par la même bergère, qui vient lui dire que 
Tircis et Philèue ne sont point morts, et lui montre six bateliers' 
qai les ont sauvés. Le paysan, importuné de tous ces avis, se retire, 
et quitte la place aux bateliers, qui, ravis de la récompense qu'ils 
ont reçue, dansent avec leurs crocs, et se jouent ensemble; après 
quoi se récite le troisième acte de la comédie en prose. 

Dans ce dernier acte , l'on voit le paysan dans le comble de la dou- 
leur, par les mauvais traitemens de sa femme. Enfin un de ses amis 
lui conseille de noyer dans le vin toutes ses inquiétudes, et l'em- 
mène pour joindre sa troupe, voyant venir toute la foule des bergers 
amoureux, qui commence à célébrer, par des chants et des danses, 
le pouvoir de l'Amour. 

Ici la décoration du théâtre se trouve changée en un instant , et l'on 
ne peut comprendre comment tant de véritables jets d'eau ne parois- 
sent plus, ni par quel artifice, au lieu de ces cabinets et de ces 
allées, on ne découvre sur le théâtre que de grands rochers entre- 
mêlés d'arbres, où l'on voit plusieurs bergers qui chantent et qui 
jouent de toutes sortes d'instrumens. Chloris commence, la première , 
à joindre sa voix au son des flûtes et des musettes. 

CHLORIS. 

Ici l'ombre des ormeaux 

Donne un teint frais aux herbettes; 

Et les bords de ces ruisseaux 

Brillent de mille fleurettes 

Qui se mirent dans les eaux. 

Prenez, bergers, vos musettes, 

Ajustez vos chalumeaux, 

Et mêlons nos chansonnettes 

Au chant des petits oiseaux. 

Le Zéphire, entre ces eaux, 

Fait mille courses secrètes; 

Et les rossignols nouveaux. 

De leurs douces amourettes 

I, Jonan, Beauchamp, Chioaneau, Favier, Noblet, Mayeu. 



DE LA FÊTE DE VERSAILLES. 1i 

Parlent aux tendres rameaux 
Prenez, bergers, tos musettes, 
Ajustez 70S chalumeaux, 
Et mêlons nos chansonnettes 
Au cinnt des petits oiseaux. 

Pendant que la musique charme les oreilles, les yeux sont agréa- 
blement occupés à voir danser plusieurs bergers > et bergères^, ga- 
lamment vêtus. Et Glimène chante : 

Ah! qu'il est doux, belle Sylvie, 
Ah 1 qu'il est doux de s'enflammer 1 
Il faut retrancher de la vie 
Ce qu'on en passe sans aimer. 

CHLORIS. 

Ah ! les beaux jours qu'Amour nous donne , 
Lorsque sa flamme unit les cœurs ! 
Est-il ni gloire ni couronne 
Qui vaille ses moindres douceurs ? 

TIRCIS. 

Qu'avec peu de raison on se plaint d'un martyre, 
Que suivent de si doux plaisirs ! 

PHILÈNE. 

Un moment de bonheur, dans l'amoureux empire 
Répare dix ans de soupirs. 

TOUS ENSEMBLE. 

Chantons tous de l'Amour le pouvoir adorable ; 
Chantons tous dans ces lieux 
Ses attraits glorieux : 
Il est le ^lus aimable 
Et le plus grand des dieux. 

A ces mots, l'on vit s'approcher, du fond du théâtre, un grand 
rocher couvert d'arbres, sur lequel étoit assise toute la troupe de 
Bacchus, composée de quarante Satyres. L'un d'eux ^, s'avançant à la 
tète, chanta fièrement ces paroles : 

Arrêtez : c'est trop entreprendre. 

Un autre dieu, dont nous suivons les lois, 

S'oppose à cet honneur qu'à l'Amour osent rendre 

Vos musettes et vos voix : 
A des titres si beaux Bacchus seul peut prétendre ; 
Et nous sommes ici pour défendre ses droits. 

4 . Ghicaneau , Saint-André , La Pierre , Favier. 

2. Bonard, Arnold, Noblet, Poignard. 

3. D'Estival. 



I 



12 RELATION 

CHŒUR DE SATYRES. 

Nous suivons de Bacchus le pouvoir adorable; 
Nous suivons en tous lieux 
Ses attraits glorieux : 
11 est le plus aimable # 
Et le plus ^rand des dieux. 

Plusieurs du parti de Bacchus mêloient aussi leurs pas à la mu- 
sique ; et Ton vit un combat des danseurs et des chantres de Bac- 
chus contre les danseurs et les chantres qui soutenoient le parti de 
l'Amour. 

CHLORIS. 

C'est le printemps qui rend Pâme 
A nos champs semés de fleurs; 
Mais c'est l'Amour et sa flamme 
Qui font revivre nos cœurs. 

UN SUIVANT DE BACCHUS '. 

Le soleil chasse les ombres 
Dont le ciel est obscurci , 
Et des âmes les plus sombres 
Bacchus chasse le souci. 

CHŒUR DE BACCHUS. 

Bacchus est révéré sur la terre et sur Ponde. 

CHŒUR DE l'amour. 

Et l'Amour est un dieu qu'on adore en tous lieux. 

CHŒUR DE BACCHUS. 

Bacchus à son pouvoir a soumis tout le monde. 

CHŒUR DE l'amour. 

Et l'Amour a dompté les hommes et les dieux. 

CHŒUR DE BAC-CHUS. 

Rien peut-il égaler sa douceur sans seconde? 

CHŒUR DE l'amour. 

Rien peut-il égaler ses charmes précieux ? 

CHŒUR DE BACCHUS. 

Fi de l'Amour et de ses feux ! 

LE PARTI DE l'AMOUR. 

Ah ! quel plaisir d'aimer ! 

LE PARTI DE BACCHUS. 

Ah! quel plaisir de boire! 

LE PARTI DE l' AMOUR. 

A qui vit sans amour, la vie est sans appas. 

LE PARTI DE BACCHUS. 

C'est mourir que de vivre et de ne boire pas. 
. 4 . Gingan. 



DE LA FÊTE DE VERSAILLES. 13 

LE PARTI DE L*AMOUR. 

Aimables fers! 

LE PARTI DE BACGHUS. 

Douce victoire ! 

^ LE PARTI DE L'AMOUR. 

Ah! quel plaisir d'aimer! 

LE PARTI DE BACGHUS. 

Ah ! quel plaisir de boire ! 

LES DEUX PARTIS. 

Non, non, c'est un abus. 
Le plus grand dieu de tous.... 

LE PARTI DE L'AMOUR 

C'est PAmour 

LE PARTI DE BACGHUS. 

C'est Bacchus. 

Un berger* arrive, qui se jette au milieu des deux partis pour les 
séparer, et leur chante ces vers : 

C'est trop, c'est trop, bergers. Ehl pourquoi ces débats? 
Soufirons qu'en un parti la raison nous assemble. 
L'Amour a des douceurs , Bacchus a des appas : 
Ce sont deux déîtés qui sont fort bien ensemble : 
Ne les séparons pas, 

LES DEUX «HŒURS. 

Mêlons donc leurs douceurs aimables, 
Mêlons nos voix dans ces lieux agréables, 
Et faisons répéter aux échos d'alentour. 
Qu'il n'est rien de plus doux que Bacchus et l'Amour. 

Tous les danseurs se mêlent ensemble, et l'on voit parmi les ber- 
gers et les bergères quatre des suivans de Bacchus', avec des 
thyrses, et quatre Bacchantes ^ avec des espèces de tambours de 
basque, qui représentent des cribles qu'elles portoit anciennement 
aux fêtes de Bacchus. De ces thyrses, les suivans frappent sur les 
cribles des Bacchantes, et font différentes postures, pendant que les 
bergers et les bergères dansent pliis sérieusement. 

On peut dire que, dans cet ouvrage, le sieur ^e Lulli a trouvé 
le secret de satisfaire et de charmer tout le monde ; car jamais il 
n'y a rien eu de si beau et de mieux inventé. Si l'on regarde les 
danses, il n'y a point de pas qui ne marque l'action que les dan- 
seurs doivent faire, et dont les gestes ne soient autant de paroles 
qui se fassent entendre. Si l'on regarde la musique, il n'y a rien 

4 . Le Gros. 

2. Beauchamp, Dolivet, Ghicaneau, Mayeu. 

a. Paysan, Manceau, Le Uoy, Peaan. 



ik HELATION 

qui n'exprime parfaitement toutes les passions, et qui ne ravisse 
l'esprit des auditeurs. Mais ce qui n'a jamais été vu, est cette har- 
monie de voix si agréable, cette symphonie d'instrumens , cette 
belle union de différents chœurs, ces douces chansonnettes, ces 
dialogues si tendres et si amoureux, ces échos, et enfin cette con- 
duite admirable dans toutes les parties, où, depuis les premiers 
récits, l'on a vu toujours que la musique s'est augmentée, et qu'en- 
fin, après avoir commencé par une seule voix, elle a fini par un 
concert de plus de cent personnes qu'on a vues, toutes à la fois 
sur un même théâtre, joindre ensemble leurs instrumens, leurs 
voix et leurs pas dans un accord et une cadence qui finit la pièce , 
en laissant tout le monde dans une admiration qu'on ne peut assez 
exprimer. 

^Cet agréable spectacle étant fini de la sorte, le roi et toute la cour 
sortirent par le portique du côté gauche du salon , et qui rend dans 
Pallée de traverse, au bout de laquelle, à l'endroit où elle coupe 
Pallée des Prés, Ton aperçut de loin un édifice élevé de cinquante 
pieds de haut. Sa figure étoit octogone , et sur le haut de la couver- 
ture s'élevoit une espèce de dôme d'une grandeur et d'une hauteur 
si belle et si proportionnée, que le tout ensemble ressembloit beau- 
coup à ces beaux temples aûtiques dont on voit encore quelques 
restes; il étoit tout couvert de feuillages, et rempli d'une infinité de 
lumières. A mesure qu'on s'en approchoit,.on y découvroit mille 
difl'érentes beautés. Il étoit isolé , et l'on voyoit dans les huit angles 
autant de pilastres qui servoient comme de pieds-forts ou d'arcs- 
boutans élevés de quinze pieds de haut. Au-dessus de ces pilastres , 
il y avoit de grands vases ornés de différentes façons, et remplis 
de lumières. Du haut de ces vases sortoit une fontaine, qui, retom- 
bant à l'entour, les environnoit comme d'une cloche de cristal ; ce 
qui faisoit un effet d'autant plus admirable, qu'on voyait un feu 
éclairer agréablement au milieu de l'eau. 

Cet édifice étoit percé de huit portes. Au-devant de celle par où 
l'on entroit, et sur deux piédestaux de verdure, étoient deux grandes 
figures dorées qui représentoient deux Faunes jouant chacun d'un 
instrument. Au-dessus de ces portes, on voyoit comme une espèce 
de frise ornée de huit grands bas-reliefs, représentant, par des 
figures assises, les quatre saisons de l'année et les quatre parties 
du jour. A côté des premières, il y avoit des doubles L; et, à côté 
des autres, des fleurs de lis. Elles étoient toutes enchâssées parmi le 
feuillage, et faites avec un artifice de lumière si beau et si surpre- 
nant, qu'il sembloit que toutes ces figures, ces L et ces fleurs de 
lis , fussent d'un métal lumineux et transparent. 

Le tour du dôme étoit aussi orné de huit bas-reliefs éclairés de 
la môme sorte; mais, au lieu de figures, c'étoient des trophées dis- 
posés en différentes manières. Sur les angles du principal édifice et 



DE LA FÊTE DE VERSAILLES. 18 

du déme, il y avoit de grosses boules de verdure qui eu termiaoieiit 
les extrémités. 

Si Ton fût surpris en voyant par dehors la beauté de ce lieu, on 
Je fut encore davantage en voyant le dedans. Il étoit presque impos- 
sible de ne se pas persuader que ce ne fût un enchantement, tant il 
y paroissoit de choses qu'on croiroit ne se pouvoir faire que par ma- 
gie! Sa gfandeur étoit de huit toises de diamètre. Au milieu , il y 
avoit un grand rocher, et autour du rocher une table de figure oc- 
togone, chargée de soixante-quatre couverts. Ce rocher étoit percé 
en quatre endroits. Il sembloit que la nature eût fait choix de tout 
ce qu'elle a de plus beau et de plus riche pour la composition de cet 
ouvrage, et qu'elle eût elle-même pris plaisir d'en faire son chef- 
d'œuvre, tant les ouvriers avoient bien su cacher l'artifice dont ils 
s'étoient servis pour l'imiter ! 

Sur la cime du rocher était le cheval Pégase; il sembloit, en se 
cabrant, faire sortir de l'eau qu'on voyoit couler doucement de des- 
sous ses pieds, mais qui aussitôt tomboit avec abondance, et formoit 
comme quatre fleuves. Cette eau , qui se précipitoit avec violence et 
par gros bouillons parmi les pointes du rocher, le rendoit tout blanc 
d'écume, et ne s'y perdoit que pour paroître ensuite plus belle et 
plus brillante; car, ressortant avec impétuosité par des endroits ca- 
jchés, elle faisoit des chutes d'autant plus agréables qu'elles se sépa- 
roient en plusieurs petits ruisseaux parmi les cailloux et les coquilles. 
Il sortoit, de tous les endroits les plus creux du rocher, mille gouttes 
d'eau qui, avec celle des cascades, venoient inonder une pelouse 
couverte de mousse et de divers coquillages, qui en faisoit l'entrée. 
C'étoit sur ce beau vert, et à Tentour de ces coquilles, que ces eaux, 
venant à se répandre et à couler agréablement , faisoient une infinité 
de retours qui paraissoient autant de petites ondes d'argent, et, avec 
un murmure doux et agréable qui s'accordoit au bruit des cascades, 
tomboient, en cent différentes manières, dans huit canaux qui sé- 
paroient la table d'avec le rocher, et en recevoient toutes les eaux. 
Ces canaux étoient revêtus de carreaux de porcelaine et de mousse, 
au bord desquels il y avoit de grands vases à l'antique , émaillés d'or 
et d'azur, qui, jetant l'eau par trois différons endroits, remplissoiént 
trois grandes coupes de cristal qui se dégorgeoient encore dans ces 
mêmes canaux. 

Au-dessous du cheval Pégase, et vis-à-vis la porte par où l'on en- 
troit, on voyoit la figure d'Apollon assise, tenant dans sa main une 
lyre; les neuf Muses étoient au-dessous de lui, qui tenoient aussi 
divers instrumens. Dans les quatre coins du rocher, et au-dessous 
de la chute de ces fleuves, il y avoit quatre figures couchées, qui en 
représentoient les divinités. 

De quelque côté qu'on regardât ce rocher, l'on y voyoit tou\Qut* 
différens effets d'eau; et les lumières dont \\ ëXoVX. fedmfe ^\û\^\iX ^^ 



IG RELATION 

bien disposées, qu'il n'y eu avoit point qui ne contribuassent à faire 
paroître toutes les figures qui étoient d'argent, et à faire briller da- 
vantage les divers éclats de l'eau et les différentes couleurs des pier- 
res et des cristaux dont il étoit composé. Il y avoit même des lumières 
si industrieusement cachées dans les cavités de ce rocher, qu'elles 
n'étoient point aperçues , mais qui cependant le f aisoient voir par- 
tout, et donnoient un lustre et un éclat merveilleux à toutes les 
'gouttes«d'eau qui tomboient. 

Des huit portes dont ce salon étoit percé, il y ep. avoit quatre au 
droit des quatre grandes allées , et quatre autres qui étoient vis-à-vis 
des petites allées qui sont dans les angles de cette place. A côté de 
chaque porte, il y avoit quatre grandes niches percées à jour, et 
remplies d'un grand pied d'argent ; au-dessus étoit un grand vase de 
même matière, qui portoit une girandole de cristal, allumée de dix 
bougies de cire blanche. Dans les huit angles qui forment la figure 
de ce lieu, il y avoit un corps solide taillé rustiquement, et dont le 
fond verdâtre brilloit en façon de cristal ou d'eau congelée. Contre 
ce corps étoient quatre coquilles de marbre les unes au-dessus des 
autres, et dans des distances fort proportionnées; la plus haute étoit 
la moins grande, et celles de dessous augmentoient toujours eu 
grandeur, pour mieux recevoir l'eau qui tomboit des unes dans les 
autres. On avoit mis sur la coquille la plus élevée une girandole de 
cristal, allumée de dix bougies, et de cette coquille sortoit de l'eau 
en forme de nappe, qui, tombant dans la seconde coquille, se ré- 
pandoit dans une troisième, où l'eau d'un masque posé au-dessus 
venant à se rendre , la remplissoit encore davantage. Cette troisième 
coquille étoit portée par deux dauphins, dont les écailles étoient de 
couleur de nacre ; ces deux dauphins jetoient de l'eau dans la qua- 
trième coquille, où tomboit aussi en nappe l'eau de la coquille qui 
étoit au-dessus ; et toutes ces eaux venoient enfin à se rendre dans 
un bassin de marbre, aux deux extrémités duquel étoient deux 
grands vases remplis d'orangers. 

Le plafond de ce lieu n'étoit pas cintré en forme de voûte ; il s'éle- 
voit, jusques à l'ouverture du dôme, par huit pans qui représentoient 
un compartiment de menuiserie, artistement taillé de feuillages do- 
rés. Dans ces compartimens, qui paroissoient percés, l'on avoit 
peint des branches d'arbres au naturel, pour avoir plus d'union avec 
la fouillée dont le corps de cet édifice étoit composé. Le haut du 
dôme étoit aussi un compartiment d'une riche broderie d'or et d'ar- 
gent sur un fond vert. 

Outre vingt-cinq lustres de cristal, chacun de dix bougies, qui 
éclairoient ce lieu, et qui tomboient du haut de la voûte, il y en avoit 
encore d'autres au milieu des huit portes, qui étoient attachés avec 
de grandes écharpes de gaze d'argent entre des festons de fleurs, 
ttoués avec de pareilles écharpes^ enrichies d'une i'raiige de môme. 



DE LA FÊTE DE VERSAILLES. 17 

Sur la grande corniche , qui régnoit tout autour de ce salon , 
étoient rangés soixante-quatre vases de porcelaine remplis de di- 
verses fleurs; et, entre ces vases, on avoit mis soixante-quatre boules 
de cristal de diverses couleurs, et d'un pied de diamètre, soutenues 
sur des pieds d'argent ; elles paroissoient comme autant de pierres 
précieuses, et étoient éclairées d'une manière si ingénieuse, que la 
lumière passant au travers, et se trouvant chargée des différentes 
couleurs de ces cristaux, se répandoit par tout le haut du plafond, 
où elle faisoit des effets si admirables , qu'il sembloit que ce fussent 
les couleurs mêmes d'un véritable arc-en-ciel. De cette corniche et 
du tour que formoit l'ouverture du dôme pendoient plusieurs festons 
de toutes sortes de fleurs , attachés avec de grandes écharpes de 
gaze d'argent, dont les bouts, tombant entre chaque feston, parois- 
soient avec beaucoup d'éclat et de grâce sur tout le corps de cette 
architecture, qui étoit de feuillage, et dont l'on avoit si bien su for- 
mer différentes sortes de verdure, que la diversité des arbres qu'on 
y avoit employés, et que l'on avoit su accommoder les uns auprès des 
autres, ne faisoit pas une des moindres beautés de la composition de 
cet agréable édifice. 

Au delà du portique, qui étoit vis-à-vis de celui par où l'on en- 
troit, on avoit dressé un buffet d'une beauté et d'une richesse tout 
extraordinaires. Il étoit enfoncé de dix-huit pieds dans l'allée, et 
l'on y montoit par trois grands degrés en forme d'estrade. Il y avoit, 
des deux côtés de ce buffet, deux manières d'ailes élevées d'environ 
dix pieds de haut, dont le dessous servoit pour passer ceux qui por- 
toient les viandes. Sur le milieu de chacune de ces ailes étoit un 
socle de verdure, qui portoit un grand guéridon d'argent, chargé 
d'une girandole aussi d'argent, allumée de bougies de cire blanche, 
et, à côté de ces guéridons, plusieurs grands vases d'argent; contre 
ce socle étoit attachée une grande plaque d'argent à trois branches , 
portant chacune un flambeau de cire blanche. 

Sur la table du buffet, il y avoit quatre degrés de deux pieds de 
large et de trois à quatre pieds de haut, qui s'élevoient jusques à un 
plafond de feuillée de vingt-cinq pieds d'exhaussement. Sur ce buffet 
et sur ces degrés, l'on voyoit, dans une disposition agréable, vingt- 
quatre bassins d'argent d'une grandeur extrême et d'un ouvrage 
merveilleux: ils étoient séparés les uns des autres par autant de 
grands vases, de cassolettes et de girandoles d'argent d'une pareille 
beauté. Il y avoit sur la table vingt -quatre grands pots d'argent, 
remplis de toutes sortes de fleurs, avec la nef du roi , la vaisselle et 
les verres destinés pour son service. Au-devant de la table, on voyait 
une grande cuvette d'argent en forme de coquille, et, aux deux bouts 
du buffet, quatre guéridons d'argent, de six pieds de haut, sur les- 
quels étoient des girandoles d'argent, allumées de dix bougies de 
cire blanche. 

Mui.IKRR III 1 



i 8 RELATION 

Dans les deux autres arcades, qui étoient à côté de celle-ci, étoient 
deux autres buffets moins hauts et moins larges que celui du mi- 
lieu; chaque table avoit deux degrés , sur lesquels étoient dressés 
quatre grands bassins d'argent, qui accompagnoient un grand vase 
chargé d'une girandole allumée de dix bougies; et, entre ces bassins 
et ce vase , il y avoit plusieurs figures d'argent. Aux -deux bouts du 
buffet, l'on voyoit deux grandes plaques, portant chacune trois flam- 
beaux de cire blanche; au-dessus du dossier, un guéridon d'argent, 
chargé de plusieurs bougies, et, à côté, plusieurs grands vases d'un 
prix et d'une pesanteur extraordinaires, outre six grands bassins qui 
servoient de fond. Devant chaque table, il y avoit une grande cu- 
vette d'argent, pesant mille marcs; *et ces tables, qui étoient comme 
deux crédences pour accompagner le grand buffet du roi, étoient 
destinées pour le service des dames. 

Au delà de l'arcade qui servoit "d'entrée du côté de l'allée qui des- 
cend vers les grilles du grand parc, étoit un enfoncement de dix-huit 
toises de long, qui formoit comme un avant-salon. 

Ce lieu étoit terminé d'un grand portique de verdure, au delà du- 
quel il y avoit une grande salle, bornée par les deux côtés des pa- 
lissades de l'allée, et, par l'autre bout, d'un autre portique de 
feuillage. Dans cette salle l'on avoit dressé quatre grandes lentes 
très-magnifiques, sous lesquelles étoient huit tables accompagnées 
de leurs buffets chargés de bassins, de verres et de lumières, dis- 
posés dans un ordre tout à fait singulier. 

Lorsque le roi fut entré dans le salon octogone, et que toute la 
cour, surprise de la beauté et de la disposition si extraordinaire de 
ce lieu, en eut bien considéré toutes les parties, Sa Majesté se mit 
à table, le dos tourné du côté par où elle étoit entrée; et, lorsque 
Monsieur eut pris aussi sa place , les dames qui étoient nommées 
par Sa Majesté pour y souper prirent les leurs, selon qu'elles se 
rencontrèrent, sans garder aucun rang. Celles qui eurent cet hon- 
neur, furent: 

Mlles d'Angoulême, Mme la maréchale de Castelnau, 

Mme Aubry de Courcy, Mme de Commmge, 

Mme de Saint-Arbre , Mme la marquise de Castelnau, 

Mme de Broglio , Mlle d'Ëlbeuf , 

Mme de Bailleul , Mme la maréchale d'Albret . et 

Mme de Bonnelle, mademoiselle sa fille, 

Mme Bignon, Mme la maréchale d'Estrées, 

Mme de Bordeaux , Mme la maréchale de La Ferté , 

Mlle Borelle , Mme de La Fayette , 

Mme de Brissac, Mme la comtesse de Fiesque, 

Mme de Coulange, Mme de Fontenay-Hotman , 

Mme la maréchale de Clérambaut, Mme de Fieubet , 



DE LA FÊTE DE VERSAILLES. if) 

Mme la maréchale de Grancey, et Mme la duchesse de Ricbemont, 

mesdemoiselles ses deux filles, Mlle de Tresmes, 

Mme des Hameaux , Mme Tambonneau , 

Mme la maréchale de L'Hôpital, Mme de La Trousse, 

Mme la lieutenaote civile , Mme la présidente Tubœuf, 

Mme la comtesse de Louvigny, Mme la duchesse de La Yallière, 

Mlle de Manicham, Mme la marquise de La Vallière, 

Mme de Meckelbourg , Mme de Yilacerf , 

Mme la Grande Maréchale , Mme la duchesse de Wirtemberg, 

Mme de Marré, et madame sa fille, 

Mme de Nemours, Mme de Yalavoice 
Mme de Richelieu, 

Comme la somptuosité de ce festin passe tout ce qu'on en pourroit 
dire , tant par Pabondance et la délicatesse des viandes qui y furent 
servies, que'par le bel ordre que le maréchal de Bellefonds et le 
sieur deValentiné, contrôleur général de la maison du roi , y ap- 
portèrent, je n'entreprendrai pas d*en faire le détail; je dirai seu- 
lement que le pied du rocher étoit revêtu , parmi les coquilles et la 
mousse, de quantité de pâtes, déconfitures, de conserves, d'her- 
bages et de fruits sucrés, qui sembloient être crus parmi les pierres , 
et en faire partie. Il y avoit sur les huit angles qui marquent la 
figure du rocher et de la table, huit pyramides de fleurs, dont cha- 
cune étoit composée de treize porcelaines remplies de diff'érens mets. 
Il y eut cinq services, chacun de cinquante-six plats ; les plats du 
dessert étoient chargés de seize porcelaines en pyramides, où tout 
ce qu'il y a de plus exquis et de plus rare dans la saison y parois- 
soit à l'œil et au goût, d'une manière qui secondoit bien ce que l'on 
avoit fait dans cet agréable lieu pour charmer la vue. 

Dans une allée assez proche de là, et sous une tente, étoit la 
table de la reine, où mangeoient Madame, Mademoiselle, madame 
la Princesse, madame la princesse de Carignan. Mgr le dauphin 
soupa au château , dans son appartement. 

Le roi étoit servi par monsieur le Duc; et Monsieur, par le sieur 
de Valentiné. Les sieurs Grotteau , contrôleur de la bouche , Gaut et 
Chamois, contrôleurs d'office, mettoient les viandes sur la table. 

Le maréchal de Bellefonds servoit la reine; et le sieur Courtet, 
contrôleur d'office, servoit Madame; le sieur de La Grange, aussi 
contrôleur d'olfice, mettoit sur table; les cent-suisses de la garde 
portoient les viandes, et les pages et valets de pied du roi, de la 
reine, de Monsieur et de Madame, servoient les tables de Leurs Ma- 
jestés. 

Dans le même temps que l'on portoit sur ces deux tables, il y en 
avoit huit autres que l'on servoit de la même manière, qui étoi^ivt. 
dressées sous lés quatre tentes dont j'ai paT\è\ ft\ Çift% \si^^«& %j»^i\««v. 



20 RELATION 

leurs maîtres d'hôtel; qui faisoient porter les viandes par les gardes 
suisses. 
La première étoit celle 

De Mme la comtesse de Soissons, de 20 couverts. 

De Mme la princesse de Bade , de 20 couverts. 

De Mme la duchesse de Créquy, de 20 couverts. 

De Mme la maréchale de La Mothe , de 20 couverts. 

De Mme de Montausier, de 40 couverts. 

De Mme la maréchale de Bellefonds, de 65 couverts. 

De Mme la maréchale d'Humières, de 20 couverts. 

De Mme de Béthune , de 20 couverts. 

Il y en avoit encore trois autres dans une petite allée à côté de 
celle que tenoit madame la maréchale de Bellefonds , de quinze à seize 
couverts chacune, dont les maîtres d'hôtel du roi avoient le soin. 

Quantité d'autres tables se servoient de la desserte de la reine et 
des autres, pour les femmes de la reine et pour d'autres personnes. 

Dans la grotte , proche du château , il y eut trois tables pour les 
ambassadeurs, qui furent servies en même temps, de vingt-deux 
couverts chacune. 

Il y avoit encore, en plusieurs endroits, des tables dressées, où 
Ton donnoit à manger à tout le monde; et Ton peut dire que l'abon- 
dance des viandes, des vins et des liqueurs, la beauté et l'excellence 
des fruits et des confitures, et une infinité d'autres choses délicate- 
ment apprêtées , faisoient bien voir que la magnificence du roi se 
répandoit de tous côtés. 

Le roi s'étant levé de table pour donner un nouveau divertissement 
aux dames , et passant par le portique où l'allée monte vers le châ- 
teau, les conduisit dans la salle du bal. 

A deux cents pas de l'endroit où l'on avoit soupe, et dans une 
traverse d'allées qui forme un espace d'une vaste grandeur, l'on avoit 
dressé un édifice d'une figure octogone, haut de plus de neuf toises, 
et large de dix. Toute la cour marcha le long de l'allée, sans s'aper- 
cevoir du lieu où elle étoit; mais, comme elle eut fait plus de la 
moitié du chemin, il y eut une palissade de verdure, qui, s'ouvrant 
tout d'un coup de part et d'autre, laissa voir, au travers d'un grand 
portique, un salon rempli d'une infinité de lumières, et une longue 
allée au delà, dont l'extraordinaire beauté surprit tout le monde. 

Ce bâtiment n'étoit pas tout de feuillage, comme celui où l'on 
avoit soupe; il représentoit une superbe salle, revêtue de marbre 
et de porphyre, et ornée seulement, en quelques endroits, de ver- 
dure et de festons. Un grand portique de seize pieds de large, et 
de trente-deux de haut, servoit d'entrée à un riche salon; il avan- 
coit environ trois toises dans l'allée; et cette avance servoit encore 
de vestibule, et faisoit symétrie aux autres enfoncemens qui se 



DE LA FÊTE DE VERSAILLES. 21 

rencontroicnt dans les huit côtés. Du milieu du portique i)eiidoient 
de grands festons de fleurs, attachés de part et d'autre. Âqx deux 
côtés de rentrée, et sur deux piédestaux, on voyoit des Termes 
représentant des Satyres, qui étoient là comme les gardes de ce 
beau lieu. A la hauteur de huit pieds, ce salon étoit ouvert par 
les six côtés, entre la porte par où Ton entroit, et l'allée du mi- 
lieu; ces ouvertures formoient six grandes arcades, qui servoient 
de tribunes, où l'on avoit dressé plusieurs sièges en forme d'am- 
phithéâtres, pour asseoir plus de six-vingts personnes dans chacune. 
Ces enfoncemens étoient ornés de feuillages , qui, venant se terminer 
contre les pilastres et le haut des arcades . y montroient assez que ce 
bel endroit étoit paré comme un jour de fête, puisque l'on y mêloit 
des feuilles et des fleurs pour l'orner; car les impostes et les clefs 
des arcades étoient marquées par des festons et des ceintures de 
fleurs. 

Du côté droit, dans l'arcade du milieu, et au haut de l'enfonce- 
ment, étoit une grotte de rocaille, oii, dans un large bassin tra- 
vaillé rustiquement , l'on voyoit Arion porté sur un dauphin, et 
tenant une lyre; il y avoit à côté de lui deux Tritons : c'étoit 
dans ce lieu que les musiciens étoient placés. A l'oppbsite, l'on avoit 
mis tous les joueurs d'instrumens ; l'enfoncement de l'arcade où ils 
étoient, formoit aussi une grotte, où l'on voyoit Orphée sur un 
rocher, qui sembloit joindre sa voix à celle de deux Nymphes assises 
auprès de lui. Dans le fond des quatre autres arcades, il y avoit 
d'autres grottes, où, par la gueule de certains monstres, sortoit 
de l'eau qui tomboit dans des bassins rustiques, d'où elle s'échap- 
poit entre des pierres, et dégouttait lentement parmi la mousse et 
les rocailles. 

Contre les huit pilastres qui formoient ces arcades, et sur des 
piédestaux de marbre , l'on avoit posé huit grandes figures de 
femmes, qui tenoient dans leurs mains divers instrumens, dont 
elles sembloient se servir pour contribuer au divertissement du bal. 

Dans le milieu des piédestaux, il y avoit des masques de bronze 
doré, qui jetoient de l'eau dans un bassin. Au bas de chaque pié- 
destal, et des deux côtés du même bassin, s'élevoient deux jets 
d'eau, qui formoient deux chandeliers. Tout autour de ce salon 
régnoit un siège de marbre, sur lequel, d'espace en espace, étoient 
plusieurs vases remplis d'orangers. 

Dans l'arcade qui étoit vis-à-vis de l'entrée, et qui servoit d'ou- 
verture à une grande allée de verdure, l'on voyoit encore, sur deux 
piédestaux, deux figures qui représentoient Flore et Pomone. De ces 
piédestaux, il en sortoit de l'eau comme de ceux du salon. 

Le haut du salon s'élevoit au-dessus de la corniche, par huit pans, 
jusqu'à la hauteur de douze pieds ; puis , formant un plafond de fi- 
gure octogone, laissoit, dans le milieu, une o\xN^t\\ix^ ^^ Y^"^^"^^ 



2:à RELATION 

forme, dont renfoncement étoit de cinq à six pieds. Dans ces huit 
pans, étoienthuit soleils d'or, soutenus de huit figures qui représen- 
toient les douze mois de Tannée, avec les signes du zodiaque : le 
fond étoit d'azur, semé de fleurs de lis d'or; et le reste enrichi de 
roses et d'autres ornemens d'or, d'où pendoient trente-deux lustres, 
portant chacun douze bougies. 

Outre toutes ces lumières, qui faisoient le plus beau jour du 
monde, il y avoit dans les six tribunes vingt-quatre plaques, dont 
chacune portoit neuf bougies; et, aux deux côtés des huit pilastres, 
au-dessus des figures, sortoient de la feuillée de grands fleurons 
d'argent, en forme de branches d'arbres, qui soutenoient treize chan- 
deliers disposés en pyramides. Aux deux côtés de la porte, et dans 
l'endroit qui servoit comme de vestibule, il y avoit six grandes 
plaques en ovale, enrichies des chifi'res du roi ; chacune des plaques 
portoit seize chandeliers allumés de seize bougies. 

L*allée qui aboutit au milieu de ce salon , avoit plus de vingt pieds 
dé large; elle étoit toute de feuille de part et d'autre, et apparois- 
soit découverte par le haut; par les côtés, elle sembloit accompagnée 
de huit cabinets, où, à chaque encoignure, l'on voyoit, sur des pié- 
destaux de marbre, des Termes qui représentoient des Satyres : à 
l'endroit où étoientces Termes, les cabinets se fermoient en berceau. 

Au bout de l'allée, il y avoit une grotte de rocaille, où l'art étoit 
si heureusement joint à la nature, que, parmi les figures qui l'or- 
noient, on y voyoit cette belle négligence, et 'cet arrangement rus- 
tique, qui donne un si grand plaisir à la vue. 

Au haut, et dans le lieu le plus enfoncé de la grotte , on décou- 
vroit une espèce de masque de bronze doré, représentant la tête 
d'un mfonstre marin. Deux Tritons argentés ouvroient les deux côtés 
de la gueule de ce masque, duquel s'élevoit, en forme d'aigrette, 
un gros bouillon d'eau, dont la chute, augmentant celle qui tomboit 
de sa gueule, extraordinairement grande, faisoit une nappe qui se 
répandoit dans un grand bassin , d'où ces deux Tritons sembloient 
sortir. 

De ce bassin se formoit une autre grande nappe, accompagnée de 
deux gros jets d'eau, que deux animaux, d'une figure monstrueuse, 
vûmissoient en se regardant l'un Tautre. Ces deux animaux, qui ne 
paroissûient qu'à demi hors de la roche, étoient aussi de bronze doré. 
Dé Cette quantité d'eau qu'ils jetoient, et de celle de ce bassin qui 
tomboit dans un autre beaucoup plus grand , il se formoit une troi- 
sième nappe, qui, couvrant tout le bas du rocher, et se déchirant 
inégalement. contre les pierres d'en bas, faisoit parottre des éclats 
si beaux 6t si extraordinaires, qu'on ne les peut bien exprimer. 

Cette abondance d'eau, qui, comme un agréable torrent, se pré- 
cipitoit de la sorte par différentes chutes, sembloit couvrir le rocher 
de plusieurs voiles d'argent, qui n'empêchoient pas qu'on ne vit la 



DE LA FÊTE DE VERSAILLES. 23 

disposition des pierres et des coquillages , dont les couleurs parois* 
soient encore avec plus de beauté parmi la mousse mouillée , et au 
travers de Teau qui tombe it en bas, où elle formoit de gros bouil- 
lons d'écume. 

De ce dernier endroit, où toute cette eau fînissoit sa chute dans 
un carré qui étoit au pied de la grotte, elle se divisoit en deux ca- 
naux, qui, bordant les deux côtés de Tallée , venoient se terminer 
dans un grand bassin, dont la figure étoit d'un carré long^ augmenté, 
par les quatre côtés, de quatre demi-ronds, lequel séparoit l'allée 
d'avec le salon : mais cette eau ne coulbit pas sans faire paroitre mille 
beaux effets; car, vis-à-vis des huits cabinets, il yavoit, dans chaque 
canal, deux jets d'eau qui formoient de chaque côté seize lances 
de douze à quinze pieds de haut; et, d'espace en espace, l'eau de 
ces canaux , venant à tomber , faisoit des cascades qui composoient 
autant de petites nappes argentées , dont la longueur de chaque ca- 
nal étoit agréablement interrompue. 

Ces canaux étoient l)ordés de gazon de part et d'autre. Du côté des 
cabinets, et entre les Termes qui en marquoient les encoignures, 
il y avoit, dans de grands vases, des orangers chargés de fleurs et 
de fruits ; et le milieu de l'allée étoit d'un sable jaune qui partageoit 
les deux lisières de gazon. 

Dans le bassin qui séparoit l'allée d'avec le salon, il yavoit un 
groupe de quatre dauphins dans des coquilles de bronze doré, posées 
sur un petit rocher : ces quatre dauphins ne formoient qu'une seule 
tête, qui étoit renversée, et qui, ouvrant la gueule en haut, pous- 
soit un jet d'eau d'une grosseur extraordinaire. Après que cette eau, 
qui s'élevait de plus de trente pieds de haut, avoit frappé la feuillée 
avec violence, elle retomboit dans le bassin en mille petites boules 
de cristal. 

Aux deux côtés de ce bassin , il y avoit quatre grandes plaques en 
ovale, chargées chacune de quinze bougies; mais, comme toutes 
les autres lumières qui éclairoient cette allée étoient cachées derrière 
les pilastres et les Termes qui marquoient les cabinets, l'on ne 
voyoit qu'un jour universel qui se répandoit si agréablement dans 
tout ce lieu, et en découvroit les parties avec tant de beauté, que 
tout le monde préféroit cette clarté à la lumière des plus beaux 
jours. Il n'y avoit point de jet d'eau qui ne fît parottre mille brillans; 
et l'on reconnoissoit principalement dans ce lieu, et dans la grotte 
où le roi avoit soupe, une distribution d'eau si b^J^le et si extraordi- 
naire, que jamais il ne s'est rien vu de pareil. Le sieur Joly, qui en 
avoit eu la conduite , les avoit si bien ménagées, que, produisant 
toutes des effets différens , il y avoit encore une union et un certam 
accord qui faisoit parottre partout une agréable beauté, la chute des 
unes servant, en plusieurs endroits, à donner plus d'éclat à la chute 
des autres. Les jets- d'eau qui s'élevoient de c^uviifA ^\Rd& ?»>ix \a 



24 KELATiOiN 

devant des deux canaux, venoient peu à peu diminuer de hauteur 
et de force à mesure qu'ils s'éloignoient de la vue; de sorte que, 
s'accordant avec la belle manière dont Ton avoit disposé TaHée, il 
sembloit que cette allée, qui n'avoit guère plus de quinze toises de 
long , en eût quatre fois davantage , tant toutes choses y etoient bien 
conduites ! 

Pendant que, dans un séjour si charmant. Leurs Majestés et 
toute la cour prenoient le divertissement du bal . à la vue de ces 
beaux objets et au bruit de ces eaux qui n'interrompoient qu'agréa- 
blement le son des instrumens, l'on préparoit ailleurs d'autres 
spectacles dont personne ne s'étoit aperçu, et qui dévoient sur- 
prendre tout le monde. Le sieur Gissey , outre le soin qu'il avoit pris 
du lieu où le roi avoit soupe, et des dessins de tous les habits de la 
comédie, se trouvant encore chargé des illuminations qu'on devoit 
mettre au château et en plusieurs endroits du parc, travailloit à 
mettre toutes ces choses en ordre, pour faire que ce beau divertis- 
sement eût une fin aussi heureuse et aussi agréable, que le succès en 
avoit été favorable jusques alors; ce qui arriva en effet par les soins 
qu'il y prit; car, en un moment, toutes les choses furent si bien 
ordonnées, que, quand Leurs Majestés sortirent du bal, elles aper- 
çurent le tour du Fer-à-Cheval et le château tout en feu, mais d'un 
feu si beau et si agréable, que cet élément, qui ne parolt guère 
dans l'obscurité de la nuit sans donner de la crainte et de la frayeur, 
ne causoit que du plaisir et de l'admiration. Deux cents vases de 
quatre pieds de haut, de plusieurs façons, et ornés de différentes 
manières, entouroient ce grand espace qui enferme les parterres de 
gazon, et qui forme le Fer-à-Cheval. Au bas des degrés qui sont au 
milieu, on voyoit quatre figures représentant quatre Fleuves j et 
au-dessus, sur quatre piédestaux qui sont aux extrémités des rampes, 
quatre autres figures qui représentoient les quatre parties du monde. 
Sur les angles du Fer-à-Cheval, et entre les vases, il y avoit trente- 
huit candélabres ou chandeliers antiques, de six pieds de haut; et 
ces vases, ces candélabres et ces figures, étant éclairés de la même 
sorte que celles qui avoient paru dans la frise du salon où l'on avoit 
soupe, faisoient un spectacle merveilleux. Mais la cour étant arrivée 
au haut, du Fer-à-Cheval, et découvrant encore mieux tout le châ- 
teau, ce fut alors que tout le monde demeura dans une surprise qui 
ne se peut connoître qu'en la ressentant. 

Il étoit orné de quarante-cinq figures. Dans le milieu de la porte 
du château, il yen avoit une qui représentoit Janus; et, des deux 
côtés, dans les quatorze fenêtres d'en bas, l'on voyoit différons 
trophées de guerre. A l'étage d'en haut, il y avoit quinze figures qui 
représentoient diverses vertus, et au-dessus, un soleil avec des 
lyres, et d'autres instrumens ayant rapport à Apollon , qui parois- 
soient en* quinze différens endroits. Toutes ces figures étoient de 



DE LA FÊTE DE VERSAILLES. 25 

diverses couleurs, mais si brillantes et si belles, que l'on ne pouvoit 
«lire si c'étoient diflférens métaux allumés, ou des pierres de plu- 
sieurs couleurs qui fussent éclairées par un artifice inconnu. Les 
balustrades qui environnent le fossé du château étoient illuminées 
de la même sorte; et dans les endroits où, durant le jour, on'avoit 
vu des vases remplis d*orangers et de fleurs, Ton y voyoit cent vases 
de diverses formes, allumés de différentes couleurs. 

De si merveilleux objets arrétoient la vue de tout le monde, 
lorsqu'un bruit, qui s'éleva vers la grande allée, fit qu'on se tourna 
de ce cô.té-là. Aussitôt on la vit éclairée, d'un bout à l'autre, de 
soixante-douze Termes, faits de la même manière que les figures 
qui étoient au château , et qui la bordoient des deux côtés. De ces 
Termes il partit, en un moment, un si grand nombre de fusées, 
(jne les unes, se croisant sur Pallée, faisoient une espèce de ber- 
ceau, et les autres s'élevant tout droit, et laissant jusques en terre 
une grosse trace de lumière, formoient comme une haute palissade 
de feu. Dans le temps que ces fusées montoient jusques au ciel, et 
qu'elles remplissoient l'air de mille clartés plus brillantes que les 
étoiles, l'on voyoit, tout au bas de l'allée, le grand bassin d'eau, 
qui paroissoit une mer de flamme et de lumière, dans laquelle une 
infinité de feux plus rouges et plus vifs sembloient se jouer au milieu 
d'une clarté plus blanche et plus claire. 

A de si beaux efl'ets, se joignit le bruit de plus de cinq cents 
boîtes, qui, étant dans le grand parc, et fort éloignées, sembloient 
être Técho de ces grands éclats dont les grosses fusées faisoient re- 
tentir l'air , lorsqu'elles étoient en haut. 

Cette grande allée ne fut guère en cet état, que les trois bassins 
des fontaines qui sont dans le parterre de gazon , au bas du Fer-à- 
Cheval , parurent trois sources de lumières. Mille feux sortoient du 
milieu de l'eau, qui, comme furieux et s'échappant d'un lieu où ils 
auroient été retenus par force, se répandoient de tous côtés sur les 
bords du parterre. Une infinité d'autres feux sortant de la gueule 
des lézards, des crocodiles, des grenouilles, et des autres animaux 
de bronze qui sont sur les bords des fontaines, sembloient aller 
secourir les premiers, et, se jetant dans l'eau, sous la figure de 
plusieurs serpens, tantôt séparément, tantôt joints ensemble par 
gros pelotons, lui faisoient une rude guerre. Dans ces combats, 
accompagnés de bruits épouvantables, et d'un embrasement qu'on 
ne peut représenter, ces deux élémens étoient si étroitement mêlés 
ensemble, qu'il étoit impossible de les distinguer. Mille fusées, qui 
s'élevoient en l'air, paroissoient comme des jets d'eau enflammés-, 
et l'eau, qui bouillonnoit de toutes parts, ressembloit à des flots de 
feu, et à des flammes agitées. 

• Bien que tout le monde sût que l'on préparoit des feux d'artifice, 
néanmoins, en quelque lieu qu'on allât duuaat. V^ \q>x^'» ^'^'^ "^^ 



26 HELATiON 

voyoit nulle disposition; de sorte que, dans le temps que chacun 
étoit en peine du lieu où ils dévoient paroître , l'on s'en trouva tout 
à coup environné ; car non-seulement ils partoient de ces bassins de 
fontaines, mais encore des grandes allées qui environnent le par- 
terre^ et, en voyant sortir de terre mille flammes qui s'éle voient de 
tous côtés, Ton ne savoit sM y avoit des canaux qui foumissolent , 
cette nuit-là, autant de feux, comme, pendant le jour, on avoit vu 
des jets d'eau qui rafraîchissoient ce beau parterre. Cette surprise 
causa un agréable désordre parmi tout le monde, qui, ne sachant 
où se retirer, se cachoit dans l'épaisseur des bocages, et se jetoit 
contre terre. 

Ce spectacle ne dura qu'autant de temps qu'il en faut pour Im- 
primer dans l'esprit une belle image de ce que l'eau et le feu peu- 
vent faire quand ils se rencontrent ensemble et qu'ils se font la 
guerre; et chacun, croyant que la fête se termineroit par un artifice 
si merveilleux, retournoit vers le château, quand, du côté du grand 
étang, Ton vit tout d'un coup le ciel rempli d'éclairs, et l'air 
d'un bruit qui sembloit faire trembler la terre. Chacun se rangea 
vers la Grotte pour voir cette nouveauté, et aussitôt il sortit de la 
tour de la pompe, qui élève toutes les eaux, une infinité de grosses 
fumées qui remplirent tous les environs de feux et de lumières. 
A quelque hauteur qu'elles montassent, elles laissoient attachée à la 
tour une grosse queue, qui ne s'en séparoit point que la fusée n'eût 
rempli l'air d'une infinité d'étoiles qu'elle y alloit répandre. Tout le 
haut de cette tour sembloit être embrasé, et, de moment en mo- 
ment, elle vomissoit une infinité de feux, dont les uns s'élevoient 
jusques au ciel, et les autres, ne montant pas si haut, sembloient 
se jouer par mille mouvemens agréables qu'ils faisoient. Il y en avoit 
même qui , marquant les chiflfres du roi par leurs tours et retours , 
traçoient dans l'air des doubles L, toutes brillantes d'une lumière 
très-vive et très-pure. Enfin, après que, de cette tour il fut sorti, à 
plusieurs fois , une si grande quantité de fusées, que jamais on n'a 
rien vu de semblable, toutes ces lumières s'éteignirent; et, comme 
si elles eussent obligé les étoiles à se retirer, l'on s'aperçut que, de 
ce côté-là, la plus grande partie ne se voyoit plus, mais que le jour, 
jaloux des avantages d'une si belle nuit, commençoit à paroître. 

Leurs Majestés prirent aussitôt le chemin de, Saint-Germain avec 
toute la cour, et il n'y eut que Mgr le Dauphin qui demeura dans le 
château. 

Ainsi finit cette grande fête, de laquelle si l'on remarque bien 
toutes les circonstances, on verra qu'elle a surpassé, en quelque 
façon, ce qui a jamais été fait de plus mémorable. Car, soit que l'on 
regarde comme en si peu de temps l'on a dressé des lieux d'une 
grandeur extraordinaire pour la comédie, pour le souper et pour le 
bal, soit que l'on considère les divers ornemens dont on les a em- 



DE LA FÊTE DE VERSAILLES. 27 

bellis, le nombre des lumières dont on les a éclairés, la quantité 
d'eau qu'il a fallu conduire, et la distribution qui en a été faite, la 
somptuosité des repas où Pon a tu une quantité de toutes sortes de 
viandes qui n'est pas concevable, et, enfin, toutes les choses né- 
cessaires à la magnificence de ces spectacles, et à la conduite de 
tant de différetis ouvriers, on avouera qu'il ne s'est jamais rien fait 
de plus surprenant, et qui ait causé plus d'admiration. 

Mais , comme il n*y a que le roi qui puisse , en si peu de temps , 
mettre de grandes armées sur pied, et faire des conquêtes avec cette 
rapidité que l'on a vue, et dont toute la terre a été épouvantée, 
lorsque, dans le milieu de l'hiver, il triomphoit de ses ennemis et 
faisoit ouvrir les portes de toutes les villes par où il passoit : aussi 
n'appartient-il qu'à ce grand prince de mettre ensemble, avec la 
même promptitude, autant de musiciens, de danseurs, et de joueurs 
d'instrumens, et tant de différentes beautés. Un capitaine romain 
disoit autrefois, qu'il n'étoit pas moins d'un grand homme de savoir 
bien disposer un festin agréable à ses amis, que de ranger une 
armée redoutable à ses ennemis : ainsi l'on voit que Sa Majesté fait 
toutes ses actions avec une grandeur égale, et que, soit dans la 
paix, soit dans la guerre, elle est partout inimitable. 

Quelque image que j'aie tâché de faire de cette belle fête, j'avoue 
qu'elle n'est que très - imparfaite , et l'on ne doit pas croire que 
l'idée qu'on s'en formera sur ce que j'en ai écrit, approche, en 
aucune façon , de la vérité. On peut voir ici les figures des princi- 
pales décorations; mais ni les paroles, ni les figures ne sauroient 
bien représenter tout ce qui servit de divertissement dans ce grand 
jour de réjouissance. 

Félibien. 



rm DE LA RELATION DE LA FÊTE DIS YARSAILLES. 



« i 



MONSIEUR 



DE POURCEAUGNAC. 



COMJÉDIE-BALLET EN TROIS ACTES». 



PERSONNAGES ET ACTEURS DE LA COMÉDIE. 

M. DE POURCEAUGNAC. Molœre'. 

ORONTE. BÉJART. 

JULIE, flUe d'Oronie. Mlle MuuÈRe. 

ËRASTE, amant de Julie. La Grange. 

NÉRINE, femme d'intrigue, feinte Picarde. Madeleine Béjart. 
LUCETTE, feinte Gasconne. Hubert. 

SBRIGANI, Napolitain, homme d'intrigue. Du Croisy. 
PREMIER MÉDECIN. 
SECOND MÉDECIN. 
UN APOTHICAIRE. 
UN PAYSAN. 
UNE PAYSANNE. 
PREMIER SUISSE. 
SECOND SUISSE. 
UN EXEMPT. 
DEUX ARCHERS. 

PERSONNAGES ET ACTEURS DU BALLET. 

UNE MUSICIENNE. Mile Hilaire. 

DEUX MUSICIENS. Gâte, Langeais. 

TROUPE DE DANSEURS. 

DEUX MAITRES A DANSER. La Pierre, Favier. 
DEUX PAGES, dansans. Beauchamp, Cbicaneau. 

QUATRE CURIEUX de specta-),^ , , « „ 

CLES, dansans. j N*'»^^'» Joubert, Lestang, Mayeu. 

DEUX SUISSES, dansans. 

DEUX MÉDECINS grotesques. 11 signor Chucchierone (Lulu), Gayl. 



4 . Monsieur de Pourceaugime fut JMié devant le roi à Chambord en 
septembre 4669, et sur le théàire du Palais-Royal, le 4 6 novembre de la 
même année 

2. Ce rôle fut joué une seule fois, par Lulli, en présence du roi. 



PERSONNAGES ET ACTEURS. 2î) 

MATASSINS, dansans «. i B^^^^"'^"?'' ^ ^««7""' ^^''"'' ' ^*" 

' l BLET, CHICAIfRAU, LeATANIV. 

DEUX AVOCATS, chantans. Estivai., Gatr. 

DEUX PROCUREURS, dansans. Beauchabip, Cbicanf.au. 

DEUX SERGENS, dansans. La Pierre, Favirr. 
TROUPE DE BIASQUES, chan- 

tans et dansans. 

UNE ÉGYPTIENNE , chantante. Mlle Hilaire. 

UN ÉGYPTIEN, chantant. Gatx. 

UN PANTALON , chantant. Blondel. 

DEUX VIEILLES. Fernond le cadet, Le Gros. 

DEUX SCARAMOUCHES. Estivai., GmcAif. 

DEUX PANTALONS. Gingan le cadet, Rixindri.. 

DEUX DOCTEURS. Rebel, Bédouin. 

•DEUX PAYSANS. Langeais, Deschamps. 

SAUVAGES, dansans. Paysan, Noblet, Joubert, Lf-itanc. 

BISCAYENS, dansans. Beaucbamp,Favier,Mateu,Cbiganrau. 

La scène est à Paris. 



ACTE PREMIER. 



SCÈNE L — ÉRASTE , UNE MUSICIENNE , DEUX MUSICIENS 

CtlANTANS . PLUSIEURS AUTRES JOUANT DES INSTRUMENS , 

TROUPE DE DANSEURS. 

ÉRASTE , aux mitstciens et mix danseurs. — Suivez les ordres que 
je vous ai donnés pour la sérénade. Pour moi , je me retire , et ne 
veux point paroître ici. 

SCÈNE II. — UNE MUSICIENNE, DEUX MUSICIENS chantans, 

PLUSIEURS AUTRES JOUANT DES INSTRUMENS; TROUPE DE 

DANSEURS. 

(Cette sérénade est composée de chant , d*instrumens et de danse. U& 
paroles qui s'y chantent , ont rapport à la situa>tion où Éraste se 



4 . Les matassms étaient une danse espagnole du genre bouffe ; et on 
nommait aussi matassins ceux qui exécutaient cette d&n&e.^ 



30 MONSIEUR DE POURGEAUGNAG. 

trouve aA>ee Julie , et expriment les sentimens de deux amans qui 
sont traversés dans leurs amours par le caprice de leurs parens.) 

UNK MUSICIENNE. 

Répands, charmante nuit, répands sur tous les yeux 
De tes pavots la douce violence; 

Et ne laisse veiller en ces aimables lieux 

Que les cœurs que l'amour soumet à sa puissance. 
Tes ombres et ton silence , 
Plus beaux que le plus beau jour , 

Offrent de doux momens à soupirer d'amour 

PREMIER MUSICIEN. 

Que soupirer d'amour 
Est une douce chose, 
Quand rien à nos vœux ne s'oppose! 
A d'aimables penchans notre cœur nous dispose ; 
Maïs on a des tyrans à qui l'on doit le jour. 
Que soupirer d'amour 
Est une douce chose , 
Quand rien à nos vœux ne s'oppose ! 

SECOND MUSICIEN. 

Tout ce qu'à nos vœux on oppose , 
Contre un parfait amour ne gagne jamais rien : 
Et , pour vaincre toute chose , 
Il ne faut que s'aimer bien. 

TOUS TROIS ENSEMBLE. 

Aimons-nous donc d'une ardeur éternelle : 
Les rigueurs des parens , la contrainte cruelle . 
L'absence , les travaux , la fortune rebelle , 
Ne font que redoubler une amitié fidèle. 

Aimons-nous donc d'une ardeur étemelle : 
Quand deux cœurs s'aiment bien , 
Tout le reste n'est rien. 

PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET. — Danse de deux maîtres à 

danser, 

DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET. — Danse de deux pages 

TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET. — Quatre curieux de spectacles , 
qui ont pris querelle pendant la danse des deux pages , dansent 
en se battant l'épëe à la main, 

QUATRIÈME ENTRÉE DE BALLET. — Deux Suisses séparent les 
quatre combattans^ et, après les avoir mis d'accord ^ dansent 
arec etut. 



V 



ACTE 1, SCÈNE III. 3J 



SCÈNE III. — JULIE, ÉRASTE, NÉRINE 

JULIE. — Mon Dieu! Éraste, gardons d'être surpris JFe tremble 
qu'on ne nous voie ensemble ; et tout seroit perdu après la défense 
que Ton m'a faite. 

éRASTE. — Je regarde de tous côtés, et je n'aperçois rien. 

JULIE, à Nérine. — Aie aussi l'œil au guet, Nérine; et prends 
bien garde qu'il ne vienne personne. 

NÉRINE, se- retirant dans le fond du théâtre. — Reposez-vous sur 
moi , et dites hardiment ce que vous avez à vous dire. 

JULIE. — Avez-vous imaginé pour notre affaire quelque chose de 
favorable? et croyez- vous, Ëraste, pouvoir venir à bout de dé- 
tourner ce fâ.eheux mariage que mon père s'est mis en tête? 

ÉRASTE. — Au moins y travaillons-nous fortement ; et déjà nous 
avons préparé un bon nombre de batteries pour renverser ce dessein 
ridicule. 

NÉRINE, accourant, à Julie. — Par ma foi, voilà votre père. 

JULIE. — Ah ! séparons-nous vite. 

NÉRINE. — Non, non, non, ne bougez; je m'étois trompée. 

JULIE. — Mon Dieu! Nérine, que tu es sotte de nous donner de 
ces frayeurs! 

ÉRASTE. — Oui, belle Julie, nous avons dressé pour cela quantité 
de machines; et nous ne feignons point de mettre tout en usage, 
sur la permission que vous m'avez donnée. Ne nous demandez point 
tous les ressorts que nous ferons jouer; vous en aurez le divertisse- 
ment ; et , comme aux comédies , il est bon de vous laisser le plaisir 
de la surprise , et de ne vous* avertir point de tout ce qu'on vous 
fera voir : c'est assez de vous dire que nous avons en main divers 
stratagèmes tout prêts à produire dans l'occasion, et que l'ingé- 
nieuse Nérine et l'adroit Sbrigani entreprennent l'affaire. 

NÉRtNE. — Assurément. Votre père se moque-t-il, de vouloir 
vous anger de son avocat de Limoges, monsieur de Pourceaugnac , 
qu'il n'a vu de sa vie , et qui vient par le coche vous enlever à notre 
barbe? Faut-il que trois ou quatre mille écus de plus, sur la parole 
de votre oncle , lui fassent rejeter un amant qui vous agrée? et une 
personne comme vous est-^Ue faite pour un Limosin? S'il a envie 
de se marier , que ne prend-il une Limosine , et ne laisse-t-il en re- 
pos les chrétiens?. Le seul nom de monsieur de Pourceaugnac m'a 
mise dans une colère effroyable. J'enrage de monsieur de Pourceau- 
gnac. Quand il n'y auroit que ce nom-là, monsieur de Pourceau- 
gnac , j'y brûlerai mes livres , ou je romprai ce mariage; et vous ne 
serez point madame de Pourceaugnac. Pourceaugnac! cela se peut 
il souffrir? Non, Pourceaugnac est une chose que je ne saurois sup- 
porter; et nous lui jouerons tant de pièces, TVOXx&VviK \wo\y^\'M^\^^ 



32 MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. 

niches sur niches, que nous renverrons à Limoges monsieur de 
Pourceaugnac. 

ÉRASTE. — Voici notre subtil Napolitain, qui nous dira des nou- 
velles 

SCÈNE IV. — JULIE, ÉRASTE, SBRIGANI, NÊRINE. 

SBRiOANi. — Monsieur, votre homme arrive. Je l'ai vu à trois 
lieues d'ici, où a couché le coche; et, dans la cuisine, où il est 
descendu pour déjeuner, je l'ai étudié une bonne grosse demi- 
heure , et je le sais déjà par cœur. Pour sa figure , je ne veux point 
vous en parler : vous verrez de quel air la nature l'a dessinée , et 
si l'ajustement qui l'accompagne y répond comme il faut; mais, 
pour son esprit, je vous avertis, par avance, qu'il est des plus 
épais qui se fassent; que nous trouvons en lui une matière tout à 
fait disposée pour ce que nous voulons, et qu'il est homme enfin à 
donner dans tous les panneaux qu'on lui présentera. *$, 

ÉRASTB. — Nous dis-tu vrai? 

SBRIGANI. — Oui, si je me connois en gens. 

NÉRiNE. — Madame, voilà un illustre. Votre affaire ne pouvoit 
être mise en de meilleures mains , et c'est le héros de notre siècle 
pour les exploits dont il s'agit; un homme qui , vingt fois en sa vie , 
pour servir ses amis , a généreusement affronté les galères ; qui , au 
péril de ses bras et de ses épaules, sait mettre noblement à fin les 
.aventures les plus difficiles , et qui , tel que vous le voyez , est exilé 
de son pays pour je ne sais combien d'actions honorables qu'il a 
généreusement entreprises. 

SBRIGANI. — Je suis coufus des louanges dont vous m'honorez : 
et je pourrois vous en donner avec plus de justice sur les merveilles 
de votre vie, et principalement sur la gloire que vous acquîtes, 
lorsque avec tant d'honnêteté vous pipâtes au jeu , pour douze mille 
écus, ce jeune seigneur étranger que l'on mena chez vous; lorsque 
vous fîtes galamment ce faux contrat qui ruina toute une famille ; 
lorsque avec tant de grandeur d'âme vous sûtes nier le dépôt qu'on 
vous avoit confié ; et que si généreusement on vous vit prêter votre 
témoignage à faire pendre ces deux personnes qui ne l'avoient pas 
mérité. 

NÉRINE. — Ce sont petites bagatelles qui ne valent pas qu'on en 
parle ; et vos éloges me font rougir. 

SBRIGANI. — Je veux bien épargner votre modestie; laissons cela, 
et , pour commencer notre affaire , allons vite joindre notre provin- 
cial , tandis que de votre côté vous nous tiendrez prêts au besoin 
les autres acteurs de la comédie. 

ÉRASTE.— Au moins, madame, souvenez-vous de votre rôle; et, 
pour mieux couvrir notre jeu, feignez, comme on vous a dit, 
d'être la plus contente du monde des résolutions de votre père. 



ACTE I, SCÈNE IV. 33 

JULIE. — S'il ne tient qu'à cela, les choses iront à merveille. 

ÉRASTE. — Mais, belle Julie, si toutes nos machines venoient à 
ne pas réussir? 

JULIE. — Je déclarerai à mon père mes véritables sentimens. 

ÉRASTE. — Et si, contre vos sentimens, il s'obstinoit à son des- 
sein? 

JULIE. — Je le raenacerois de me jeter dans un couvent. 

ÉRASTE. — Mais si, malgré tout cela, il vouloit vous forcer à ce 
mariage ? 

JULIE. — Que voulez-vous que je vous dise? 

ÉRASTE. — Ce que je veux que vous me disiez ! 

JULIE. — Oui. 

ÉRASTE. — Ce qu'on dit quand on aime bien. 

JULIE. — Mais quoi ? 

ÉKASTE. — Que rien ne pourra vous contraindre ; et que, malgré 
tous les^iforts d'un père, vous me promettez d'être à moi. 

JULIE. — Mon Dieu! Éraste, contentez-vous de ce que je fais 
maintenant, et n'allez point tenter sur l'avenir les résolutions de 
mou cœur ; ne fatiguez point mon devoir par les propositions d'une 
fâcheuse extrémité dont peut-être n'aurons-nous pas besoin ; et , s'il 
y faut venir, souffrez au moms que j'y sois entraînée par la suite 
des choses. 

ÉRASTE. — Hé bien!... 

ssRiGANi. — Ma foi! voici notre homme : songeons à nous. 

MÉRiNE. — Ah ! comme il est bâti I 

SCÈNE V. - M. DE POURCEAUGNAC , SBRIGANI. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC , se toumant du côté d*oû il est venu , 
et parlant à des gens qui le suivent. — Hé bien! quoi? Qu'est-ce? 
Qu'y a-t-il? Au diantre soit la sotte ville, et les sottes gens qui y 
sont! Ne pouvoir faire un pas, sans trouver des nigauds qui vous 
regardent et se mettent à rire ! Hé ! messieurs les badauds , faites 
vos affaires, et laissez passer les personnes sans leur rire au nez. 
Je me donne au diable , si je ne baille un coup de poing au pre- 
mier que je verrai rire. 

SBRIGANI , parlant aux mêmes personnes. — Qu'est-ce que c'est , 
messieurs? Que veut dire cela? A qui en avez-vous? Faut-il se mo- 
quer ainsi des honnêtes étrangers qui arrivent ici? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Voilà uu homme raisonnable , ce- 
lui-là. 

SBRIGANI. —Quel procédé est le vôtre? et qu'avez-vous à rire? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Fort bien. 

SBRIGANI. — Monsieur a-t-il quelque chose de ridicule en soi? 

MONSIEUR DE POUACBAUGNAC. — Oui. 

MouERE m ^ 



34 MONSIEUR DE POURGEAUGNAG. 

8BRIGANI. — Est-il autrement que les autres? 

MONSIEUR DB POURCEAUGNAC. — Suis-jc tOrtU OU bOSSU? 

SBRiGANi. — Apprenez à connoître les gens. 
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — C'est bien dit. 
SBRiGANi. — Monsieur est d'une mine à respecter.' 
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Cela est VTai. 
SBRiGANi. — Personne de condition. 
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Oui; gentilhomme limosin 
SBRiGANi. — Homme d'esprit. 
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Qui a étudié en droit. 
SBRiGANi. — Il Vous fait trop d'honneur de venir dans votre 
ville. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — SaUS doute. 

SBRiGANi. — Monsieur n'est point une personne à faire rire. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Assurémeut. 

SBRiGANi. — Et quiconque rira de lui , aura affaire à dM. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à Sbriçant, — Monsieur , je vous 
suis infiniment obligé. 

SBRiGANi. — Je suis fâché , monsieur, de voir recevoir de la 
sorte une personne comme vous ; et je vous demande pardon pour 
la ville. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — - Je suis votro scrviteuT. 

SBRiGANi. — Je vous ai vu ce matin, monsieur, avec le coche, 
lorsque vous avez déjeuné; et la grâce avec laquelle vous mangiez 
votre pain, m'a fait naître d'abord de l'amitié pour tous; et, 
comme je sais que vous n'êtes jamais venu en ce pays , et que vous 
y êtes tout neuf, je suis bien aise de vous avoir trouvé , pour vous 
offrir mon service à cette arrivée , et vous aider à vous conduire 
parmi ce peuple, qui n'a pas, parfois, pour les honnêtes gens, 
toute la considération qu'il faudroit. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — C'ost trop de grâce que vous me 
faites. 

SBRiGANi. — Je vous l'ai déjà dit : du moment que je vous ai vu , 
je me suis senti pour vous de l'inclination. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je VOUS SUis Obligé. 

SBRiGANi. — Votre physionomie m'a plu. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ce m'est beaucoup d'honneur. 

sBRiGANi. — J'y ai vu quelque chose d'honnête. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je suis votro scrviteuT. 

SBRiGANi. — Quelque chose d'aimable. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ah ! ah I 

SBRI6ANI. — De gracieux. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ah! ah f 

SBRiGANi. — De doux. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC — Ahl ahl 



ACTE I, SCÈNE V. 35 

SBRiGAMi. — De majestueux. 

MONSIEUR DE POURCBAUGNAC. — Âh 1 ah I 

SBRiGANi. — De franc. 

MONSIfSUR DE POURCEAUGNAC. — Ahl ahl 

SBRiGANi. — Et de cordial. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Âh ! ah ! 

SBRiGANi. — Je VOUS assuTe que je suis tout à vous. 
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je VOUS ai beaucoup d'obligâ' 
tion. 
SBRiGANi. — C'est du fond du cœur que je parle. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC» — Je le CFOis. 

SBRiGANi. — Si j*avois l'honneur d'être connu dé vous, vous sau- 
riez que je suis un homme tout à fait sincère. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je n'en doute point 

SBRiGANi. — Ennemi de la fourberie. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — J'en suis persuadé. 

SBRiGANi. — Et qui n'est pas capable de déguiser ses sentiment. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — C'cst ma peusée. 

SBRiGANi. — Vous regardez mon habit , qui n'est pas fait comme 
les autres; mais je suis originaire de Naples, à votre service, et j'ai 
voulu conserver un peu et la manière de s'habiller, et la sincérité 
de mon pays. 

MONSIEUR DB POURCEAUGNAC. — C'est fort bien fait. Pour moi , 
j'ai voulu me mettre à la mode de la cour pour la campagne. 

SBRiGANi. — Ma foi , cela vous va mieux qu'à tous nos Courti- 
sans. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — C'est ce que m'a dit mon tail- 
leur. L'habit est propre et riche , et il fera du bruit ici. 

SBRiGANi. — Sans doute. N'irez-vous pas au Louvre? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Il faudra bien allet faire ma 
cour. 

SBRiGANi. — Le roi sera ravi de vous voir. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je le crois. 

SBRiGANi. — Avez-vous arrêté un logis? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Nou*, j'allois en chercher un. 

SBRiGANi. — Je serai bien aise d'être avec vous pour cela ; et je 
connois tout ce pays-ci. 

SCÈNE VI. - ÉRASTE, M. DE POURCEAUGNAC, SBHIGANI. 

ERASTE. — Ahl Qu'est-ce ci? Que vois-je? Quelle heureuse ten- 
contre 1 Mçnsietir de Pourceaugnac I Que je suis ravi de vous voir ! 
Comment! il semble que vous ayez peine à me reconnoltret 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — MOUSieur ^ [t SVlU ^^\X^ ^<^\mV 

teur. 



30 MONSIEUR DE POURGEAUGNAG. 

F.RASTE. — Est-il possible que cinq ou six années m'aient ôté de 
vctre mémoire, et que vous ne reconnoissiez pas le meilleur ami 
de toute la famille des Pourceaugnacs? 

MONSIEUR DE POURGEAUGNAG. — Pardounez-moi. {Bas y à Shri- 
gant. ) Ma foi , je ne sais qui il est. 

ÉRASTE. — Il n'y a pas un Pourceaugnac à Limoges que je ne 
connoisse, depuis le plus grand jusques au plus petit; je ne fré« 
quentois qu'eux dans le temps que j'y étois, et j'avois l'honneur 
de vous voir presque tous les jours. 

MONSIEUR DE POURGEAUGNAG. — C'est moi qui l'ai reçu, mon- 
sieur. 

ÉRASTE. — Vous ne vous remettez point mon visage? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Si fait. (À Sbrigani.) Je ne le 
connois point. 

ÉRASTE. — Vous ne vous ressouvenez pas que j'ai eu le bonheur 
de boire avec vous , je ne sais combien de fois ? 

MONSIEUR DE POURGEAUGNAG. — Excusez-moi. (À Sbriçani.) Je 
ne sais ce que c'est. 

ÉRASTE. — Comment appelez-vous ce traiteur de Limoges qui 
fait si bonne chère? 

MONSIEUR DE POURGEAUGNAG. — Petit- Jean? 

ÉRASTE. — Le voilà. Nous allions le plus souvent ensemble chez 
lui nous réjouir. Gomment est-ce que vous nommez à Limoges ce 
lieu où l'on se promène ? 

MONSIEUR DE POURGEAUGNAG. — Le cimetière des Arènes? 

ÉRASTE. — Justement. C'est où je passois de si douces heures à 
jouir de votre agréable conversation. Vous ne vous remettez pas 
tout cela? 

MONSIEUR DE POURGEAUGNAG. — Excusez-moi; je me le remets. 
(À Sbrigani.) Diable emporte si je m'en souviens. 

SBRiGANi , has y à M. de Pourceaugnac, — Il y a cent choses 
comme cela qui passent de la tête. 

ÉRASTE. — Embrassez-moi donc, je vous prie, et resserrons les 
nœuds de notre ancienne amitié. 

SBRIGANI y à M, de Pourceaugnac, — Voilà un homme qui vous 
aime fort. 

ÉRASTE. — Dites-moi un peu des nouvelles de toute la parenté. 
Comment se porte monsieur votre.... là.... qui est si honnête 
homme ? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Mou frère le consul ? 

ERASTE. — Oui. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Il se porte le mieux du monde. 
ÉRASTE. — Certes, j'en suis ravi. Et celui qui est de si bonno 
humeur? Là.... monsieur votre.... 
MONSIEUR DB FO cTjicKAUGNAC. — Mon cousin Tasscsseur? 



ACTE I, SCÈNE VI. 37 

iiiASTB. — Justement. 

MONSIEUR DE pouRCEAUGNAC. — ToujouFs gai et gaillard. 

ÉRASTE. — Ma foi , j'en ai beaucoup de joie. Et monsieur yotre 
oncle? Le.... 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je n*ai point d'oncle, 

éRASTE. —• Vous aviez pourtant en ce temps-là.... 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Non : rien qu'une tante. 

ÉRASTE. — C'est ce que je voulois dire, madame votre tante. 
Comment se porte- t-elle? 

MONSIEUR DE POUROEAUGNAC. — Elle est morte depuis six mois. 

ÉRASTE. — Hélas! la pauvre femme! Elle étoit si bonne per- 
sonnel 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Nous Rvons aussi mou neveu le 
chanoine qui a pensé mourir de la petite vérole. 

ÉRASTE. — Quel dommage ç'auroit été! 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Le counoissez-vous aussi? 

ÉRASTE. — Vraiment, si je le connois! Un grand garçon bien 
fait. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Pas des plus grauds. 

ÉRASTE. — Non; mais de taille bien prise. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Hél OUi. 

ÉRASTE. — Qui est votre neveu? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Oui. 

ÉRASTE. — Fils de votre frère ou de votre sœur? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Justement. 

ÉRASTE. — Chanoine de l'église de.... Comment Tappelez-vous? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — De Saint-Êtieune • 

ÉRASTE. — Le voilà; je ne connois autre. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC , à Sbrigant, — Il dit toute la pa- 
renté. 

SBRiGANi. — Il vous conuoît plus que vous ne croyez. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — A ce que je vois, vous avez 
demeuré longtemps dans notre ville? 

ÉRASTE. — Deux ans entiers 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Vous étiez doDC là quand mon 
cousin l'élu fit tenir son enfant à monsieur notre gouverneur? 

ÉRASTE. — Vraiment oui; j'y fus convié des premiers. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Cela fut galant. 

ÉRASTE. — Très-galant. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — C'étolt uu repas bien troussé. 

ÉRASTE. — Sans doute. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Vous vîtes douc Russi la que- 
relle que j'eus avec ce gentilhomme périgordm? 

ÉRASTE. — Oui. 

MONSIEUR DE POt/RCEAUGNAC. — Patb\e\l\ \\\tWW^^ ^\ \»:^« 



88 MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. 

KRASTE. — Ah! ah! 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Il me donna un soufflet; mais 
je lui dis bien son fait. 

ÉRASTE. — Assurément. Au reste, je ne prétends pas que vous 
preniez d'autre logis que le mien. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je n*ai garde de.... 

ÉRASTE. — Vous moquez-vous? Je ne souffrirai point du tout 
que mon meilleur ami soit autre part que dans ma maison 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ce seroit vous.... 

SUASTE. — Non. Le diable m'emporte! vous logerez chez moi. 

SBRiGANi j à M. de Pourceaugnac. — Puisqu'il le veut obstiné- 
ment, je vous conseille d'accepter l'offre. 

ÉRASTE. — Où sont vos hardes? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je les ai laissées, avec mon va- 
let, où je suis descendu. 

ÉRASTE. — Envoyons-les quérir par quelqu'un. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Non. Je lui ai défendu de bou- 
ger, à moins que j'y fusse moi-même, de peur de quelque four- 
berie. 

SBRIGANI. — C'est prudemment avisé. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ce pays-ci est un peu sujet à 
caution. 

ÉRASTE. — On voit les gens d'esprit en tout. 

SBRIGANI. — Je vais accompagner monsieur, et le ramènerai où 
vous voudrez. 

ÉRASTE. — Oui. Je serai bien aise de donner quelques ordres, 
et vous n'avez qu'à revenir à cette maison-»là. 

SBRIGANI. — Nous sommes à vous tout à l'heure. 

ÉRASTE, à M. de Pourceaugnac, — Je vous attends avec impa- 
tience. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à Sbrigaiii, — Voilà une connois- 
sance où je ne m'attendois point. 

SBRIGANI. — Il a la mine d'être honnête homme. 

ÉRASTE , seul. — Ma foi , monsieur de Pourceaugnac , nous vous 
en donnerons de toutes les façons ; les choses sont préparées , et je 
n'ai qu'à frapper. Holà! 

SCÈNE VII. — ÉRASTE, UN APOTHICAIRE. 

ÉRASTE. — Je crois, monsieur, que vous êtes le médecin à qui 
l'on est venu parler de ma part ? 

l'apothicaire. — Non, monsieur; ce n'est pas moi qui suis le 
médecin ; à moi n'appartient pas cet honneur , et je ne suis qu'apo- 
thicaire ; apothicaire indigne , pour vous servir. 

ÉRASTE. — Et monsieur le médecin est-il à la maison ? 



ACTE I, SCÈNE VII. 39 

l'apothicaire. — Oui. Il est là embarrassé à expédier quelques 
malades ; et je vais lui dire que vous êtes ici. 

ÉRASTE. — Non ; ne bougez pas ; j'attendrai qu'il ait fait. C'est 
pour lui mettre entre les mains certain parent que nous avons, 
dont on lui a parlé , et qui se trouve attaqué de quelque folie , que 
nous serions bien aise qu'il pût guérir avant que de le marier. 

l'apothicaire. — Je sais ce que c'est, je sais ce que c'est; et 
j'étois avec lui quand on lui a parlé de cette affaire. Ma foi , ma 
foi I vous ne pouviez pas vous adresser à un médecin plus habile. 
C'est un homme qui sait la médecine à fond, comme je sais ma 
croix de par Dieu ; et qui , quand on devroit crever , ne démordroit 
pas d'un iota des règles des anciens. Oui , il suit toujours le grand 
chemin , le grand chemin , et ne va point chercher midi à quatorze 
heures ; et , pour tout l'or du monde , il ne voudroit pas avoir guéri 
une personne avec d'autres remèdes que ceux que la Faculté permet. 

ÉRASTE. — Il fait fort bien. Un malade ne doit point vouloir 
guérir que la Faculté n'y consente. 

l'apothicaire.— Ce n'est pas parce que nous sommes grands amis 
que j'en parle ; mais il y a plaisir , il y a plaisir d'être son malade ; 
et j'aimerois mieux mourir de ses remèdes , que de guérir de ceux 
d'un autre. Car , quoi qu'il puisse arriver , on est assuré que les 
choses sont toujours dans l'ordre, et, quand on meurt sous sa 
conduite , vos héritiers n'ont rien à vous reprocher. 

ÉRASTE. — C'est une grande consolation pour un défunt ! 

l'apothicaire. — Assurément. On est bien aise au moins d'être 
mort méthodiquement. Au reste , il n'est pas de ces médecins qui 
marchandent les maladies ; c'est un homme expéditif, expéditif,qui 
aime à dépêcher ses malades; et, quand oiFa à mourir, cela se fait 
avec lui le plus vite du monde. 

érasïe. — En effet, il n'est rien tel que de sortir proraptement 
d'affaire. 

l'apothicaire. — Cela est vrai. A quoi bon tant barguigner et 
tant tourner autour du pot ? 11 faut savoir vitement le court ou le 
long d'une maladie. 

ÉRASTE. — Vous avez raison. 
, l'apothicaire. — Voilà déjà trois de mes enfans dont il m'a fait 
rhonneur de conduire la maladie, qui sont morts en moins de 
quatre jours, et qui, entre les mains d'un autre, auroient langui 
plus de trois mois. 

ÉRASTE. -^ Il est bon d'avoir des amis comme cela. 

l'apothicaire. — Sans doute. Il ne me reste plus que deux en- 
fans , dont il prend soin comme dés siens ; il les traite et gouverne 
à sa fantaisie , sans que je me mêle de rien ; et , le plus souvent , 
quand je reviens de la ville , je suis tout étonné que je les trouvé 
saignés ou purgés par son ordre. 



40 MONSIEUR DE POURGEAUGNAG. 

ÉRASTE. — Voilà des soins fort obligeans. 
l'apothicaire. — Le voici, le voici, le voici qui vient. 

SCÈNE VIII. — ]ÊRASTE , PREMIER MÉDECIN , UN APOTHICAIRE 

UN PAYSAN, UNE PAYSANNE. 

LE PAYSAN, au médeciu. — Monsieur, il n'en peut plus; et il dit 
qu'il sent dans la tête les plus grandes douleurs du monde. 

PREMIER MÉDECIN. — Le malade est un sot; d'autant plus que, 
dans la maladie dont il est attaqué, ce n*est pas la tête, selon 
Galien, mais la rate qui lui doit faire mal. 

LE PAYSAN. — Quoi que c'en soit, monsieur, il a toujours, avec 
cela, son cours de ventre depuis six mois. 

PREMIER MEDECIN. — Bou ! c'est sigue que le dedans se dégage. 
Je rirai visiter dans deux ou trois jours; mais, s'il mouroit avant 
ce temps-là , ne manquez pas de m'en donner avis ; car il n*est pas 
de la civilité qu'un médecin visite un mort. 

LA PAYSANNE, ttu médecin. — Mon père, monsieur, est toujours 
malade de plus en plus. 

PREMIER MÉDECIN. — Ce u'ost pas ma faute. Je lui donne des 
remèdes ; que ne guérit-il? Combien a-t-il été saigné de fois? 

LA PAYSANNE. — Quiuze, mousiour, depuis vingt jours. 

PREMIER MÉDECIN. — Quiuze fois saigné? 

LA PAYSANNE. — Oui. 

PREMIER MÉDECIN. — Et il ne guérit point? 

LA PAYSANNE. — Nou , mousieur. 

PREMIER MÉDECIN. — ^G'ost siguo que la maladie n'est pas dans 
le sang. Nous le ferons purger autant de fois, pour voir si elle 
n'est pas dans les humeurs ; et , si rien ne nous réussit , nous ren- 
verrons aux bains. 

l'apothicaire. — Voilà le fin, cela; voilà le fin de la médecine. 

SCÈNE IX. — ÉRASTE , PREMIER MÉDECIN , UN APOTHICAIRE 

ÉRASTE , au médecin. — C'est moi , monsieur , qui vous ai envoyé 
parler, ces jours passés, pour un parent un peu troublé d'esprit^ 
que je veux vous donner chez vous , afin de le guérir avec plus de 
commodité , et qu'il soit vu de moins de monde. 

premier médecin. — Oui, monsieur; j'ai déjà disposé tout, et 
promets d'en avoir tous les soins imaginables. 

ÉRASTE. — Le voici. 

premier MÉDECIN. — La conjoncture est tout à fait heureuse, et 
j'ai ici un ancien de mes amis, avec lequel je serai bien aise de 
consulter sa maladie. 



ACTE î, SCÈNK X. k\ 

SCÈNE X. - M. DE POURCEAUGNAC , ÉRASTE , PREMIER 
MÉDECIN, UN APOTHICAIRE. 

ÉRASTE, à M. de Pourceatignac. — Une petite affaire m'est sur- 
venue, qui m'oblige à vous quitter; [montrant le médecin] mais 
voilà une personne entre les mains de qui je vous laisse « qui aura 
soin pour moi de vous traiter du mieux qu'il lui sera possible. 

PREMIER MéoEciN. — Lo dovoir de ma profession m'y oblige ; et 
c'est assez que vous me chargiez de ce soin. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC , à part. — C'ost SOU maître d'hôtel , 
et il faut que ce soit un homme de qualité. 

PREMIER MÉDECIN , à Éroste, — Oui ; je vous assure que je trai- 
terai monsieur méthodiquement et dans toutes les régularités de 
notre art. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Mou Dieu ! il ne me faut point 
tant de cérémonies, et je ne viens pas ici pour incommoder. 

PREMIER MÉDECIN. — Un tel emploi ne me donne que de la joie. 

ERASTE , au médecin. — Voilà toujours six pistoles d'avance , en 
attendant ce que j'ai promis. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Nou , s*il VOUS plaît*, je u'enteuds 
pas que vous fassiez 'Ûe dépense, et que vous envoyiez rien acheter 
pour moi. 

ÉRASTE. — Mon Dieu ! laissez faire. Ce n'est pas pour ce que vous 
pensez. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je VOUS demande de ne me traiter 
qu'en ami. 

ÉRASTE. — C'est ce que je veux faire. [Bas^ au médecin.) Je vous 
recommande surtout de ne le point laisser sortir de vos mains ; car , 
parfois , il veut s'échapper. 

PREMIER MÉDECIN. — Ne VOUS mettez pas en peine. 

ÉRASTE , à Ji»de Pourceaugnac. — Je vous prie de m'excuser de 
l'incivilité que je commets. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Vous VOUS moquez; et c'est trop 
de grâce que vous me faites. 

SCÈNE XI. - M. DE POURCEAUGNAC , PREMIER MÉDECIN , 
SECOND MÉDECIN, UN APOTHICAIRE. 

PREMIER MÉDECIN. -— Ce m'est beaucoup d'honneur, monsieur, 
d'être choisi pour vous rendre service. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je suis votre serviteur. 

PREMIER MÉDECIN. — Voici uu habile homme, mon confrère, 
avec lequel je vais consulter la manière dont nous vous traiterons. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Il ne faut poiut tant de faqpu*^ 
vous disi-je , et je suis homme à me contenler de Voxdxxv^vcft, 



(,2 MONSIEUR DE P0URGEAU6NAC. 

PREMIER MÉDECIN. — Allons, des sîéges. 

{Des laquais entrent, et donnent des sièges.) 

MONSIEUR DE POURCBAUGNAC , à part. — Voîlà, pouF uii jeune 
homme , des domestiques bien lugubres. 

PREMIER MÉDECIN. — Allons , monsicur : prenez votre place, 
monsieur. 
(Les dettx médecins font asseoir Jf. de Pourceaugnac entre eux detix.) 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, s'osseyant. — Votre très-humble 
valet. (Les deux médecins lui pi^ennent chacun une main pour lui 
tàter le pouls.) Que veut dire cela? 

PREMIER MÉDECIN. — Mangez-vous bien, monsieur? 

MONSIEUR DE POURCBAUGNAC. — Oui; et bois eucore mieux. 

PREMIER MÉDECIN. — Tant pis! Cette grande appétition du froid 
et de l'humide , est une indication de la chaleur et sécheresse qui 
fit au dedans. Dormez-vous fort? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Oui ; quaud j'ai bien soupe. 

PREMIER MÉDECIN. — Faites-vous des songes? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Quelquefois. 

PREMIER MÉDECIN. — De quelle nature sont-ils? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — De la nature des songes. Quelle 
diable de conversation est-ce là? 

PREMIER MÉDECIN. — Vos déjectious , comment sont-elles? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ma foî , je ne comprends rien à 
toutes ces questions; et je veux plutôt boire un coup. 

PREMIER MÉDECIN. — Un peu de patience. Nous allons raisonner 
sur votre affaire devant vous ; et nous le ferons en françois , pour 
être plus intelligibles. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC — Quel grand raisûimement faut-il 
pour manger un morceau? 

PREMIER MÉDECIN. — Gomme ainsi soit qu'on ne puisse guérir 
une maladie qu'on ne la connoisse parfaitement, et qu'on ne la 
puisse parfaitement connoître sans en bien établir l'idée particu- 
lière , et la véritable espèce , par ses signes diagnostiques et pro- 
gnostiques • ; vous me permettrez , monsieur notre ancien , d'entrer 
en considération de la maladie dont il s'agit , avant que de toucher 
à la thérapeutique', et aux remèdes qu'il nous conviendra faire 
pour la parfaite curation d'icelle. Je dis donc, monsieur, avec votre 
permission , que notre malade ici présent est malheureusement at- 
taqué , affecté , possédé , travaillé de cette sorte de folie que nous 
nommons fort bien mélancolie hypocondriaque; espèce de folie très- 
fâcheuse, et qui ne demande pas moins qu'un Esculape comme 

4. Signes diagnostiques, symptômes auxquels on reconnatt la maladie; 
signes prognostiques^ symptômes qui aident à en prévoir les effeta, 
j. TA^m/ifiitiefiie , l'art d'appliquer le remède. 



ACTE I, SCÈNE XI. 43 

vous, consommé dans notre art : vous, dis-je, qui avez blanchi, 
comme on dit , sous le hamois , et auquel il en a tant passé par 
les mains, de toutes les façons. Je rappelle mélancolie hypocon- 
driaque , pour la distinguer des deux autres ; car le célèbre Galien 
établit doctement , à son ordinaire , trois espèces de cette maladie , 
que nous nommons mélancolie , ainsi appelée , non - seulement par 
les Latins , mais encore par les Grecs : ce qui est bien à remarquer 
pour notre affaire. La première, qui vient du propre vice du cer- 
veau : la seconde, qui vient de tout le sang, fait et rendu atrabi- 
laire ; la troisième , appelée hypocondriaque , qui est la nôtre , la- 
quelle procède du vice de quelque partie du bas ventre , et de la 
région inférieure , mais particulièrement de la rate , dont la chaleur 
et l'inflammation porte au cerveau de notre malade beaucoup de 
fuligines épaisses et crasses , dont la vapeur noire et maligne cause 
dépravation aux fonctions de la faculté princesse, et fait la mala- 
die dont , par notre raisonnement , il est manifestement atteint et 
convaincu. Qu'ainsi ne soit, pour diagnostic incontestable de ce 
que je dis, vous n'avez qu'à considérer ce grand sérieux que vous 
voyez , cette tristesse accompagnée de crainte et de défiance , signes 
pathognomoniques et individuels de cette maladie , si bien marquée 
chez le divin vieillard Hippocrate; cette physionomie, ces yeux 
rouges et hagards , cette grande barbe , cette habitude du corps , 
menue , grâle , noire et velue , lesquels signes le dénotent très-af- 
fecté de cette maladie , procédante du vice des hypocondres ; la- 
quelle maladie, par laps de temps, naturalisée, envieillie, habi- 
tuée , et ayant pris droit de bourgeoisie chez lui , pourroit bien 
dégénérer du en manie , ou en phthisie , ou en apoplexie , ou même 
en fine frénésie et fureur. Tout ceci supposé . puisqu'une maladie 
bien connue est à demi guérie , car ignoti nuUa est curatio morbi ' « 
il ne voui sera pas difficile de convenir des remèdes que nous de- 
vons faire à monsieur. Premièrement , pour remédier à cette plé- 
thore obturante , et à cette cacochymie luxuriante par tout le corps , 
je suis d'avis qu'il soit phlébotomisé libéralement ; c'est-à-dire , que 
las saignées soient fréquentes et plantureuses ; en premier lieu , de. 
la basilique *, puis de la céphalique ^ ; et même , si le mal est opi- 
niâtre, de lui ouvrir la veine du front, et que l'ouverture soit 
large, afin que le gros sang puisse sortir; et, en môme temps, de 
le purger, désopiler, et évacuer par purgatifs propres et convéna- 

\, « On ne peut pas guérir une maladie sans laconnailre. » 

2. La basilique, veine qui monte le long de la partie interne de l'os da 
bras jusqu'à la veine axillaire (ou de l'aisselle), où elle se rend. 

3. La céphalique, une des veines du bras qu'on croyait autreruis venir 
de la tète, et qu'on ourraitpar cette raison, pour le soulagement des maux 
de tète. 



4^ MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. 

blés; c'est-à-dire, par cholagogues ' , mélanogogues ' , et eoetera; 
et comme la véritable source de tout le mal est ou une humeur 
crasse et féculente, ou une vapeur noire et grossière, qui obscur- 
cit, infecte et salit les esprits animaux, il est à propos ensuite 
qu'il prenne un bain d'eau pure et n«tte , avec force petit-lait clair , 
pour purifier , par l'eau , la féculence de l'humeur crasse , et éclair- 
cir , par le lait clair, la noirceur de cette vapeur. Mais, avant toute 
chose, je trouve qu'il est bon de le réjouir par agréables conversa- 
tions , chants et instrumens de musique ; à quoi il n'y a pas d'in- 
convénient de joindre des danseurs, afin que leurs mouvemens, 
disposition et agilité , puissent exciter et réveiller la paresse de ses 
esprits engourdis, qui occasionne l'épaisseur de son sang, d'où 
procède la maladie. Voilà les remèdes que j'imagine , auxquels pour- 
ront être ajoutés beaucoup d'autres meilleurs , par monsieur notre 
maître et ancien, suivant l'expérience, jugement, lumière et suffi- 
sance qu'il s'est acquise dans notre art. JHxi. 

SECOND MÉDECIN. — A Dieu ne plaise, monsieur, qu'il me tombe 
en pensée d'ajouter rien à ce que vous venez de dire ! Vous avez 
?i bien discouru sur tous les signes , les symptômes et les causes 
de la maladie de monsieur ; le raisonnement que vous en avez fait 
est si docte et si beau , qu'il est impossible qu'il ne soit pas fou et 
mélancolique hypocondriaque ; et , quand il ne le seroit pas , il fau- 
droit qu'il le devînt , pour la beauté des choses que vous avez dites , 
et la justesse du raisonnement que vous avez fait. Oui , monsieur , 
vous avez dépeint fort graphiquement , graphicè depinxisti , tout ce 
qui appartient à cette maladie. Il ne se peut rien de plus docte- 
ment , sagement , ingénieusement conçu , pensé , imaginé , que ce 
que vous avez prononcé au sujet de ce mal , soit pour la diagnose , 
ou la prognose , ou la thérapie ; et il ne me reste rien ici , que de 
féliciter monsieur d'être tombé entre vos mains , et de lui dire qu'il 
est trop heureux d'être fou, pour éprouver l'efficace et la dou- 
ceur des remèdes que vous avez si judicieusement proposés. Je les 
approuve tous , manibus et pedibus descendu in tuam sententiam ^. 
'Tout ce que j'y voudrois, c'est de faire les saignées et les purga- 
tions en nombre impair, numéro Deus impare gaudet*; de prendre 
le lait clair avant le bain; de lui composer un fronteau où il entre 
du sel, le sel est symbole de la sagesse; de faire blanchir les mu- 
railles de sa chambre, pour dissiper les ténèbres de ses esprits, 
album est disgregativum visûs^; et de lui donner tout à l'heure un 

4 . Cholagogues , remèdes propres à chasser la bile. 

2. Mclanogogues ^ remèdes propres à chasser la bile noire. 

3. oc Je donne les mains à voire opinion; je m'y range sans réserve.» 

4. « Les dieux aiment le nombre impair. » 

5. c Le blanc Taligue la vue. » Cilalion Taile à conlre-sens pour rendre le 
médecin plus ridicule. 



ACTE I, SCÊiMi XI. 45 

petit lavemect, pour servir de prélude et d'introduction à ces ju- 
dicieux remèdes, dont, s'il a à guérir, il doit recevoir du soula- 
gement. Fasse le ciel que ces remèdes, monsieur, qui sont les 
vôtres , réussissent au malade , selon notre intention I 

MONSiRUR DE POURCEAUGNAC — Mossieurs , il y a une heure que 
je vous écoute. Est-ce que nous jouons ici une comédie? 

PREMIER MÉDECIN. — Nou , mousieur, nous ne jouons point. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Qu'est-cc que tout ccci ? et que 
voulez-vous dire, avec votre galimatias et vos sottises? 

PBEMiER MÉDECIN. — Bou ! dire des injures ! Voilà un diagnos- 
tic qui nous manquoit pour la confirmation de son mal; et ceci 
pourroit bien tourner en manie. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à part. — Avec qui m'a-t-on mis 
ici? (Il crache deiLx ou trois fois.) 

PREMIER MÉDECIN. — Autre diagnostic : la sputation fréquente. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Laissons Cela, et sortons d'ici. 

PREMIER MÉDECIN. — Autre encoro : l'inquiétude de changer de 
place. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Qu'CSt - CG dORC qUO tOUtO Cette 

affaire? et que me voulez-vous? 

PREMIER MÉDECIN. — Vous guérir , selon l'ordre qui nous a été 
donné. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Me guérir? 

PREMIER MÉDECIN. — Oui. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Parblcu 1 je ne suis pas malade. 

PREMIER MÉDECIN. — Mauvais signc , lorsqu'un malade ne sent 
pas son mal. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je VOUS dis que je me porte bien. 

PREMIER MÉDECIN. — Nous savons mleux que vous comment vous 
vous portez ; et nous sommes médecins qui voyons clair dans votre 
constitution. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Si VOUS êtcs médccins, je n'ai 
que faire de vous; et je me moque de la médecine. 

PREMIER MÉDECIN. — Hom ! hom ! voici un homme plus fou que 
nous ne pensons. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Mon père et ma mère n'ont ja- 
mais voulu de remèdes , et ils sont morts tous deux sans l'assis- 
tance des médecins. 

PREMIER MÉDECIN. — Je ne m'étonne pas s'ils ont engendré un 
fils qui est insensé. (Au second médecin,) Allons, procédons à la 
curation; et, par la douceur gxhilarante de l'harmonie, adoucis- 
sons, lénifions, et accoisons ' l'aigreur de ses esprits, que je vois 
prêts à D'enflammer. 

4. ^co/fQ^f, pour calmer, rendre c<n. 



46 MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. 

SCÈNE XII. - M. DE POURCEAUGNAC , seul 

Que diable est-ce là? Les gens de ce pays-ci sont- ils insensés? Je 
n*ai jamais rien vu de tel , et je n*y comprends rien du tout. 

SCÈNE XIII. - M. DE POURCEAUGNAC, DEUX MÉDECINS 

GROTESQUES. 

iîls s'asseyent d'abord tous trois; les médecins se lèvent à différentes 
reprises pour saluer M, de Pourceaugnac , qui se lève autant de 
fois pour les saluer.) 

LES DEUX MÉDECINS. 

Buon di , buon dl , buon di 
Non yi lasciate uccidere 
Dal dolor malinconico , 
Noi vi faremo ridere 
Col nostro canto armonico ; 

Sol per guarirvi 
Siamo venuti qui. 

Buon di, buon di, buon di. 

PREMIER MÉDECIN 

Altro non è la pazzia 
Che malinsonia. 

Il malato 

Non è disperato , 

Se vol pigliar un poco d' allegria; 

Altra noji è la pazzia 

Che malinconia. 

SB{X)ND MÉDECIN. 

SU , cantate , ballate , ridete ; 

E , se far meglio volele , 
Quando sentite il deliro vicino , 
Pigliate del vino , 
E qualche volta un poco di tabac. 
Allegramente , monsu Pourceaugnac U 

\ . « Bon jour, bon jour, bon jour ; ne vous laissez pas empor 1er par 
raffection mélancolique. Nous vous ferons rire par nos cbansons ; nous 
ne sommes ici que pour vous guérir. 

« La folie n'est que de la mélancolie. Le malade n'est pas désespéré , 
pourvu qu'il veuille prendre quelque divertissement. 

« Allons, courage; dansez, r>ez; et si vous>oulez encore mieux faire, 

quand vous sentirez les approches du mal, prenez un verre de vin et 

quelquefoîB une prise de tabac. Allons, gail monsieur de Pourceaugnac.» 



ACTE I, SCÈNE XIV. 47 

SCÈNE XIV — M. DE POURCEAUGNAC , DEUX MÉDECINS 

GR0TESQUK8, MATASSINS. 

ENTRÉS DE BALLET. — Danses des matassins autour 
de M, de Pourceaugnae. 

SCÈNE XV. - M. DE POURCEAUGNAC, UN APOTHICAIRE,- 

tenant une seringue. 

l'apothicaire. — Monsieur, voici un petit remède, un petit re- 
mède , qu'il vous faut prendre , s'il vous plaît , s'il vous plaît. 

ICONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Comment? je n'ai que faire de 
celai 

l'apothicaire. — Il a été ordonné, monsieur, il a été ordonné. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ah! quo de bruit! 

l'apothicaire. — Prenez-le, monsieur, prenez-le; il ne vous 
fera point de mal , il ne vous fera point de mal. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ah! 

l'apothicaire. — C'est un petit clystère, un petit cly stère, bé- 
nin , bénin ; il est bénin , bénin : là , prenez , prenez , monsieur ; 
c'est pour déterger , pour déterger , déterger. 

SCÈNE XVI. - M. DE POURCEAUGNAC , UN APOTHICAIRE , 
DEUX MÉDECINS grotesques, MATASSINS, avec des 

seringues. 

les deux médecins. 
Piglialo su, 
Signor moosu , 
Piglialo , piglialo , piglialo su , 

Che non ti farà maie. 
Piglialo su questo serviziale ; 
• Piglialo su, 

Signor monsu , 
Piglialo, piglialo, piglialo su'. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Alleit-vous-en RU diable. 

(Jf. de Pourceaugnac , mettant son chapeau pour se garafUir des 
seringues^ est suivi par les deux médecins et par les matassins; 
il passe par derrière le théâtre , et ret ,ent se mettre sur sa chaise , 

i. KpreoM-ie, moniieur; prenez le clystère : il ne toui feca. ^«& ^^ 
mal. » 



48 MONSIEUR DE POUKCEAUGNAC. 

auprès de laquelle il trouve Vapothicaire qui l'atiendoit; les deux 
me'decins et les matassins rentrent aussi.) 

LES DEUX MÉDECINS 

Piglialo su, 

Signor monsu ; 
Piglialo , piglialo , piglialo su ; 

Ghe non ti farà maie. 
Piglialo su questo serviziale; 

Piglialo su, 

Signor monsu ; 
Piglialo , piglialo , piglialo su. 

(Jf. de Pourceaugnac s*enfuit avec sa chaise; Vapothicaire appuie 
sa seringue contre , et les médecins et les matassins le suivent,) 



ACTE DEUXIÈME. 



SCÈNE I. — PREMIER MÉDECIN, SBRIGANI. 

PREMIER MÉDECIN. — Il a forcé tous les obstacles que j'avois 
mis, et s*est dérobé aux remèdes que je commençois de lui faire. 

SBRIGANI. — C'est être bien ennemi de soi-même , que de fuir des 
remèdes aussi salutaires que les vôtres. 

PREMIER MÉDECIN. — Marque d*un cerveau démonté, et d'une 
raison dépravée , que de ne vouloir pas guérir. 

SBRIGANI. — Vous l'auriez guéri haut la main. 

PREMIER MÉDECIN. — Sans douto *. quand il y auroit eu compli- 
cation de douze maladies; 

SBRIGANI. — Cependant voilà cinquante pistoles bien acquises 
qu'il vous fait perdre. 

PREMIER MÉDECIN. — Moi , je n'entcuds point les perdre, et pré- 
tends le guérir en dépit qu'il en ait. Il est lié et engagé à mes re- 
mèdes; et je veux le faire saisir où je le trouverai, comme déser- 
teur de la médecine et infracteur de mes ordonnances. 

SBRIGANI. — Vous avez raison. Vos remèdes étoient un coup sûr ; 
et c'est de l'argent qu'il vous vole. 

PREMIER MÉDECIN. — OÙ puis-jo en avoir des nouvelles? 

SBRIGANI. — Che; le bonhomme Oronte , assurément, dont il vient 
épouser la fille , et qui , ne sachant rien de l'infirmité de son gendre 
futur, voudra peut-être se hâter de '.onclure le mariage. 



ACTE II, SCÈNE I. 49 

FRRMiER MéDKCiN. — Je vais lui parler tout à l'heure. 

SBRiGANi. — Vous DO fercz point mal. 

PREMIER MÉDECIN. — Il cst hypothéqué à mes consultations; et 
un malade ne se moquera pas d'un médecin. 

SBRiGANi. — C'est fort bien dit à vous; et, si vous m'en croyez, 
vous ne souffrirez point qu'il se marie , que vous ne l'ayez pansé 
tout votre soûl. 

PREMIER MÉDECIN. — Laissez-moi faire. 

SBRiGANi , à part , en s'en allant, — Je vais , de mon côté , dresser 
une autre batterie, et le beau-père est aussi dupe que le gendre. 

SCÈNE II. — ORONTE , PREMIER MÉDECIN. 

PREMIER MÉDECIN. — Vous avcz , monsieur, un certain monsieur 
de Pourceaugnac qui doit épouser votre fille? 

ORONTE. — Oui; je l'attends de Limoges, et il devroit être ar- 
rivé. 

PREMIER MÉDECIN. — Âussi l'est-il, et il s'en est fui de chez moi, 
après y avoir été mis; mais je vous défends, de la part de la mé- 
decine, de procéder au mariage que vous avez conclu, que je ne 
l'aie dûment préparé pour cela , et mis en état de procréer des en- 
fans bien conditionnés de corps et d'esprit. 

ORONTE. — Comment donc? 

PREMIER MÉDECIN. — Votre prétendu gendre a été constitué mon 
malade ; sa maladie , qu'on m'a donnée à guérir , est un meuble qui 
m'appartient , et que je compte entre mes effets ; et je vous déclare 
que je ne prétends point qu'il se marie , qu'au préalable il n'ait sa- 
tisfait à la médecine , et subi les remèdes que je lui ai ordonnés. 

ORONTE. — Il a quelque mal? 

PREMIER MÉDECIN. — Oui. 

ORONTE. — Et quel mal, s'il vous plaît? 

PREMIER MÉDECIN. — Ne VOUS en mettez pas en peine. 

ORONTE. — Est-ce quelque mal?... 

PREMIER MÉDECIN. — Les médecius sont obligés au secret. Il suffit 
que je vous ordonne , à vous et à votre fille , de ne point célébrer , 
sans mon consentement , vos noces avec lui , sur peine d'encourir 
la disgrâce de la Faculté , et d'être accablés de toutes les maladies 
qu'il nous plaira. 

ORONTE. — Je n*ai garde, si cela est, de faire le mariage. 

PREMIER MÉDECIN. — On me l'a mis entre les mains; et il est 
obligé d'être mon malade. 

ORONTE. -7- A la bonne heure. 

PREMIER MÉDECIN. — Il a beau fuir; je le ferai condamner, par 
arrêt , à se faire guérir par moi. 

ORONTE. — J'y consens. 

MouàHE m W 



50 MONSIEUR DE POURCEAUGNÂG. 

PREMIER MÉDECIN. — Oui, U faut qu'il crève, ou que je le gué- 
risse. 

ORONTE. — Je le veux bien. 

PREMIER MÉDECIN. — Et , si je lie le trouve , je m'en prendrai à 
vous; et je vous guérirai au lieu de lui. 

ORONTE. — Je me porte bien. 

PREMIER MÉDECIN. • • Il n'importe. Il me faut un malade; et je 
prendrai qui je pourrai. 

ORONTE. — Prenez qui vous voudrez; mais ce ne sera pas moi. 
(Seul.) Voyez un peu la belle raison I 

SCÈNE m. — ORONTE, SBRIGANI, en marchand flamand. 

sBBiGANi. — Montsir, afec le fôtre permission, je suisse un tran- 
cher marchand flamane qui foudroit bienne fous temandair un petit 
nouvel. 

ORONTE. — Quoi, monsieur? 

SBRiGANi. — Mettez le fôtre chapeau sur le tête , montsir , si ve plaît. 

ORONTE. — Dites-moi, monsieur, ce que vous voulez? 

SBRiOANi. — Moi le dire rien, montsir, si fous le mettre pas le 
chapeau sur le tête. 

ORONTE. — Soit. Qu'y a-t-il, monsieur? 

SBRI6ANI. — Fous counoître point en sti file un certe montsir 
Oronte? 

ORONTK. — Oui, je le connois. 

•BRiOANi. — Et quel homme est-il, montsir, si ve plaît? 

oaoNTB. •*- C'est un homme comme les autres. 

SBRI6ANI. -» Je fous temande , montsir , s'il est un homme qui a 
du bienne? 

ORONTE. — Oui. 

sBRiGANi. — Mais riche beaucoup grandement , montsir? 

ORONTE. — Oui. 

SBRiGANi. — J'en suis aise beaucoup , montsir. 

ORONTE. — Mais pourquoi cela? 

BBRiGANi. ^ L*est, montsir, pour un petit raisonne de consé- 
quence pour nous. 

ORONTE. — Mais encore, pourquoi? 

SBRiGANi. — L'est, montsir, que sti montsir Oronte donné son 
fille en mariage à un certe montsir de Pouroegnac. 

ORONTE. — Hé bien? 

SBRiGANi. — Et sti montsir de Pourcegnac, montsir, l'est un 
homme que doivre beaucoup grandement , à dix ou douze marcbanes 
flamanes q^i être venus ici. 

ORONTE. — Ce monsieur de Pourceaugnac doit beaucoup à dix 
ûu douze marchands ? 



ACTE II, SCÈNE ITl. 51 

SBRiGANi. — Oui, montsir; et, depuis huite mois, nous afoir 
obtenir un petit sentence contre lui ; et lui a remettre à payer tous 
ce créanciers de sti mariage que sti montsir Oronte donne pour son 
fille. 

ORONTE. — Hon, hon ! il a remis là à payer ses créanciers? 

SBRiGANi. — Oui , montsir , et avec un grand défotion nous tous 
attendre sti mariage. 

ORONTE, à part. — L'avis n'est.pas mauvais. [Haut.) Je vous 
donne le bonjour. 

SBRiGANi. — Je remercie , montsir , de la faveur grande. 

ORONTE. — Votre très-humble valet. 

SBRiGANi. — Je le suis, montsir, obliger plus que beaucoup du 
bon nouvel que montsir m'afoir donné. (Seul, après avoir ôté sa 
harhe et dépouillé l'habit de Flamand qu'il a par-dessus le sien.) 
Cela ne va pas mal. Quittons notre ajustement de Flamand , pour 
songer à d'autres machines ; et tâchons de semer tant de soupçons 
et de division entre le beau-père et le gendre , que cela rompe le 
mariage prétendu. Tous deux également sont propres à gober les 
hameçons qu'on leur veut tendre; et, entre nous autres fourbes 
de la première classe, nous ne faisons que nous jouer, lorsque 
nous trouvons un gibier aussi facile que celui-là 

SCÈNE IV. -M. DE POURCEAUGNAC , SBRIGANI. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, se croyant seul. — Piglialo su, 
piglialo su, signor monsu. Que diable est-ce là? [Apercevant Shri- 
gani.) Ah! 

SBRIGANI. — Qu'est-ce , monsieur ? Qu'avez-vous ? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Tout ce que je vois me semble 
lavement. 

SBRIGANI. — Comment? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Vous ne savez pas ce qui m'est 
arrivé dans ce logis à la porte duquel vous m'avez conduit ? 

SBRIGANI. — Non vraiment. Qu'est-ce que c'est? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je peusois y être régalé comme 
il faut. 

SBRIGANI. — Hé bien? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je VOUS laisse entre les mains de 
monsieur. Des médecins habillés de noir. Dans une chaise. Tâter le 
pouls. Comme ainsi soit. Il est fou. Deux gros joufflus. Grands cha- 
peaux. Buon di, buon dl. Six Pantalons. Ta, ra, ta, ta; ta, ra, ta, 
ta. Allegramente \, monsu Pourceaugnac. Apothicaire. Lavement. Pre- 
nez , monsieur; prenez , prenez. Il est bénin , bénin , bénin. C'est pour 
déterger, pour déterger, déterger. Piglialo su, signor monsu; pi- 
glialo , piglialo , piglialo si^. Jamais jo n'ai èlè s\ so^\ âi^ %c^vC\^^%. 



52 MONSIEUR DE POURCEAUGNAC . 

sbrigani. -— Qu'est-ce que tout cela veut dire? 
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Gela veut dire que cet homme- 
là, avec ses grandes embrassades, est un fourbe qui m*a mis dans 
une maison pour se moquer de moi , et me faire une pièce. 

SBRIGANI. — Cela est-il possible ? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Saus doute. Ils étoicut une dou- 
zaine de possédés après mes chausses ; et j*ai eu toutes les peines 
du monde à m'échapper de leurs pattes. 

SBRIGANI. — Voyez un peu ; les mines sont bien trompeuses I Je 
Taurois cru le plus affectionné de vos amis. Voilà un de mes éton- 
nemens , comme il est possible qu'il y ait des fourbes comme cela 
dans le monde. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ne sons-je poiut le lavement? 
Voyez , je vous prie. 

SBRIGANI. — Hé I il y a quelque petite chose qui approche de 
cela. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — J*ai Todorat et rimagination tout 
remplis de cela ; et il me semble toujours que je vois une douzaine 
de lavemens qui me couchent en joue. 

SBRIGANI. — Voilà une méchanceté bien grande , et les honmies 
sont bien traîtres et scélérats I 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Enseignez - moi , de grâce, le 
logis de monsieur Oronte ; je suis bien aise d*y aller tout à 
l'heure. 

SBRIGANI. — Ah I ah I vous êtes donc de complexion amoureuse? 
et vous avez ouï parler que ce monsieur Oronte a une fille?... 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Oui. Je viens l'épouser. 

SBRIGANI. — L'é.... l'épouser? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Oui. 

SBRIGANI. — En mariage? * 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — De quelle façon, donc? 

SBRIGANI. — Ah 1 c'est une autre chose ; et je vous demande 
pardon. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Qu*est-ce que cela veut dire? 

SBRIGANI. — Rien. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Mais eucore ? 

SBRIGANI. — Rien , vous dis-je. J'ai un peu parlé trop vite. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je VOUS prie de me dire ce qu'il 
y a là-dessous. 

SBRIGANI. — Non ; cela n'est point nécessaire. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — De gràce. 

SBRIGANI. — Point. Je vous prie de m'en dispenser. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Est-ce que VOUS n'êtes pas de 
mes amis? 
SBRIGANI. — Si fait. On ne peut pas l'être davantage. 



ACTE II, SCÈNE IV. 53 

MONSIEUR DE pouRCBAUGNAC. — Vous devez doDC De me rien 
cacher. 

SBRiGANi. — C*est une chose où il y va de l'intérêt du pro- 
chain. 

MONSIEUR DE POURCBAUGNAC. — Afin de VOUS obliger à m'ouvrir 
votre cœur , voilà une petite bague que je vous prie de garder pour 
l'amour de moi. 

SBRiGANi. — Laissez-moi consulter un peu si je le puis faire en 
conscience. (Après s'être un peu éloigné de M. de Pourceaugnac.) 
C'est un homme qui cherche son bien , qui tâche de pourvoir sa fille 
le plus avantageusement qu'il est possible ; et il ne faut nuire à per- 
sonne. Ce sont des choses qui sont connues , à la vérité ; mais j'irai 
les découvrir à un homme qui les ignore ; et il est défendu de scan- 
daliser son prochain. Gela est vrai; mais, d'autre part, voilà un 
étranger qu'on veut surprendre, et qui, de bonne foi, vient se 
marier avec une fille qu'il ne connoît pas et qu'il n'a jamais vue ; 
un gentilhomme plein de franchise, pour qui je me sens de Tincli- 
nation , qui me fait l'honneur de me tenir pour son ami , prend con- 
fiance en moi , et me donne une bague à garder pour l'amour de lui. 
{À Jf. de Pourceaugnac.) Oui, je trouve que je puis vous dire les 
choses sans blesser ma conscience : mais tâchons de vous les dire 
le plus doucement qu'il nous sera possible , et d'épargner les gens 
le plus que nous pourrons. De vous dire que cette fille-là mène une 
vie déshonnête , cela seroit un peu trop fort. Cherchons , pour nous 
expliquer, quelques termes plus doux. Le mot de galante aussi 
n'est pas assez : celui de coquette achevée me semble propre à ce 
que nous voulons , et je m'en puis servir pour vous dire honnête- 
ment ce qu'elle est. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — L'ou me vcut douc prendre pour 
dupe? 

SBRiGANi. — Peut-être, dans le fond, n'y a-t-il pas tant de mal 
que tout le monde croit ; et puis il y a des gens, après tout, qui se 
mettent au-dessus de ces sortes de choses, et qui ne croient pas 
que leur honneur dépende.... 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je suis votre serviteur; je ne me 
veux point mettre sur la tête un chapeau comme celui-là; et Ton 
aime à aller le front levé dans la famille des Pourceaugnacs. 

SBRiGANi. — Voilà le père. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ce vieillard-là? 

SBRiGANi. — Oui. Je me retire. 



SCÈNE V. — OHONTE, M. DE POURCEAUGNAC. 

MONSIEUR DE POURCBAUGNAC. — Bonjour, monsieur, bonjour. 
ORONTE. -^ Serviteur, monsieur, serviteur. 



5^ MONSIEUR DE POCRCEAUGNAG. 

MONSIEUR DE pouRCEAUGNAC. — Vous êtes monsicur Oroate, 
n'est-ce pas? 

OROKTE. — Oui. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC — Et moi , monsieur de Pourceau- 
gnac 

ORONTE. — A la bonne heure. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Croyez-vous , monsieuF Oronte, 
que les Limosins soient des sots? 

ORONTE. — Croyez-vous, monsieur de Pourceaugnac , que les Pa- 
risiens soient des bêtes ? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Vous imaginez-vous , monsieur 
Oronte, qu'un homme comme moi soit si affamé de femme? 

ORONTE. — Vous imaginez-vous, monsieur de Pourceaugnac, 
qu'une fille comme la mienne soit si affamée de mari? 

SCÈNE VI. - M. DE POURCEAUGNAC , JULIE , ORONTE. 

JULIE. — On vient de me dire , mon père , que monsieur de Pour- 
ceaugnac est arrivé. Ah l le voilà sans doute , et mon cœur me le 
dit. Qu'il est bien fait! Qu'il a bon air! et que je suis contente 
d'avoir un tel époux 1 Souffrez que je l'embrasse, et que je. lui té- 
moigne.... 

ORONTE. — Doucement, ma fille, doucement. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à part. — Tudîeul Quelle galante' 
Comme elle prend feu d'abord ! 

tbONTE. — Je voudrois bien savoir, monsieur de Pourceaugnac, 
par quelle raison vous venez..'.. 

JULIE s*approche de M, de Pourceaugnac , le regarde d'un air 
languissant^ et lui veut prendre la main. — Que je suis aise de vous, 
voir! et que je brûle d'impatience!... 

ORONTE. — Ah! ma fille! Otez-vous de là, vous dis-je. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à part. — Oh ! oh ! quelle égrillarde! 

ORONTE. — Je voudrois bien, dis-je, savoir par quelle raison, s'il 
vous plaît, vous avez la hardiesse de.... 

(Julie continue le même jeu.) 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à part. — Vertu de ma vie! 

ORONTE, à Julie. — Encore? qu'est-ce à dire, cela? 

JULIE. — Ne voulez-vous pas que je caresse l'époux que vous ' * 
m'avez choisi? 

ORONTE. — Non. Rentrez là dedans, 

JULIE. — Laissez-moi le regarder. 

ORONTE. — Rentrez , vous dis-je. 

JULIE. — Je veux demeurer là, s'il vous plaît. 

ORONTE. — Je ne veux pas, moi; et, si tu ne rentres tout à 



ACTE II, SCÈNE VI. 55 

JULIE. — Hé bien! je rentre. 

ORONTB. — Ma fille est une sotte qui ne sait pas les choses. 

MONSIEUR DE P0URCEÂU6NAC , à part. — Gomme nous lui plaisons! 

ORONTE , à Julie , qui est restée après avoir fait quelques pas 
pour s'en aller. — Tu ne veux pas te retirer? 

JULIE. — Quand est-ce donc que vous me marierez avec mon- 
sieur? 

ORONTE. — Jamais; et tu n*es pas pour lui. 

JULIE. — Je le veux avoir , moi , puisque vous me l'avez promis. 

ORONTE. — Si je te Tai promis , je te le dépromets. 

MONSIEUR DE pouRCEAUGNAC , à part. — Elle voudrolt bien me 
tenir. 

JULIE. — Vous avez beau faire : nous serons mariés ensemble en 
dépit de tout le monde. 

ORONTE. — Je vous en empêcherai bien tous deux, je vous 
assure. Voyez un peu quel vertigo lui prend. 

SCÈNE VII. — ORONTE, M. DE POURCEAUGNAC. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Mon Dieu I notre beau-père pré- 
tendu, ne vous fatiguez point tant; on n'a pas envie de vous enle- 
ver votre fille , et vos grimaces n'attraperont rien. 

ORONTE. — Toutes les vôtres n'auront pas grand effet. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Vous êtes-vous mis dans la tête 
que Léonard de Pourceaugnac soit un homme à acheter chat en 
poche , et qu'il n'ait pas là dedans quelque morceau de judiciaire 
pour se conduire , pour se faire informer de l'histoire du monde , 
et voir, en se mariant, si son honneur a bien toutes ses sûretés? 

ORONTE. — Je ne sais pas ce que cela veut dire ; mais vous êtes- 
vous mis dans la tête qu'un homme de soixante-trois ans ait si peu 
de cervelle , et considère si peu sa fille , que de la marier avec un 
homme qui a pe que vous savez , et qui a été mis chez un médecin 
pour être pansé? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — C'cst uuc piècc quc l'on m'a 
faite , et je n'ai aucun mal. 

ORONTE. — Le médecin me l'a dit lui-même. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Le médecin en a menti. Je suis 
gentilhomme , et je le veux voir l'épée à la main. 

ORONTE. — Je sais ce que j'en dois croire; et vous ne m'abuserez 
pas là-dessus , non plus que sur les dettes que vous avez assignées 
sur le mariage de ma fille. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Quellcs dettes? 

ORONTE. — La feinte ici est inutile; et j'ai vu le marchand fla- 
mand , qui , avec les autres créanciers , a obtenu depuis huit mois 
sentence contre vous. 



1 



56 MONSIEUR DE POUKCEAUGNAC. 

MONSIEUR DE pouRCEAUGNAC. — Qucl marchand flamand? Quels 
. créanciers? Quelle sentence obtenue contre moi? 
ORONTE. — Vous savez bien ce que je veux dire. 

SCÈNE VIII. — M DE POURCEAUGNAC , ORONTE , 

LUCETTE. 

LUCETTE, contrefaiscmt une Languedocienne. — Ah! tu es assi, 
fit à la fi yeu te trobi après abé fait tant de passés. Podes-tu , scélé- 
rat , podes-tu sousteni ma bisto? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Qu'est-ce quc veut cette femme-là? 

LUCETTE. — Que te boli , infâme î Tu fas semblan de nou me pas 
connouisse , et nou rougisses pas , impudint que tu sios , tu ne 
rougisses pas de me beyre? (A Oronte.) Nou sabi pas, moussur, 
saquos bous dont m'an dit que bouillo espousa la fiUo; may yeu 
bous déclari que yeu soun sa fenno , et que y a set ans , moussur , 
qu'en passan à Pézénas, el auguet l'adresse, dambé sas mignardi- 
SOS , comme sap tapla fayre , de me gaigna lou cor , et m'oubligel 
pra quel mouyen à ly douna la man per l'espousa. 

ORONTE. — Oh! oh l 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Quo diable est-ce ci? 

LUCETTE. — - Lou traité me quitte! très ans après, sul préteste 
de qualques affayres que l'apelabon dins soun pays, et despey 
noun l'y resçau put quaso de noubelo; may dins lou tens qui 
soungeabi lou mens , m'an donnât abist , que begnio dins aquesto 
bilo per se remarida dambé un autre jouena fillo , que sous parens 
ly an proucurado , sensse saupré res de son proumié mariatge. Teu 
ai tout quitta en diligensso, et me souy rendudo dins aqueste loc 
lou pu leu qu'ay pouscut, per m'oupousa en aquel criminel ma- 
riatge , et confondre as elys de tout le mounde lou plus méchant 
day hommes. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Voilà unc étrange effrontée! 

LUCETTE. — Impudint! n'as pas honte de m'injuria, alloc d'être 
confus day reproches secrets que ta consciensso te deu fayre? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Moi , je suis votre mari? 

LUCETTE. — Infâme! gausos-tu dire lou contrari? Hé! tu sabes 
bé, per ma penno, que n'es que trop berlat; et plaguesso al cel 
qu'aco non fougesso pas, et que m'auquesso layssadodins l'état 
d'innoussenço , et dins la tranquillilat oun moun amo bibio daban 
que tous chamies et tas trounpariés nou m'en benguesson malhu- 
rousomen fayre sourty! yeu nou serio pas réduito à fayré lou 
triste persounatge que yeu fave présentomen ; à beyre un mari t 
cruel mespresa toute l'ardou que yeu ay per el, et me laissa 
sensse cap de piétat abandounado à las moiirléles doulous que yeu 
ressenti de ses parfidos accius. 



ACTE !1, SCÈNE VIII. 57 

ORONTE. — Je ne saurois m'empêcher de pleurer. (À M, de 
Pourceaugnac.) Allez, vous êtes un méchant homme. 
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je ne connois rien à tout ceci. 



SCÈNE IX. - M. DE POURCEAUGNAC, NÊRINE, 
LUCETTE, ORONTE. 

NÉRiNE , œntrefaisant une Picarde. — Ah 1 je n'en pis plus ; je 
sis tout essoflée ! Ah 1 finfaron , tu m*as bien fait courir : tu ne 
m'écaperas mie. Justiche, justiche; je boute empêchement au ma- 
riage, (il Oronte.) Chés mon méri, monsieur, et je veux faire 
pindre che bon pindard-là. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Encore ! 

ORONTE, à part. — Quel diable d'homme est-ce ci? 

LUCETTE. — Et que boulez-bous dire, ambe bostre empacho- 
men, et bostro pendarie? Quaquel homo es bostre marit? 

NÉRINE. — Oui, medéme, et je sis sa femme. 

LUCETTE. — Aquo es faus, aquos yeu que soun sa fenno, et se 
deu «stre pendut , aquo sera yeu que lou farai penjat. 

NÉRINE. — Je n'entains mie che baragoin-là. 

LUCETTE. -— Yeu bous disi que yeu soun sa fenno. 

NÉRINE. — Sa femme? 

LUCETTE. — Oy. 

NÉRINE. — Je vous dis que chest mi, encore in coup, qui le 
sis. 

LUCETTE. — Et yeu bous sousteni yeu, qu'aquos yeu 

NÉRINE. — Il y a quetre ans qu'il m'a éposée. 

LUCETTE. — Et yeu set ans y a que m'a preso per fenno. 

NÉRINE. — J'ai des gairans de tout cho que je di. 

LUCETTE. — Tout mou pay lo sap. 

NÉRINE. — No ville en est témoin. 

LUCETTE. — Tout Pézéuas a bist nostre mariatge. 

NÉRINE. — Tout Chin-Quentin a assisté à no noche. 

LUCETTE. — Nou y a res de tant béritable. 

NÉRINE. — Il gn'y a rien de plus chertain. 

LUCETTE, à M, de Pourceaugnac. — Gausos-tu dire lou contrari, 
valisquos? 

NÉRINE ^àM,de Pourceaugnac. — Est-che que tu me démaintiras , 
méchaint homme? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Il est aussi vrai l'un que 
l'autre. 

LUCETTE. — Quaingn impudensso ! Et coussy , misérable , nou te 
soubennes plus de la pauro Françon , et del pauré Jeannet , que 
soun lous fruits de nostre mariatge? 

NÉRINE. — Bayez uu peu l'insolence \ Quo\\ Xm h^ N.^ ^Q>>iN\«o.^ 



58 MONSIEUR DE POURGEAUGNAG. 

mie de chette pauvre ainfain, no petite Madelaine, que tu m'as 
laichée pour gaige de ta foi? 

MONSIEUR DB P0URGEAU6NÂG. — Voilà deux impudeules ca< 
rognes l 

lugetiIe, ^ BeAl, Françon, béni, Je^nnet, béni toustou, béni 
toustoune, béni fayre beyre à un payre dénaturât, la duretat 
qu'el a per nautres 

NARINE. — Venez, Madeleine, men ainfain, yenez-ves-en ichi 
faire honte à vo père de l'impudainche qu'il a. 

SCÈNE X. — M. DE POURCEAUGNAC , ORONTE , LUCETTg , 
NÉRINE, PLUSIEURS ENFANS. 

LES ENFANS. — Ahl mon papai mon papa! mon papa! 

MONSIEUR DK POURCEAUGNAC. — Diantre soit des petits fils de 
putains 1 

LUCETTEl — Coussy, trayte , tu nou sios pas dins la darniëre 
confusiu, de ressaupre à tal tous enfans, et de ferma Taureilio à 
la tendresso paternello? Tu nou m'escaperas pas, infâme, yeu te 
boly seguy pertout , et te reproucha ton crime jusquos à tant que 
me sio beniado, et que t'ayo fayt penjat; couquy, te boly fayré 
penjat. 

NÉRINE. — Ne rougis-tu mie de dire ches mots-là, et d'être in- 
sainsible aux cairesses de chette pauvre ainfaîut? Tu ne te sauve- 
ras mie de mes pattes; et, en dépit de tes dains, je ferai bien 
voir que je sis ta femme, et je te ferai pindre. 

LES ENFANS. — Mou papal mon papa! mon papa! 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Âu secoursl au secoursl Où 
fuirai-je? Je n'en puis plus. 

ORONTE. — Allez, vous ferez bien de le faire punir; et il mérite 
d'être pendu. 

SCÈNE XI. - SBRIGANI, seul. 

Je conduis de l'œil toutes choses , et tout ceci ne va pas mal. 
Nous fatiguerons tant notre provincial , qu'il faudra , ma foi , qu'il 
déguerpisse. 

SCÈNE XII. — M. DE POURCEAUGNAC , SBRIGANI. 

MONSIEUR DB POURCEAUGNAC. — Ah ! je SUIS assommé 1 Quelle 
peine! Quelle maudite ville! Assassiné de tous côtés! 

SBRIGANI. — Qu'est-ce, monsieur? Est-il encore arrivé quelque 
chose? ' 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. ^ Oui. Il pleut en ce pays des 
/enuBea et àea Jayemens. 



ACTE II, SCÈNE XII. 59 

SBRiGANi. — Comment donc? 

MONSiBUR DK PonRCEAUGNAG. — Deux carognes de baragoui- 
neuses me sont venues accuser de es avoir épousées toutes deux , 
et me menacent de la justice. 

SBRiGANi. — Voilà une méchante affaire, et la justice, en ce 
pays-ci, est rigoureuse en diable contre cette sorte de crime. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Oui : mais , quand il y auroit 
information , ajournement , décret et jugement obtenu par surprise , 
défaut et contumace, j'ai la voie de conflit de juridiction pour 
temporiser et venir aux moyens de nullité qui seront dans les 
procédures. 

SBRiGANi. ^ Voilà en parler dans tous les termes ; et l'on voit 
bien , monsieur , que vous êtes du métier. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Moi ! point du tout. Je suis gen- 
tilhonune. 

SBRiGANi*. — Il faut bien , pour parler ainsi , que vous ayez étudié 
la pratique. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Point. Ce n'cst que le sens com* 
mun qui me fait juger que je serai toujours reçu à mes faits justifi- 
catîfis , et qu'on ne me sauroit condamner sur une simple accusation , 
sans un récolement et confrontation avec mes parties. 

SBRiGANi. — En voilà de plus fin encor«3. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ccs mots - là me viennent sans 
que je les sache. 

sBRiGANi. — Il me semble que le sens commun d'un gentilhomme 
peut bien aller, à concevoir ce qui est du droit et de l'ordre de la 
justice , mais non pas à savoir les vrais termes de la chicane. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ce sont quelques mots que j'a'. 
retenus en lisant les romans. 

SBRiGANi. — Ah I fort bien! 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.^— Pour VOUS montrer que je n'en- 
tends rien du tout à la chicane , je vous prie de me mener chez 
quelque avocat, pour consulter mon affaire. 

sBRiGANi. — Je le veux, et vais vous conduire chez deux hommes 
fort habiles ; mais j'ai auparavant à vous avertir de n'être point 
surpris de leur manière de parler ; ils ont contracté du barreau 
certaine habitude de déclamation, qui fait que l'on diroit qu'ils 
chantent; et vous prendrez pour musique tout ce qu'ils vous 
diront. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Qu'importe comme ils parlent, 
pourvu qu'ils me disent ce que Je veux savoir? 



(^0 MONSIEUR DE POURGEAUGNAG. 

SCÈNE XIII. - M. DE POURCEAUGNAC , SBRIGANI, DEUX 
AVOCATS, DEUX PROCUREURS, DEUX SERGENS. 

PREMIER* AVOCAT , traifuint ses paroles en chantant. 
La polygamie est un cas , 
* Est un cas pendable. 

SECOND AVOCAT , chantant fort vite en bredouillant. 

Votre fait 

Est clair et net ; 

Et tout le droit , 

Sur cet endroit, 

Conclut tout droit. 
Si vous consultez nos auteurs 
Législateurs et glossateurs , 
Justinian, Papinian, 
Ulpian, et Tribonian, 
Fernand , Rebuffe , Jean Imole , 
Paul Castre , Julian , Barthole , 
Jason , Alciat et Cujas , 

Ce grand homme si capable , 
La polygamie est. un cas. 
Est un cas pendable. 

ENTRÉE DE BALLET. — Danse de deux procureurs et de deux 
sergens , pendant que le second avocat chante les paroles qui 
suivent : 

Tous les peuples policés 
Et bien sensés ; 
Les François , Anglois , Hollandois , 
Danois , Suédois , Polonois , 
Portugais , Espagnols , Flamands , 

Italiens , Allemands , 
Sur ce fait tiennent loi semblable , 
Et l'affaire est sans embarras. 
La polygamie est un cas , 
Est un cas pendable. 

LE PREMIER AVOCAT chante celles-ci : 
La polygamie est un cas , 
Est un cas pendable. 
(Jf. de Pourceaugnac y impatienté, les chasse.) 



ACTE m, SCÈNE I. 61 



ACTE TROISIÈME. 



SCÈNE I. — ÉRASTE, SBRIGANI. 

SBRiGANi. — Oui, les choses s'acheminent où nous voulons; et, 
comme ses lumières sont fort petites , et son sens le plus borné du 
monde , je lui ai fait prendre une frayeur si grande de la sévérité 
de la justice de ce pays , et des apprêts qu'on faisoit déjà pour sa 
mort , qu'il veut prendre la fuite ; et , pour se dérober avec plus de 
facilité aux gens que je lui ai dit qu'on avoit mis pour l'arrêter aux 
portes de la ville , il s'est résolu à se déguiser ; et le déguisement 
qu'il a pris, est l'habit d'une femme. 

ÉRASTE. — Je voudrois bien le voir en cet équipage ! 

SBRIGANI. — Songez , de votre part , à achever la comédie ; et , 
tandis que je jouerai mes scènes avec lui, allez-vous-en.... {Il lui 
parle à l'oreille.) Vous entendez bien ? 

ÉRASTE. — Oui. 

SBRIGANI. — Et lorsque je l'aurai mis où je veux. . (Il lui parle 
à l'oreille.) 

ÉRASTE. — Fort bien. 

SBRIGANI. — Et quand le père aura été averti par moi.... (Il lui 
parle encore à Voreille.) 

ÉRASTE. — Cela va le mieux du monde. 

SBRIGANI. — Voici notre demoiselle. Allez vite , qu'il ne nous voie 
ensemble. 

SCÈNE II — M. DE POURCEAUGNAC , en femme , SBRIGANI. 

SBRIGANI. — Pour moi , je ne crois pas qu'en cet état on puisse 
jamais vous connoître ; et vous avez la mine , comme cela , d'une 
femme de condition. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Voilà qui m'étomie , qu'en ce 
pays-ci les formes de la justice ne soient point observées. 

SBRIGANI. — Oui, je vous l'ai déjà dit, ils commencent ici par 
faire pendre un homme , et puis ils lui font son procès. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Voilà une justice bien injuste I 

SBRIGANI. — Elle est sévère comme tous les diables, particuliè- 
rement sur ces sortes de crimes. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Mais quand on est innocent? 

SBRIGANI. — N'importe ; ils ne s'enquêtent point de cela : et puis. 
Ils ont en celle ville une haine effroyable powt \%s ^cw^ ^^ '^^'«'«i 



62 MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, 

pays ; et ils ne sont point plus ravis que de voir pendre un Li- 
mosin. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Qu'est-ce que. les Limosius leur 
ont fait? 

SBRiGANi. — Ce sont des brutaux, ennemis de la gentillesse et 
du mérite des autres villes. Pour moi , je vous avoue que je suis 
pour vous dans une peur épouvantable ; et je ne me consolerois de 
ma vie, si vous veniez à être pendu. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ce u'est pas tant la peur de la 
mort qui me fait fuir , que de ce qu'il est fâcheux à un gentilhomme 
d'être pendu, et qu'une preuve comme celle-là feroit tort à nos 
titres de noblesse. 

8BRI0ÂNI. — Vous avez raison ; on vous contesteroit après cela le 
titre d'écuyer. Au reste , étudiez-vous , quand je vous mènerai par 
/a main, à bien marcher comme une femme , et à prendre le langage 
et toutes les manières d'une personne de qualité. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Laissez-mol faire. J'ai vu les 
personnes du bel air. Tout ce qu'il y a , c'est que j'ai un peu de 
barbe. 

SBRiGANi. — Votre barbe n'est rien ; il y a des femmes qui en ont 
autant que vous. Çà, voyons un peu comme vous ferez. (Après que 
M. de Pourceaugnac a contrefait la femme de condition.) Bon. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Allous douc, mou carrosse! Où 
est-ce qu'est mon carrosse ? Mon Dieu ! qu'on est misérable d'avoir 
des gens comme cela ! Est-ce qu'on me fera attendre toute la jour- 
née sur le pavé , et qu'on ne me fera point venir mon carrosse ? 

SBRiGANi. — Fort bien. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC— Holà ! ho I cocher, petit laquais! 
Ah! petit fripon, que de coups de fouet je vous ferai donner tantôt! 
Petit laquais ! petit laquais I Où est-ce donc qu'est ce petit laquais? 
Ce petit laquais ne se trouvera-t-il point? Ne me fera-t-on point 
venir ce petit laquais? Est-ce que je n'ai point un petit laquais 
dans le monde? 

SBRiGANi. — Voilà qui va à merveille ; mais je remarque une 
chose : cette coiffe est un peu trop déliée : j'en vais quérir une un 
peu plus épaisse, pour vous mieux cacher le visage, en cas de 
quelque rencontre. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Que deviendrai -je cependant? 

SBRiGANi. — Attendez -moi là. Je suis à vous dans un moment; 
vous n'avez qu'à vous promener. 

(If. de Pourceaugnac fait plusieurs tours sur le théâtre , en conti' 
nuant à contrefaire la femme de qualité,] 



ACTE III, SCÈNE IH. G3 



SCÈNE ni — M. DE POURCEAUGNAC , DEUX SUISSES. 

PREMIER SUISSE, sofu votV Jf. de Pourceaugnac. — Allons, dépê- 
chons, camerade; li fami allsir tous deux nous à la Crève , pour re- 
garter un peu chousticier sti monsiu de Pourcegnac , qui Ta été 
contané par ortonnance à l'être pendu par son cou. 

SECOND SUISSE , Mons votT Jf. de Pourceaugnac. — Li faut nous 
loêr un fenêtre pour foir sti choustice. 

PREinEa SUISSE. — Li disent que l'on fait téjà planter un grand 
potence tout neuve , pour ly accrocher sti Porcegnac. 

SECOND SUISSE. — Li sirs, mon foi, un grand plaisir, di regarlcr 
pendre sti Limossin. 

FRBiuEH SUISSE. — Ouî , te li foir gambiller les pieds en haut t« • 
faut tout le inonde. 

SECOND SUISSE. — Li est un plaiçant trôle, oui; li disent que 
s'être marié troy foie. 

PREinER SUISSE. — Sti tisblo li fouloir trois femmes à li tout seul ! 
li est bien assez t'une. 

SECOND SUISSE, m apercevant Jf. de Pourceaugnac. ^ Ah ! pon- 
chour , mameselle. 

PREMIER SUISSE. — Que feire fous là tout seul? 

MONSIEUR DE POURCEiLUGNAC. — Tatteuds mes gens, messieurs. 

SECOND SUISSE. — Li est belle , par mon foi I 

MONSIEUR DE pouRCEAUONAC. — Doucemeut, messieurs. 

PREMIER SUISSE. — Fous, mameselle, fouloir finir rechouir fuus 
à la Crève? Nous faire foir à fous un petit pendement pien choli. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je VOUS fcnds grâce. 

SECOND SUISSE. — L'est uu gentilhomme limossin , qui sera pendu 
chentiment à un grand potence. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je n'ai pas de curiosité. 

PREMIER SUISSE. — Li est là un petit teton qui l'est trôle. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — TOUt boau I 

PREMIER SUISSE. — Mou foi , moi couchair pien afec fous. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ah! c'eu est trop ! et ces sortes 
d'ordures-là ne se disent point à une femme de ma condition. 

SECOND SUISSE. — Lsisse , toi ; Test moi qui le veut couchair afec 
elle. 

PREMIER SUISSE. — Moi , ne fouloir pas laisser. 

SECOND SUISSE. — Moi , ly fouloir, moi. 

[Let deux Suisses tirent M. de Pourceaugnac avec violence.) 

PREMIER SUISSE. — Moi , ne faire rien. 

SECOND SUISSE. — Toi, l'afoir menti. 

PREMIER SUISSE. — Toi , l'afoir menti toi-même. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC — Au secours ! A U force l 



64 MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. 

SCf:NR IV. — M. DE POURCEAUGNAC, UN EXEMPT, 
DEUX ARCHERS, DEUX SUISSES. 

l'exempt. — Qu'est-ce? Quelle violence est-ce là? et que vou- 
lez-vous faire à madame? Allons, que Ton sorte de là, si vous ne 
voulez que je vous mette en prison. 

PREMIER SUISSE. — Parti, pon, toi ne l'afoir point. 

SECOND SUISSE. — Parti , pon aussi ; toi ne l'afoir point encore. 

SCÈNE V. - M. DE POURCEAUGNAC, UN EXEMPT 

DEUX ARCHERS. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je VOUS suis bien obligée , mon- 
sieur, de m'avoir délivrée de ces insolens. 

L*EXEMPT. — Ouais ! voilà un visage qui ressemble bien à celui 
que l'on m'a dépeint. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ce n'est pas moi, je vous assure. 

l'exempt. — Ah! ah! qu'est-ce que veut dire.... 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je ne sais pas. 

l'exempt. — Pourquoi donc dites-vous cela? 

.MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — POUF rieU. 

l'exempt. — Voilà un discours qui marque quelque chose; et je 
vous arrête prisonnier. ^ 

monsieur de POURCEAUGNAC. — Hé! mousieur, de grâce! 

l'exempt. — Non, non : à votre mine et à vos discours, il faut 
que vous soyez ce monsieur de Pourceaugnac que nous cherchons , 
qui se soit déguisé de la sorte ; et vous viendrez en prison tout à 
l'heure. 

monsieur dé POURCEAUGNAC. — Hélas! 

# 

SCÈNE VI. — M DE POURCEAUGNAC , SBRIGANI , 
UN EXEMPT , DEUX ARCHERS. 

SBRIGANI, à M. de Pourceaugnac. — Ah ciel! que veut dire cela? 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ils m'ont recounu. 

l'exempt. — Oui , oui : c'est de quoi je suis ravi. 

SBRIGANI , à Vexempt. — Hé ! monsieur , pour l'amour de moi ! 
Vous savez que nous sommes amis , il y a longtemps ; je vous con- 
jure de ne le point mener en prison. 

l'exempt. — Non : il m'est impossible, 

SBRIGANI. — Vous êtcs hommo d'accommodement. N'y a-t-il pas 
moyen d'ajuster cela avec quelques pistoles? 

l'exempt, à ses archers. — Retirez-vous un peu. 



ACTE m, SCÈNE VII. 05 

SCÈNE VII. — M. DE POURCEAUGNAC , SBRIGANI . 

UN EXEMPT. 

SBRiGANi y à M. de Pourceaugnac. — Il faut lui donner de l'ar- 
gent pour vous laisser aller. Faites vite. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC , donnant de Vargent à Sbrigani. — 
Ah ! maudite ville ! 

SBRIGANI. — Tenez, monsieur. 

l'exempt. — Combien y a-t-il? 

SBRIGANI. — Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, 
neuf, dix. 

L*EXEMPT. — Non; mon ordre est trop exprès. 

SBRIGANI, à V exempt qui veut s'en aller. — Mon Dieu! attendez. 
{A M. de Pourceaugnac.) Dépêchez; donnez -lui -en encore au- 
tant. 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Mais.... 

SBRIGANI. — Dépêchez-vous , vous dis-je , et ne perdez point de 
temps. Vous auriez un grand plaisir quand vous seriez pendu ! 

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ah! 

ÇIl donne encore de Vargent à Shrigani.) 

SBRIGANI , à l'exempt. — Tenez , monsieur. 

l'exempt , à Sbrigani, — Il faut donc que je m'enfuie avec lui ; 
car iin'y auroit point ici de sûreté pour moi. Laissez-le-moi con- 
duire, et ne bougez d'ici. 

SBRIGANI. — Je vous prie donc d'en avoir un grand soin. 

l'exempt. — Je vous promets de ne le point quitter que je ne 
l'aie mis en lieu de sûreté. 

MONSIEUR de POURCEAUGNAC, à Sbrigani. — Adieu. Voilà le seul 
honnête homme que j'aie trouvé en cette ville. 

SBRIGANI. — Ne perdez point de temps. Je vous aime tant, que 
je voudrois que vous fussiez défà bien loin. {Seul.) Que le ciel te 
conduise! Par ma foi, voilà une grande dupe! Mais voici... 

SCÈNE VIII. — ORONTE , SBRIGANI. 

SBRIGANI, feignant de ne point voir Oronte. — Ah! quelle 
étrange aventure ! Quelle fâcheuse nouvelle pour un père I Pauvre 
Oronte, que je te plains! Que diras-tu? et de quelle façon pourras- 
tu supporter cette douleur mortelle? 

ORONTE. — Qu'est-ce? Quel malheur me présages-tu? 

SBRIGANI. — Ah! monsieur! ce perfide de Limosin, ce traître de 
monsieur de Pourceaugnac vous enlève votre fille ! 

ORONTE. — Il m'enlève ma fille ! 

SBRIGANI. — Oui. Elle en est devenue si M\e, ^'^^^'c. n'^x^'n 
JAouF.RE m ^ 



66 MONSIEUR DE POURGEAUGNAG. 

quitte pour le suivre ; et l'on dit qu*il a un caractère pour se faire 
aimer de toutes les femmes. 
ORONTE. -> Allons, vite à la justice! Des archers après euxl 

SCÈNE .IX. — ORONTE, ÊRASTE, JULIE, SBRIGANI. 

ÉRASTE , à Julie, — Allons , vous viendrez malgré vous , et je 
veux vous remettre entre les mains de votre père. Tenez , mon- 
sieur , voilà votre fille que j'ai tirée de force d'entre les mains de 
l'homme avec qui elle s'enfuyoit; non pas pour l'amour d'elle, 
mais pour votre seule considération. Car , après l'action qu'elle a 
faite , je dois la mépriser , et me guérir absolument de l'amour 
que j'avois pour elle. 

ORONTE, — Ah! infâme que tu es! 

ÉRASTE, à Julie. — Comment? Me traiter de la sorte après 
toutes les marques d'amitié que je vous ai données! Je ne vous 
blâme point de vous être soumise aux volontés de monsieur votre 
père. Il est sage et judicieux dans les choses qu'il fait; et je ne 
me plains point de lui , de m'avoir rejeté pour un autre. S'il a 
manqué à la parole qu'il m'avoit donnée, il a ses raisons pour 
cela. On lui a fait croire que cet autre est plus riche que moi de 
quatre ou cinq mille écus; et quatre ou cinq mille écus est un 
denier considérable , et qui vaut bien la peine qu'un homme man- 
que à sa parole ; mais oublier en un moment toute l'ardeur "que je 
vous ai montrée , vous laisser d'abord enflammer d'amour pour un 
nouveau venu , et le suivre honteusement , sans le consentement de 
monsieur votre père , après les crimes qu'on lui impute ! c'est une 
chose condamnée de tout le monde , et dont mon cœur ne peut 
vous faire d'assez sanglans reproches. 

JULIE. — Hé bien! oui. J'ai conçu de l'amour pour lui, et je 
l'ai voulu suivre , puisque mon père me l'avoit choisi pour époux. 
Quoi que vous me disiez , c'est un fort honnête homme ; et tous les 
crimes dont on l'accuse , sont faussetés épouvantables. 

ORONTE. — Taisez-vous; vous êtes une impertinente, et je sais 
mieux que vous ce qui en est. 

JULIE. — Ce sont, sans doute, des pièces qu'on lui fait, et 
{montrant Éra$te) c'est peut-être lui qui a trouvé cet artifice pour 
vous en dégoûter. 

ÉRASTE. — Moi! Je serois capable de cela! 

JULIE. — Oui, vous. 

ORONTE. — Taisez-vous, vous dis-je. Vous êtes une sotte. 

ÉRASTE. — Non, non: ne vous imaginez pas que j'aie aucune 
envie de détourner ce mariage , et que ce soit ma passion qui m'ait 
forcé à courir après vous. Je vous l'ai déjà dit , ce n'est que la 
seule considération que j'ai pour monsieur votre père ; et je n'ai 



ACTE III, SCÈNE IX. 67 

pu souffrir qu'un honnête homme comme lui fût exposé à la honte 
de tous les bruits qui pourroient suivre une action comme la vôtre. 

ORONTE. — Je vous suis, seigneur Éraste, infiniment obligé. 

ÉRASTE. — Adieu, monsieur. J'avois toutes le» ardeurs du monde 
d'entrer dans votre alliance ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour ob- 
tenir un tel honneur : mais j'ai été malheureux , et vous ne m'avez 
pas jugé digne de cette grâce. Cela n'empêchera pas que je ne con- 
serve pour vous les sentimens d'estime et de vénération où votre 
personne m'oblige; et, si je n'ai pu être votre gendre, au moins 
serai-je éternellement votre serviteur. 

ORONTE. — Arrêtez, seigneur Éraste. Votre procédé me touche 
l'âme , et je vous donne ma fille en mariage. 

JULIE. — Je ne veux point d'autre mari que monsieur de Pour- 
ceaugnac. 

ORONTE. — Et je veux, moi, tout à l'heure, que tu prennes le 
seigneur Ëraste. Çà, la main. 

JULIE. — Non, je n'en ferai rien. 

ORONTE. — Je te donnerai sur les oreilles. 

ÉRASTE. — Non, non y monsieur; ne lui faites point de violence, 
je vous en prie. 

ORONTE. — C'est à elle à m'obéir, et je sais me montrer le 
maître. 

ÉRASTE. — Ne voyez-vous pas l'amour qu'elle a pour cet homme- 
là? et voulez-vous que je possède un corps dont un autre possé- 
dera le cœur? 

ORONTE. — C'est un sortilège qu'il lui a donné; et vous verrez 
qu'elle changera de sentiment avant qu'il soit peu. Donnez-moi votre 
main. Allons. 

JULIE. — Je ne.... 

ORONTE. — Ah( que de bruit! Çà, votre main, vous dis-je. Ahl 
ah! ah! 

ÉRAsf E , à Julie. — Ne croyez pas que ce soit pour l'amour de 
vous que je vous donne la main : ce n'est que monsieur votre père 
dont je suis amoureux, et c'est lui que j'épouse. 

ORONTE. — Je vous suis beaucoup obligé : et j'augmente de dix 
mille écus le mariage de ma fille. Allons, qu'on fasse venir le no- 
taire pour dresser le contrat. 

ÉRASTE. — En attendant qu'il vienne , nous pouvons jouir du 
divertissement de la saison , et faire entrer les masques que le bruit 
des noces de monsieur de Pourceaugnac a attirés ici de tous les 
endroits de la ville. 



68 MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. 

SCÈNE X. — TROUPE DE MASQUES, dansans et cfiantans, 

UN MASQUE, en Égyptienne, 

Sortez , sortez de ces lieux , 

Soucis, Chagrins et Tristesse 

Venez , venez , Ris et Jeux , 

Plaisir , Amour et Tendresse ; 
Ne songeons qu'à nous réjouir : 
La grande affaire est le plaisir. 

CHŒUR DE MASQUES CHANTANS. 

Ne songeons qu'à nous réjouir : 
La grande aiïaire est le plaisir. 
l'égyptienne. 

A me suivre tous ici , 

Votre ardeur est non commune, 

Et vous êtes en souci • 

De votre bonne fortune : 

Soyez toujours amoureux, 

C'est le moyen d'être heureux. 
UN MASQUE, en Égyptien. 

Aimons jusques au trépas , 

La raison nous y convie. 

Hélas! si l'on n'aimoit pas, 

Que seroit-ce de la vie? 

Ah 1 perdons plutôt le jour , 

Que de perdre notre amour. 

l'égyptien. 
Les biens , ^ 

l'égyptienne. 
La gloire , 

l'égyptien. 

Les grandeurs , * 

l'égyptienne. 
Les sceptres qui font tant d'envie , 
l'égyptien. 
Tout n'est rien, si l'amour n'y mêle ses ardeurs. 

l'égyptienne. 
Il n'est point, sans l'amour, de plaisirs dans la vie. 

tous deux ensemble 
Soyons toujours amoureux , 
C'est le moyen d'être heureux. 

chœur. 
Sus, sus, chantons tous ensemlfle; 
Dansons, sautons, jouons-nous. 



ACTE III, SCÈNE X. Oî) 

UN MASQUE, en Pantalon. 
Lorsque pour rire on s'assemble . 
Les plus sages , ce me semble , 
Sont ceux qui sont les plus fous. 

TOUS ENSEMBLE. 

Ne songeons qu'à nous réjouir : 
La grande affaire est le plaisir. 

PREMIÈRE ESiTRÉE DE BALLET. — Danse de sauvages. 
DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET, — Danse de Biscayens. 



Vl'S DK MONSIEUR DE FOURGBAOGNAC. 



LES AMANS MAGNIFIQUES. 

COHEDIE-BAI.I.ET EN CINQ ACTES'. 



AVANT-PROPOS. 

Le roi , qui ne veut que des choses extraordinaires dans tout ce 
qu'il entreprend , s'est proposé de donner à sa cour un divertisse- 
ment qui fût composé de tous ceux que le théâtre peut fournir; et, 
pour embrasser cette vaste idée, et enchaîner ensemble tant de 
choses diverses , Sa Majesté a choisi pour sujet deux princes rivaux , 
qui , dans le champêtre séjour de la vallée de Tempe , où Ton doit 
célébrer la fête des jeux Pythiens , régalent à l'envi une jeune prin- 
cesse et sa mère, de toutes les galanteries dont ils se peuvent 
aviser. 



PERSONNAGES ET ACTEURS DE LA COMÉDIE. 

ARISTIONE , princesse , mère d'Éripliile. Mlle Hervé. 

ÉRIPHILE , fille de la princesse. Mlle Molùrs. 

IPHIGRATE, prince, amant d'Ériphile. La Grange. 

TIMOCLÈS, prince, amant d'Ériphile. Du Croisy. 

SOSTRATE, général d'armée, amant d'Ériphile. 
GLÉONICE, confidente d'Ériphile. Madeleine Béjart. 

ANAXARQUE, astrologue. Hubert. 

CLÉON, fils d'Anaxarque. 
GHORÈBE, de la suite d'Aristione. 

GLITIDAS, plaisant de cour, de la suite d'Ériphile. Molière. 
UNE FAUSSE VÉNUS, d'intelligence avec Anaxar- 
que. 

'PERSONNAGES ET ACTEURS DES INTERMÈDES. 

PREMIER INTERMÈDE. 

ÉOLE. Estival. 

/ Le Gros , Hioom , Don , Gingan l'atné , Gingan le 

TRITONS , chantans. ^*^^^ ' ^'■J^'''' ^^ ^^""^ '/^"^ ' U^^il^ , Des- 
' i CHAMPS, Morel, Deux Pages de la musique de 

>> la chapelle. 

\ . Celte pièce fut représentée pour la première fois à Saint-Germain, 
au mois de février 1670. Louis XIY lui-même en avait donné le sujet. La 
musique est de Lulli. 



PERSONNAGES ET ÀGTËUR6. 7i 

FLEUVES, chonlans.}^^™'^"^' ^^^i' ^''^^^' ^""^^^' Serignan, 
Ax^vTjB», vuiutM»!».^ David, AtiiiAT, Deyello», Gillet. 

AMOURS , ehantans. Quatre Pages de la musique de la chambre. 
PÊCHEURS DE CORAIL ,{ Jouan , Chicaneau, Pesau Tatné , Magnt, 
dansans. l Joubert, Mayeu, La Montagne, Lestang. 

NEPTUNE. LeROL 

niFTiT MARiiva i^' ^^ Grand, le marquis de Villeroi, le marquis de 
i/muA jiiAiiu^a. j R^gj^^ Beadchamp, Favier , La Pierre. 

DEUXIEME INTERMÈDE. 

PANTOMIMES, damans. BEAUCHAMPy Saint-André, Favier. 

TROISIEME INTERMÈDE. 

LA NYMPHE de la vallée de Tempe. Mlle des Fronteaux. 

PERSONNAGES ET ACTEURS DE LA PASTORALE EN MUSIQUE. 

TYRCIS, berger, amant de Callste. Gaye. 
CALISTE , bergère. Mlle Hilaire. 
LY CASTE, berger, ami de Tyrcis. Langeais. 
MÉNANDRE, berger, ami de Tyrcis. Fernon le cadel. 
DEUX SATYRES, amans de Caliste. Estival, Morel. 

DRYADES, dansantes, j^";^' Nobi^*^' Lestang, Favier le cadcl , 
*y* Aâ/^c>, auoaiii.«,B. ^ Poignard l'alné, IsAAC. 

FAUNES, dansans. { B^^c»^; Saint-André, Magny, Joubert, Favier 

' ( iatné, Mayeu. 

PHILINTE, berger. Blondel. 
GLIMÈNE, bergère. Mlle de Saint-Christophle. 
PETITES DRYADES, dansantes, Bouilland, Yaignard, Thibault. 
PETITS FAUNES, dansans. La Montagne, Daluseau, Foignard. 

QUATRIÈME INT^MÈDE. 

ÎDoLiVET, Le Chantre, Saint-André , Magny, 
Lestang, Foignard l'alné, Dolivet fils, Foi- 
gnard le cadet. 
* 

CINQUIÈME INTERMÈDE. 
PANTOMIMES, dansans. Dolivet, Le Chantre, Saint-Andké, Magny. 

FâTB DES JEUX PYTHIENS. 

LA PRÉTRESSE» Mlle Hilaire. 

PREMIER SACRIFICATEUR. Gaye. 

SECOND SACRIFICATEUR. Langeais. 

MINISTRES DU SACRIFICE, por- ( Dolivet, Le Chantre, Saint-André, 

tant des haches, dansans. i Foignard Talné, Foigvard le cadci! 

VOLTIGEURS , sautant sur des ( Joly, Doyat , de Launoy , Beaumo^t , 

chevaux de bois. ( du Gard Talné , du Gkxco \& ^'^v.^sîX. 



n LES AMANS MAGNIFIQUES. 

CONDUCTEURS D'ESCLAVES, dansans. | S*'a!né^™tJBERT.^" ' ^"*'' 

pcn A vire A a » ( Paysan, La Vallée, Pesan le cadet, Favre, Vai- 
iî.î>i.iJi.viî.&, aansans. j ^kard, Douvet flls, Girard, Charpewtier. 

HOMMES armés à la grecque, dansans. {No»^^J«^«>^^''. Mayeii, 

«-..,.--,0 z A 1 j '. ( La Montagne , Lestang, Fa- 

FEMMES armées à la grecque, dansantes. { ^^ ^^ ^^^^ arnald. 

UN HÉRAUT. Rebel. 

TROMPETTES { ^^ Piainr, Lorakoe, du Clos, Beavmont, Carbonnet, 

* ( Ferrier. 
TIMBALIER. Diacre. 
APOLLON. Le ROI. 
SUrVANS D'APOLLON, ( M. le Grand, le marquis de Villeroi, le marquis 

dansans. l de Rassent, Beaucbamf, Ratnal, Fayier. 

CHOEURS DE PEUPLES, chanlans. 

La scène est en Thessalie , dans la vallée de Tempe. 



PREMIER INTERMÈDE. 



Le théâtre s'ouvre à l'agréable bruit de quantité d'instrumens ; et 
d'abord il offre aux yeux une vaste mer , bordée de chaque côté de 
quatre grands rochers , dont le sommet porte chacun un Fleuve , 
accoudé sur les marques de ces sortes de déités. Au pied de ces ro- 
chers sont douze Tritons de chaque côté , et dans le milieu de la 
mer quatre Amours montés sur des dauphins, et derrière eux le 
dieu Ëole, élevé au-dessus des ondes sur un petit nuage. Êole 
commande aux vents de se retirer; et, tandis que quatre Amours, 
douze Tritons et huit Fleuves lui répondent , la mer se calme , et , 
du milieu des ondes , on voit s'élever une île. Huit Pêcheurs sortent 
du fond de la mer, avec des nacres de perles et des branches de 
corail , et après une danse agréable vont se placer chacun sur un 
rocher au-dessus d'un Fleuve. Le chœur de lamusique annonce la 
venue de Neptune ; et , tandis que ce dieu danse avec sa suite , les 
Pécheurs, les Tritons et les Fleuves accompagnent ses pas de 
gestes différens , et de bruit de conques de perles. Tout ce spectacle 
est une magnifique galanterie, dont l'un des princes régale sur la 
mer la promenade des princesses. 



PREMIER INlERMÈDE. 73 

PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET. — NEPTUNE, ET SIX 

DIEUX MARINS. 

DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET. — HUIT PÉCHEURS DE 

CORAIL. 

Vers chantés. 

RÉCIT d'ÉOLE. 

Vents , qui troublez les plus beaux jours , 
Rentrez dans vos gf ottes profondes ; 
Et laissez régner sur les ondes 
Les Zéphyrs et les Amours. 

UN TRITON. 

Quels beaux yeux ont percé nos demeures humides? 
Venez, venez, Tritons; cachez-vous, Néréides. 

TOUS LES TRITONS. 

Allons tous au-devant de ces divinités; 

Et rendons par nos chants hommage à leurs beautés. 

UN AMOUR. 

Ah ! que ces princesses sont belles ! 

UN AUTRE AMOUR. 

Quels sont les cœurs qui ne s'y rendroient pas? 

UN AUTRE AMOUR. 

La plus belle des immortelles, 
Notre mère a bien moins d'appas. 

CHŒUR. 

Allons tous au-devant de ces divinités ; 

Et rendons par nos chants hommage à leurs beautés. 

UN TRITON. 

Quel noble spectacle s'avance? 
Neptune , le grand dieu Neptune , avec sa cour , 
Vient honorer ce beau séjour 
De son auguste présence. 

CHŒUR. 

Redoublons nos concerts; 
Et faisons retentir dans le vague des airs 
Notre réjouissance. 

Vers pour le roi , représentant Neptune. 

Le ciel, entre les dieux les plus considérés, 
Me donne pour partage un rang considérable , 
Et , me faisant régner sur les flots azurés , 
Rend à tout l'univers mon pouvoir redoutable. 



74 LES AMANS MAGNIFIQUES. 

Il n'est aucune terre , à me bien regarder , 
Qui ne doive trembler que je ne m'y répande ; 
Point d'États qu'à l'instant je ne pusse inonder 
Des flots impétueux que mon pouvoir conunande. 

Rien n*en peut arrêter le fier débordement ; 
Et d'une triple digue à leur force opposée 
On les verroit forcer le ferme empêchement , 
Et se faire en tous lieux une ouverture aisée. 

Mais je sais retenir la fureur de ces flots 
Par la sage équité du pouvoir que j'exerce , 
Et laisser en tous lieux , au gré des matelots , 
La douce liberté d'un paisible commerce. 

On trouve des écueils parfois dans mes États ; 
On voit quelques vaisseaux y périr par l'orage ; 
Mais contre ma puissance on n'en murmure pas , 
Et chez moi la vertu ne fait jamais naufrage. 

Pour M. LB Grand *f repréientant un dieu marin. 

L'empire où nous vivons est fertile en trésors , 
Tous les mortels en foule accourent sur ses bords ; 
£t , pour faire bientôt une haute fortune , 
Il ne faut rien qu'avoir la faveur de Neptune. 

Pour le marquis de Villeroi , représentant un dieu marin. 

Sur la foi de ce dieu de l'empire flottant , 

On peut bien s'embarquer avec toute assurance : 

Les flots ont de l'inconstance , 

Mais le Neptune est constant. 

Pour le marquis de Rassent , représentant un dieu marin. 

Voguez sur cette mer d'un zèle inébranlable : 
C'est le moyen d'avoir Neptune favorable. 

4. M. le Grand j c'csl-à-dirc le grand écuyer. 



ACTE I, SCÈNE I. 75 



ACTE PREMIER. 



SCÈNE I. — SOSTRATE , GHTIDAS. 

CLiTiDAS , à part. — Il est attaché à ses pensées. 

SOSTRATE , M CToyant seul, — Non , Sostrate , je ne vois rien où 
tu puisses avoir recours; et tes maux sont d'une nature à ne te 
laisser nuUe espérance d*en sortir. 

CLITIDAS , à part. — Il raisonne tout seul. 

SOSTRATE, se cvoyant seul. — Hélas f* 

CLITIDAS , à part. — Voilà des soupirs qui veulent dire quelque 
chose, et ma conjecture se trouvera véritahle. 

SOSTRATE, se cToyont seul. —Sur quelles chimères, dis-moi, 
pourrois-tu bâtir quelque espoir? et que peux-tu envisager, que 
l'affreuse longueur d'une vie malheureuse , et des ennuis à ne finir 
que par la mort? 

CLITIDAS , à part. — - Cette tête-là est plus embarrassée que la 
mienne. 

SOSTRATE, se cToyant seul. — Ah! mon cœur! ah! mon cœuri 
où m'avez-vous jeté? 

CLITIDAS. — Serviteur, seigneur Sostrate. 

SOSTRATE. — Où vas-tu, Clitidas? 

CLITIDAS. — Mais vous, plutôt, que faites-vous ici? et quelle 
secrète mélancolie , quelle humeur sombre , s'il vous plaît , vous 
peut retenir dans ces bois , tandis que tout le monde a couru en 
foule à la magnificence de la fête dont l'amour du prince Iphicrate 
vient de régaler sur mer la promenade des princesses; tandis 
qu'elles y ont reçu des cadeaux merveilleux de musique et de 
danse , et qu'on a vu les rochers et les ondes se parer de divinités 
pour faire honneur à leurs attraits? 

SOSTRATE. — Je me figure assez, sans la voir, cette magnifi- 
cence; et tant de gens, d'ordinaire, s*empressent à porter de la 
confusion dans ces sortes de fôtes , que j'ai cru à propos de ne 
pas augmenter le nombre des importuns. 

CLITIDAS. — Vous savez que votre présence ne gâte jamais rien , 
et que vous n'êtes point de trop en quelque lieu que vous soyez. 
Votre visage est bienvenu partout , et il n'a garde d'être de cet 
visages disgraciés qui ne sont jamais bien reçus des regards sou- 
verains. Vous êtes également bien auprès des deux princesses ; et la 
mère et la fiJie vous font assez connoUre V%%\\m% ^\£t^>\<^% VsviX ^^ 



76 LES AMANS MAGNIFIQUES. 

vous , pour n'appréhender pas de fatiguer leurs yeux ; et ce n'est 
pas cette crainte, enfin, qui vous a retenu. 

sosTRATE. — J'avoue que je n'ai pas naturellement grande curio- 
sité pour ces sortes de choses. 

GLiTiDÀS. — Mon Dieu 1 quand on n'auroit nulle curiosité pour 
les choses, on en a toujours pour aller où l'on trouve tout le 
monde ; et , quoi que vous puissiez dire , on ne demeure point tout 
seul pendant une fête à rêver parmi des arbres , comme vous faites , 
à moins d'avoir en tête quelque chose qui embarrasse. 

SOSTRATE. — Que voudrois-tu que j'y pusse avoir? 

GLITIDAS. — Ouais 1 je ne sais d'où cela vient; mais il sent ici l'a- 
mour. Ce n'est pas moi. Ah I par ma foi , c'est vous. 

SOSTRATE. — Que tu es fou , Glitidas ! 

GLITIDAS. — Je ne suis point fou. Vous êtes amoureux ; j'ai le 
nez délicat , et j'ai senti cela d'abord. 

SOSTRATE. — Sur quoi prends- tu cette pensée? 

GLITIDAS. — Sur quoi? Vous seriez bien étonné si je vous disois 
encore de qui vous êtes amoureux. • 

SOSTRATE. — Moi? 

GLITIDAS. — Oui. Je gage que je vais deviner tout à L'heure celle 
que vous aimez. J'ai mes secrets aussi bien que notre astrologue 
dont la princesse Aristione est entêtée ; et , s'il a la science de lire 
dans les astres la fortune des hommes , j'ai celle de lire dans les 
yeux le nom des personnes qu'on aime. Tenez-vous un peu, et 
ouvrez les yeux. É , par soi ' , É ; r , i , ri , Éri ; p , h , i , phi , Êriphi; 
1, e, le : Ëriphile. Vous êtes amoureux de la princesse Ëriphile. 

SOSTRATE. — Ah! Glitidas, j'avoue que je ne puis cacher mon 
trouble; et tu me frappes d'un coup de foudre. 

GLITIDAS. — Vous voyez si je suis savant ! 

SOSTRATE. — Hélas! si, par quelque aventure, tu as pu décou- 
vrir le secret de mon cœur , je te conjure au moins de ne le révéler 
à qui que ce soit, et surtout de le tenir caché à la belle princesse 
dont tu viens de dire le nom. 

GLITIDAS. — Et, sérieusement parlant, si dans vos actions j'ai 
bien pu connoître depuis un temps la passion que vous voulez tenir 
secrète , pensez-vous que la princesse Ëriphile puisse avoir manqué 
de lumières pour s'en apercevoir? Les belles, croyez-moi, sont tou- 
jours les plus clairvoyantes à découvrir les ardeurs qu'elles cau- 
sent ; et le langage des yeux et des soupirs se fait entendre , mieux 
qu'à tout autre, à celles à qui il s'adresse. 

SOSTRATE. — Laissons-la, Clilidas, laissons-la voir, si elle peut, 
dans mes soupirs et mes regards , l'amour que ses charmes m'inspi- 



4. Èpar soi, c'est-à-dire É formant à lui seul une syllabe. 



ACTE I, SCÈNE I. 77 

rent ; mais gardons bien que par nulle autre voie elle en apprenne 
jamais rien. 

CLiTiDAS. — Et qu'appréhendez -vous? Est-il possible que ce 
même Sostrate qui n'a pas craint ni Brennus , ni tous les Gaulois , 
et dont le bras a si glorieusement contribué à nous défaire de ce 
déluge de barbares qui ravageoient la Grèce ; est-il possible, dis-je, 
qu'un homme si assuré dans la guerre soit si timide en amour , et 
que je le voie trembler à dire seulement qu'il aime ? 

SOSTRATE. — Ah! Glitidas, je tremble avec raison; et tous les 
Gaulois du monde ensemble sont bien moins redoutables que deux 
beaux yeux pleins de charmes. 

CLITIDAS. — Je ne suis pas de cet avis ; et je sais bien , pour moi , 
qu'un seul Gaulois , Tépée à la main , me feroit beaucoup plus trem- 
bler que cinquante beaux yeux ensemble les plus charmans du 
monde. Mais, dites-moi un peu, qu'espérez-vous faire? 

SOSTRATE. — Mourir, sans déclarer ma passion. 

CLITIDAS. — L'espérance est belle ! Allez , allez , vous vous mo- 
quez ; un peu de hardiesse réussit toujours aux amans : il n'y a en 
amour que les honteux qui perdent ; et je dirois ma passion à une 
déesse, moi, si j'en devenois amoureux. 

SOSTRATE. — Trop de choses, hélas ! condamnent mes feux à un 
éternel silence. 

CLITIDAS. — Et quoi ? 

SOSTRATE. — La bassesse de ma fortune, dont il plaît au ciel de 
rabattre l'ambition de mon amour ; le rang de la princesse , qui met 
entre elle et mes désirs une distance si fâcheuse ; la concurrence de 
deux princes appuyés de tous les grands titres qui peuvent soutenii 
les prétentions de leurs flammes ; de deux princes qui , par mille 
et mille magnificences , se disputent à tous momens la gloire de sa 
conquête, et sur l'amour de qui on attend tous les jours de voir 
son choix se déclarer; mais plus que tout, Clitidas, le respect 
inviolable où ses beaux yeux assujettissent toute la violence de 
mon ardeur. 

CLITIDAS. — Le respect bien souvent n'oblige pas tant que l'a- 
mour; et je me trompe fort, ou la jeune princesse a connu votre 
flamme, et n'y est pas insensible. 

SOSTRATE. — Ah ! ne t'avise point de vouloir flatter par pitié le 
cœur d'un misérable. 

CLITIDAS. — Ma conjecture est fondée. Je lui vois reculer beau- 
coup le choix de son époux, et je veux éclaircir un peu cette 
petite aflTaire-là. Vous savez que je suis auprès d'elle en quelque 
espèce de faveur, que j'y ai les accès ouverts, et qu'à force de me 
tourmenter je me suis acquis le privilège de me mêler à la con- 
versation , et parler à tort et à travers de toutes choses. Quelque- 
fois cela ne me réussit pas, mais quelquefois aussi cela me tàxi'&'sM.. 



78 LES AMANS MAGNIFIQUES. 

Laissez-moi faire ; je suis de tos amis , les gens de mérite me tou> 
chent , et je veux prendre mon temps pour entretenir la princesse 
de.... 

sosTRATi. — Ah 1 de grâce , quelque bonté que mon malheur 
t'inspire, garde -toi bien de lui rien dire de ma flamme. J'aimerois 
mieux mourir , que de pouvoir être accusé par elle de la moindre 
témérité; et ce profond respect où ses charmes divins.... 

CLiTiDAS. — Taisons-nous , voici tout le monde. 

SCÈNE II. — ARISTIONE, IPHICRATE, TIMOCLÊS, SOSTRATE, 

ANAXARQUE , CLÉON , CLITIDAS. 

ARiSTiONB , à Iphicrate, — Prince , je ne puis me lasser de le 
dire, il n'est point de spectacle au monde qui puisse le disputer 
en magnificence à celui que vous venez de nous donner. Cette fête 
a eu des ornemens qui l'emportent sans doute sur tout ce que l'on 
sauroit voir ; et elle vient de produire à nos yeux quelque chose 
de si noble, de si grand et de si majestueux, que le ciel même ne 
sauroit aller au delà ; et je puis dire assurément qu'il n'y a rien 
dans l'univers qui s'y puisse égaler. 

TiMOCLès. — Ce sont des ornemens dont on ne peut pas espérer 
que toutes les fêtes soient embellies; et je dois fort trembler, ma- 
dame , pour la simplicité du petit divertissement que je m'apprête 
à vous donner dans le bois de Diane. 

ARISTIONB. — Je crois que nous n'y verrons rien que de fort 
agréable; et, certes, il faut avouer que la campagne a li^u de 
nous paroître belle , et que nous n'avons pas le temps de nous en- 
nuyer dans cet agréable séjour qu'ont célébré tous les poètes sous 
le nom de Tempe. Car enfin , sans parler des plaisirs de la chasse 
que nous y prenons à toute heure , et de la solennité des jeux Py- 
thiens que l'on y célèbre tantôt, vous prenez soin l'un et l'autre 
de nous y combler de tous les divertissemens qui peuvent charmer 
les chagrins des plus mélancoliques. D'où vient , Sostrate , qu'on 
ne vous a point vu dans notre promenade ? 

SOSTRATE. — Une petite indisposition, madame, m*a empêché 
de m'y trouver. 

IPHICRATE. — Sostrate est de ces gens, madame, qui croient 
qu'il ne sied pas bien d'être curieux rfiomme les autres ; et il est 
beau d'affecter de ne pas courir où tout le monde court. 

SOSTRATE. — Seigneur, 1* affectation n'a guère de part à tout ce 
que je fais ; et , sans vous faire compliment , il y avoit des choses 
à voir dans cette fête qui pouvoient m' attirer, si quelque autra 
motif ne m'avoit retenu. 

ARiSTiONE. — Et Clitidas a-t-il vu cela? 

CLITIDAS. — Oui , madame , mais du rivage. 



ACTE I, SCÈNE II. 70 

àWStioNE. — Et pourquoi du rivage? 

CLITIDâs. — Ma foi , madame y j*ai craint quelqu'un des aooidens 
oui arrivent d'ordinaire dans ces confusions. Cette nuit j'ai songé 
de poisson mort et d'œufs cassés; et j'ai appris du seigneur 
Ânazarque que les œufs cassés et le poisson mort signifient malen- 
contre. 

AifAXARQUE. — Je remarque une chose : que Glitidas n*auroit 
rien à dire, s'il ne parloit de moi. 

CLITIDAS. — C'est qu'il y a tant de choses & dire de vous, qu'on 
n'en sauroit parler assez. 

AU AXARQUB. — Vous pourriez prendre d'autres matières , puis- 
que je vous en ai prié. 

CUTIDAS. — Le moyen? Ne dites-vous pas que l'ascendant est 
plus fort que tout? Et, s'il est écrit dans les astres que je soit en- 
clin à parler de vous, comment voulez-vous que je résiste à ma 
destinée? 

ANAXARQUE. — Avec tout le respect, madame, que je vous dois, 
il y a une chose qui est fSlcheuse dans votre cour, que tout le 
monde y prenne liberté de parler , et que le plus honnête homme 
y soit exposé aux railleries du premier méchant plaisant. 

CLITIDAS. — Je vous rends grâce de l'honneur. 

ARiSTiONB, à Anaxarque. — Que vous êtes fou de vous chagri- 
ner de ce qu'il dit ! 

CLITIDAS. — Avec tout le respect que je dois à madame, il y a 
une chose qui m'étonne dans l'astrologie : comment des gens qui 
savent tous les secrets des dieux, et qui possèdent des connois* 
sanceS à se mettre au-dessus de tous les hommes , aient besoin de 
Uàre leur cour , et de demander quelque chose. 

ANAXARQUB. — Vous devriez gagner un peu mieux votre argent, 
et donner à madame de meilleures plaisanteries. 

CLITIDAS. — - Ha foi , on les donne telles qu'on peut. Vous en 
parlez fort à votre aise ; et le métier de plaisant n'est pas comme 
celui d'astrologue. Bien mentir et bien plaisanter sont deux choses 
fort diflférentes ; et il est bien plus facile de tromper les gens que 
de les faire rire. 

ARiSTioNB. — Hél qu'est-ce donc que cela veut dire? 

CtiTiDAS , se parlant à luirmême. — Paix , impertinent que vous 
êtes ; ne savez-vous pas bien, gue l'astrologie est une affaire d'Etat , 
et qu'il ne faut point toucher à cette corde-là? Je vous l'ai dit 
plusieurs fois; vous vous émancipez trop, et vous prenez de cer-' 
taines libertés qui vous joueront un mauvais tour, je vous en 
avertis. Vous verrez qu'un de ces jours on vous donnera du pied 
au cul, et qu'on vous chassera comme un faquin. Taisez-vous, s) 
vous êtes sage. 

ARI8TI0NR. — OÙ est ma fille? 



80 LES AMANS MAGNIFIQUES. 

TiMocLès. — Madame , elle s'est écartée ; et je lui ai jurésenté 
une main qu'elle a refusé d'accepter. 

ARiSTiONB. — Princes , puisque l'amour que vous avez pour Éri- 
phile a bien voulu se soumettre aux lois que j'ai voulu vous im- 
poser, puisque j'ai su obtenir de vous que vous fussiez rivaux 
sans devenir ennemis , et qu'avec pleine soumission aux sentimens 
de ma fille vous attendez un choix dont je l'ai faite seule maî- 
tresse , ouvrez-moi tous deux le fond de votre âme , et me dites 
sincèrement quel progrès vous croyez l'un et l'autre avoir lait sur 
son cœur. 

TiifOCLÉs. — Madame , je ne suis point pour me flatter ; j*ai fait 
ce que j'ai pu pour toucher le cœur de la princesse Ëriphile , et je 
m'y suis pris , que je crois , de toutes les tendres manières dont un 
amant se peut servir ; je lui ai fait des hommages soumis de tous 
mes vœux; j'ai montré des assiduités; j'ai rendu des soins chaque 
jour ; j'ai fait chanter ma passion aux voix les plus touchantes , et 
l'ai fait exprimer en vers aux plumes les plus délicates; je me suis 
plaint de mon martyre en des termes passionnés ; j'ai fait dire à 
mes yeux , aussi bien qu'à ma bouche , le désespoir de mon amour; 
j'ai poussé à ses pieds des soupirs languissans; j'ai même répandu 
des larmes : mais tout cela inutilement; et je n*ai point connu 
qu'elle ait dans l'âme aucun ressentiment de mon ardeur. 

ARiSTiONE. — Et vous , priuce ? 

IPBICRATB. — Pour moi, madame, connoissant son indifférence, 
et le peu de cas qu'elle fait des devoirs qu'on lui rend , je n'ai voulu 
perdre auprès d'elle ni plaintes, ni soupirs, ni larmes. Je sais 
qu'elle est toute soumise à vos volontés, et que ce n'est que de 
votre main seule qu'elle voudra prendre un époux : aussi n'est-ce 
qu*à vous que je m'adresse pour l'obtenir , à vous plutôt qu'à elle 
que je rends tous mes soins et tous mes hommages. Et plût au ciel , 
madame , que vous eussiez pu vous résoudre à tenir sa place ; que 
vous eussiez voulu jouir des conquêtes que vous lui faites , et rece- 
voir pour vous les vœux que vous lui renvoyez ! 

ARISTIONB. — Prince, le compliment est d'un amant adroit, et 
vous avez entendu dire qu'il falloit cajoler les mères pour obtenif 
les filles; mais ici, par malheur, tout cela devient inutile, et je me 
suis engagée à laisser le choix tout entier à l'inclination de ma fille. 

IPBICRATB. — Quelque pouvoir que vous lui donniez pour ce 
choix, ce n'est point compliment, madame , que ce que je vous dis. 
Je ne recherche la princesse Ëriphile que parce qu'elle est votre 
sang; je la trouve charmante par tout ce qu'elle tient de vous, et 
c'est vous que j'adore en elle. 

ARISTIONB. — Voilà qui est fort bien. 

GRATB. — Oui , madame , toute la terre voit en voua des at- 
et des charmes que je.... 




ACTE I, SCÈNE 11. -81 

• 

iBiSTiONB. — De grâce , prince , ôtons ces charmes et ces attraits: 
TOUS savez que ce sont des mots que je retranche des complimens 
qu'on me veut faire. Je souffre qu'on me loue de ma sincérité; qu'on 
dise que je suis une bonne princesse , que j'ai de la parole pour 
tout le monde, de la chaleur pour mes amis, et de l'estime pour le 
mérite et la vertu; je puis tâter de tout cela : mais, pour les dou- 
ceurs de charmes et d'attraits , je suis bien aise qu'on ne m'en serve 
point; et, quelque vérité qui s'y pût rencontrer, on doit faire quel- 
que scrupule d'en goûter la louange , quand on est mère d'une fille 
comme la mienne. 

IPBICRÂTB. — Àh 1 madame , c'est vous qui voulez être mère mal- 
gré tout le monde ; il n'est point d'yeux qui ne s'y opposent ; et , si 
vous le vouliez , la princesse Ëriphile ne seroit que votre sœur. 

ÀRiSTiONE. — Mon Dieul prince, je ne donne point dans tous ces 
galimatias où donnent la plupart des femmes : je veux être mère , 
parce que je la suis; et ce seroit en vain que je ne la voudrois pas 
être. Ce titre n'a rien qui me choque , puisque , de mon consente- 
ment , je me suis exposée à le recevoir. C'est un foible de notre 
sexe, dont, grâce au ciel, je suis exempte; et je ne m'embarrasse 
point de ces grandes disputes d'âge , sur quoi nous voyons tant de 
folles. Revenons à notre discours. Est-il possible que jusqu'ici vous 
n'ayez pu connoître où penche l'inclination d'Ëriphile ? 

IPHICRATE. — Ce sont obscurités pour moi. 

TiMOCLÈs. — C'est pour moi un mystère impénétrable. 

ARISTIONE. — La pudeur peut-être l'empêche de s'expliquer à 
vous et à moi. Servons-nous de quelque autre pour découvrir le se- 
cret de son cœur. Sostrate , prenez de ma part cette conmiission , 
et rendez cet office à ces princes , de savoir adroitement de ma fille 
vers qui ^es deux ses sentimens peuvent tourner. 

SOSTRATE. — Madame , vous avez cent personnes dans votre cour 
sur qui vous pourriez mieux verser l'honneur d'un tel emploi ; et 
je me sens mal propre à bien exécuter ce que vous souhaitez de moi. 

ARISTIONE. — Votre mérite , Sostrate , n'est point borné aux seuls 
emplois de la guerre : vous avez de l'esprit , de la conduite , de l'a- 
dresse ; et ma fille fait cas de vous. 

SOSTRATE. — Quelque autre mieux que moi, madame.... 

ARISTIONE. — Non, non; en vain vous vous en défendez. 

SOSTRATE. — Puisque vous le voulez, madame, il vous faut 
obéir; mais je vous jure que, dans toute votre cour, vous ne pou- 
viez choisir personne qui ne fût en état de s'acquitter beaucoup 
mieux que moi d'une telle commission. 

ARISTIONE.*— C'est trop de modestie; et vous vous acquitterez 
toujours bien de toutes les choses dont on vous chargera. Décou- 
vrez doucement les sentimens d'Ëriphile , et faites-la ressouvenir 
qu'il faut se rendre de bonne heure dans le bois de Diane. 
Muui-RE m ^ 



I 



82 LES AMANS MAGNIFIQUES. 

m 

SCÈNE III.- IPHICRATE, TIMOGLËS, SOSTRATE, GUTIDAS. 

IPHICRATB , à Sostrate. — Vous pouvez croire que je prends part 
à Testime que la princesse vous témoigne. 

TiuocLis, à Sostrate, — Vous pouvez croire que je suis ravi du 
choix que Ton a fait de vous. 

IPHJCRATB. — Vous voilà en état de servir vos amis. 

TiMOCLÂs. — Vous avez de quoi rendre de bons offices aux gens 
qu'il vous plaira. 

iPHiGBAjrB. — Je ne vous reconmiande point mes intérêts. 

TiMOCLÈs. — Je ne vous dis point de parler pour moi. 

808TRATI. — Seigneurs, il seroit Inutile. J*aurois tort de passer 
les ordres de ma commission; et vous trouverez bon que je ne 
parle ni pour Tun ni pour Tautre. 

IPHICRATB. — Je vous laisso agir comme il vous plaira. 

TiMOCiis. — Vous en userez comme vous voudrez. 

SGÈNE IV. - IPHICRATB, TIMOCLÈS, GLITIDAS. 

IPHICRATB, bas y à CUtidas. — Clitidas se ressouvient bien qu'il 
est de mes amis; je lui recommande toujours de prendre mes inté- 
rêts auprès de sa maltresse contre ceux de mon rival. 

CLITIDAS, has^ à Iphicrate. — Laissez-moi faire. Il y a bien de 
la comparaison de lui à vous! et c'est un prince bien bâti pour 
vous le disputer 1 

IPHICRATB ,ha8, à Clitidas. — Je reconnoîtrai ce service. 

SGÈNE V. — TIMOCLÈS, CLITIDAS. 

TiuocLÂs. — Mon rival fait sa cour à Clitidas; mais Clitidas sait 
bien qu'il m'a promis d'appuyer contre lui les prétentions de mon 
amour. 

CLITIDAS. — Assurément; et il se moque de croire l'emporter sur 
vous. Voilà, auprès de vous, un beau petit morveux de prince l 

TIMOCLÈS. — Il n'y a rien que je ne fasse pour Clitidas. 

CLITIDAS, seul, —Belles paroles de tous côtés 1 Voici la princesse ; 
prenons mon temps pour l'aborder. 

SGÈNE VI. - ÊRIPHILE, CLÈONICE. 

cléonice. — On trouvera étrange, madame, que vous vous soyez 
Ainsi écartée de tout le monde. 

ÂRiPHiLB. — Ah 1 qu'aux personnes comme nous , qui sommes 
toiigours accablées de tant de gens, un peu de solitude est parfois 
agréable 1 et qu'après mille impertinens entretiens, il est doux de 



ACTE I, SCÈNE VI. 83 

s'entretenir avec ses pensées ! Qu'on me laisse ici promener toute 
seule. 

CLéoNiCE. — Ne voudriez-TOtts pas , madame , voir un petit essai 
de la disposition' de ces gens admiraibles qui veulent se donner a 
vous? Ce sont des personnes qui, par leurs pas, leurs gestes et 
leurs mouvemeus , expriment aux yeux toutes choses ; et on appelle 
cela pantomimes. J'ai tremblé à vous dire ce mot; et il y a des gens 
dans votre cour qui ne me le pardonneroient pas. 

lÊiupHiLB. — Vous avez bien la mine , Cléonice , de me venir ici 
régaler d'un mauvais divertissement ; car, grâce au ciel, vous ne 
manquez pas de vouloir produire indifféremment tout ce qui se 
inrésente à vous, et vous avez une affabilité qui ne rejette rien. 
Aussi est-œ à vous seule qu'on voit avoir recours toutes les Muses 
nécessitantes; vous êtes la grande protectrice du mérite incom- 
modé, et tout ce qu'il y a de vertueux indigens au monde, va dé- 
barquer chez vous. 

CLÉONiGB. — Si vous u'avez pas envie de les voir , madame , il ne 
faut que les laisser là. 

ÉRiPHiLB. — Non, non ; voyons-les; faites-les venir. 

CLéoNiCB. — Mais peut-être, madame, que leur danse sera mé« 
chante. 

ÉRiPHiLE. — Méchante ou non , il la faut voir. Ce ne seroit , avec 
vous, que reculer la chose; et il vaut mieux en être quitte. 

CLÉONICE. — Ce ne sera ici , madame , qu'une danse ordinaire , 
une autre fois^... 

ÉRIPHILE. -- Point de préambule , Cléonice ; qu'ils dansent. 



DEUXIÈME INTERMÈDE. 



La confidente de la jeune princesse lui produit trois danseurs , 
sous le nom de pantomimes^ c'est -à-diré qui expriment par leurs 
gestes toutes sortes de choses. La princesse les voit danser, et les 
reçoit à son service. 



ENTRÉE DE BALLET de trois pantomimes. 



I . Disposition, c'estrà-dire agilité. 



84 LES AMANS MAGNIFIQUES. 



ACTE DEUXIÈME. 



SCÈNE I. — ÉRIPHILE , CLÊONICE. 

ÉRiPHiLE. — Voilà qui est admirable. Je ne crois pas qu'on 
puisse mieux danser qu'ils dansent, et je suis bien aise de les 
avoir à moi. 

CLÉoNicE. — Et moi , madame , je suis bien aise que vous ayez 
vu que je n'ai pas si méchant goût que vous avez pensé. 

émPHiLB. — Ne triomphez point tant; vous ne tarderez guère à 
me faire avoir ma revanche. Qu'on me laisse ici. 

SCENE IL - ÉRIPHILE , CLÊONICE*, CLITIDAS. 

CLÉoNiCE , allant au-dwant de Clitidas, — Je vous avertis , Cliti- 
das, que la princesse veut être seule. 
CLITIDAS. — Laissez -moi faire ; je suis homme qui sais ma cour. 

SCÈNE III. — ÉRIPHILE , CLITIDAS. 

CLITIDAS, en chantant. — La, la, la, la. {Faisant Vétonné ^ en 
wyant Ériphile.) Ahl 

ÉRIPHILE , à Clitidas , qui feint de vouloir s*éloigner, — Clitidas. 

CLITIDAS. — Je ne vous avois pas vue là, madame. 

ÉRIPHILE. — Approche. D'où viens-tu? 

CLITIDAS. — De laisser la princesse votre mère , qui s'en alloit 
vers le temple d'Apollon, accompagnée de beaucoup de gens. 

ÉRIPHILE. — Ne trouves -tu pas ces lieux les plus charmans du 
monde ? 

CLITIDAS. — Assurément. Les princes vos amans y étoient. 

ÉRIPHILE. — Le fleuve Pénée fait ici d'agréables détours ! 

CLITIDAS. — Fort agréables. Sostrate y étoit aussi 

ÉRIPHILE. — D'où vient qu'il n'est pas venu à la promenade? 

CLITIDAS. — Il a quelque chose dans la tête qui l'empêche de 
prendre plaisir à tous ces beaux régales. Il m'a voulu entretenir; 
mais vous m'avez défendu si expressément de me charger d'aucune 
affaire auprès de vous , que je n'ai point voulu lui prêter l'oreille ; 
et je lui ai dit nettement que je n'avois pas le loisir de l'entendre. 
HiLE. — Tu as eu tort de lui dire cela; et tu devois récouA^r. 
TIDAS. •— Je lui ai dit d'abord que je n'avois pas le loisir de 
^re; mais après ^ je lui ai donné audience. 




ACTE II, SCÈNE III. 8r> 

Ariphilb. — Tu as bien fait. 

CLiTiDAS. — En vérité, c'est un homme qui me revient, un 
homme lait comme je veux que les hommes soient faits , ne pre- 
nant point des manières bruyantes et des tons de voix assommans , 
sage et posé en toutes choses , ne parlant jamais que bien à propos , 
point prompt à décider, point du tout exagérateur incommode ; et, 
quelques beaux vers que nos poètes lui aient récités , je ne lui ai 
jamais oui dire : « Voilà qui est plus beau que tout ce qu'a jamais 
fait Homère. » Enfin, c'est un homme pour qui je me sens de l'in- 
clination; et, si j'étois princesse, il ne seroit pas malheureux. 

ÉRiPHiLE. — C'est un homme d'un grand mérite , assurément. 
Mais de quoi t'a-t-il parlé ? 

CLITIDAS. — Il m'a demandé si vous aviez témoigné grande joie 
au magnifique régale que l'on vous a donné , m'a parlé de votre 
personne avec des transports les plus grands du monde , vous a 
mise au-dessus du ciel, et vous a donné toutes les louanges qu'on 
peut donner à la princesse la plus accomplie de la terre , entre- 
mêlant tout cela de plusieurs soupirs qui disoient plus qu'il ne 
vouloit. Enfin , à force de le tourner de tous côtés , et de le presser 
sur la cause de cette profonde mélancolie dont toute la cour s'aper- 
çoit, il a été contraint de m'avouer qu'il étoit amoureux. 

ÉRIPHILE. — Conmient, amoureux I Quelle témérité est la sienne! 
C'est un extravagant que je ne verrai de ma vie. 

CUTIDAS. — De quoi vous plaignez -vous, madame? 

ÉRiPHiLE. — Avoir l'audace de m' aimer! et, de plus, avoir l'au- 
dace de le dire ! 

cuTiDAS. — Ce n'est pas vous, madame , dont il est amoureux. 

âaiPHiLB. — Ce n'est pas moi? 

CLITIDAS. — Non , madame ; il vous respecte trop pour cela , et 
est trop sage pour y penser. 

ÉRIPHILE. — Et de qui donc, Clitidas? 

CLITIDAS. — D'une de vos filles , la jeune Arsinoé. 

ÉRIPHILE. — A-t-elle tant d'appas , qu'il n'ait trouvé qu'elle digne 
de son amour? 

CLITIDAS. — Il l'aime éperdument , et vous conjure d'honorer sa 
flamme de votre protection. 

ÉRIPHILE. — Moi ? 

cajTiDAS. — Non, non, madame. Je vois 'que la chose ne vous 
plaît pas. Votre colère m'a obligé à prendre ce détour; et, pour 
vous dire la vérité , c'est vous qu'il aime éperdument. 

ÉRIPHILE. — Vous êtes un insolent de venir ainsi surprendre mes 
lentimens. Allons, sortez d'ici; vous vous mêlez de vouloir lire 
dans les âmes , de vouloir pénétrer dans les secrets du cœur d'une 
princesse 1 Otez-vous de mes yeux , et que je ne vous voie jamais , 
CUtidas. 



86 LES AMANS MAGNIFIQUES. 

CLITIDÀS. — Madame.... 

ÉRiPHim. — Venez ici. Je vous pardonne cette affaire-là 

CUTIDAS. — Trop de bonté , madame ! 

ÉRiPHiLB. — Mais à condition, prenez bien garde à ce que je vous 
dis , que vous n'en ouvrirez la bouche à personne du monde , sur 
peine de la vie. • 

CUTIDAS. — Il suffit. 

ÉBiPHiLB. — Sostrate t'a donc dit qu'il m'aimoit? . 

CLITIDAS. — Non, madame. Il faut vous dire la vérité. J'ai tiré de 
son cœur , par surprise , un secret qu'il veut cacher à tout le monde , 
et avec lequel il est , dit-il , résolu de mourir. Il a été au désespoir 
du vol subtil que je lui en ai fait; et, bien loin de me charger de 
vous le découvrir , il m'a conjuré , avec toutes les instantes prières 
qu'on sauroit faire , de ne vous en rien révéler ; et c'est trahison 
contre lui que ce que je viens de vous dire. 

ÉRIPHILB. — Tant mieux 1 C'est par son seul respect qu'il peut me 
plaire; et, s'il étoit si hardi que de me déclarer son amour, il per- 
droit pour jamais et ma présence et mon estime. 

CLITIDAS. — Ne craignez point, madame.... 

ÉRiPHiLE. — Le voici. Souvenez-vous au moins , si vous êtes sage , 
de la défense que je vous ai faite^ 

CLITIDAS. — Cela est fait, madame. Il ne faut pas être courtisan 
indiscret. 

« 

SCÈNE IV. — ÉRIPHILE, SOSTRATE. 

SOSTRATE. -— J'ai une excuse, madame, pour oser interrompre 
votre solitude ; et j'ai reçu de la princesse votre mère une commis- 
sion qui autorise la hardiesse que je prends maintenant. 

ÉRIPHILE. — Quelle commission , Sostrate ? 

SOSTRATE. — Celle, madame, de tâcher d'apprendre de vous vers 
lequel des deux princes peut incliner votre cœur. 

ÉRIPHILE. — La princesse ma mère montre un esprit judicieux 
dans le choix qu'elle a fait de vous pour un pareil emploi. Cette 
commission , Sostrate , vous a été agréable , sans doute ; et vous l'a- 
vez acceptée avec beaucoup de joie? 

sosTRATB. — Je l'ai acceptée , madame , par la nécessité que mon 
devoir m'impose d'obéfr ; et , si la princesse avoit voulu recevoir 
mes excuses , elle auroit honoré quelque autre de cet emploi. 

ÉRIPHILE. — Quelle cause, Sostrate, vous obligeoit à le refuser? 

SOSTRATB. — La crainte , madame , de m'en acquitter mal. 

ÉRIPHILE. — Croyez-vous que je ne vous estime pas assez ]>our 
vous ouvrir mon cœur , et vous donner toutes les lumières que vous 
pourrez désirer de moi sur le sujet de ces deux princes? 

SOSTRATB — Je ne désire rien pour moi là - dessus , madame ; et 



ACTE II, SCÈNE IV. 87 

le ne vous demande que ce que vous croirez devoir aux ordres qui 
m'amènent. 

éRiPBiLB. — Jusqu'ici je me suis défendue de m'expliquer , et la 
princesse ma mère a eu la bonté de souffrir que j*aie reculé toujours 
ce choix qui me doit engager ; mais je serai bien aise de témoigner 
k tout le monde que je veux faire quelque chose pour Tamour de 
vous ; et , si vous m'en pressez , je rendrai cet arrêt qu'on attend 
depuis si longtemps. 

sosTRATE. m- C'est uuo chose , madame , dont vou» ne serez point 
importunée par moi ; et je ne saurois me résoudre à presser une 
princesse qui sait trop ce qu'elle a à faire. 

ÉRiPHiLB. — Mais c'est ce que la princesse ma mère attend de 
vous. 

SOSTRATE. — Ne lui ai-je pas dit aussi que je m'acquitterois mal 
de cette commission? 

éRiPHiLE. — Or çà, Sostrate, les gens comme vous ont toujours 
les yeux pénétrans ; et je pense qu'il ne doit y avoir guère de choses 
qui échappent aux vôtres. N'ont-ils pu découvrir, vos yeux, ce 
dont tout le monde est en peine? et ne vous ont-ils point donné 
quelques petites lumières du penchant de mon cœur? Vous voyez 
les soins qu'on me rend, l'empressement qu'on me témoigne. Quel 
est celui de ces deux princes que vous croyez que je regarde d'un 
œil plus doux? 

SOSTRATE. — Les doutes que Ton forme sur ces sortes de choses 
ne sont réglés, d'ordinaire, que par les intérêts qu'on prend. 

ÉRiPHiLE. — Pour qui, Sostrate, pencheriez-vous des deux? Quel 
est celui , dites-moi , que vous souhaiteriez que j'épousasse ? 

SOSTRATE. — Ahl madame, ce ne seront pas mes souhaits, mais 
votre inclination qui décidera de la chose. 

ÉRIPHILE. — Mais si je me conseillois à vous pour ce choix? 

SOSTRATE. — Si vous VOUS Conseilliez à moi, je serois fort em- 
barrassé. 

ÉRIPHILE. — Vous ne pourriez pas dire qui des deux vous semble 
plus digne de cette préférence ? 

SOSTRATE. — Si l'on s'en rapporte à mes yeux , il n'yaura per- 
sonne qui soif digne de cet honneur. Tous les princes du monde 
seront trop peu de chose pour aspirer à vous ; les dieux seuls y 
pourront prétendre ; et vous ne souffrirez des hommes que l'encens 
et les sacrifioes. 

ÉRiPHiLB. — Gela est obligeant , et vous êtes de mes amis. Mais 
je veux que vous me disiez pour qui des deux vous vous sentez 
plus d'inclination, quel est celui que vous mettez le plus au rang 
de vos amis. • 



88 LES AMANS MAGNIFIQUES. 

SCÈNE V. — ÉRIPHILE, SOSTRATE, CHORÈBE. 

GHOBÈBE. — - Madame , voilà la princesse qui Tient vous prendre 
ici pour aller au bois de Diane. 

SOSTRATE, à part, — Hélas ! petit garçon, que tu es venu à pro- 
pos! , 

SCÈNE VI. — ARISTIONE, ÉRIPHILE, IPHICRATE, TIMOCLÊS, 
SOSTRATE , ANAXARQUE , CLITIDAS. 

ARISTIONE. — On vous a demandée, ma fille, et il y a des gens 
que votre absence chagrine fort. 

ÉRIPHILE. ~ Je pense, madame, qu'on m'a demandée par com- 
pliment ;. et on ne s'inquiète pas tant qu'on vous dit. 

ARISTIONE. — On enchaîne pour nous ici tant de divertissemens 
les uns aux autres , que toutes nos heures sont retenues ; et nous 
n'avons aucun. moment à perdre, si nous voulons les goûter tous. 
Entrons vite dans le bois , et voyons ce qui nous y attend. Ce lieu 
est le plus beau du monde ; prenons vite nos places. 



TROISIÈME INTERMÈDE. 



Le théâtre est une forêt où la princesse est invitée d'aller. Une 
Nymphe lui en fait les honneurs , en chantant ; et , pour la divertir , 
on lui joue une petite comédie en musique , dont voici le sujet : 
Un berger se plaiint à deux bergers, ses amis, des froideurs de 
celle qu'il aime : les deux amis le consolent; et, comme la bergère 
aimée arrive , tous trois se retirent pour l'observer. Après quelque 
plainte amoureuse, elle se repose sur un gazon, jBt s'abandonne 
aux douceurs du sommeil. L'amant fait approcher ses amis pour 
contempler les grâces de sa bergère , et invite toutes choses à con- 
tribuer à son repos. La bergère , en s'éveillant , voit son berger à 
ses pieds , se plaint de sa poursuite ; mais , considérant sa con- 
stance , elle lui accorde sa demande , et consent d'en être aimée , 
en présence des deux bergers amis. Deux Satyres arrivent , se plai- 
gnent de son changement, et, étant touchés de cette disgrâce, 
cherchent leur consolation dans le vin. 



TROISIÈME INTERMÈDE. 99 



LES PERSONNAGES DE LA PASTORALE. 

Lk Nymphe de la vallée de Tempe. Ménândre. 
Tyrcis. Caliste. 

Ltcastb Deux Satyres. 



PROLOGUE. 

LA NYMPHE DE TEMPÎÊ. 

Venez , grande princesse , avec tous vos appas , 
Venez prêter vos yeux aux innocens ébats 

Que notre désert vous présente : 
N'y cherchez point l'éclat des fêtes de la cour ; 

On ne sent ici que l'amour , 

Ce n'est que d'amour qu'on y chante. 

* 

SCÈNE L — TYRCIS. 

Vous chantez sous ces feuillages. 
Doux rossignols pleins d'amour; 
Et de vos tendres ramages 
Vous réveillez tour à tour 
Les échos de ces bocages : 
Hélas! petits oiseaux, hélas! 
Si vous aviez mes maux, vous ne chanteriez pas. 

SCÈNE n. — LYCASTE, MÉNÂNDRE, TYRCIS. 

LYCASTE. 

Hé quoi! toujours languissant, sombre et triste? 

MÉNÂNDRE. 

Hé quoi ! toujours aux pleurs abandonné? 

TYRCIS. 

Toujours adorant Caliste , 
Et toujours infortuné. 

LYCASTE. 

Dompte, dompte, berger, l'ennui qui te possède. 

TYRCIS. 

Hé 1 le moyen ., hélas ! 

MÉNÂNDRE. 

Fais , fais-toi quelque effort. 

TYRCIS. 

Hé! le moyen, hélas! quand le mal est trop fort? 

LYCASTE. 

Ce mal trouvera son remède. 



90 LES AMANS MAGNIFIQUES, 

TYRCIS 

Je ne guérirai qu'à ma mort. 

LYCASTE ET MENANDRE. 

Ahl Tyrcisl 

TYRCIS. 

Ah ! bergers I 

LYCASTE ET MENANDRE. 

Prends sur toi plus d'empire. 

TYRCIS. 

Rien ne me peut secourir. 

LYCASTE ET MENANDRE 

C'est trop , c'est trop céder. 

TTRCIS 

C'est trop , c'est trop souffrir. 

LYCASTE ST MÂN ANDRE. 

Quelle foiblesse! 

TYR&IS. 

Quel martyre ! 

LYCASTE ET MENANDRE. 

Il faut prendre courage. 

TYRCIS. 

Il faut plutôt mourir. 

LYCASTE. 

Il n*est point de bergère , 
Si froide et si sévère , 
Dont la pressante ardeur 
D'un cœur qui persévère 
Ne vainque la froideur. 

MENANDRE. 

Il est, dans les affaires 
• Des amoureux mystères , 
Certains petits momens 
Qui changent les plus fières , 
Et font d'heureux amans. 

TYRCIS. 

Je la vois , la cruelle , 
Qui porte ici ses pas : 
Gardons d'être vu d'elle ; 

L'ingrate, hélas! 

N'y viendroit pas. 

SCÈNE III. — CALISTE , seule. 

Ah ! que sur notre cœur 
La sévère loi de l'honneur 



TROISIÈME INTERMÈDE. 91 

Prend un cruel empire , 
Je ne fois voir que rigueurs pour Tyrcis; 
Et cependant, sensible à ses cuisans soucis. 
De sa langueur en secret je soupire 
Et voudrois bien soulager son martyre. 
C'est à vous seuls que je le dis , 
Arbres, n*allez pas le redire. 
Puisque le ciel a voulu nous former 
Avec un cœur qu'Amour peut enflammer , 
Quelle rigueur impitoyable 
Contre des traits si doux nous force à nous armer? 
Et pourquoi, sans être blâmable, 
Ne peut-on pas aimer 
Ce que l'on trouve aimable? 
Hélas! que vous êtes heureux, 
Innocens animaux , de vivre sans contrainte , 

Et de pouvoir suivre sans crainte 
Les doux emportemens de vos cœurs amoureux! 
Hélas ! petits oiseaux , que vous êtes heureux 
De ne sentir nulle contrainte , 
Et de pouvoir suivre sans crainte 
Les doux emportemens de vos cœurs amoureux ! 

Mais le sommeil sur ma paupière 
Verse de ses piavots l'agréable fraîcheur ; 
Donnons-nous à lui tout entière ; 
Nous n'avons pas de loi sévère 
Qui défende à nos sens d'en goûter la douceur. 

SCÈNE IV. — CALISTE, endormie; TYRCIS, LYCASTE, 

MËNANDRE 

TYRCIS. 

Vers ma belle ennemie 
Portons sans bruit nos pas , 
Et ne réveillons pas 
Sa rigueur endormie. 

TOUS TBOIS. 

Dormez, dormez, beaux yeux, adorables vainqueurs: 
Et goûtez le repos que vous ôtez aux cœurs. 
Dormez, dormez, beaux yeux. 

TYRCIS. 

Silence, petits oiseaux, 
Vents , n'agitez nulle chose ; 
Coulez doucement , ruisseaux : 
C'est Caliste qui repose. 



92 LES AMANS MACtNIFIQUES. 

TOUS TROIS. 

Dormez , dormez , beaux yeux , adorables vainqueurs; 
Et goûtez le repos que vous ôtez aux cœurs. 

Dormez , dormez , beaux yeux. 
GÀLiSTB , en se réveillant , à Tyrcis, 

Ahl quelle peine extrême! 

Suivre partout mes pas! ^ 

TYRCIS. 

Que voulez-vous qu'on suive, bêlas f 
Que ce qu*on aime? 

CALISTE. 

Berger, que voulez-vous? 

TYRCIS. 

Mourir , belle bergère . 
Mourir à vos genoux , 
Et finir ma misère. 
Puisque en vain à vos pieds on me voit soupirer , 
Il y faut expirer. 

CALISTE. 

Ah l Tyrcis , ôtez-vous f j'ai peur que dans ce jour 
La pitié dans mon cœur n'introduise l'amour. 
LYCASTE ET MÉNANDRE , Vun (vpfès l'autre 
Soit amour , soit pitié . 
Il sied bien d'être tendre. ' 
C'est par trop vous défendre , 
Bergère, il faut se rendre 
A sa longue amitié. 
Soit amour , soit pitié . 
Il sied bien d'être tendre. 
CALISTE , à Tyrcis. 
C'est trop , c'est trop de rigueur. 
J'ai maltraité votre ardeur , 
Chérissant votre personne ; 
Vengez-vous de mon cœur , 
Tyrcis, je vous le donne. 

TYRCIS. 

ciell bergers 1 Caliste! Ah! je suis hors de moit 
Si l'on meurt de plaisir, je dois perdre la vie. 

LYCASTE. 

Digne prix de ta foi ! 

MÉNANDRE. 

sort digne d'envie I 



TROISIÈME INTERMÈDE. 93 

SCÈNE V.-DEUX SATYRES, CALISTE, TYRCIS, LYCASTE, 

MÊNANDRE. 

PREMIER SATYRE , à Calxste. 

Quoi 1 tu me fuis , ingrate ; et je te vois ici 
De ce berger à moi faire une préférence ! 

SECOND SATTRE. 

Quoi! mes soins n'ont rien pu sur ton indifférence , 
Et pour ce langoureux ton cœur s'est adouci? 

CALISTE. 

Le destin le veut ainsi ; * 

Prenez tous deux patience. 

PREMIER SATYRE. 

Aux amans qu'on pousse à bout 
L'amour fait verser des larmes ; 
Mais ce n'est pas notre goût , 
Et la bouteille a des charmes 
Qui nous consolent de tout. 

DEUXIÈME SATYRE. 

Notre amour n'a pas toujours 
Tout le bonheur qu'il désire ; 
Mais nous avons un secours , 
Et le bon vin nous fait rire 
Quand on rit de nos amours. 

TOUS. 

Champêtres divinités , 
Faunes, Dryades, sortez 
De vos paisibles retraites ; 
Mêlez vos pas à nos sons , 
Et tracez sur les herbettes 
L'image de nos chansons. 

PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET. 

En même temps, six Dryades et six Faunes sortent de Jeurs de- 
meures, et font ensemble une danse agréable, qui, s'ouvrant tout 
d'un coup, laisse voir un berger et une bergère, qui font en mu- 
sique une petite scène d'un dépit amoureux. 

DÉPIT AMOUREUX. 

CLIMÈNE, PHILINTE. 

PHILINTE. ^ 

Quand je plaisois à tes yeux , 
J'étois content de ma vie ^ 




94 LES AMANS MAGNIFIQUES. 

Et ne voyois roi ni dieux 
Dont le sort me fît envie. 

CLIMÈNE. 

Lorsqu'à toute autre personne 
Me préféroit ton ardeur 
J'aurois quitté la couronne 
Pour régner dessus ton cœur. 

PHILINTE. 

Une autre a guéri mon âme 
• Des feux que j'avois pour toi. 

CLIMÂNE. 

Un autre a yéngé ma flamme 
Des foiblesses de ta foi. 

PHILINTE. 

Chloris , qu'on vante si fort , 
M'aime d'une ardeur fidèle; 
Si ses yeux vouloient ma mort , 
Je mourrois content pour elle. 

CLIMÈNE. 

Myrtil, si digne d'envie, 
Me chérit plus que le jour; 
Et moi, je perdrois la vie 
Pour lui montrer mon amour. 

PHILINTE. 

' Mais si d'une douce ardeur 
Quelque renaissante trace 
Ghassoit Chloris de mon cœur, 
Pour te remettre en sa place ? 

CLIMÈNE. 

Bien qu*avec pleine tendresse 
Myrtil me puisse chérir , 
Avec toi , je le confesse , 
Je voudrois vivre et mourir. 

TOUS DEUX ENSEMBLE. 

Ah ! plus que jamais aimons-nous , 
Et vivons et mourons en des liens si doux. 

TOUS LES ACTEURS DE LA PASTORALE. 

Amans , que vos querelles 
Sont aimables et belles! 
Qu'on y voit succéder 
De plaisir , de tendresse ! 
Querellez-vous sans cesse 
• Pour vous raccommoder. 
Amans , que vos querelles 
Sont aimables et belles , etc. 



TROISIÈME INTERMÈDE. 95 

DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET. 

Les Faunes et les Dryades recommencent leur danse, que les 
bergères et bergers musiciens entremêlent de leurs chansons, tan- 
dis que trois petites Dryades et trois petits Faunes font paroître 
dans l'enfoncement du théâtre tout ce qui se passe sur le devant. 

LES BERGERS ET LES BERGÈRES. 

Jouissons , jouissons des plaisirs innocens 
Dont les feux de Tamour savent charmer nos sens. 
Des grandeurs qui voudra se soucie ; 
Tous ces honneurs dont on a tant d'envie, 
Ont des chagrins qui sont trop cuisans. 
Jouissons, jouissons des plaisirs innocens 
Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens. 
En aimant , tout nous plaît dans b vie ; 
Deux cœurs unis de leur sort sont contens : 

Cette ardeur , de plaisirs suivie , 
De tous nos jours fait d'éternels printemps. 
Jouissons , jouissons des plaisirs innocens 
Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens. 



ACTE TROISIÈME. 



SCÈNE î. — ARISTIONE , IPHICRATE , TIMOCLÈS , ÈRIPHILE , 
ANAXARQUE, SOSTRATE, CLITIDAS. 

ARISTIONE. — Les mêmes paroles toujours se présentent à dire ; 
il faut toujours s'écrier : Voilà qui est admirable ! il ne se peut 
rien de plus beau! cela passe tout ce qu'oo a jamais vu ! 

TIMOCLÈS. — C'est donner de trop grandes paroles, madame, à 
de petites bagatelles. 

ABiBTiOHE. — Des bagatelles comme celles-là peuvent occuper 
agréablement les plus sérieuses personnes. En vérité, ma fille, 
vous êtes bien obligée à ces princes , et vous ne sauriez assez re- 
connoître tous les soins qu'ils prennent pour vous. 

ÉRiPHiLE. ^- J'en ai, madame, tout le ressentiment qu'il est 
possible. 

ARiSTioiiE. — Cependant vous les faites longtemps languir sut 
ce qu'ils attendent de vous. J'ai promis de ne nous ^oyûX ^«^itiVt^vû.- 



96 LES AMANS MAGNIFIQUES. 

dre; mais Leur amour vous presse de vous déclarer, et de ne plus 
traîner en longueur la récompense de leurs services. J'ai chargé 
Sostrate d'apprendre doucement de vous les sentimens de votre 
cœur; et je ne sais pas s'il a commencé à s'acquitter de cette com- 
mission. 

ÉRiPHiLB. — - Oui, madame; mais il me semble que je ne puis 
assez reculer ce choix dont on me presse , et que je ne saurois le 
faire sans mériter quelque blâme. Je me sens également obligée à 
l'amour , aux empressemens , aux services de ces deux princes ; 
et je trouve une espèce d'injustice bien grande à me montrer in- 
grate , ou vers l'un , ou vers l'autre , par le refus qu'il m'en fau- 
dra faire dans la préférence de son rival. 

iPHiCRATE. — Gela s'appelle, madame, un fort honnête compli- 
ment pour nous refuser tous deux. 

ARiSTiONE. — Ce scrupule, ma fille, ne doit point vous inquié- 
ter; et ces princes tous deux se sont soumis, il y a longtemps, à 
la préférence que pourra faire votre inclination. 

ÉRiPHiLE. — L'inclination, madame, est fort sujette à se trom- 
per; et des yeux désintéressés sont beaucoup plus capables de 
faire un juste choix. 

ARISTIONE. — Vous savez que je suis engagée de parole à ne 
rien prononcer là-dessus ; et , parmi ces deux princes , votre inclina- 
tion ne peut point se tromper, et faire un choix qui soit mauvais. 

ÉRIPHILE. — Pour ne point violenter votre parole ni mon scru- 
pule , agréez , madame , un moyen que j'ose proposer. 

ARISTIONE. — Quoi, ma fille? 

ÉRIPHILE. — Que Sostrate décide de cette préférence. Vous l'a 
vez pris pour découvrir le secret de mon cœur , souffrez que je le 
prenne pour me tirer de l'embarras où je me trouve. 

ARISTIONE. — J'estime tant Sostrate, que, soit que vous vouliez 
vous servir de lui pour expliquer vos sentimens , ou soit que vous 
vous en remettiez absolument à sa conduite ; je fais , dis-je , tant 
d'estime de sa vertu et de son jugement, que je consens de tout 
mon cœur à la proposition que vous me faites. 

iPHicRATE. •— C'est-à-dire, madame, qu'il nous faut faire notre 
cour à Sostrate? 

SOSTRATE. — Non, seigueuF, vous n'aurez point de cour à me 
faire ; et , avec tout le respect que je dois aux princesses , je re- 
nonce à la gloire où elles veulent m'élever. 

ARISTIONE. — D'où vieut cela, Sostrate? 

SOSTRATE. — J'ai des raisons, madame, qui ne permettent pas 
que je reçoive l'honneur que vous me présentez. 

iPHiCRATE — Craignez-vous, Sostrate, de vous faire un ennemi? 

50STRATE. — Je craindrois peu, seigneur, les ennemis que je 
pourrais me faire en obéissant à mes souveraines. 



ACTE m, SCÈNE I. 97 

TiMOCLÈs. — Par quelle raison donc refusez-vous d'accepter le 
pouvoir qu'on vous donne , et de vous acquérir Tamitié d'un prince 
qui vous devroit tout son bonheur? 

sosTRATE. — Par la raison que je ne suis pas en état d'accorder 
à ce prince ce qu'il souhaiteroit de moi. 

IPHICRATE. -- Quelle pourroit être cette raison? 

SOSTRATE. —Pourquoi me tant presser là-dessus? Peut-être ai-je, 
seigneur , quelque intérêt secret qui s'oppose aux prétentions de 
votre amour. Peut-être ai-je un ami qui brûle , sans oser le dire , 
d'une flamme respectueuse pour les charmes divins dont vous êtes 
épris. Peut-être cet ami me fait-il tous les jours confidence de son 
martyre, qu'il se plaint à moi tous les jours des rigueurs de sa 
destinée, et regarde l'hymen de la princesse ainsi que l'arrêt re- 
doutable qui le doit pousser au tombeau; et, si cela étoit, sei- 
gneur, seroit-il raisonnable que ce fût de ma main qu'il reçût le 
coup de sa mort ? 

IPHICRATE. — Vous auriez bien la mine, Sostrate, d'être vous- 
même cet ami dont vous prenez les intérêts. 

SOSTRATE. — - Ne cherchez point, de grâce, à me rendre odieux 
aux personnes qui vous écoutent. Je sais me connoître, seigneur; 
et les malheureux comme moi n'ignorent pas jusqu'où leur for- 
tune leur permet d'aspirer. 

ARiSTioNE. — Laissons cela; nous trouverons moyen de terminer 
l'irrésolution de ma fille. 

ANAXARQUE. — En est-il un meilleur, madame, pour terminer les 
choses au contentement de tout le monde , que les lumières que le 
ciel peut donner sur ce mariage? J'ai commencé, comme je vous 
ai dit, à jeter pour cela les figures mystérieuses que notre art 
nous enseigne ; et j'espère vous faire voir tantôt ce que l'avenir 
garde à cette union souhaitée. Après cela, pourra-t-on balancer 
encore? La gloire et les prospérités que le ciel promettra ou à l'un 
ou à l'autre choix , ne seront-elles pas suffisantes pour le détermi* 
ner ; et celui qui sera exclus , pourra-t-il s'offenser , quand ce sera 
le ciel qui décidera cette préférence? 

IPHICRATE. — Pour moi, je m'y soumets entièrement; et je dé- 
clare que cette voie me semble la plus raisonnable. 

TIMOCLÈS. — Je suis de même avis; et le ciel ne sauroit rien 
faire où je ne souscrive sans répugnance. 

ÉRiPHiLE. — Mais, seigneur Anaxarque, voyez-vous si clair dans 
les destinées, que vous ne vous trompiez jamais? et ces prospéri- 
tés et cette gloire que vous dites que le ciel nous promet , qui en 
sera caution, je vous prie? 

ARISTIONE. — Ma fille, vous avez une petite incrédulité qui ne 
vous quitte point. 

ANAXARQUE. — Lcs épreuves , madame, que tout le monde a 

MoLiin:: m \ 



98 LES AMANS MAGNIFIQUES. 

vues de l'infaillibilité de mes prédictions , sont les cautions suffi- 
santes des promesses que je puis faire. Mais enfin, quand je vous 
aurai fait voir ce que le ciel vous marque, vous vous réglerez là- 
dessus à votre fantaisie; et ce sera à vous à prendre la fortune de 
l'un ou de l'autre choix. 

ÉRiPHiLE. — Le ciel, Anaxarque, me marquera les deux fortu- 
nes qui m'attendent ? 

ANAXARQUE. — Oui, madame : les félicités qui vous suivront, si 
vous épousez l'un; et les - disgrâces qui vous accompagneront, si 
vous épousez l'autre. 

ERiPHiLE. — Mais comme il est impossible que je les épouse 
tous deux, il faut donc qu'on trouve écrit dans le ciel, non-seule- 
ment ce qui doit arriver , mais aussi ce qui ne doit pas arriver. 

CLiTiDAS, à part. — Voilà mon astrologue embarrassé. 

ANAXARQUE. — Il faudfoit vous faire, madame, une longue dis- 
cussion des principes de l'astrologie , pour vous faire comprendre 
cela. 

CLITIDAS. — Bien répondu. Madame, je ne dis point de mal 
de l'astrologie : l'astrologie est une belle chose, et le seigneur 
Anaxarque est un grand homme. 

IPHICRATE. — La vérité de l'astrologie est une chose incontes- 
table; et il n'y a personne qui puisse disputer contre la certitude 
de ses prédictions. 

CLITIDAS. — Assurément. 

TiMOCLÈs. — Je suis assez incrédule pour quantité de choses; 
mais , pour ce qui est de l'astrologie , il n'y a rien de plus sûr et 
de plus constant que le succès des horoscopes qu'elle tire. 

CLITIDAS. — Ce sont des choses les plus claires du monde. 

IPHICRATE. — Cent aventures prédites arrivent tous les jours, 
qui convainquent les plus opiniâtres. 

CLITIDAS. — Il est vrai. 

TiMOCLÈs. — Peut-on contester, sur cette matière, les incidens 
célèbres dont les histoires nous font foi? 

CLITIDAS. — Il faut n'avoir pas le sens commun Le moyen de 
contester ce qui est moulé? 

ARisTiONE. ~ Sostrate n*en dit mot. Quel est son sentiment 
là-dessus? 

SOSTRATE. — Madame, tous les esprits ne sont pas nés avec les 
qualités qu'il faut pour la délicatesse de ces belles sciences , qu*on 
nomme curieuses ; et il y en a de si matériels , qu'ils ne peuvent 
aucunement comprendre ce que d'autres conçoivent le plus facile-: 
ment du monde. Il n'est rien de plus agréable , madame , que toutes 
les grandes promesses de ces connoissances sublimes. "Transformer 
tout en or; faire vivre éternellement; guérir par des paroles; se 
/sire simer de qui l'on veut; savoir tous les secrets de l'avenir; 



ACTE III, SCÈNE i. 99 

faire descendre comme on veut du ciel , sur des métaux , des im- 
pressions de bonheur; commander aux démons; se faire des armées 
invisibles et des soldats invulnérables : tout cela est charmant, 
sans doute ; et il y a des gens qui n*ont aucune peine à en com- 
prendre la possibilité , cela leur est le plus aisé du monde à con- 
cevoir. Mais, pour moi, je vous avoue que mon esprit grossier a 
quelque peine à le comprendre et à le croire , et j'ai trouvé cela trop 
beau pour être véritable. Toutes ces belles raisons de sympathie , 
de force magnétique , et de vertu occulte , sont si subtiles et déli- 
cates , qu* elles échappent à mon sens matériel ; et , sans parler du 
reste , jamais il n*a été en ma puissance de concevoir comme on 
trouve écrit dans le ciel jusqu'aux plus petites particularités de la 
fortune du moindre homme. Quel rapport, quel commerce, quelle 
correspondance peut-il y avoir entre nous et les globes éloignés de 
notre terre d'une distance si effroyable? et d'où cette belle science, 
enfin, peut-elle être venue aux hommes? Quel dieu l'a révélée? ou 
quelle expérience l'a pu former de l'observation de ce grand nombre 
d'astres qu'on n'a pu voir encore deux fois dans la même dispo- 
sition? 

ANAXARUUE. — Il ne sera pas difficile de vous le faire concevoir. 

sosTRATE. — Vous serez plus habile que tous les autres. 

CLiTiDAS , à Sostrate. — Il vous fera une discussion de tout cela , 
quand vous voudrez. 

IPHICRATE, à Sostrate. — Si vous ne comprenez pas les choses, 
au moins les pouvez-vous croire sur ce que l'on voit tous les jours. 

SOSTRATE. — Comme mon sens est si grossier qu'il n*a pu rien 
comprendre , mes yeux aussi sont si malheureux , qu'ils n'ont ja- 
mais rien vu. 

IPHICRATE. — Pour moi , j'ai vu, et des choses tout à fait con- 
vaincantes. 

TiMOCLÈs. — Et moi aussi. 

SOSTRATE. — Comme vous avez vu , vous faites bien de croire ; 
et il faut que vos yeux soient faits autrement que les miens. 
-IPHICRATE. — Mais enfin, la princesse croit à l'astrologie; et il 
me semble qu'on y peut bien croire après elle. Est-ce que madame , 
Sostrate, n'a pas de l'esprit et du sens? 

SOSTRATE. — Seigneur, la question est un peu violente. L'esprit 
de la princesse n'est pas une règle pour le mien ; et son intelligence 
peut rélever à des lumières où mon sens ne peut pas atteindre. 

ARiSTiONE. — Non, Sostrate, je ne vous dirai rien sur quantité 
de choses auxquelles je ne donne guère plus de créance que vous ; 
mais , pour l'astrologie , on m'a dit et fait voir des choses si posi- 
tives , que je ne la puis mettre en doute 

SOSTRATE. — Madame, je n'ai rien à répondre à cela. 

ARiSTiowB. — Quittons ce discours, et qu'on nous laisse un mo- 



^ 



dOO LES AMANS MAGNIFIQUES. 

ment. Dressons notre promenade, ma fille, vers cette belle grotte 
où j'ii promis d'aller. Des galanteries à chaque pas! 



QUATRIÈME INTERMÈDE. 



Le théâtre représente une grotte, où les princesses vont se pro- 
mener; et, dans le temps qu'elles y entrent, huit statues, portant 
chacune deux flambeaux à leurs mains , sortent de leurs niches , et 
font une danse variée de plusieurs figures et de plusieurs belles at- 
titudes, où elles demeurent par intervalles. 

ENTRÉE DE BALLET de huit statues. 



ACTE QUATRIÈME. 



SCÈNE L — ARISTIONE, ÊRIPHILE. 

ARiSTiONE. — De qui que cela soit, on ne peut rien de plus ga- 
lant et de mieux entendu. Ma fille, j'ai voulu me séparer de tout 
le monde pour vous entretenir; et je veux que vous ne me cachiez 
rien de^la vérité. N'auriez-vous point dans l'âme quelque inclina- 
tion secrète que vous ne voulez pas nous dire? 

JÊRIPHILE. — Moi, madame? 

ARISTIONE. — Parlez à cœur ouvert, ma fille. Ce que j'ai fait 
pour vous mérite bien que vous usiez avec moi de franchise. Tour- 
ner vers vous toutes mes pensées ; vous préférer à toutes choses , 
et fermer l'oreille, en l'état où je suis, à toutes les propositions 
que cent princesses, en ma place, écouteroient avec bienséance; 
tout cela vous doit assez persuader que je suis une bonne mère, et 
que je ne suis pas pour recevoir avec sévérité les ouvertures que 
vous pourriez me faire de votre cœur. 

ÉRiPHiLE. — Si j'avois si mal suivi votre exemple, que de m'être 
laissée aller à quelques sentimens d'inclination que j'eusse raison 
cfe cacher, j'aurois , madame , assez de pouvoir sur moi-même pour 



ACTE IV, SCÈNE I. iOI 

imposer silence à cette passion, et me mettre en état de ne rien 
faire voir qui fût indigne de votre sang. 

ARiSTiONE. — - Non, non, ma fille; vous pouvez, sans scrupule, 
m*ouvrir vos sentimens. Je n'ai point renfermé votre inclination 
dans le choix de deux princes : vous pouvez l'étendre où vous vou- 
drez ; et le mérite , auprès de moi , tient un rang si considérable , 
que je l'égale à tout; et, si vous m'avouez franchement les choses, 
vous me verrez souscrire sans répugnance au choix qu'aura fait 
votre cœur. 

ÉRiPHiLE. — Vous avez des bontés pour moi, madame, dont je 
ne puis assez me louer : mais je ne les mettrai point à l'épreuve 
sur le sujet dont vous me parlez ; et tout ce que je leur demande , 
c'est de ne point presser un mariage où je ne me sens pas encore 
bien résolue. 

ARISTIONE. — Jusqu'ici je vous ai laissée assez maîtresse de tout; 
et l'impatience des princes vos amans.... Mais quel bruit est-ce que 
j'entends? Ah! ma fille, quel spectacle s*ofl*re à nos yeux! Quelque 
divinité descend ici , et c'est la déesse Vénus qui semble nous vou- 
loir parler. 

SCÈNE II. — VÉNUS, accompagnée de quatre petits amours 
dans tme machine; ARISTIONE, ÉRIPHILE. 

VÉNUS, à Aristione. 
Princesse , dans tes soins brille un zèle exemplaire , 
Qui , par les immortels , doit être couronné ; 
Et , pour te voir un gendre illustre et fortuné , 
Leur main te veut marquer le choix que tu dois faire. 

Ils t'annoncent tous par ma voix , 
La gloire et les grandeurs que , par ce digne choix , 
Ils feront pour jamais entrer dans ta famille. 
De tes difficultés termine donc le cours; 
Et pense à donner ta fille 
A qui sauvera tes jours. 

SCÈNE m. — ARISTIONE, ÉRIPHILE. 

ARISTIONE. — Ma fille, les dieux imposent silence à tous nos 
raisonnemens. Après cela, nous n'avons plus rien à faire qu'à rece- 
voir ce qu'ils s'apprêtent à nous donner; et vous venez d'entendre 
distinctement leur volonté. Allons dans le premier temple les assu- 
rer de notre obéissance , et leur rendre grâces de leurs bontés. 



^at 



102 LES AMANS MAGNIFIQUES. 

SCÈNE IV. — ANAXARQUE , GLÉON. 

CLÉON. — Voilà la princesse qui s'en va; ne voulez-vous pas lui 
parler ? 

ANAXARQUE. — Attendons que sa fille soit séparée d'elle. C'est un 
esprit que je redoute , et qui n'est pas de trempe à se laisser mener 
ainsi que celui de sa mère. Enfin, mon fils, comme nous venons 
de voir par cette ouverture , le stratagème a réussi. Notre Vénus a 
fait des merveilles; et l'admirable ingénieur qui s'est employé à 
cet artifice , a si bien disposé tout , a coupé avec tant d'adresse le 
plancher de cette grotte , si bien caché ses fils de fer et tous ses 
ressorts, si bien ajusté ses lumières et habillé ses personnages, 
qu'il y a peu de gens qui n'y eussent été trompés; et, comme la 
princesse Aristione est fort superstitieuse , il ne faut point douter 
qu'elle ne donne à pleine tête dans cette tromperie. Il y a long- 
temps, mon fils, que je prépare cette machine; et me voilà tantôt 
au but de mes prétentions. 

CLÉON. — Mais pour lequel des deux princes, au moins, dressez- 
vous tout cet artifice? 

ANAXARQUE. — Tous deux out recherché mon assistance, et je 
leur promets à tous deux la faveur de mon art. Mais les présens 
du prince Iphicrate , et les promesses qu'il m'a faites , l'emportent 
de beaucoup sur tout ce qu'a pu faire l'autre. Ainsi ce sera lui qui 
recevra les eflets favorables de tous, les ressorts que je fais jouer; 
et, comme son ambition me devra toute chose, voilà, mon fils, 
notre fortune faite. Je vais prendre mon temps pour affermir dans 
son erreur l'esprit de la princesse , pour la mieux prévenir encore 
par le rapport que je lui ferai voir adroitement des paroles de Vé- 
nus avec les prédictions des figures célestes que je lui dis que j'ai 
jetées. Va-t'en tenir la main au reste de l'ouvrage , préparer nos- 
six hommes à se bien cacher dans leur barque derrière le rocher, 
à posément attendre le temps que la princesse Aristione vient fous 
les soirs se promener seule sur le rivage , à se jeter bien à propos 
sur elle , ainsi que des corsaires , et donner lieu au prince Iphicrate 
de lui apporter ce secours, qui, sur les paroles du ciel, doit mettre 
entre ses mains la princesse Ériphile. Ce prince est averti par moi; 
et, sur la foi de ma prédiction, il doit se tenir dans ce petit bois 
qui borde le rivage. Mais sortons de cette grotte; je te dirai, en 
marchant , toutes les choses qu'il faut bien observer. Voilà la prin- 
cesse Ériphile : évitons sa rencontre. 

SCÈNE V. — ÉRIPHILE, seule. 

Hélas î quelle est ma destinée! et qu'ai-je fait aux dieux pour 
ér/ter les soins qu'ils veulent prendre àe mo\'? 



ACTE IV, SCÈNE YI. 403 

SCÈNE VI. - ÉRIPHILE, CLÊONICE. 

CLÂONiGB. — Le voici, madame, que j*ai trouvé; et« à vos pre- 
miers ordres, il n*a pas manqué de me suivre. 

BRiPHiLB. ^ Qu*il approche , Cléonice ; et qu'on nous l^sse seuls 
un moment. 

SCÈNE VII. — ÉRIPHILE, SOSTRATE. 

éRiPHiLE. — Sostrate , vous m*aimez. 

SOSTRATE. — Moi, madame? 

ÉRIPHILE. — Laissons cela , Sostrate ; je le sais , je Tapprouve , et 
vous permets de me le dire. Votre passion a paru à mes yeux ac- 
compagnée de tout le mérite qui me la pouvoit rendre agréable. Si 
ce n*étoit le rang où le ciel m'a fait naître, je puis vous dire que 
cette passion n'auroit pas été malheureuse , et que cent fois je lui 
ai souhaité l'appui d'inné fortune qui pût mettre pour elle en pleine 
liberté les secrets sentimens de mon âme. Ce n'est pas, Sostrate, 
que le mérite seul n'ait à mes yeux tout le prix qu'il doit avoir , et 
que , dans mon cœur , je ne préfère les vertus qui sont en vous , à 
tous les titres magnifiques dont les autres sont revêtus. Ce n'est 
pas même que la princesse ma mère ne m'ait assez laissé la dispo- 
sition de mes vœux; et je ne doute point , je vous l'avoue , que mes 
prières n'eussent pu tourner son consentement du côté que j'aurois 
voulu. Mais il est des états , Sostrate , où il n'est pas honnête de 
vouloir tout ce qu'on peut faire. Il y a des chagrins à se mettre au- 
dessus de toutes choses ; et les bruits fâcheux de la renommée vous 
font trop acheter le plaisir que l'on trouve à contenter son inclina- 
tion. C'est à quoi, Sostrate, je ne me serois jamais résolue; et j'ai 
cru faire assez de fuir l'engagement dont j'étois sollicitée. Mais 
enfin , les dieux veulent prendre eux-mêmes le soin de me donner 
un époux ; et tous ces longs délais avec lesquels j'ai reculé mon 
mariage , et que les bontés de la princesse ma mère ont accordés à 
mes désirs; ces délais, dis-je, ne me sont plus permis, et il me 
faut résoudre à subir cet arrêt du ciel. Soyez sûr, Sostrate, que 
c'est avec toutes les répugnances du monde que je m'abandonne à 
cet hyménée ; et que , si j'avois pu être maîtresse de moi , ou j'au- 
rois été à vous, ou je n'aurois été à personne. Voilà, Sostrate, ce 
que j'avois à vous dire ; voilà ce que j'ai cru devoir à votre mérite , 
et la consolation que toute ma tendresse peut donner à votre 
flamme. 

SOSTRATE. — Ahl madame , c'en est trop pour un malheureux! Je 
ne m'étois pas préparé à mourir avec tant de gloire ; et je cesse , 
dans ce moment , de me plaindre des destinées. Si elles m'ont fait 
naître dans un rang beaucoup moins élevé que mes dé,?»vc^ .^ ^^^-ç» 



104 I^ES AMANS MAGNIFIQUES. 

m'ont fait naître assez heureux pour attirer quelque pitié du cœur 
d'une grande princesse ; et cette pitié glorieuse vaut des sceptres et 
des couronnes, vaut la fortune des pluà grands princes de la terre. 
Oui , madame , dès que j'ai osé vous aimer ( c'est vous , madame » 
qui voulez bien que je me serve de ce mot téméraire] , dès que j'ai , 
dis-je , osé "vous aimer , j'ai condamné d'abord l'orgueil de mes dé- 
sirs; je me suis fait moi-même la destinée que je devois attendre. 
Le coup de mon trépas , madame , n'aura rien qui me surprenne , 
puisque je m'y étois préparé; mais vos bontés le comblent d'un 
konneur que mon amour jamais n'eût osé espéref ; et je m'en vais 
mourir , après cela , le plus content et le plus glorieux de tous les 
hommes. Si je puis encore souhaiter quelque chose , ce sont deux 
grâces, madame, que je prends la hardiesse de vous demander à 
genoux : de vouloir souffrir ma présence jusqu'à cet heureux hy- 
ménée qui doit mettre fin à ma vie ; et , parmi cette grande gloire 
et ces longues prospérités que le ciel promet à votre union, de 
vous souvenir quelquefois de l'amoureux Sostrate. Puis-je , divine 
princesse , me promettre de vous cette précieuse faveur? 

ÉRiPHiLE. — Allez, Sostrate, sortez d'ici. Ce n'est pas aimer 
mon repos, que de me demander que je me souvienne de vous. 

SOSTRATE. — Ahl madame, si votre repos.... 

ÉRIPHILE. — Otez-vous, VOUS dis-je, Sostrate; épargnez ma 
foiblesse , et ne m'exposez point à plus que je n'ai résolu. 

SCÈNE Vm. - ÉRIPHILE , CLÉONICE» 

CLÉONiCE. — Madame, je vous vois l'esprit tout chagrin ; vous 
plaît-il que vos danseurs, qui expriment si bien toutes les pas- 
sions, vous donnent maintenant quelque épreuve de leur adresse? 

ÉRIPHILE. — Oui, Cléonice ; qu'ils fassent tout ce qu'ils vou- 
dront, pourvu qu'ils me laissent à mes pensées. 



CINQUIÈME INTERMÈDE, 



Quatre pantomimes, pour épreuve de leur adresse, ajustent 
leurs gestes et leurs pas aux inquiétudes de la jeune princesse 
Ériphile. 

ENTRÉE DE BALLET de quatre pantomimes. 



ACTE V, SCÈNE I. ^05 



ACTE CINQUIÈME. 



SCÈNE I. — ÊRIPHILE, CLITIDAS. 

CLiTiDAS. — De quel côté porter mes pas? Où m*aviserai-je 
d*aller? et en quel lieu puis-je croire que je trouverai maintenant 
la princesse Êriphile? Ce n'est pas un petit avantage que d'être le 
premier à porter une nouvelle. Ah! la voilà! Madame, je vous an- 
nonce que le ciel vient de vous donner l'époux qu'il vous des- 
tinoit. 

ÉRiPHiLE. — Eh! laisse-moi, Clitidas, dans ma sombre mélan- 
colie. 

CLITIDAS. — Madame , je vous demande pardon. Je pensois faire 
bien de vous venir dire que le ciel vient de vous donner Sostrate 
pour époux; mais, puisque cela vous incommode, je rengaine ma 
nouvelle , et m'en retourne droit comme je suis venu. 

ÉRIPHILE. — Clitidas! holà, Clitidas! 

CLITIDAS. — Je vous laissc , madame , dans votre sombre mélan- 
colie. 

ÉRIPHILE. — Arrête, te dis-je; approche. Que viens-tu me dire? 

CLITIDAS. — Rien, madame. On a parfois des empressemens de 
venir dire aux grands de certaines choses dont ils ne se soucient 
pas ; et je vous prie de m'excuser. 

ÉRIPHILE. — Que tu es cruel! 

CLITIDAS. — Une autre fois j'aurai la discrétion de ne vous pas 
yenir interrompre. 

ÉRIPHILE. — Ne me tiens point dans l'inquiétude. Qu'est-ce que 
tu viens m'annoncer? 

CLITIDAS. — C'est une bagatelle de Sostrate , madame , que je 
vous dirai une autre fois, quand vous ne serez point embarrassée. 

ÉRIPHILE. — Ne me fais point languir davantage , te dis-je, et 
m'apprends cette nouvelle. 

CLITIDAS. — Vous la voulez savoir, madame? 

ÉRIPHILE, — Ouï; dépêche. Qu'as-tu à me dire de Sostrate? 

CLITIDAS. — Une aventure merveilleuse , où personne ne s'atten- 
doit. 

ÉRIPHILE. — Dis-moi vite ce que c'est. 

CLITIDAS. — Cela ne troublera-t-il. point, madame, votre sombre 
mélancolie? 

ERIPHILE. — Ah! parle promptement. 



106 LES AMANS MAGNIFIQUES. 

CLiTiDÀS. — J*ai donc à vous dire , madame , que la priocesse 
votre mère passoit presque seule dans la forêt, par ces petites 
routes qui sont si agréables , lorsqu*un sanglier hideux ( ces vilains 
sangliers-là font toujours du désordre , et Ton devroit les bannir 
des forêts bien policées), lors, dis-je, qu*un sanglier hideux, 
poussé , je crois , par des chasseurs , est venu traverser la route 
où nous étions. Je devrois vous faire , peut-être , pour orner mon 
récit, une description étendue du sanglier dont je parle; mais 
vous vous en passerez , s'il vous plaît , et je me contenterai de 
vous dire que c*étoit un fort vilain animal. Il passoit son chemin, 
et il étoît bon de ne lui rien dire , de ne point chercher de noise 
avec lui ; mais la princesse a voulu égayer sa dextérité , et de son 
dard , qu'elle lui a lancé un peu mal à propos , ne lui en déplaise , 
lui a fait au-dessus de l'oreille une assez petite blessure. Le san- 
glier , mal morigéné , s'est impertinemment détourné contre nous : 
nous étions là deux ou trois misérables, qui avons pâli de frayeur; 
chacun gagnoit son arbre , et la princesse , sans défense , demeuroit 
exposée à la furie de la bête , lorsque Sostrate a paru , comme 
si les dieux l'eussent envoyé. 

ÉRiPHiLE. — Hé bien! Clitidas? 

CLITIDAS. — Si mon récit vous ennuie, madame, je remettrai le 
reste à une autre fois? 

ÉRIPHILE. — Achève promptement. 

CLITIDAS. — Ma foi , c'est promptement de vrai que j'achèverai ; 
car un peu de poltronnerie m'a empêché de voir tout le détail de 
ce combat ; et tout ce que je puis vous dire , c'est que , retournant 
sur la place , nous avons vu le sanglier mort , tout vautré dans 
son sang; et la princesse pleine de joie, nommant Sostrate son 
libérateur , et l'époux digne et fortuné que les dieux lui marquoient 
pour vous. A ces paroles, j'ai cru que j'en avois assez entendu; et 
je me suis hâté de vous en venir, avant tous, apporter la nouvelle. 

ÉRIPHILE. — Ahl Clitidas, pouvois-tu m'en donner une qui me 
pût être plus agréable? 

CLITIDAS. — Voilà qu'on vient vous trouver. 

SCÈNE II. — ARISTIONE, SOSTRATE, ÉRIPHILE, CLITIDAS. 

ARISTIONE. — Je vois, ma fille, que vous savez déjà tout ce que 
nous pourrions vous dire. Vous voyez que les dieux se sont expli- 
qués bien plus tôt que nous n'eussions pensé : mon péril n'a guère 
tardé à nous marquer leurs volontés; et l'on connoît assez que ce 
sont eux qui se sont mêlés de ce choix, puisque le mérite tout 
seul brille dans cette préférence. Aurez-vous quelque répugnance 
à récompenser de votre cœur celui à qui je dois la vie? et refu^e- 
rez-voas Sostrate pour époux? 



ACTE V, SCÈNE II. d07 

ÉRiPHiLK. — Et de la main des dieux et de la vôtre, madame, 
je ne puis rien recevoir qui ne me soit fort agréable. 

sosTRATE. — Ciell n'est-ce point ici tjuelque songe tout plein 
de gloire dont les dieux me veuillent flatter? et quelque réveil 
malheureux ne me replongera-t-il point dans la bassesse de ma 
fortune? 

SCÈNE III. — ARISTIONE , ÉRIPHILE , SOSTRATE , CLÉONICE 

CLITIDAS. 

CLÉONICE. — Madame, je viens vous dire qu*Anaxarque a jus- 
qu'ici abusé l'un et l'autre prince, par l'espérance de ce choix 
qu'ils poursuivent depuis longtemps; et qu'au bruit qui s'est ré- 
pandu de votre aventure , ils ont fait éclater tous deux leur res- 
sentiment contre lui, jusque-là que, de paroles en paroles, les 
choses se sont échauffées, et il en a reçu quelques blessures dont 
on ne sait pas bien ce qui arrivera. Mais les voici. 

SCÈNE IV. — ARISTIONE, ÉRIPHILE, IPHICRATE, TIMOCLÈS, 
SOSTRATE, CLÉONICE, CLITIDAS. 

ARISTIONE. — Princes, vous agissez tous deux avec une violence 
bien grande! et, si Anaxarque a pu vous offenser, j'étois pour 
vous en faire justice moi-même. 

IPHICRATE. — Et quelle justice, madame, auriez-vous pu nous 
faire de lui , si vous la faites si peu à notre rang dans le choix que 
vous embrassez? 

ARISTIONE. — Ne vous êtcs-vous pas soumis l'un et l'autre à ce 
que pourroient décider, ou les ordres du ciel, ou l'inclination de 
ma fille? 

TIMOCLÈS. — Oui , madame , nous nous sommes soumis à ce qu'ils 
pourroient décider entre le prince Iphicrate et moi, mais non pas 
à nous voir rebutés tous deux. 

ARISTIONE. — Et si chacun de vous a bien pu se résoudre à souf- 
frir une préférence , que vous arrive-t-il à tous deux où vous ne 
soyez préparés? et que peuvent importer à l'un et à l'autre les in- 
térêts de son rival ? 

IPHICRATE. — Oui, madame, il importe. C'est quelque consola- 
tion de se voir préférer un homme qui vous est égal; et votre 
aveuglement est une chose épouvantable. 

ARISTIONE. — Prince, je ne veux pas me brouiller avec une per- 
sonne qui m'a fait tant de grâce que de me dire des douceurs ; et 
je vous prie, avec toute l'honnêteté qu'il m'est possible, de donner 
à votre chagrin un fondement plus raisonnable ; de vous souvenir . 
s'il vous plaît, que Sostrate est revêtu d'uw méit\\.^ ^\^^'îN. ^'îîîX 



108 LES AMANS MAGNIFIQUES. 

connoître à toute la Grèce , et que le rang où le ciel l'élève aujour- 
d'hui va remplir toute la distance qui étoit entre lui et vous. 

iPHiGRÂTE. — Oui, oui, madame, nous nous en souviendrons. 
Mais peut-être aussi vous souviendrez-vous que deux princes ou- 
tragés ne sont pas deux ennemis peu redoutaJ}les. 

TiHOCLÈs. — Peut-être, madame, qu'on ne goûtera pas long- 
temps la joie du mépris que l'on fait de nous. 

ARisTiONE. — Je pardonne toutes ces menaces aux chagrins d'un 
amour qui se croit offensé, et nous n'en verrons pas avec moins 
de tranquillité la fête des jeux Pythiens. Allons-y de ce pas ; et 
couronnons, par ce pompeux spectacle, cette merveilleuse journée. 



SIXIÈME INTERMÈDE 

Qui est la solennité des jeux Pythiens. 



Le théâtre est une grande salle , en manière d'amphithéâtre , ou- 
vert d'une grande arcade dans le fond , au-dessus de laquelle est 
une tribune fermée d'un rideau ; et dans l'éloignement paroît un 
autel pour le sacrifice. Six hommes , habillés comme s'ils étoient 
presque nus, portant chacun une hache sur l'épaule, comme mi- 
nistres du sacrifice , entrent par le portique , au son des violons , 
et sont suivis de deux sacrificateurs musiciens, d'une prêtresse 
musicienne , et leur suite. 

LA PRÊTRESSE. 

Chantez , peuples , chantez en mille et mille lieux 
Du dieu que nous servons les brillantes merveilles ; 

Parcourez la terre et les deux : 
Vous ne sauriez chanter rien de plus précieux. 

Rien de plus doux pour les oreilles. 

UNE GRECQUE. 

A ce dieu plein de force , à ce dieu plein d'appas , 
Il n'est rien qui résiste. 

AUTRE GRECQUE. 

Il n'est rien ici-bas , 
Oui par ses bienfaits ne subsiste. 

AUTRE GRECQUE. 

Toute la terre est triste 
Quand on ne le voit pas. 



SIXIÈME INTERMÈDE. 109 

LE CHŒUR. 

Poussons à sa mémoire 
Des concerts si touchans , 
Que , du haut de sa gloire , 
Il écoute nos chants. 

PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET. 

Les six hommes portant les haches font entre eux une danse , 
ornée de toutes les attitudes que peuvent exprimer des gens qui 
étudient leurs forces; puis ils se retirent aux deux côtés du théâtre, 
pour fair& place à six voltigeurs. 

DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET. 

Six voltigeurs font paroître , en cadence , leur adresse sur des 
chevaux de bois qui sont apportés par des esclaves. 

TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET. 

Quatre conducteurs d'esclaves amènent, en cadence, douze es- 
claves, qui dansent, en marquant la joie qu'ils ont d'avoir recou- 
vré leur liberté. 

QUATRIÈME ENTRÉE DE BALLET. 

Quatre hommes et quatre femmes , armés à la grecque , font en- 
semble une manière de jeu pour les armes. 

La tribune s'ouvre. Un héraut, six trompettes et un timbalier, 
se mêlant à tous les instrumens , annoncent , avec un grand bruit , 
la venue d'Apollon. 

LE CHŒUR. 

Ouvrons tous nos yeux 
A l'éclat suprême 
Qui brille en ces lieux. 
Quelle grâce extrême I 
Quel port glorieux I 
Où voit-on des dieux 
Qui soient faits de même? 

Apollon, au bruit des trompettes et des violons, entre parle 
portique , précédé de six jeunes gens qui portent des lauriers en- 
trelacés autour d'un bâton, et un soleil d'or au-dessus, avec la 
devise royale , en manière de trophée. Les six jeunes gens , pour 
danser avec Apollon , donnent leur trophée à tenir aux six hommes 
qui portent les haches, et commencent avec Apollon une danse 
héroïque, à laquelle se joignent, en diverses manières, les six 
hommes portant les trophées, les quatre femmes armées a.v^<i\&va^ 



à 



iiO LES AMANS MAGNIFIQUES. 

timbres , et les quatre hommes armés avec leurs tambours , tandis 
que les six trompettes, le timbalier, les sacrificateurs, la prê- 
tresse , et le chœur de musique accompagnent tout cela , en se mê- 
lant, à diverses reprises ; ce qui finit la fête des jeux Pythiens, et 
tout le divertissement. 

CINOUIÊME ET DERNIÈRE ENTRÉE DE BALLET. — APOLLON, 
ET SIX JEUNES GENS de sa suite, chœur de musique. 

Pour LE ROI , représentant le Soleil. 

Je suis la source des clartés; 
Et les astres les plus vantés, 
Dont le beau cercle m'environne , 
Ne sont brillans et respectés 
Que par l'éclat que je leur donne. 

Du char où je me puis asseoir J 
Je vois le désir de me voir 
Posséder la nature entière ; 
Et le monde n'a son espoir 
Qu'aux seuls bienfaits de ma lumière. 

Bienheureuses de toutes parts. 
Et pleines d'exquises richesses , 
Les terres où de mes regards 
J'arrête les douces caresses! 

Pour M. LE Grand, suivant d'Apollon. 

Bien qu'auprès du soleil tout autre éclat s'efface , 
S'en éloigner pourtant n'est pas ce que l'on veut ; 

Et vous voyez bien , quoi qu'il fasse , 
Que l'on s'en tient toujours le plus près que l'on peut. 

Pour le marquis de Villeroi, suivant d* Apollon. 

De notre maître incomparable 

Vous me voyez inséparable; 
Et le zèle puissant qui m'attache à ses vœux , 
Le suit parmi les eaux, le suit parmi les feux 

Pour le marquis de Rassent, suivant d'Apollon. 

Je ne serai pas vain , quand je ne croirai pas 
Qu'un autre , mieux que moi , suive partout ses pas. 



FIN DBS AMANS MAGNIFIQUES. 



LE 



BOURGEOIS GENTILHOMME. 



COMÉDIE-BALLET EN CINQ ACTES '. 



PERSONNAGES ET ACTEURS DE LA COMÉDIE. 



M. JOURDAIN, bourgeois. 

MADAME JOURDAIN, sa femme. 

LUCILE, mie de M. Jourdain. 

GLÉONTE, amoureux de Lucile. 

DORIMÈNE, marquise. 

DORANTE, comle, amant de Doriméne. 

NICOLE, servante de M. Jourdain. 

COVIELLE, valet de Cléonle. 

UN MAITRE DE MUSIQUE. 

UN ÉLÈVE DU MAITRE DE MUSIQUE. 

UN MAITRE A DANSER. 

UN MAITRE D'ARMES. 

UN MAITRE DE PHILOSOPHIE. 

UN MAITRE TAILLEUR. 

UN GARÇON TAILLEUR. 

DEUX LAQUAIS. 



Molière. 
Hubert. 
Mlle MouÈRE. 
La Grange. 
Mlle DE Brie. 
La Thoriluèrj 
Mlle Beauval. 



De Brie. 
Dd Croist. 



PERSONNAGES ET ACTEURS DU BALLET. 

PREMIER ACTE. 

UNE MUSICIENNE. Mlle Houore. 

PREMIER MUSICIEN. Langeais. 

SECOND MUSICIEN. Gaye 

DANSEURS. La Pierre, SAorr-ANDRÉ, Magny. 

DEUXIEME ACTE. 

GARÇONS TAILLEURS, dansans. ! ï^"^^'» Le Chantre, Bonaivd, Isaac; 
* ' i Magny, Saint-Andre. 

TROISIÈME ACTE. 
CUISINIERS, dansans. 



4. Cette comédie fut représentée à Chambord le U octobre iG70, été 
Pirit le 29 novembre suivant. 



ll!f LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

QUATRIÈME ACTE. 

PREMIER MUSICIEN. La Grille. 
SECOND MUSICIEN. Morel. 

TROISIÈME MUSICIEN. Blokdel. 

GÊRéMONIE TURQUE 

LE MUPHTI , clianlant. Chuccherone'. 

DERVIS, cbanlans. Morel, Guingan le cadet, Nublet, Philibert. 

l'TTor-e •• j -» 1 .• ? Estival, Blondel, Guingan l'aîné, HÉDOuipf, 

chantTr '' ' R"^'-. G.LLET, Ferko» le cadet, Be««ard; 

' Deschami's , Langeais , Gaye. 
TURCS, assistans du muphti, j Bkaucuamp, Dolivet, La Pierre , Favier , 

dansans. { Mayeu, Cbicaneau. 

CINQUIÈME ACTE. 

BALLET DES NATIONS. 

PREMIÈRE ENTRÉE. 

UN DONNEUR DE LIVRES, dansant. Douvet. 

IMPORTUNS, dansans. Saint-André, La Pierre, Favier. , 

PREMIER HOMME du bel air. Le Gros. 

SECOND HOMME du bel air. Rebet.. 

PREMIÈRE FEMME du bel air.... 

SECONDE FEMME du bel air.... 

PREMIER GASCON. Gaye. 

SECOND GASCON. Guingan le cadet. 

UN SUISSE. Philibert. 

UN VIEUX BOURGEOIS babillard. Blondel. 

UNE VIEILLE BOURGEOISE babillarde. Langeais. 

mouPE DE sv^KT^x^A^z::;^t^ix^^:^^X^^i\ 

cnanians. ^ Noblet, Quatre Pages de la musique. 

FILLES COQUETTES. Jeannot, Pierrot, Renier, un Page de la chapelle. 
PREMIER ESPAGNOL, chantant. Mqrel. 
SECOND ESPAGNOL, chantant. Gillet. 
TROISIÈME ESPAGNOL, chantant. Martin. 

T7oninKTrkT0 j ( DOLIVET, Le ChANTRE, BONARD, LeSTANG, IsAAC, 

ESPAGNOLS, dansans.} jo^/^,. 

DEUX AUTRES ESPAGNOLS, dansans. Beauchamp, Chiganeau. 

TROISIÈME ENTRÉE. 

UNE ITALIENNE, chantante. Mlle Hilaire. 
UN ITALIEN, chantant. Gaye. 
SCARAMOUCHES, dansans. Beauchamp, Maylu. 

/, CMiaccheronê n'est autre que LuU:. 



PERSONNAGES ET ACTEURS. 113 

TRIVELINS, dansaos. Magny, Poignard le cadet. 
ARLEQUIN. Dominique. 

QUATRIÈME ENTRÉE. 

PREMIER POITEVIN, chantant et dansant. Noblet. 
SECOND POITEVIN, chantant et dansant. La (trili.e. 
POITEVINS, dansans. La Pierre, Favier, Saint- André. 
POITEVINES, dansantes. Favre, Foignard, Favier le jeune. 



La scène est à Paris, dans la maison de M. Jourdain. 



ACTE PREMIER, 

L'ouverture se Tait par un grand assemblage d'iostrumenls ; et, dans le 
milieu du théâtre, on voit un élève du mattre de musique, qui com- 
pose sur une table un air que le bourgeois a demandé pour une séré- 
nade. 



SCÈNE I. — UN MAITRE DE MUSIQUE, UN MAITRE A DANSER, 
TROIS MUSICIENS, DEUX VIOLONS, QUATRE DANSEURS. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE, aux musiciens . — Venez,, entrez dans 
cette salle, et vous reposez là, en attendant qu'il vienne. 
* LE MAÎTRE A DANSER, ùux danseuTS, — Et VOUS aussl , de ce 
côté. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE, à SOU élève. — Est-ce fait? 

l'élève. — Oui. 

LE maître de musique. — Voyons.... Voilà qui est bien. 

le maître a danser. — Est-ce quelque chose de nouveau? 

LE maître de musique. — Oui , c'est un air pour une sérénade, 
que je lui ai fait composer ici , en attendant que notre homme fût 
éveillé. 

LE maître a danser. — Peut-on voir ce que c'est ? 

LE maître de musique. — Vous Valiez entendre avec le dia- 
logue, quand il viendra. Il ne tardera guère. 

LE maître a danser. — Nos occupations, à vous et à moi, ne 
sont pas petites maintenant. 

LE maître de musique. — Il est vrai. Nous avons trouvé ici un 
homme comme il nous le faut à tous deux. Ce nous est une douce 
rente que ce monsieur Jourdain , avec les visions de noblesse et 

Molière m ^ 



ii4 LB BOURGEOIS GENTILHOMME. 

de galanterie qa'il est allé se mettre en tête; et votre danse et 
ma musique auroient à souhaiter que tout le monde lui ressem- 
blât. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Nou pas entièrement; et je voudrois, 
pour lui , qu'il se connût mieux quMl ne fait aux choses que nous 
lui donnons. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. ■— Il est VTai qu'il les connoît mal , mais 
il les paye bien; et c'est de quoi maintenant nos arts ont plus 
besoin que de toute autre chose. 

LE MAÎTRE A DANSER. — PouT moi , je VOUS l'avouo , je me repais 
un peu de gloire. Les applaudissemens me touchent; et je tiens 
que, dans tous les beaux-arts, c'est un supplice assez fâcheux que 
de se produire à des sots, que d'essuyer, sur des compositions, 
la barbarie d'un stupide. Il y a plaisir, ne m'en parlez point, à 
travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les déli- 
catesses d'un art ; qui sachent faire un doux accueil aux beautés 
d'un ouvrage, et, par de chatouillantes approbations, vous régaler 
de votre travail. Oui , la récompense la plus agréable qu'on puisse 
recevoir des choses que l'on fait, c'est de les voir connues, de les 
voir caressées d'un applaudissement qui vous honore. Il n'y a rien, 
à mon avis , qui nous paye mieux que cela de toutes nos fatigues ; 
et ce sont des douceurs exquises que des louanges éclairées. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — J'en demeure d'accord; et je les 
goûte comme vous. Il n'y a rien assurément qui chatouille davan- 
tage , que les applaudissemens que vous dites ; mais cet encens ne 
fait pas vivre. Des louanges toutes pures ne mettent point un 
homme à son aise : il y faut mêler du solide ; et la meilleure façon 
de louer, c'est de louer avec les mains. C'est un homme, à la 
vérité, dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers 
de toutes choses , et n'applaudit qu'à contre-sens ; mais son argent 
redresse les jugemens de son esprit ; il a du discernement dans sa 
bourse ; ses louanges sont monnoyées ; et ce bourgeois ignorant 
nous vaut mieux , comme vous voyez , que le grand seigneur éclairé 
qui nous a introduits ici. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Il y a quelque chose de vrai dans ce 
que vous dites ; mais je trouve que vous appuyez un peu trop sur 
l'argent ; et l'intérêt est quelque chose de si bas , qu'il ne faut ja- 
mais qu'un honnête homme montre pour lui de l'attachement. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Vous recevez fort bien pourtant l'ar- 
gent que notre homme vous donne. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Assurément ; mais je n'en fais pas tout 
mon bonheur ; et je voudrois qu'avec son bien , il eût encore quel- 
que bon goût des choses. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Je le voudrois aussi; et c'est à quoi 
nous travaillons tous deux autant que nous pouvons. Mais, en tout 



ACTE I, SCÈNE I il^ 



o 



cas, il nous donne moyen de nous faire connottre dans le monde ^ 
et il payera pour les autres ce que les autres loueront pour lui. 
LE MAÎTRE A DANSER. — Le volIà qui vieut. 

SCÈNE n. — MONSIEUR JOURDAIN, en robe de chambre et en 
bonnet de nuit; LE MAITRE DE MUSIQUE, LE MAITRE A 
DANSER^ L'ÉLÈVE du maître de musique, UNE MUSICIENNE, 
DEUX MUSICIENS, DANSEURS, DEUX LAQUAIS. 

monsieur JOURDAIN. — Hé bien, messieurs I Qu'est-ce? Me ferez- 
vous voir votre petite drôlerie ? 

LE MAÎTRE A DANSER. — Comment ? Quelle petite drôlerie ? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Hé! la.... Comment appelez-vous cela? 
Votre prologue ou dialogue de chansons et de danse. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Ah ! ah ! 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Vous nous y voycz préparés. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je VOUS ai fait un peu attendre ; mais 
c'est que je mé fais habiller aujourd'hui comme les gens de qua- 
lité ; et mon tailleur m'a envoyé des bas de soie , que j'ai pensé ne 
mettre jamais. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Nous ne sommes ici que pour at- 
tendre votre loisir. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je VOUS prie tous deux de ne vous point 
en aller qu'on ne m'ait apporté mon habit , afin que vous me puis- 
siez voir. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Tout co qu'il VOUS plaira. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Vous me verrez équipé comme il faut, 
depuis les pieds jusqu'à la tête. 
' LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Nous n'en doutous point. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je me suis fait faire cette indienne-ci 

LE MAÎTRE A DANSER. — Elle cst fort belle. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mon tailleur m'a dit que les gens de qua- 
lité étoient comme cela le matin. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Cela VOUS sîcd à merveille. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Laquais ! holà, mes deux laquais I 

PREMIER LAQUAIS. — Que voulez-vous , monsieuf? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Rien. C'est pour voir si vous m'entendez 
bien. [Au maître de musique et au maître à danser.) Que dites - 
vous de mes livrées? 

LE MAÎTRE A DANSER. — Elles sout magnifiques. 

MONSIEUR JOURDAIN, entr'ouvrant sa robe y et faisant voir son 
haut-de-chau^ses étroit de velours rouge , et sa camisole de velours 
vert, — Voici encore un petit déshabillé pour faire , le matin , mes 
exercices 

LB MAÎTRE DE MUSIQUE. •> Il est galaut. 



116 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Laquais ! 

PREMIER LAQUAIS. — MonsieUF? 

MONSIEUR JOURDAIN. — L'autre laquais ! 

SECOND LAQUAIS. — MonsieuF ? 

MONSIEUR JOURDAIN, ôtant sa robe de chambre. — Tenez ma 
robe. (Au maître de musique et au maitre à danser.) Me trouvez- 
VOUS bien comme cela? 

LE maItre a DANSER. — Fort bien. On ne peut pas mieux. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Voyous uu peu votre affaire. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Je voudrois bien auparavant vous faire 
entendre un air {montrant son élève) qu'il vient de composer pour 
la sérénade que vous m'avez demandée. C'est un de mes écoliers , 
qui a pour ces sortes de choses un talent admirable. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui , mais il ne falloit pas faire faire 
cela par un écolier ; et vous n'étiez pas trop bon vous-même pour 
cette besogne-là. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Il ne faut pas , monsieur, que le nom 
d'écolier vous abuse. Ces sortes d'écoliers en savent autant que les 
plus grands maîtres ; et l'air est aussi beau qu'il s'en puisse faire. 
Écoutez seulement. 

MONSIEUR JOURDAIN, à ses loquais. — Donnez-moi ma robe pour 
mieux entendre.... Attendez, je crois que je serai mieux sans robe. 
Non, redonnez -la-moi; cela ira mieux. 

LA MUSICIENNE. 

Je languis nuit et jour , et mon mal est extrême 
Depuis qu'à vos rigueurs vos beaux yeux m'ont soumis. 
Si vous traitez ainsi , belle Iris , qui vous aime , 
Hélas ! que pourriez-vous faire à vos ennemis ! 

MONSIEUR JOURDAIN. — Cette chauson me semble un peu lu- 
gubre; elle endort, et je voudrois que vous la pussiez un peu ra- 
gaillardir par-ci , par-là. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Il faut, monsieuT , que l'air soit 
accommodé aux paroles. 

MONSIEUR JOURDAIN. — On m*en apprit un tout à fait joli , il y 
a quelque temps. Attendez.... là.... Comment est-ce qu'il dit? 

LE MAÎTRE A DANSER. — Par ma foi, je ne sais. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Il y a du mouton dedans. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Du mOUtOU ? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui. Ah ! [Il chante.) 



Je croyois Jeanneton 
Aussi douce que belle ; 
Je croyois Jeanneton 
Plus douce qu'un mouton. 



ACTE I, SCÈNE II. 117 

Hélas ! hélas ! 
Elle est cent fois , mille fois plus cruelle ' 
Que n*est le tigre aux bois. 
N'est- il pas joli? 
LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Le plus joli du Dionde. 
LE MAÎTRE A DANSER. — Et VOUS le chantez bien. 
MONSIEUR JOURDAIN. — C'cst sans avoir appris la musique. 
LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Vous devrloz l'apprendre, monsieur, 
comme vous faites la danse. Ce sont deux arts qui ont une étroite 
liaison ensemble. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Et qui ouvrcnt Tesprit d'un homme aux 
belles choses. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Est-ce quo les gens de qualité apprennent 
aussi la musique ? 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Oui , monsioUT. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je l'apprendrai donc. Mais je ne sais quel 
temps je pourrai prendre; car, outre le maître d'armes qui me 
montre , j*ai arrêté encore un maître de philosophie qui doit com- 
mencer c^ matin. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — La philosophio est quelque chose ; 
mais la musique, monsieur, la musique.... 

LE MAÎTRE A DANSER. — La musique et la danse.... La musique 
et la danse , c'est là tout ce qu'il faut. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Il n'y a Hen qui soit si utile dans un 
État que la musique. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Il n'y a rien qui soit si nécessaire aux 
hommes que la danse. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Saus la musique , un Étart ne peut 
subsister. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Sans la dause , un homme ne sauroit rien 
faire. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — TouB les désordres , toutes les guerres 
qu'on voit dans le monde , n'arrivent que pour n'apprendre pas la 
musique. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Tous les malheuTs des hommes, tous 
les revers funestes dont les histoires sont remplies , les bévues des 
politiques et les manquemens des grands capitaines, tout cela n'est 
venu que faute de savoir danser. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Comment cela? 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — La guorrc ne vient-elle pas d'un man- 
que d'union entre les hommes ? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Cela est vrai. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Et si tous les hommos apprenoient la 
musique , ne seroit-ce pas te moyen de s'accorder ensemble , et de 
voir dans le monde la paix universelle Y 



il8 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Vous avez raison. 

LE Maître a danser. — Lorsqu'un homme a commis un man- 
quement dans sa conduite , soit aux affaires de sa famille , ou au 
gouvernement d'un Ëtat , ou au commandement d'une armée , ne 
dit- on pas toujours: Un tel a fait un mauvais pas dans une telle 
affaire. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui , OD dit Cela. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Et faire un mauvais pas, peut-il procé- 
der d'autre chose que de ne savoir pas danser? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Cela cst vrai , et vous avez raison tous 
deux. 

LE MAÎTRE A DANSER. — C'est pouT VOUS faire voir l'excellence et 
l'utiHté d» la danse et de la musique 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je comprcuds cela à cette heure. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — VoUlez-vous voir DOS doux affaires? *" 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oul. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Je VOUS l'ai déjà dit, c'est un petit 
essai que j'ai fait autrefois des diverses passions que peut exprimer 
la musique. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Fort bien. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE , aux miisiciens. — Allons , avancez. 
{A M. Jourdain.) Il faut vous figurer qu'ils sont habillés en 
bergers. 

MONSIEUR JOURDAIN. — PouTquol toujouTs des bergers ? On ne 
voit que cela partout. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Lorsqu'ou a des personnes à faire parler 
en musique, il faut bien que, pour la vraisemblance, on donne 
dans la bergerie. Le chant a été de tout temps affecté aux bergers ; 
et il n'est guère naturel , en dialogue , que des princes ou des bour- 
geois chantent leurs passions. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Passe, passo. Voyons 

DIALOGUE EN MUSIQUE. 
UNE MUSICIENNE ET DEUX MUSICIENS. 

LA MUSICIENNE. 

Un cœur , dans l'amoureux empire , 
De mille soins est toujours agité. 
On dit qu'avec plaisir on languit , on soupire ; 

Mais , quoi qu'on puisse dire , 
Il n'est rien de si doux que notre liberté. 

PREMIER MUSICIEN. 

Il n'est rien de si doux que les tendres ardeurs 
Qui font vivre deux cœurs 



^ 



ACTE I, SCÈNE II. H 9 

Dans une même envie ; 
On ne peut être heureux sans amoureux désirs. 
Otez Tamour de la vie , 
Vous en ôtez les plaisirs. 

SECOND MUSICIEN. 

Il seroit doux d'entrer sous l'amoureuse loi , 

Si l'on trouvoit en amour de la foi; 
Mais, hélas-! ô rigueur cruelle I 

On ne voit point de bergère fidèle , 
Et ce sexe inconstant, trop indigne du jour, 
Doit faire pour jamais renoncer à l'amour. 

PREMIER MUSICIEN. 

Aimable ardeur ! 

LÀ MUSICIENNE. 

Franchise heureuse ! 

SECOND MUSICIEN. 

Sexe trompeur ! 

PREMIER MUSICIEN. 

Que tu m'es précieuse 1 

LA MUSICIENNE. 

Que tu plais à mon cœurl 

SECOND MUSICIEN. 

Que tu me fais d'horreur I 

PREMIER MUSICIEN 

Ah ! quitte , pour aimer , cette haine mortelle. 

LÀ MUSICIENNE. 

On peut , on peut te montrer 
Une bergère fidèle. 

SECOND MUSICIEN. 

Hélas I où la rencontrer? 

LÀ MUSICIENNE. 

Pour défendre notre gloire , 
Je te veux offrir mon cœur. 

SECOND MUSICIEN. 

Mais , bergère , puis-je croire 
Qu'il ne sera point trompeur? 

LÀ MUSICIENNE. 

Voyons, par expérience, 
Qui des deux aimera mieux. 

SECOND MUSICIEN. 

Qui manquera de constance , 
Le puissent perdre les dieux ! 

TOUS TROIS ENSEMBLE. 

A des ardeurs si belles 
Laissons-nous enflammer : 



i20 . . LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

Ah ! qu'il est doux d'aimer 
Quand deux cœurs sont fidèles ! 

MONSIEUR JOURDAIN. — Est-CC tOUt ? 
LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Ouî. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je tfouve cela bien troussé; et il y a là 
dsdans de petits dictons assez jolis. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Voici , pouF mou affaire, un petit essai 
des plus beaux mouvemens et des plus belles attitudes dont une 
danse puisse être variée. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Sont-ce encore des bergers? 

LE MAÎTRE A DANSER. — C'est ce qu'il VOUS plaira. {Aux danseurs.) 
Allons. 

ENTRÉE DE BALLET. — Quatre danseurs exécuUnt tous les 
mouvemens différens et toutes les sortes de pas qu^ le maitre à 
danser leur commande. 



ACTE DEUXIÈME. 



SCÈNE I. — MONSIEUR JOURDAIN, LE MAITRE DE MUSIQUE, 

LE MAITRE A DANSER. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Voilà qui n'est point sot, et ces gens-là 
se trémoussent bien. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Lorsquc la dause sera mêlée avec la 
musique , cela fera plus d'effet encore ; et vous verrez quelque 
chose de galant dans le petit ballet que nous avons ajusté pour vous. 

MONSIEUR JOURDAIN. — C'est pour tantôt, au moins; et la per- 
sonne pour qui j'ai fait faire tout cela, me doit faire l'honneur de 
venir dîner céans. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Tout CSt prêt. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Au reste , moDsieur, ce n'est pas assez ; 
il faut qu'une personne comme vous, qui êtes magnifique, et qui 
avez de Tinclination pour les belles choses, ait un concert de mu 
sique chez soi tous les mercredis ou tous les jeudis. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Est-cc que Ics geus de qualité en ont? 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Oui , moDsieur. 

MONSIEUR JOURDAIN. — J'en aurai donc. Cela sera-t-il beau? 

LK .MAÎTRE DE MUSIQUE. — Sans doute. Il vous faudra trois voix , 



ACTE II, SCÈNE I. i41 

un dessus, une hau le- contre , et une basse, qui seront accompa- 
gnées d'une basse de viole ', d'un théorbe ', et d'un clavecin pour 
les basses continues , avec deux dessus de violon pour jouer les ri- 
tournelles. V 

MONSIEUR JOURDAIN. — Il y faudra mettre aussi une trompette 
marine ^. La trompette marine est un instrument qui me plaît , et 
qui est harmonieux. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Laissez-nous gouverner les choses. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Au moins , n'oubliez pas tantôt de m' en- 
voyer des musiciens pour chanter à table. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Vous aurcz tout ce qu'il vous faut. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mais , surtout , que le ballet soit beau. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Vous en serez content; et, entre au- 
tres choses, de certains menuets que vous y verrez. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Ah I les meuuets sont ma danse, et je 
veux que vous me les voyiez danser. Allons , mon maître. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Un chapeau , monsieur, s'il vous plaît. 
(M. Jourdain va prendre le chapeau de son laquais , et le met par- 
dessus son bonnet de nuit. Son maitre lui prend les mains et le fait 
danser sur un air de menuet qu'il chante.) La, la, la, la, la, la; 
la, la, la, la, la, la, la; la, la, la, la, la, la; la, la, la, la, la, 
la; la, la, la, la, la. En cadence, s'il vous plaît. La, la, la, la, 
la. La jambe droite, la, la, la. Ne remuez point tant les épaules. 
La, la, la, la, la, la, la, la, la, la. Vos deux bras sont estropiés. 
La , la , la , la , la. Haussez la tête Tournez la pointe du pied en 
dehors. La, la, la. Dressez votre corps. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Hé! 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Voilà qui est le mieux du monde. 

MONSIEUR JOURDAIN. — A propos I appreuez-moi comme il faut 
faire une révérence pour saluer une marquise; j'en aurai besoin 
tantôt. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Une révérencc pour saluer une mar- 
quise ? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui. Une marquise qui s'appelle Dori- 
mène. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Dounez-moi la main. 

MONSIEUR JOURDAIN. — NoD. Vous n'avez qu'à faire : je le re- 
tiendrai bien. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Si VOUS voulcz la saluer avec beaucoup 
de respect, il faut faire d'abord une révérence en arrière, puis 

4 . Sorle de violon à sept cordes, donl on joue avec l'archel. 

2. Lulh à deux manches, dont oa joue comme d'une guitare. 

3. Instrument formé d'une seule corde montée sur un chevalet, Lq «^^'^ 
ressemble assez à celui d'une trompette. 



i^t LE BOURGEOIS GEiNTlLHOMMË. 

marcher vers elle avec trois révérences en avant , et à la dernière 
vous baisser jusqu'à ses genoux. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Faites un peu. (Après qiM le maitre à 
danser a fait trois révérences,) Bon. 

SCÈNE II. — MONSIEUR JOURDAIN , LE MAITRE Dï MUSIQUE , 
LE MAITRE A DANSER , UN LAQUAIS. 

Ln LAQUAIS. — Monsieur , voilà votre maître d'armes qui est là. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Dis-lui qu'il entre ici pour me donner 
leçon. [Au maître de musique , et au maître à danger.] Je yeux que 
vous me voyiez faire. 

SCÈNE m. — MONSIEUR JOURDAIN, UN MAITRE D'ARMES, 

LE MAITRE DE MUSIQUE, LE MAITRE A DANSER; 

UN LAQUAIS , tenant deux fleurets, 

LE MAÎTRE D* ARMES , après avoir pris les deux fleurets de la main 
du laquais , et en avoir présenté un à M. Jourdain, — Allons , mon- 
sieur, la révérence. Votre corps droit. Un peu penché sur la cuisse 
gauche. Les jambes point tant écartées. Vos pieds sur une même 
ligne. Votre poignet à l'opposite de votre hanche. La pointe de 
votre épée vis-à-vis de votre épaule. Le bras pas tout à fait si 
étendu. La main gauche à la hauteur de l'œil. L'épaule gauche 
plus quartée. La tête droite. Le regard assuré. Avancez. Le corps 
ferme. Touchez-moi Tépée de quarte, et achevez de même. Une, 
deux. Remettez-vous. Redoublez de pied ferme. Un saut en arrière. 
Quand vous portez la botte , monsieur , il faut que l'épée parte la 
première, et que le corps soit bien effacé. Une, deux. Allons, tou- 
chez-moi l'épée de tierce , et achevez de même. Avancez. Le corps 
ferme. Avancez. Partez de là. Une , deux. Remettez-vous. Redou- 
blez. Un saut en arrière. En garde, monsieur, en garde. 

(Le maître d'armes lui pousse deux ou trois hottes, en lui disant: 

en garde,) 

MONSIEUR JOURDAIN. — Hé ! 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Vous faites des merveilles. 

LE MAÎTRE d' ARMES. — Je VOUS l'ai déjà dit, tout le secret des 
armes ne consiste qu'en deux choses , à donner et à ne point rece- 
voir; et, comme je vous fis voir l'autre jour par raison démonstra- 
tive , il est impossible que vous receviez , si vous savez détourner 
l'épée de votre ennemi de la ligne de votre corps ; ce qui ne dé- 
pend seulement que d'un petit mouvement du poignet , ou en de- 
dans , ou en dehors. 

MONSIEUR JOURDAIN. «— De Cette façon donc , un homme , sans 
avoir du cœur, est sûr de tuer son homme, et de n'être point tué? 



ACTE 11, SCÈNE III. 123 

. Le maître d'armes. — Sans doute. N'en vîtes-vous pas la dé- 
monstration? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui. 

LE MAÎTRE d'armes. — Et c'est en quoi Ton voit de quelle consi- 
dération nous autres nous devons être dans un Ëtat; et combien 
la science des armes l'emporte hautement sui* toutes les autres 
sciences inutiles, comme la danse, la musique, la.... 

LE maître a danser. — Tout beau, monsieur le tireur d'armes; 
ne parlez de la danse qu'avec respect. 

LE maître de musique. — Apprenez, je vous prie, à mieux trai- 
ter l'excellence de la musique. 

LE MAÎTRE d' ARMES. — Vous êtos de plaisautes gens , de vouloir 
comparer vos sciences à la mienne 1 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Voyez uu peu l'homme d'impor- 
tance ! 

LE MAÎTRE A DANSER. — Voilà uu plalsaut animal, avec son plas- 
tron! 

LE MAÎTRE D*ARMES. — MoD petit maître à danser, je vous ferois 
danser comme il faut. Et vous, mon petit musicien, je vous ferois 
chanter de la belle manière. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Mousieur le batteur 3e fer, je vous ap- 
prendrai votre métier. 

• MONSIEUR JOURDAIN, au maître à dçLnser. — Êtes-vous fou de 
l'aller quereller, lui qui entend la tierce et la quarte, et qui sait 
tuer un homme par raison démonstrative ? 

LE MAÎTRE A DANSER. — Je me moque de sa raison démonstra- 
tive, et de sa tierce et de sa quarte. 

MONSIEUR JOURDAIN, ttu maître à danser. — Tout doux, vous 
dis-je. 

LE MAÎTRE D*ARMES , QU maître à danser. — Comment I petit im- 
pertinent I 

MONSIEUR JOURDAIN. — Hé! mou maître d'armes! 

LE MAÎTRE A DANSER , ttu maître d*armes. — Comment ! grand che- 
val de carrosse ! 

MONSIEUR JOURDAIN. — Hé! mou maître à danser! 

LE MAÎTRE d'armes. — Si je me jette sur vous.... 

MONSIEUR JOURDAIN , ttu mxLître d'armes. — Doucement! 

LE MAÎTRE A DANSER. •— Si je mets SUT VOUS la main.... 

MONSIEUR JOURDAIN , au maître à danser. — Tout beau ! 

LE MAÎTRE d'armes. — Je VOUS étrillerai d'un air. 

MONSIEUR JOURDAIN , ttu maître d'armes. — De grâce I 

LE MAÎTRE A DANSER. — J« VOUS Tosserai d'uue manière.... 

MONSIEUR JOURDAIN , ttu maîtrc à danser. — Je vous prie. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Laissez-Dous un peu lui apprendre à 
parler. 



1^4 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

MoifsiBUR JOURDAIN, GU maître de musique. — Mon Dieul arrè« 
tei-Tous ! 

SCÈNE IV. - UN MAITRE DE PHILOSOPHIE, MONSIEUR 

JOURDAIN, LE MAITRE DE MUSIQUE, LE MAITRE 

A DANSER, LE MAITRE D'ARMES, UN LAQUAIS. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Holà! moDsieur le philosophe, vous ar- 
rivez tout à propos avec votre philosophie. Venez un peu mettre la 
paix entre ces personnes-ci. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Qu'est-co douc ? Qu'y a-t-il , mes- 
sieurs? 

MONHiKUK JOURDAIN. — Ils se sont mis en colère pour la préfé- 
ronco do leurs professions, jusqu'à se dire des injures, et en vou- 
loir venir aux mains. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Hé quoi , messiouTs I faut-il s'em- 
porter de la sorte ? et n'avez-vous point lu le docte traité que Sé- 
nèque a composé de la colère? Y a-t-il rien de plus bas et de plu^ 
honteux que cette passion , qui fait d'un homme une bête féroce? 
et la raison ne doit-elle pas être maîtresse de tous nos mouvemens? 

LE MAÎTRE A DANSER. — Comment, monsieur! il vient nous dire 
des injures à tous deux, en méprisant la danse que j'exerce, et la 
musique dont il fait profession ! 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Un homme sage est au-dessus de 
toutes les injures qu'on lui peut dire ; et la grande réponse qu'on 
doit faire aux outrages, c'est la modération et la patience. 

LE MAÎTRE d'armes. — Ils Ont tous deux l'audace de vouloir com- 
parer leurs professions à la mienne ! 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Faut-il que Cela vous émeuve? Ce 
n'est pas de vaine gloire et de condition que les hommes doivent 
disputer entre eux ; et ce qui nous distingue parfaitement les uns 
des autres, c'est la sagesse et la vertu. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Je lui souticns que la danse est une 
science à laquelle on ne peut faire assez d'honneur. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Et moi , que la musique en est une 
que tous les siècles ont révérée. 

LE MAÎTRE d'armes. — Et moi je leur soutiens à tous deux que 
la science de tirer des armes est la plus belle et la plus nécessaire 
de toutes les sciences. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Et que Sera donc la philosophie? 
Je vous trouve tous trois bien impertinens, de parler devant moi 
avec cette arrogance, et de donne» impudemment le nom de 
science à des choses que Ton ne doit pas même honorer du nom 
d'art , et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de métier 
misérable de gladiateur, de chanteur et de baladin! 



ACTE II, SCÈNE IV. 12-i 

LE MAÎTRE d'armes. — Allez , plillosophe de chien. 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Allez , bélître de pédant. 

LE MAÎTRE A DANSER. — Allez , cuistre fieffé. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Comment! marauds que vous 

[Le philosophe se jette sur eux, et tous trois le chargent de coup*.) 

MONSIEUR JOURDAIN. — MoDsieuF le philosophe ! 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — lufàmes , coquins , insolensl 

MONSIEUR JOURDAIN. — MonsicuT le philosophe! 

LE MAÎTRE d'armes. — La pestc ! l'antmal ! 

MONSIEUR JOURDAIN. — MessieuFs ! 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — ImpudeUS ! 

MONSIEUR JOURDAIN ~ MonsieuF le philosophe! 
LE MAÎTRE A DANSER. — Diantre soit de l'âne bâté ! 
MONSIEUR JOURDAIN. — MessieuFs ! 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — ScéléFatS ! 

MONSIEUR JOURDAIN. — MoDsieuF le philosophe ! ♦ 

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. — Au diable l'impertinent! 

MONSIEUR JOURDAIN. — MessieuFs ! 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — FripoDs , gueux , traîtres, impos- 
teurs ! 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mousleur le philosophe ! Messieurs ! Mon- 
sieur le philosophe 1 Messieurs ! Monsieur le philosophe l 

(Ils sortent en se battant.) 

SCÈNE V. — MONSIEUR JOURDAIN , UN LAQUAIS. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oh! battcz-vous tant qu'il vous plaira : je 
n'y saurois que faire , et je n'irai pas gàteF ma robe pour vous sé- 
parer. Je serois bien fou de m'aller fourrer parmi eux, pour rece- 
voir quelque coup qui me feroit mal. 

SCÈNE VI. — LE MAITRE DE PHILOSOPHIE , MONSIEUR 

JOURDAIN, UN LAQUAIS. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE , raccommodant son collet. — Venons 
à notre leçon. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Ah! mousieur, je suis fâché des coups 
qu'ils vous ont donnés! 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Cela n'est rien. Un philosophe sait 
recevoir comme il faut les choses; et je vais composer contre eux 
une satire du style de Juvénal , qui les déchirera de la belle façon. 
Laissons cela. Que voulez- vous apprendre? 

MONSIEUR jouRDîliN. — Tout ce que je çourtaÂ*, ^^\ ^^i\ VSk^^A'î^ 



ISt; LE EOURGEOIS GENTILHOMME. 

les enries do monde d'être savant; et j'enrage que mon père et ma 
mère ne m'aient pas fiait bien étudier dans toutes les sciences, 
quand fétois jeune. 

LB maItrb de philosophie. — Ce sentiment est raisonnable; nam. 
sine dactrind, vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et 
TOUS savez le latin, sans doute. 

MO!(siBUR JOURDAIN. — Oui : mais faites comme si je ne le savois 
pas. Expliquez-moi ce que cela veut dire. 

LE màItre de philosophie. — Cela veut dire que , sans la science , 
la vie est presque une image de la mort. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Ce latin-là a raison. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — N'avez-vous poiut quclqucs prin- 
cipes, quelques commencemens des sciences? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oh ! oui. Je sais lire et écrire. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Par OÙ VOUS plaît-il quc nous 
conmiencions? voulez -vous que je vous apprenne la logique? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Qu'cst-cc que c'cst que cette logique? 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — C'est elle qui enseigne les trois 
opérations de l'esprit. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Qui sout-ellcs, ces trois opérations de 
l'esprit? 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — La première, la seconde et la troi- 
sième. La première est de bien concevoir, par le moyen des uni- 
versaux ; la seconde , de bien juger , par le moyen des catégories ; 
et la troisième , de bien tirer ime conséquence , par le moyen des 
figures : Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton^, etc. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. 
Cette logique-là ne me revient point. Apprenons autre chose qui 
soit plus joli. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Voulez-vous apprendre la mo- 
rale? 

MONSIEUR JOURDAIN. — La moralc? 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Oui. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Qu'est-ce qu'elle dit, cette morale? 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Elle traite de la félicité, enseigne 
aux hommes à modérer leurs passions, et.... 

MONSIEUR JOURDAIN. — Non : laissons cela. Je suis bilieux comme 
tous les diables , et il n'y a morale qui tienne : je me veux mettre 
en colère tout mon soûl, quand il m'en prend envie. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Est-co la physique que vous vou- 
lez apprendre ? 

I . Mots qui n'ont de signification en aucune langue, el que l'on em- 
ployait comme moyen mnémotechnique pour retenir les figures et les modes 
du syllogisme. 



ACTE II, SCÈNE VI. 437 

MONSIEUR JOURDAIN. — Qu*est-ce qu'elle chante, cette physique? 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — La physiquc est celle qui explique 
les principes des choses naturelles, et les propriétés du corps; qui 
discourt de la nature des élémens , des métaux , des minéraux , des 
pierres , des plantes et des animaux , et nous enseigne les causes 
de tous les météores, l'arc-en-ciel, les feux volans, les comètes, 
les éclairs , le tonnerre , la foudre , la pluie , la neige , la grêle , les 
vents et les tourbillons. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Il y a trop de tintamarre là dedans, trop 
(le brouillamini. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Que voulcz-vous douc que je vous 
apprenne ? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Appronez-moi l'orthographe. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Très-volonticrs. • 

MONSIEUR JOURDAIN. — Après , VOUS m'apprendrez Talmanath, 
pour savoir quand il y a de la lune , et quand il n'y en a point. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Soit. Pour bien suivre votre pen- 
sée, et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer, 
selon l'ordre des choses , par une exacte conuoissance de la nature 
des lettres , et de la différente manière de les prononcer toutes. Et 
là-dessus j'ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles » 
parce qu'elles expriment les voix ; et en consonnes , ainsi appelées 
consonnes, parce qu'elles sonnent avec les voyelles, et ne font que 
marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles on 
voix : A, E, I, 0, U. 

MONSIEUR JOURDAIN. — J'euteuds tout cela. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — La voix A so forme en ouvrant 
fort la bouche : A. 

MONSIEUR JOURDAIN. — A, A. Oui. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — La voix E se forme en rapprochant 
la mâchoire d'en bas de celle d'en haut : A, E. 

MONSIEUR JOURDAIN. — A , E ; A , E. Ma foi , oui. Ah! que cela 
est beaul 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Et -la voix I, en rapprochant en- 
core davantage les mâchoires Tune de l'autre , et écartant les deux 
coins de la bouche vers les oreilles : A , E , I. 

MONSIEUR JOURDAIN. — A,E, I, 1,1,1. Cela est vrai. Vive la 
science l 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — La voix se forme en rouvrant 
les mâchoires , et rapprochant les lèvre» par les deux coins , le haut 
et le bas : 0. 

MONSIEUR JOURDAIN. — , Oc U n'y a rien de plus juste : A, E, 
1,0,1,0. Cela est admirable J i, 0; I, 0. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — L'ottverture de la bouche fait jus- 
tement comme un petit rond qui représente un 0. 




iiS LE BOURGEOIS GENTILHMME. 

M05S1ECR JOURDA» - — G. G , G. TcNis STCz nîscND. 0. Ah ! U belle 
chose que de saToir quelque chose! 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Là. Toix U se fonBe en rapprochsnl 
les dents sans les joindre entièrement , et allongeant les deux lèrrcs 
en dehors , les approchant aussi Tune de Tantre , sans les joindre 
tout à fait : U. 

MOHSiBOR JO0ROAcr. — U, U. Il n*f a rien de plus TéritaUe : U. 

LE maItre de PHILOSOPHIE. — Vos deux lèrres s'allongent comme 
si TOUS faisiez la moue : d*où rient que si tous la Toulez faire à 
quelqu'un , et tous moquer de lui , tous ne sauriez lui dire que U. 

MONSIEUR JOORDAi!^. — U , U. Cela est Trai. Ah! que n*ai-je étu- 
dié plus tôt , pour saToir tout cela ! 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Demain, nous Terrons les autres 
lettres , qui sont les consonnes. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Est-ce qu*il T a des dioses au»i cu- 
rieuses qu'à celles-ci? 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Sans doute. Là. cousoime D, pir 
exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au-dessus 
des dents d'en haut : DA. 

MONSIEUR JOURDAIN. — DA , DA. Gui. Ah! les belles choses! les 
belles choses ! 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — VF, cu appuyaut Ics dents d'en 
haut sur la lèTre de dessous : FA. 

MONSIEUR JOURDAIN. — FA, FA. C'est la rérité. Ah! mon père et 
ma mère , que je tous tcui de mal ! 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Et l'R , CD portant le bout de la 
langue jusqu'au haut du palais; de sorte qu'étant firôlée par Tair 
qui sort avec force , elle lui cède , et revient toujours au même en- 
droit , faisant une manière de tremblement : R , RA. 

MONSIEUR JOURDAIN. — R, R,RA, R,R, R, R,R, RA Cela 
est Trai. Ah! l'habile homme que vous êtes, et que j'ai perd\^ de 
temps ! R , R , R , RA. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Je VOUS expliquerai à fond toutes 
ces curiosités. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je VOUS en prie. Au reste, il faut que je 
TOUS fasse une confidence. Je suis amoureux d'une personne de 
grande qualité , et je souhaiterois que vous m'aidassiez à lui écrire 
quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses 
pieds. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Fort bien ! 

MONSIEUR JOURDAIN. — Cela Sera galant, oui. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Saus doute. Sont-C€ des Ters que 
TOUS lui Toulez écrire? 

MONSIEUR JOURDAIN. — NoD , noD *, point de Ters. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Vous nc Toulez que de la prose? 



ACTE II, SCÈNE VL 129 

MONSIEUR JOURDAIN. — Non , je DC vcux ni prose ni vers. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Il faut bien que ce soit l'un ou 
l'autre. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Pourquoi? 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Par la raisou, monsieur, qu'il n'y 
a, pour s'exprimer, que la prose ou les vers. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Il n'y a que ,1a prose ou les vers? 
. LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — NoH , moDsieur. Tout cc qui n'est 
point prose est vers; et tout ce qui n'est point vers est prose. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Et comme l'on parle, qu'est-ce que c'est 
donc que cela? 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — De* la prose. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Quoil quaud je dis : a Nicole, apportez- 
moi mes pantoufles , et me donnez mon bonnet de nuit , » c'est de la 
prose? 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Oui , mousieur. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Par ma foi, il y a plus de quarante ans 
que je dis de la prose , sans que j'en susse rien ; et je vous suis le 
plus obligé du monde , de m'avoir appris cela. Je voudrois donc 
lui mettre dans un billet : Belle marquise , vos beaux yeux me font 
mourir d'amour; mais je voudrois que cela fût mis d'une manière 
galante; que cela' fût tourné gentiment. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — Mettre que les feux de ses yeux 
réduisent votre cœur en cendres ; que vous souffrez nuit et jour 
pour elle les violences d'un.... 

MONSIEUR JOURDAIN. — Non , HOU, nou ; je ne veux point tout 
cela. Je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle marquise , vos 
heaiue yeiwp me font mourir d'amour. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — H faut bien étendre un peu la 
chose. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Nou , VOUS dis-je. Je ne veux que ces 
seules paroles-là dans le billet, mais tournées à la mode, bien ar- 
rangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour 
voir, les diverses manières dont on les peut mettre. 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — On les peut mettre premièrement 
comme vous avez dit : Belle marquise, vos beaux yeux me font 
mourir d'amour. Ou bien : D'amour mourir me font y belle mar- 
quise , vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d'amour me font , 
belle marquise y mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle 
marquise, d'amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux 
mourir , belle marquise , d'amour. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mais de toutes ces façons-là, laquelle est 
la meilleure? 

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. — - Celle que vous avez dite . Belle 
marquise , vos beaux yeux me font mourir d'amour. 



i30 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Cependant je n*ai point étudié, et j*ai 
fait ôela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon 
cœur , et je vous prie de venir demain de bonne heure. 

LE mâItre de philosophie. — Je n'y manquerai pas. 



SCÈNE Vn. — MONSIEUR JOURDiùlN , UN LAQUAIS. 

monsieur JOURDAIN, à soTi loquats. — Comment 1 mon habit 
n'est point encore arrivé ? 

le LAQUAIS. — Non , monsieur. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Ce maudit tailleur me fait bien attendre 
pour un jour où j'ai tant d'affaires. J'enrage. Que la fièvre quar- 
taine puisse serrer bien fort le bourreau de tailleur f Au diable le 
tailleur! La peste étouffe le tailleur! Si je le tenois maintenant, ce 
tailleur détestable, ce chien de tailleur-là, ce traître de tailleur, 

SCÈNE VIII. — MONSIEUR JOURDAIN , UN MAITRE TAILLEUR ; 
UN GARÇON TAILLEUR, portant Vhabit de Jf. Jourdain; 

UN LAQUAIS. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Ah! VOUS voilà! Je m'albis mettre en 
colère contre vous. 

LE maItre tailleur. — Je n'ai pas pu venir plus tôt, et j'ai 
mis vingt garçons après votre habit. 

monsieur JOURDAIN. — Yous m'ayoz envoyé des bas de soie si 
étroits que j'ai eu toutes les peines du monde à les mettre ; et il 
y a déjà deux mailles de rompues. 

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Ils uc s'élargîrout que trop. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui , si je romps toujours de? mailles. 
Vous m'avez aussi fait faire des souliers qui me blessent furieu- 
sement. 

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Polut du tOUt , mOUSieUT. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Comment! point du tout? 

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Nou , ils ne VOUS blesseut point. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je VOUS dis qu'ils me blessent, moi. 

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Vous VOUS imaginez cela. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je me l'imagine parce que je le sens. 
Voyez la belle raison ! 

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Teuez, voilà le plus bel habit de la 
cour, et le mieux assorti. C'est un chef-d'œuvre que d'avoir in- 
venté un habit sérieux qui ne fût pas noir ; et je le donne en six 
coups aux tailleurs les plus éclairés. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Qu*est-ce que c'est que ceci? Vous avez 
mis les fleurs en en-bas. 



ACTE II, SCÈNE VIII. iM 

LB MAÎTRE TAILLEUR. — Vous ne lû'avez pas dit que vous les 
youliez en en-haut. 

MOiTSiEiTR JOURDAIN. — Est-ce qu*il faut dire cela? 

LE HAÎTRE TAILLEUR. — Oul , Vraiment. Toutes les personnes de 
qualité les portent de la sorte. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Les persoimes de qualité portent les 
fleurs en en-bas? 

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Oui , monsieUT. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oh ! voilà qui est donc bien. 
LE MAÎTRE TAILLEUR — Si VOUS voulez , je les mettrai en en- 
haut. 

MONSIEUR JOURDAIN. — NOD, UOU. 

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Vous n*avez qu'à dire. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Non, VOUS dis-je ; vous avez bien fait. 
Croyez-vous que^ l'habit m*aille bien ? 

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Belle demande ! Je défie un peintre , 
avec son pinceau, de vous faire rien de plus juste. J'ai chez moi 
un garçon qui , pour monter une ringrave , est le plus grand génie 
du monde ; et un autre qui , pour assembler un pourpoint , est le 
héros de notre temps. 

MONSIEUR JOURDAIN. — La perruque et les plumes sont-elles 
comme il faut? 

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Tout est bien. 

MONSIEUR JOURDAIN, regardant le maître tailleur, — Ahl ah! 
monsieur le tailleur , voilà de mon étoffe du dernier habit que vous 
m'avez fait. Je la recoonois bien. 

LE MAÎTRE TAILLEUR. — C'est que l'étofife me sembla si belle, 
que j'en ai voulu lever un habit pour moi. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui : mais il ne falloit pas le lever avec 
le mien. 

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Voulez-vous mettre votre habit? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui i donuez-le-moi. 

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Attendez. Cela ne va pas comme cela. 
J'ai amené des gens pour vous habiller en cadence , et ces sorte^ 
d'habits se mettent avec cérémonie. Holà I entrez , vous autres. 

SCÈNE IX. — MONSIEUR JOURDAIN , LE MAITRE TAILLEUR , 
LE GARÇON TAILLEUR , GARÇONS TAILLEURS dansans , 

UN LAQUAIS. 

LE MAÎTRK TAILLEUR, à ses garçoTis, — Mettez cet habit à mon- 
sieur, de la manière que vous faites aux personnes de qualité, 



132 



LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 



PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET. — Les quatre garçons tailleurs 
dansans s'approchent de M. Jourdain. Deux lui arrachent le haut' 
de-<hausfes de ses exercices; les deux autres lui àtent la camisole; 
après quoi , toujours en cadence , ils lui mettent son habit neuf, 
M. Jourdain se promène au milieu d'eux ^ et leur montre son 
habit , pour voir s'il est bien. 

GARÇON TAILLEUR. — Mon gentilhomme, donnez, s*iL vous plaît 
aux garçons quelque chose pour boire. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Comment m'appelez-vous? 

GARÇON TAILLEUR. — Mou gentilhomme. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mou gentilhomme! Voilà ce que c'est 
que de se mettre en personne de qualité ! Allez-vous en (lemeurer 
toujours habillé en bourgeois , on ne vous dira point : Mon gentil- 
homme. {Donnant de l'argent.) Tenez , voilà pour Mon gentil- 
homme. 

GARÇON TAILLEUR. — Monseigueur, nous vous sommes bien 
obligés. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mouseigueur ! Oh! oh! Monseigneur 1 
Attendez, mon ami; Monseigneur mérite quelque chose, et ce 
n'est pas une petite parole que Monseigneur 1 Tenez , voilà ce que 
Monseigneur vous donne. 

GARÇON TAILLEUR. — Mouseigueur, nous allons boire tous à la 
santé de votre grandeur. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Votre grandeur! Oh! oh! oh! Attendez; 
ne vous en allez pas. A moi, Votre grandeur! (Bas, à part.) Ma 
foi, sMl va jusqu'à l'altesse, il aura toute la bourse. (Haut.) Tenez, 
voilà pour ma grandeur. 

GARÇON TAILLEUR. — Mouseigueur, nous la remercions très- 
humblement de ses libéralités. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Il R bien fait; je lui allons tout donner. 

SCÈNE X. 

DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET. — Les quatre garçons tailleurs 
se réjouissent , en dansant , de la libéralité de M . Jourdain 



'-è^. 



ACTE III, SCÈNE I. ^33 



ACTE TROISIEME, 



SCÈNE I — MONSIEUR JOURDAIN , DEUX LAQUAIS. 

MONSIEUR JOURDAIN. — SUivez-moi , que j'aille un peu montrer 
mon habit par la ville ; et surtout ayez soin tous deux de marcher 
immédiatement sur mes pas, afin qu'on voie bien que vous êtes à 
moi. 

LAQUAIS. — Oui, monsieur. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Appelez-moi Nicole, que je lui donne 
quelques ordres. Ne bougez : la voilà. 

SCÈNE IL — MONSIEUR JOURDAIN, NICOLE, DEUX LAQUAIS. 

MONSIEUR JOURDAIN. >- Nicolo ! 

NICOLE. — Plaît-il? 

MONSIEUR JOURDAIN. — ÈCOUteZ. 

NICOLE , riant. — Hi , hi , hi , hi , hi. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Qu'as-tu à rire? 

NICOLE. — Hi , hi , hi , hi , hi , hi. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Que veut dire cette coquine-là? 

NICOLE. — Hi, hi, hi. Comme vous voilà bâti! Hi, hi, hi. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Comment donc? 

NICOLE. — Ahl ah! mon Dieu! Hi, hi, hi, hi, hi. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Quelle friponne est-ce là? Te moques-tu 
de moi? 

NICOLE. — Nenni, monsieur; j'en serois bien lâchée. Hi, hi, hi, 
hi, hi, hi. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je te baillerai sur le nez , si tu ris da- 
vantage. 

NICOLE. — Monsieur, je ne puis pas m'en empêcher. Hi , hi , hi , 
hi, hi, hi. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Tu ne t'arrêteras pas? 

NICOLE. — Monsieur, je vous demande pardon; mais vous êtes 
si plaisant, que je ne saurois me tenir de rire. Hi, hi, hi. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mais voyez quelle insolence! 

NICOLE. — Vous êtes tout à fait drôle comme cela. Hi, hi. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je te.... 

NICOLE. — Je vous prie de m'excuser. Hi, hi, hi, hi. 
MONSIEUR JOURDAIN. — Tieus , si tu ris encore le moins du momU , 



i34 i^E BOURGEOIS GENTILHOMME. 

je te jure que je t'appliquerai sur la joue le plus grand soufflet qui 
se soit jamais donné. 

NICOLE. — Hé bien! monsieur, voilà qui est fait : je ne rirai plus. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Prends-y bien garde. Il faut que , pour 
tantôt, tu nettoies.... 

NICOLE. — Hi, hi. 
. MONSIEUR JOURDAIN. — Que tu uettoies comme il faut.... 

NICOLE. — Hi , hi. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Il faut, dis-je, que tu nettoies la salle, 
et... 

NICOLE. — Hi, hi. 

MONSIEUR JOURDAIN. — EUCOre ? 

NICOLE , tombant à force de rire. — Tenez , monsieur , battez-moi 
plutôt, et me laissez rire tout mon soûl; cela me fera plus de bien. 
Hi, hi, hi, hi, hi. 

MONSIEUR JOURDAIN. — J'enrage! 

NICOLE. — De grâce, monsieur, je vous prie de me laisser rire. 
Hi,hi,hi. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Si je te prends.... 

NICOLE. — Monsieur, eur, je crèverai, ai, si je ne ris. Hi, hi, hi. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mais a-t-oD jamais vu une pendarde comme 
celle-là, qui me vient rire insolemment au nez, au lieu de rece- 
voir mes ordres? 

NICOLE. — Que voulez-vous que je fasse, monsieur? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Quo tu soDges , coquiue , à préparer ma 
maison pour la compagnie qui doit venir tantôt. 

NICOLE, se relevant. — Ah! par ma foi, je n'ai plus envie de 
rire; et toutes vos compagnies font tant de désordres céans, que 
ce mot est assez pour me mettre en mauvaise humeur. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Ne dois-jc point pour toi fermer ma porte 
à tout le monde ? 

NICOLE. — Vous devriez au moins la fermer à certaines gens. 

SCÈNE III. — MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN, 

NICOLE , DEUX LAQUAIS. 

MADAME JOURDAIN. — Ah ! ah I voici une nouvelle histoire I Qu'est-ce 
que c'est donc, mon mari, que cet équipage-là? Vous moquez-vous 
du monde, de vous être fait enhamacher de la sorte? et avez-vous 
envie qu'on se raille partout de vous? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Il n'y a que des sots et des sottes, ma 
femme , qui se railleront de moi. 

MADAME JOURDAIN. — Vraiment, on n'a pas attendu jusqu'à cette 
heure; et il y a longtemps que vos façons d'agir donnent à rire à 
tout le monde. 



ACTE III, SCÈNE III. 135 

MONSIEUR JOURDAIN. — Qui est donc tout ce monde-là, s*il vous 

plaît? 

MADAME JOURDAIN. — Tout 06 monde-là est un monde qui a rai- 
son, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalisée 
de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c*est que notre 
maison. On diroît qu'il est céans carême-prenant tous les jours; et, 
dès le matin , de peur d'y manquer , on y entend des vacarmes de 
violons et de chanteurs , dont tout le voisinage se trouve incom- 
modé. 

NICOLE. — Madame parle bien. Je ne saurois plus voir mon mé- 
nage propre avec cet attirail de gens (|ue vous faîtes venir chez 
vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les 
quartiers de la ville pour l'apporter ici ; et la pauvre Françoise est 
presque sur les dents , à frotter les planchers que vos biaux maîtres 
viennent crotter régulièrement tous les jours. 

MONSIEUR JOURDAIN. — OuaisI Dotre servante Nicole, vous avez 
le caquet bien affilé, pour une paysanne! 

MADAME JOURDAIN. — Nicole a raisoD, et son sens est meilleur 
que le vôtre. Je voudrois bien savoir ce que vous pensez faire d'un 
maître à danser, à l'âge que vous avez. 

NICOLE. — Et d'un grand maître tireur d'armes, qui vient, avec 
ses battemens de pied , ébranler toute la maison , et nous déraciner 
tous les carriaux de notre salle. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Taisez-vous, ma servante et ma femme. 

MADAME JOURDAIN. — £st-ce que vous voulez apprendre à danser 
pour quand vous n'aurez plus de jambes ? 

NICOLE. — Est-ce que vous avez envie de tuer quelqu'un? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Taiscz-vous, VOUS dis-je : vous êtes des 
ignorantes l'une et l'autre; et vous ne savez pas les prérogatives 
de tout cela. 

MADAME JOURDAIN. — Vous devriez bien plutôt songer à marier 
votre fille , qui est en âge d'être pourvue. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je soDgerai à marier ma fille quand il se 
présentera un parti pour elle ; mais je veux songer aussi à appren- 
dre les belles choses. 

NICOLE. — J'ai encore ouï dire , madame , qu'il a pris aujour- 
d'hui , pour renfort de potage , un maître de philosophie. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Fort bien. Je veux avoir de l'esprit, et 
savoir raisonner des choses parmi les honnêtes gens. 

MADAME JOURDAIN. — N'irez-vous poiut , l'un de ces jours, au 
collège vous faire donner le fouet, à votre âge? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Pourquoi DOD? Plût à Dieu l'avoir tout à 
l'heure , le fouet , devant tout le monde , et savoir ce qu'on apprend 
au collège! 

NICOLE. — Oui , ma foi ! cela vous rendtoit \^\^iDX»\i\^\xm'svrL\^\.^ 



436 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Saus doute. 

MADAME JOURDAIN. — Tout Cela cst fort nécessaire pour conduire 
votre maison ! 

MONSIEUR JOURDAIN. — Assurément. Vous parlez toutes deux 
comme des bêtes, et j*ai honte de votre ignorance. [A madame Jour- 
dain.) Par exempk , savez-vous , vous , ce que c'est que vous dites 
à cette heure ? 

MADAME JOURDAIN. — Oui. Je sais que ce que je dis est fort bien 
dit, et que vous devriez songer à vivre d'autre sorte. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je ne parle pas de cela. Je vous demande 
ce que c'est que les paroles que vous dites ici. 

MADAME JOURDAIN. — Ce sout des paroles bien sensées, et votre 
conduite ne l'est guère. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je ne parle pas de cela, vous dis-je. Je 
vous demande : ce que je parle avec vous , ce que je vous dis à cette 
heure, qu'est-ce que c'est? 
MADAME JOURDAIN. — Des chausons. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Hé! nou , cc u'cst pas cela. Ce que nous 
disons tous deux, le langage que nous parlons à cette heure? 
MADAME JOURDAIN. — Hé bien? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Comment est-ce que cela s'appelle? 
MADAME JOURDAIN. — Cela s'appelle comme on veut l'appeler. 
MONSIEUR JOURDAIN. — C'est de la prose, ignorante. 
MADAME JOURDAIN. — De la prosc ? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui , de la prose. Tout ce qui est prose 
n'est point vers ; et tout ce qui n'est point vers est prose. Hé ! voilà 
ce que c'est que d'étudier. (A Nicole.) Et toi , sais-tu bien comme 
il faut faire pour dire un U? 
NICOLE. — Comment? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui. Qu'cst-ce que tu fais quand tu dis U? 
NICOLE. — Quoi? 

MONSIEUR JOURDAIN. — DIs UH peu U, pour voir. 
NICOLE. — Hé bien! U. 
MONSIEUR JOURDAIN. — Qu'cst-cc que tu fais? 
NICOLE. — Je dis U. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui : maîs quand tu dis U, qu'est-ce que 
tu fais? 
NICOLE. — Je fais ce que vous me dites. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oh! l'étrange chose, que d'avoir affaire à 
des bêtes 1 Tu allonges les lèvres en dehors , et approches la mâ- 
choire d'en haut de celle d'en bas; U, vois-tu? Je fais la moue : U. 
NICOLE. — Oui, cela est biau. 
MADAME JOURDAIN. — Vollà qui est admirable! 
MONSIEUR JOURDAIN. — C'est bien autre chose, si vous aviez vu 
O, etDA, DA, et FA, FAl 



ACTE m, SCÈNE III. -137 

MADAME JOURDAIN. — Qu'est-CG quc c'est que tout ce galima- 
tias-là? 

NICOLE. — De quoi est-ce que tout cela guérit? 

MONSIEUR JOURDAIN. — J'enrage, quand je vois des femmes 
ignorantes. 

MADAME JOURDAIN. — Allez , VOUS devricz envoyer promener 
tous ces gens-Ià, avec leurs fariboles. 

NICOLE. — Et surtout ce grand escogriffe de maître d*armes, 
qui remplit de poudre tout mon ménage. 

MONSIEUR JOURDAIN, — Ouais ! ce maître d'armes vous tient au 
cœur! Je te veux faire voir ton impertinence tout à l'heure. 
[Après avoir fait apporter des fleurets^ et en avoir donné un à 
Nicole, ) Tiens , raison démonstrative , la ligne du corps. Quand on- 
pousse en quarte , on n'a qu'à faire cela ; et , quand on pousse en 
tierce , on n'a qu'à faire cela. Voilà le moyen de n'être jamais tué ; 
et cela n'est-il pas beau , d'être assuré de son fait quand on se bat 
contre quelqu'un? Là, pousse-moi un peu, pour, voir. 

NICOLE. — Hé bien! quoi! 

(Nicole pousse plusieurs hottes à M. Jourdain.) 

MONSIEUR JOURDAIN. *-« Tout beau ! Holàl ho! Doucement! 
Diantre soit la coquine ! 

NICOLE. — Vous me dites de pousser. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui ; mais tu me pousses en tierce avant 
que de pousser en quarte, et tu n'as pas la patience que je pare. 

MADAME JOURDAIN. — Vous étes fou , mon mari, avec toutes 
vos fantaisies; et cela vous est venu depuis que vous vous mêlez 
de hanter la noblesse. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Lorsque je hante la noblesse, je fais pa- 
roître mon jugement; et cela est plus beau que de hanter votre 
bourgeoisie. 

MADAME JOURDAIN. — Çamou Vraiment! il y a fort à gagner à 
fréquenter vos nobles , et vous avez bien opéré avec ce beau mon- 
sieur le comte , dont vous vous êtes embéguiné ! 

MONSIEUR JOURDAIN. — Paix; songez à ce que vous dites. Savez- 
vous bien, ma femme, que vous ne savez pas de qui vous parlez, 
quand vous parlez de lui? C'est une personne d'importance plus 
que vous ne pensez , un seigneur que l'on considère à la cour , et 
qui parle au roi tout comme je vous parle. N'est-ce pas une chose 
qui m'est tout à fait honorable , que l'on voie venir chez moi si 
souvent une personne de cette qualité, qui m'appelle son cher 
ami, et me traite comme si j'étois son égal? Il a pour moi des 
bontés qu'on ne devineroit jamais; et devant tout le monde il me 
fait des caresses dont je suis moi-même confus. 

MADAME JOURDAIN. — Oui , il a des bontés pour vous et vous 
fait des caresses ; mais il vous emprunte votre argent. 



138 LE: BOURGEOIS GENTILHOMME. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Hé bienl ne m'est-ce pas de l'honneur, 
de prêter de l'argent à un homme de cette condition-là? et puis-je 
faire moins pour un seigneur qui m'appelle son cher ami? 

M ADAMB JOURDAIN. — Et ce seigueur, que fait-il pour vous? 

MONSIEUR JOURDAIN. — - Dos choses dout OU seroit étonné , si on 
les saTOÎt. 

MADAME JOURDAIN. — Et qUOi? 

MONSIEUR JOURDAIN, «-^ Baste! je ne puis pas m' expliquer. Il 
suffît que, si je lui ai prêté de l'argent, il me le rendra bien, et 
avant qu'il soit peu. 

MADAME JOURDAIN. — Oui. Attendez-vous à celai 

MONSIEUR JOURDAIN. — Assurément. Ne me l'a-t-il pas dit? 

MADAME JOURDAIN. — Oui , oui , il ne manquera pas d'y faillir. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Il m'a juré sa foi de gentilhomme. « 

MADAME JOURDAIN. — GhanSOUsl 

MONSIEUR JOURDAIN. ^ Ouais! Yous êtes bien obstinée, ma 
femme! Je vous dis qu'il me tiendra sa parole; j'en suis sûr. 

MADAME JOURDAIN. — Et moi , je suis sûre que non, et que 
toutes les caresses qu'il vous fait ne sont que pour vous enjôler. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Taiscz-vous. Le voici. 

MADAME JOURDAIN. — Il ne nous faut plus que cela. Il vient 
peut-être encore vous faire quelque emprunt ; et il me semble que 
j'ai dîné quand je le vois. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Taiscz-vous, VOUS dis-je. 

SCÈNE IV. — DORANTE , MONSIEUR JOURDAIN , MADAME 

JOURDAIN, NICOLE. 

DORANTE. — Mon cher ami monsieur Jourdain, comment vous 
portez-vous? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Fort bien, monsieur, pour vous rendre 
mes petits services. 

DORANTE. — Et madame Jourdain, que voilà, comment se porte- 
t-elle? 

MADAME JOURDAIN. — Madame Jourdain se porte comme elle 
peut. 

DORANTE. — Gomment! monsieur Jourdain, vous voilà le plus 
propre du monde! 

MONSIEUR JOURDAIN. — VoUS VOyez. 

DORANTE. — Vous Rvcz tout à fait bon air avec cet habit ; et 
nous n'avons point de jeunes gens à la cour qui soient mieux h\Xs 
que vous. 

MONSIEUR JOURDAIN. ^- Ha! , hal. 

MADAME JOURDAIN , à part, — Il le gratte par où il se démange. 

DORÂJUTE. — Tournez vous. Cela est tout à fait galant. 






\ 



ACTE III, SCENE iV. I39 

MADAME JOURDAIN j à part, — Oui , aussi sot par derrière que 
par devant. 

DORANTE. — Ma foi , monsioiir Jourdain ^ j'avois une impatience 
étrange de vous voir. Vous êtes rhomme du monde que j'estime le 
plus; et je parlois encore de vous, ce matin, dans la chambre du 
roi. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Vous mè faites beaucoup d'honneur, 
monsieur. (A madame Jourdain.) Dans la chambre du roi! 

DORANTE. — Allons, mettez. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mousieur, je sais le respect que je vous 
dois. 

DORANTE. — Mon Dieu! mettez. Point de cérémonie entre nous, 
je vous prie. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mousieur.... 

DORANTE. •— Mettez, vous dis-je, monsieur Jourdain : vous êtes 
mon ami. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mousieur, je suis votre serviteur. 

DORANTE. — Je ne me couvrirai point, si vous ne vous couvrez. 

MONSIEUR JOURDAIN , SB couvrattt. — J'aime mieux être incivil 
qu'importun. 

DORANTE. — Je suis votfé débiteur, comme vous le savez. 

MADAME JOURDAIN , à part. — Oui : nous ne le savons que trop. 

DORANTE. — Vous m'avez généreusement prêté de l'argent en 
plusieurs occasions , et m'avez obligé de la meilleure grâce du 
monde, assurément. 

MONSIEUR JOURDAIN. »-« Monsleur, vous vous moquez. 

DORANTE. — Mais je sais rendre ce qu'on me prête , et recon- 
noître les plaisirs qu'on me fait. 
/ MONSIEUR JOURDAIN. — Je n'en doute point , monsieur. 

DORANTE. — Je veux sortir d'affaire avec vous; et je viens ici 
pour faire nos comptes ensemble. 

MONSIEUR JOURDAIN , has , à madame Jourdain. — Hé bien 1 vous 
voyez votre impertinence, ma femme. 

DORANTE. — Je suis homme qui aime à m'acquitter le plus tôt 
que je puis. 

MONSIEUR JOURDAIN, has , à madame Jourdain. — Je vous le 
disois bien. 

DORANTE. — Voyons un peu ce que je vous dois. 

MONSIEUR JOURDAIN, has , à madame Jourdain* — Vous voilà, 
avec vos soupçons ridicules. 

DORANTE. — Vous souvcuez-vous bien de tout l'argent que vous 
m'avez prêté? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je crois que oui. J'en ai fait un petit 
mémoire. Le voici. Donné à vous une fois deux cents louis. 

DORANTE. — Cela est vrai. 



i40 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Une autre fois six -vingts. 

DORANTE. — Oui. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Et une Rutre fois cent quarand-. 

DORANTE. •— Vous Rvez raisoD. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Ces trois articles font quatre cent soixante 
louis, qui valent cinq mille soixante livres*. 

DORANTE. *-« Le compte est fort bon. Cinq mille soixante livres. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mille huit cent trente-deux livres à votre 
plumassier. 

DORANTE. — Justement. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Deux mille sept cent quatre-vingt^ livres 
à votre tailleur. 

DORANTE. — 11 est vral. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Quatre mille trois cent septante-neuf 
livres douze sols huit deniers à votre marchand. 

DORANTE. »- Fort bien. Douze sols huit deniers; le compte est 
juste. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Et mille sept cent quarante-huit livres 
sept sols quatre deniers à votre sellier. 

DORANTE. — Tout ccla est véritable. Qu'est-ce que cela fait? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Somme totale , quinze mille huit cents 
livres. 

DORANTE. — Somme totale est juste. Quinze mille huit cents 
livres. Mettez encore deux cents pistoles que vous m'allez donner : 
cela fera justement dix-huit mille francs , que je vous payerai au 
premier jour. 

MADAME JOURDAIN, htts , à M. Jourdaifi. — Hé bien! ne l'avois-je 
pas bien deviné ? 

MONSIEUR JOURDAIN, b<w, à madame Jourdain. — Paix. 

DORANTE. — Cela vous incommodera* t-il , de me donner ce que 
je vous dis? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Hé! UOn. 

MADAME JOURDAIN , has , à M. Joutdain. — Cet homme-là fait 
de VOUS une vache à lait. 

MONSIEUR JOURDAIN , has , à madame Jourdain. — Taisez-vous. 

DORANTE. — Si cela vous incommode , j'en irai chercher ailleurs. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Non , monsieuT. 

MADAME JOURDAIN, has , à M. Jourdain. — Il ne sera pas con- 
tent quMl ne vous ait ruiné. 

MONSIEUR JOURDAIN, bas , à madame Jourdain. — Taisez-vous, 
vous dis-je. 

DORANTE. — Vous u'avez qu'à me dire si cela vous embarrasse. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Point , monsieur. 

4. Le louis valait alors onze livres. 



ACTE ill, SCÈNE IV. 141 

MADAME JOURDAIN, bas ^ à M. Jourdain. — C'est un vrai en- 
jôleur. 

MONSIEUR JOURDAIN , hos , à madame Jourdain. — Taisez-Yous 
donc. 

MADAME JOURDAIN, bos , à M. Jourdain. — Il vous sucera jus- 
qu'au dernier sou. ^ 

MONSIEUR JOURDAIN , b(w , à madame Jourdain. — Vous tairez- 
vous? 

DORANTE. — J'ai force gens qui m'en prêteroient avec joie; mais , 
comme vous êtes mon meilleur ami , j'ai cru que je vous ferois 
tort, si j'en demandois à quelque autre. 

MONSIEUR JOURDAIN. — C'cst trop d'houneuF , monsieur, que 
vous me faites. Je vais quérir votre affaire. 

MADAME JOURDAIN, hos ^ à M. Jourdain. — Quoi! vous allez en- 
core lui donner cela? 

MONSIEUR JOURDAIN, bof , à madame Jourdain. — Que faire? 
Voulez-vous que je refuse un homme de cette condition-là, qui a 
parlé de moi ce matin dans la chambre du roi? 

MADAME JOURDAIN , has , à M. Jourdain. — Allez , vous êtes une 
vraie dupe. 

SCÈNE V. — DORANTE, MADAME JOURDAIN, NICOLE. 

DORANTE. —Vous me semblez toute mélancolique. Qu'avez-vous , 
madame Jourdain? 

MADAME JOURDAIN. — J'ai la tête plus grosse que le poing, et si 
elle n'est pas enflée. 

DORANTE. — Mademoiselle votre fille , où est-elle , que je ne la 
vois point? 

MADAME JOURDAIN. — Mademoiselle ma fille est bien où elle est. 

DORANTE. — Comment se porte-t-elle? 

MADAME JOURDAIN. — Elle se porte sur ses deux jambes. 

DORANTE, — Ne voulez- vous point, un de ces jours, venir voir 
avec elle le ballet et la comédie que l'on fait chez le roi? 

MADAME JOURDAIN. — Oui , Vraiment I nous avons fort envie de 
rire, fort envie de rire nous avons. 

DORANTE. — Je pense, madame Jourdain, que vous avez eu bien 
des amans dans votre jeune âge , belle et d'agréable humeur comme 
vous étiez. 

MADAME JOURDAIN. — Tred^mc ! monsieur, est-ce que madame 
Jaurdain est décrépite, et la tête lui grouille-t-elle déjà? 

DORANTE. — Ah! ma foi, madame Jourdain, je vous demande 
pardon! Je ne songeois pas que vous êtes jeune; et je rêve le plus 
souvent. Je vous prie d'excuser mon impertinence. 



442 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

SC£NE VI. — MONSIEUR JOURDAIN, MADAME JOURDAIN. DO- 
RANTE, NICOLE. 

MONSIEUR JOURDAIN , à Dotante, — Voilà deux cents louis lâen 
comptés. 

DORANTS. — Je vous ossure , monsieur Jourdain, que je suis 
tout à TOUS , ^ que je brûle de vous rendre un service à la cour. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je VOUS suis trop obligé. 

DORANTE. — Si madame Jourdain veut voir le divertissement 
royal, je lui ferai donner les meilleures places de la salle. 

MADAME JOURDAIN. — Madame Jourdain vous baise*les mains. 

DORANTE , bas , à M. Jourdain. — Notre belle marquise , comme 
je vous ai mandé par mon billet , viendra tantôt ici pour le ballet 
et le repas; et je l'ai fait consentir enfin au cadeau que vous lui 
voulez donner. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Tirons-nous un peu plus loin, pour 
cause. 

DORANTE. — Il y a huit jours que je ne vous ai vu, et je ne 
vous ai point mandé de nouvelles du diamant que vous me mîtes 
entre les mains pour lui en faire présent de votre part ; mais c'est 
que j*ai eu toutes les peines du monde à vaincre son scrupule ; et 
ce n'est que d'aujourd'hui qu'elle s'est résolue à l'accepter. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Comment l'a-t-elle trouvé? 

DORANTE. — Merveilleux; et je me trompe fort, ou la beauté de 
ce diamant fera pour vous sur son esprit un effet admirable. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Plût au ciell 

MADAME JOURDAIN, à Ntcole. — Quaud il est une fois avec lui, 
il ne peut le quitter. 

DORANTE. — Je lui ai fait valoir comme il faut la richesse de ce 
présent , et la grandeur de votre amour. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Ce sont, monsieur, des bontés qui m'ac- 
cablent ; et je suis dans une confusion la plus grande du monde . 
de voir .une personne de votre qualité s'abaisser pour moi à ce que 
vous faites. 

DORANTE. — Vous moquez-vous ? Est-ce qu'entre amis on s'ar- 
rête à ces sortes de scrupules? et ne feriez-vous pas pour moi la 
même chose, si l'occasion s'en offroit? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Ohl assurément, et de très-grand cœur! 

MADAME JOURDAIN , à Nicole, — Que sa présence me pèse sur les 
épaules! 

DORANTE. — Pour moi , je ne regarde rien , quand il faut servir 
un ami; et, lorsque vous me fîtes confidence de l'ardeur que vous 
aviez prise pour cette marquise agréable, chez qui j'avois com- 
merce, vous vîtes que d'abord je m'offris de moi-même à servir 
votre amour. 



ACTE III, SCÈNE VI. U3 

MONSIEUR JOURDAIN. ^ Il est Yrai. Ce sont des bontés qui me 
confondent. 

MADAME JOURDAIN , à NxcoU. ^- Est-ce qu'il ne s'en ira point? 

NICOLE. — Ils se trouvent bien ensemble. 

DORANTE. ^ Vous Evcz pris le bou biais pour toucher son cœur. 
Les femmes aiment surtout les dépenses qu'on fait pour elles ; et 
yos fréquentes sérénades , et vos bouquets continuels , ce superbe 
feu d'artifice qu'elle trouva sur l'eau , le diamant qu'elle a reçu de 
votre part , et le cadeau que vous lui préparez ; tout cela lui parle 
bien mieux en faveur de votre amour , que toutes les paroles que 
vous auriez pu lui dire vous-même. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Il n'y a point de dépenses que je ne fisse, 
si par là je pouvois trouver le chemin de son cœur. Une femme de 
qualité a pour moi des charmes ravissans ; et c'est un honneur que 
j'achèterois au prix de toutes choses. 

MADAME JOURDAIN, b(M, à Nicole. — Que peuvent-ils tant dire 
ensemble ? Va-t'en un peu tout doucement prêter l'oreille. 

DORANTE. — Ce sera tantôt que vous jouirez à votre aise du 
plaisir de sa vue , et vos yeux auront tout le temps de se satis- 
faire. 

MONSIEUR JOURDAIN. — PouT être en pleine liberté, j'ai fait en 
sorte que ma femme ira dîner chez ma sœur , où elle passera toute 
l'après-dînée. 

DORANTE. — Vous avez fait prudemment, et votre femme auroit 
pu nous embarrasser. J'ai donné pour vous l'ordre qu'il faut au 
cuisinier, et à toutes les choses qui sont nécessaires pour le ballet. 
Il est de mon invention; et, pourvu que l'exécution puisse répondre 
A l'idée, je suis sûr qu'il sera trouvé.... 

MONSIEUR JOURDAIN , s'apercevaut que Nicole écoute , et lui donnant 
un soufflet. — Ouais ! vous êtes bien impertinente. (A Dorante.) 
Sortons , s'il vous plaît. 

SCÈNE VIT. — MADAME JOURDAIN , NICOLE. 

• NiqoLE.— Ma foi , madame , la curiosité m'a coûté quelque chose: 
mais je crois qu'il y a quelque anguille sous roche ; et ils parlent 
de quelque affaire où ils ne veulent pas que vous soyez. 

MADAME JOURDAIN. — Ce u'ost pas d'aujourd'hui , Nicole, que j'ai 
conçu des soupçons de mon mari. Je suis la plus trompée du 
inonde , ou il y a quelque amour en campagne ; et je travaille à 
découvrir ce que ce peut être. Mais songeons à ma fille. Tu sais 
l'amour que Cléonte a pour elle : c'est un homme qui me revient ; 
et je veux aider sa recherche , et lui donner Lucile , si je jpuis. 

NICOLE. — En vérité , madame , je suis la plus ravie du monde , 
de vous voir dans ces sentimens ; car , si le maître vous .revient ^ U 



U4 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

valet ue me revient pas moins , et je souhaiterois que notre mariage 
se pût faire à l'ombre du leur 

ifÂDÂMB JOURDAIN. — Ya-t'eu lui parler de ma part, et lui dire 
que tout à l'heure il me vienne trouver , pour faire ensemble à mon 
mari la demande de ma fille. 

NICOLE. — J'y cours, madame, avec joie, et je ne pouvois rece- 
voir une commission plus agréable. (Seule.) Je vais, je pense, bien 
réjouir l^s gens. 

SCÈNE VIII. — CLÊONTE, COVIELLE, NICOLE. 

NICOLE , à Cléonte. — Ah ! vous voilà tout à propos. Je suis une 
ambassadrice de joie, et je viens.... 

CLÉONTE. — Retire-toi , perfide , et ne me viens point amuser avec 
tes traîtresses paroles. 

NICOLE. — Est-ce ainsi que vous recevez.... 

CLÉONTE. — Retire-toi , te dis-je , et va-t'en dire , de ce pas , à ton 
infidèle maîtresse qu'elle n'abusera de sa vie le trop simple Cléonte. 

NICOLE. — Quel vertigo est-ce donc là? Mon pauvre Covielle, dis- 
moi un peu ce que cela veut dire. 

COVIELLE. — Ton pauvre Covielle, petite scélérate! Allons, vite, 
ote-toi de mes yeux, vilaine, et me laisse en repos. 

NICOLE. — Quoi ! tu me viens aussi.... 

COVIELLE. — Ote-toi de mes yeux, te dis-je, et ne me parle de 
ta vie. 

NICOLE , à part. — Ouais! Quelle mouche les a piqués tous deux? 
Allons de cette belle histoire informer ma maîtresse. 

SCÈNE IX. — CLÉONTE , COVIELLE. 

CLÉONTE. — Quoi ! traiter un amant de la sorte, et un amant le 
plus fidèle et le plus passionné de tous les amans! 

COVIELLE. — C'est une chose épouvantable , que ce qu'on nous 
fait à tous deux. 

CLÉONTE. — Je fais voir pour une personne toute l'ardeur et toute 
la tendresse qu'on peut imaginer; je n'aime rien au monde qu'elle, 
et je n'ai qu'elle dans l'esprit ; elle fait tous mes soins , tous mes 
désirs, toute ma joie; je ne parle que d'elle, je ne pense qu'à elle, 
je ne fais des songes que d'elle , je ne respire que par elle , mon 
cœur vit tout en elle , et voilà de tant d'amitié la digne récom- 
pense ! Je suis deux jours sans la voir, qui sont pour moi deux 
siècles effroyables ; je la rencontre par hasard ; mon cœur , à cette 
vue , se sent tout transporté , ma joie éclate sur mon visage , je vole 
avec ravissement vers elle ; et l'infidèle détourne de moi ses regards, 
et passe brusquement , comme si de sa vie elle ne m'avoit vu I 



ACTE III, SCÈNE IX. 145 

coviELLE. — Je dis les mêmes choses que vous. 

CLÉONTE. — Peut-on rien voir d'égal, Covielle, à cette perfidie 
de ringrate Lucile? 

COVIELLE. — Et à. celle, monsieur, de la pendarde de Nicole? 

CLÉONTE. — Après tant de sacrifices ardens, de soupirs et de 
vœux que j'ai faits à ses charmes ! 

COVIELLE. — Après tant d'assidus hommages, de soins et de ser- 
vices .que je lui ai rendus dans sa cuisine ! 

CLÉONTE. — Tant de larmes que j'ai versées à ses genoux l 

COVIELLE. — Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour elle! 

CLÉONTE. — Tant d'ardeur que j'ai fait paroître à la chérir plus 
que moi-même ! 

COVIELLE. — Tant de chaleur que j'ai soufferte à tourner la bro- 
che à sa place ! 

CLÉONTE. — Elle me fuit avec mépris ! 

COVIELLE. — Elle me tourne le dos avec effronterie ! 

CLÉONTE. — C'es^ une perfidie digne des plus grands châtimens. 

COVIELLE. — C'est une trahison à mériter mille soufflets. 

CLÉONTE. — Ne t'avise point, je te prie, de me parler jamais 
pour elle. 

COVIELLE. — Moi, monsieur, Dieu m'en garde '. 

CLÉONTE. — Ne viens point ra'excuser l'action de oette infidèle. 

COVIELLE. — N'ayez pas peur. 

CLÉONTE. — Non, vois-tu, tous tes discours pour la défendre ne 
serviront de rien. 

COVIELLE. — Qui songe à cela? 

CLÉONTE. — Je veux contre elle conserver mon ressentiment, et 
rompre ensemble tout commerce. 

COVIELLE. — J'y consens. 

CLÉONTE. — Ce monsieur le comte qui va chez elle lui donne 
peut-être dans la vue ; et son esprit , je le vois bien , se laisse éblouir 
à la qualité. Mais il me faut , pour mon honneur , prévenir l'éclat 
de son inconstance. Je veux faire autant de pas qu'elle au change- 
ment où je la vois'courir, et ne lui laisser pas toute la gloire de 
me quitter. 

COVIELLE. — C'est fort bien dit, et j'entre pour mon compte dans 
tous VOS sentimens. 

CLÉONTE. — Donne la main à mon dépit, et soutiens ma résolu- 
tion contre tous les restes d'amour qui me pourroient parler pour 
elle. Dis-m'en, je t'en conjure, tout le mal que tu pourras. Fais- 
moi de sa personne une peinture qui me la rende méprisable ; et 
raarque-moi bien, pour m'en dégoûter , tous les défauts que tu 
peux voir en elle. 

COVIELLE. — Elle, monsieur? voilà une belle mijaurée, une pim- 
pesouée bien bâtie, pour vous donner tant d'amour! Je ne lui vois 

MOLliRE lU V^ 



U6 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

rien que de très -médiocre ; et vous trouverez cent personnes qui 
seront plus dignes de vous. Premièrement , elle a les yeux petits. 

CLÉONTB. — Cela est vrai, elle a les yeux petits; mais eUe les a 
pleins de feu , les plus briUans , les plus perçans du monde , les 
plus touchans qu'on puisse voir. 

coviELLE. ^ Elle a la bouche grande. 

CLÉONTB. — Oui : mais on y voit des grâces qu'on ne voit point 
aux autres bouches; et cette bouche, en la voyant, fnspire des 
désirs , est la plus attrayante , la plus amoureuse du monde. 

COVIELLE, — Pour sa taille , elle n'est pas grande. 

CLÉONTE. — Non ; mais elle est aisée et bien prise. 

COVIELLE. — Elle affecte une nonchalance dans son ])arler et dans 
ses actions. 

CLÉONTE. — Il est vrai; mais elle a grâce à tout cela; et ses 
manières sont engageantes , ont je ne sais quel charme à s'insinuer 
dans les cœurs. 

COVIELLE. — Pour de l'esprit.... 

CLÉONTE. — Âh I elle en a , Ck) vielle , du plus fin , du plus délicat. 

COVIELLE. — Sa conversation.... 

CLÉONTE. — Sa conversation est charmante. 

COVIELLE. — Elle est toujours sérieuse. 

CLÉONTE. — Veux-tu de ces enjouemens épanouis, de ces joies 
toujours ouvertes? et vois -tu rien de plus impertinent que des 
femmes qui rient à tout propos? 

COVIELLE. — Mais enfin, elle est capricieuse autant que perscmne 
du monde. 

CLÉONTE. — Oui, elle est capricieuse, j'en demeure d'accord; 
mais tout sied bien aux belles ; on soufire tout des belles. 

covieLle. — Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous 
avez envie de l'aimer toujours. 

CLÉONTE. — Moi? j'aimerois mieux mourir; et je vais la haïr 
autant que je l'ai aimée. 

COVIELLE. — Le moyen, si vous la trouvez si parfaite? 

CLÉONTE. — C'est en quoi ma vengeance sera plus éclatante, en 
quoi je veux faire mieux voir la force de mon cœur à la haïr , à la 
quitter, toute belle, toute pleine d'attraits, tout aimable que je la 
trouve. La voici. 

SCÈNE X. — LUCILE , CLÉONTE , COVIELLE , NICOLE 

NICOLE , à LtAciU, — Pour moi , j'en ai été toute scandalisée. 
LUCILE. — Ce ne peut être , Nicole , que ce que je te dis. Mais 
le voilà. 
CLÉONTE , d Covielk, — Je ne veux pas seulement lui parler. 
covJKLLB. — Je veux VOUS imiter. 



ACTE 111, SCENE X. 447 

LUCiLE. — Qu'est-ce donc, Cléonte? qu*avez-vous? 

NICOLE. — Qu'as- tu donc, Covielle? 

LUCILE. — Quel chagrin vous possède? 

NICOLE. — Quelle mauvaise humeur te tient? 

LUCILE. — Êtes-vous muet, Cléonte? 

NICOLE. — As-tu perdu la parole , Covielle ? 

CLÉONTE. — Que voilà qui est scélérat ! 

COVIELLE. — Que cela est Judas ! 

LUCILE. — Je vois bien que la rencontre de tantôt a troublé votre 
esprit. 

CLÉONTE , à Covielle. — Ah ! ah ! On voit ce qu'on a fait. 

NICOLE. — Notre accueil de ce matin t'a fait prendre la chèvfe. 

COVIELLE , à Cléonte. — On a deviné l'enclouure. 

LUCILE. — N'est-il pas vrai , Cléonte , que c'est là le sujet de 
votre dépit? 

CLÉONTE. — Oui, perfide, ce l'est, puisqu'il faut parler; et j'ai 
à vous dire que vous ne triompherez pas, comme vous pensez, de 
votre infidélité; que je veux être le premier à rompre avec vous, 
et que vous n'aurez pas l'avantage de me chasser. J'aurai de la 
peine, sans doute, à vaincre l'amour que j'ai pour vous; cela me 
causera des chagrins; je soufi'rirai un temps; mais j'en viendrai à 
bout, et je me percerai plutôt le cœur, que d'avoir la foiblesse de 
retourner à vous. 

COVIELLE, à Ificole. — Queussi, queumi. 

LUCILE. — Voilà bien du bruit pour un rien ! Je veux vous dire , 
Cléonte, le sujet qui m'a fait ce matin éviter votre abord. 

CLÉONTE, voulant 8*en aller pour éviter Lucile. — Non, je ne 
veux rien écouter. 

NICOLE, à Covielle, — Je te veux apprendre la cause qui nous a 
fait passer si vite. 

COVIELLE, voulant aussi s'en aller pour éviter Nicole. — Je ne 
veux rien entendre. 

LUCILE, suivant Cléonte. — Sachez que ce matin.... 

CLÉONTE , marchant toujours sans regarder Lucile. — Non , vous 
dis-je. 

NICOLE, suivant Covielle. — Apprends que.... 

COVIELLE, marchant aussi sans regarder Nicole, — Non, traî- 
tresse 1 

LUCILE. — Écoutez. 

CLÉONTE. — Point d'affaire. 

NICOLE. — Laisse -moi dire. 

COVIELLE. — Je suis sourd. 

LUCILE. — Cléonte ! 

CLÉONTE. — Non 

KICOLE. — Covielle! 




148 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

m 

coviELLB. — Point. 

LUCiLE. — Arrêtez. 

CLÉONTE. — Chansons. 

NICOLE. — Entends -moi. 

coviELLE. — Bagatelle. 

LUCILE. — Un moment. 

CLÉONTE. — Point du tout. 

NICOLE. — Un peu de patience 

COVIELLE. — Tarare. 

LUCILE. — Deux paroles. 

CLÉONTE. — Non : c'en est fait. 

NICOLE. — - Un mot. 

COVIELLE. — Plus de commerce. 

LUCILE, s^atfêUmi. — Hé bien! puisque vous ne voulez pas m'é 
coûter, demeurez dans votre pensée, et faites ce qu'il vous plaira. 

NICOLE, z*(i,rf étant aussi, — Puisque tu fais comme cela, prends- 
le tout comme tu voudras. 

CLÉONTE , se tournant vers Lucile. — Sachons donc le sujet d'un 
si bel accueil. 

LUCILE , s'en allant à son tour pour éviter Cléonte, — Il ne me 
plaît plus de le dire. 

COVIELLE, se tournant vers Nicole. — • Apprends-nous un peu 
cette histoire. 

NiooLE, s'en allant aussi pour éviter Covielle, — Je ne veux 
plus, moi, te l'apprendre. 

CLÉONTE, suivant Lucile. — Dites-moi.... 

LUCILE , marchant toujours sans regarder Cléonte. — Non , je ne 
veux rien dire. 

COVIELLE, suivant Nicole. — Conte-moi.... 

NICOLE, marchant aussi sans regarder Corielle. »— Non, je ne 
conte rien. 

CLÉONTE. — De grâce ! 

LUCILE. — Non, vous dis-je. 

COVIELLE. — Par charité ! 

NICOLE. — Point d'affaire. 

CLÉONTE. — Je vous eu prie. 

LUCILE. — Laissez-moi. 

COVIELLE. — Je t'en conjuro. 

NICOLE. — Ote-toi de là. 

CLÉONTE. — Lucile! 

LUCILE. — Non. 

COVIELLE. — Nicole! 

NICOLE. — Point. 

CLÉONTE. — Au nom des dieux 1 

JLVCILE. — Je ne veux pas. 



ACTE 111, SCf:Mi X. ^49 

coviELLE. — Parle-moi. 

NICOLE. — Point du tout. 

GLÉONTE. — Éclaircissez mes doutes. 

LuciLE. — Non : je n'en ferai rien. 

COVIELLE. — Guériâ-moi l'esprit. 

NICOLE. — Non : il ne me plaît pas. 

CLÉONTE. — Hé bien ! puisque vous vous souciez si peu de me 
tirer de peine, et de vous justifier du traitement indigne que vous 
avez fait à ma flamme , vous me voyez , ingrate , pour la dernière 
fois; et je vais, loin de vous, mourir de douleur et d'amour. 

coviELLE , à Nicole. — Et moi , je vais suivre ses pas. 

LUCILE, à Cléonte^ qui veut sortir, — Cléonte! 

NICOLE , à Covielle , qui suit son maître. — Covielle !• 

CLÉONTE , s'arrêtant. — Hé ? 

COVIELLE, s'arrêtant aussi. — Plaît- il? 

LUCILE. — Où allez-vous? 

CLÉONTE. — Où je vous ai dit. 

COVIELLE. — Nous allous mourir. 

LUCILE. — Vous allez mourir, Cléonte? 

CLÉONTE. — Oui, cruelle, puisque vous le voulez. 

LUCILE. — Moi ! je veux que vous mouriez ? 

CLÉONTE. — Oui, vous le voulez 

LuciLB. — Qui vous le dit? 

CLÉONTE, s'approchant de Lucile. —- N'est-ce pas le vouloir, que 
de ne vouloir pas éclaircir mes soupçons ? 

LUCILE. — Est-ce ma faute? et, si vous aviez voulu m'écouter, 
ne vous aurois-je pas dit que l'aventure dont vous vous plaignez a 
été causée ce matin par la présence d'une vieille tante , qui veut à 
toute force que la seule approche d'un homme déshonore une fille , 
qui perpétuellement nous sermonne sur ce chapitre , et nous figure 
tous les hommes comme des diables qu'il faut fuir? 

NICOLE, à Covielle. — Voilà le secret de l'affaire. 

CLÉONTE. — Ne me trompez-vous point , Lucile ? 

COVIELLE , à Nicole. — Ne m'en donnes-tu point à garder ? 

LUCILE, à Cléonte. — Il n'est rien de plus vrai. 

NICOLE , à Covielle. — C'est la chose comme elle est. 

COVIELLE, à Cléonte. — Nous rendrons-nous à cela? 

CLÉONTE. — Ah! Lucile. qu'avec un mot de votre bouche, vous 
savez apaiser de choses dans mon cœur; et que facilement on .se 
laisse persuader aux personnes qu'on aime ! 

COVIELLE. — Qu'on est aisément amadoué par ces diantres d'ani- 
maux-là ! 



i50 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

SCÈNE XL — MADAME JOURDAIN , CLÉONTE , LUCILE , 

COVIELLE, NICOLE. 

MADAME JOURDAIN. — Je suis bien aise de vour voir, Cléonte, et 
vous voilà tout à propos. Mon mari vient : prenez vite votre temps 
pour lui demander Lucile en mariage. 

CLKONTE. — Ah! madame, que cette parole m'est douce, et 
qu'elle flatte mes désirs ! Pouvois-je recevoir un ordre plus char- 
mant, une faveur plus précieuse? 

SCÈNE XII. — CLÉONTE, MONSIEUR JOURDAIN, MADAME 
JOURDAIN, LUCILE, COVIELLE, NICOLE. 

CLÉONTE. — Monsieur, je n'ai voulu prendre personne pour vous 
faire une demande que je médite il y a longtemps. Elle me touche 
assez pour m'en charger moi-même; et, sans autre détour, je 
vous dirai que l'honneur d'être votre gendre est une faveur glo- 
rieuse que je vous prie de m'accorder. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Avaut quc de vous rendre réponse, mon- 
sieur, je vous prie de me dire si vous êtes gentilhomme. 

CLÉONTE. — Monsieur, la plupart des gens, sur cette question, 
n'hésitent pas beaucoup. On tranche le mot aisément. Ce nom ne 
fait aucun scrupule à prendre et l'usage aujourd'hui semble en au- 
toriser le vol. Pour moi, je vous l'avoue, j'ai les sentimens sur 
cette matière un peu plus délicats. Je trouve que toute imposture 
est indigne d'un honnête homme , et qu'il y a de la lâcheté à dé- 
guiser ce que le ciel nous a fait naître , à se parer aux yeux du 
monde d'un titre dérobé , à se vouloir donner pour ce qu'on n'est 
pas. Je suis né de parens , sans doute , qui ont tenu des charges 
honorables ; je me suis acquis , dans les armes , l'honneur de six 
ans de service , et je me trouve assez de bien pour tenir dans le 
monde un rang assez passable : mais, avec tout cela, je ne veux 
point me donner un nom, où d'autres, en ma place, croiroient 
pouvoir prétendre ; et je vous dirai franchement que je ne suis 
point gentilhomme. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Touchez là, monsieur : ma fille n'est pas 
pour vous. 

CLÉONTE. — Comment? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Vous n'êtes poiut gentilhomme : vous 
n'aurez pas ma fille. 

MADAME JOURDAIN. — Quc voulez-vous donc dire avec votre gen- 
tilhomme? Est-ce que nous sommes, nous autres, de la côte de 
saint Louis? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Taisez-vous , ma femme : je vous vois 
venir. 




ACTE III, SCÈNE XII. jgj 

MADAME JOURDAIN. — Descendons-nous tous deux que de bonne 
bourgeoisie ? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Yoilà pos le coup de langue? 

MADAME JOURDAIN. — Et votre père n'étoit-il pas marchand aussi 
bien que le mien ? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Peste soit de la fenmie ( IÇUe n*y a ja- 
mais manqué. Si votre père a été marchand , tant pis pour lui ; 
mais, pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout 
ce que j*ai à vous dire , moi , c'est que je veux avoir un gendre 
gentilhomme. ' 

MADAME JOURDAIN. — Il faut à votre fille un mari qui lui soit 
propre ; et il vaut mieux , pour elle , un honnête homme riche et 
bien fait, qu'un gentilhomme gueux et mal bâti. 

NICOLE. — Cela est vrai. Nous avons le fils du gentilhomme de 
notre village , qui est le plus grand malitome et le plus sot dadais 
que j'aie jamais vu. 

MONSIEUR JOURDAIN , à Nicole. — Taisez-vous , impertinente. Vous 
vous fourrez toujours dans la conversation. J'ai du bien assez pour 
ma fille ; je n'ai besoin que d'honneurs , et je la veux faire marquise. 

MADAME JOURDAIN. — Marquiso? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui , marquise. 

V ADAMB JOURDAIN. — Hélas I Dieu m'en garde I 

MONSIEUR JOURDAIN. — C'est uue chose que j'ai résolue 

MADAME JOURDAIN. -— C'est uue chose, moi, où je ne consentirai 
point. Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à 
de fâcheux înconvéniens. Je ne veux point qu'un gendre puisse à 
ma fille reprocher ses parens, et qu'elle ait des enfans qui aient 
honte de m'appeler leur grand'maman. S*il falloit qu'elle me vînt 
visiter en équipage de grand'dame, et qu'elle manquât, par mé- 
garde, à saluer quelqu'un du quartier, on ne manqueroit pas aus- 
sitôt de dire cent sottises. «Voyez-vous, diroit-on, cette madame la 
marquise qui fait tant la glorieuse? C'est la fille de monsieur Jour- 
dain, qui était trop heureuse, étant petite, de jouer à la madame 
avec nous. Elle n'a pas toujours été si relevée que la voilà; et ses 
deux grands-pères vendoient du drap auprès de la porte Saint-Inno- 
cent. Us ont amassé du bien à leurs enfans , qu'ils payent mainte- 
nant peut-être bien cher en l'autre monde ; et l'on ne devient guère 
si riche à être honnêtes gens. » Je ne veux point tous ces caquets, et 
je veux un homme , en un mot , qui m'ait obligation de ma fille , et 
à qui je puisse dire : «Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec 
moi. » 

KonsiBua JOURDAIN. — Voilà bien les sentimens d'un petit esprit, 
de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez 
pas davantage : ma fille sera marquise , en dépit de tout le monde; 
et si vous me mettez en colère , je la ferai duchesse. 



152 LE BOURGEOIS GENTiLHOMMK. 

SCÈNE XIII. — MADAME JOURDAIN, LUCILE, CLÊONTE, NI- 
COLE, COVIELLE. 

Madame JOURDAIN. •— Cléonte, ne perdez point courage encore. 
[A Lucile.) Suivez-knoi, ma fille; et venez dire résolument à votre 
père qae , si vous ne l'avez , vous ne voulez épouser personne. 

SCÈNE XIV. — CLÉONTE, COVIELLE 

coviELLB. — Vous Hvez fait de belles affaires avec vos beaux sen- 
timens ( 

CLÉONTE. — Que veux-tu? J*ai un scrupule là-dessus que l'exem- 
ple né sauroit vaincre. 

COVIELLE. — Vous moquez-vous , de le prendre sérieusement avec 
un homme comme cela? Ne voyez-vous pas qu'il est fou? et vous 
coûtoit-il quelque chose de vous accommoder à ses chimères ? 

CLÉONTE. — Tu as raison; mais je ne croyois pas qu'il fallût faire 
ses jîreuves de noblesse pour être gendre de monsieur Jourdain. 

COVIELLE , riant. — Ah ! ah ! ah ! 

CLÉONTE. — De quoi ris-tu? 

COVIELLE. — D'une pensée qui me vient pour jouer notre homme , 
et vous faire obtenir ce que vous souhaitez 

CLÉONTE. — Comment? 

COVIELLE. — L*idée est tout à fait plaisante. 

CLÉONTE. — Quoi donc? 

COVIELLE. — Il s'est fait depuis peu une certaine mascarade qui 
vient la mieux du monde ici , et que je prétends faire entrer dans 
une bourle • que je veux faire à notre ridicule. Tout cela sent un 
peu sa comédie ; mais , avec lui , on peut hasarder toute chose , il 
n'y faut point chercher tant de façons , et il est homme à y jouer 
son rôle à merveille , à donner aisément dans toutes les fariboles 
qu'on s'avisera de lui dire. J'ai les acteurs, j'ai les habits tout 
prêts ; laissez-moi faire seulement. 

CLÉONTE. — Mais apprends-moi.... 

COVIELLE. — Je vais vous instruire de tout. Retirons-nous; le 
voilà qui revient 

SCÈNE XV. — MONSIEUR JOURDAIN , seul. 

Que diable est-ce là? Ils n'ont rien que les grands seigneurs à 
me reprocher; et moi, je ne vois rien de si beau que de hanter 

I . Une bourle, de l'ilalien barla, plaisanlerie. Nous en avons aussi fait 



ACTE 111, SCÈNE XV. 153 

.es grauds seigneurs ; il n'y a qu'honneur et que civilité avec eux ; 
et je voudrois qu'il m'eût coûté deux doigts de la main , et être 
né comte ou marquis. 



SCÈNE XVI. — MONSIEUR JOURDAIN. UN LAQUAIS. 

LE LAQUAIS. — Monsicur , voici monsieur le comte , et une dame 
qu'il mène par la main. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Hé l mou Dicu ! j'ai quelques ordres à 
donner. Dis-leur que je vais venir ici tout à l'heure. 

SCÈNE XVII. — DORIMÈNE, DORANTE, UN LAQUAIS. 

LE LAQUAIS. — MoDsicur dit comme cela qu'il va venir ici tout à 
l'hetire. 
DORANTE. — Voilà qui est bien. 

SCÈNE XYIII. — DORIMÈNE, DORANTE. 

DORIMÈNE. — Je ne sais pas, Dorante; je fais encore ici une 
étrange démarche , de me laisser amener par vous dans une mai- 
son où je ne connois personne. 

DORANTE. — Quel lieu voulez-vous donc, madame, que mon 
amour choisisse pour vous régaler , puisque , pour fuir l'éclat , vous 
ne voulez ni votre maison, ni la mienne? 

DORIMÈNE. — Mais vous ne dites pas que je m'engage insensi- 
blement chaque jour à recevoir de trop grands témoignages de 
votre passion. J'ai beau me défendre des choses , vous fatiguez ma 
résistance , et vous avez une civile opiniâtreté qui me fait venir 
doucement k tout ce qu'il vous plaît. Les visites fréquentes ont 
commencé , les déclarations sont venues ensuite , qui , après elles , 
ont traîné les sérénades et les cadeaux, que les présens ont suivis. 
Je me suis opposée à tout cela; mais vous ne vous rebutez point, 
et, pied à pied, vous gagnez mes résolutions. Pour moi, je ne 
puis plus répondre de rien ; et je crois qu'à la fin vous me ferez 
venir au mariage, dont je me suis tant éloignée. 

DORANTE. — Ma foi, madame, vous y devriez déjà être. Vous 
êtes veuve, et ne dépendez que de vous; je suis maître de moi, 
et vous aime plus que ma vie : à quoi tient-il que , dès aujour- 
d'hui , vous ne fassiez tout mon bonheur ? 

DORIMÈNE. — Mon Dieu, Dorante, «il faut des deux parts bien 
des qualités pour vivre heureusement ensemble ; et les deux plus 
raisonnables personnes du monde ont souvent peine à composer 
une union dont ils soient satisfaits. 

DORANTE. — Vous VOUS moqucz , madame, d^ -s^sa ^ ^^ç»^^ 



154 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

tant de difficultés ; et Texpérience que vous avez faite ne conclut 
rien pour tous les autres. 

DORiMÈNE. — Enfin, j'en reviens toujours là. Les dépenses que 
je vous vois faire pour moi m'inquiètent par deux raisons : l'une, 
qu'elles m'engagent plus que je ne voudrois ; et l'autre, que je suis 
sûre , sans vous déplaire , que vous ne les faites point que vous ne 
vous incommodiez ; et je ne veux point cela. 

DORANTE. — Ah 1 madame , ce sont des bagatelles , et ce n'est 
pas par là.... 

DORiMÈNE. — Je sais ce que je dis; et, entre autres, le diamant 
que vous m'avez forcée à prendre est d'un prix.... 

DORANTE. — Hé! madame, de grâce, ne faites point tant valoir 
une chose que mon amour trouve indigne de vous ; et souffrez.... 
Voici le maître du logis. 

SCÈNE XIX. — MONSIEUR JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE. 

MONSIEUR JOURDAIN , après avoir fait de'ux révérences , se trou- 
vant trop près de Dorimène, — Un peu plus loin , madame. 

DORIMÈNE. — Comment? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Un pas , s'îl VOUS plaît. 

DORIMÈNE. — Quoi donc? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Reculcz un peu pour la troisième. 

DORANTE. — Madame, monsieur Jourdain sait son monde. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Madame , ce m'est une gloire bien grande, 
de me voir assez fortuné , pour être si heureux , que d'avoir le bon- 
heur, que vous ayez eu la bonté de m'accorder la grâce, de me 
faire l'honneur de m'honorer de la faveur de votre présence ; et , 
si j'avois aussi le mérite pour mériter un mérite comme le vôtre , 
et que le ciel.... envieux de mon bien.... m'eût accordé.... l'ayan- 
tage de me voir digne.... des*.... 

DORANTE. — Monsieur Jourdain, en voilà assez. ^Madame n'aime 
pas les grands complimens , et elle sait que vous êtes homme d^es- 
prit. (Bas, à Dorimène.) C'est un bon bourgeois assez ridicule, 
comme vous voyez , dans toutes ses manières. 

DORIMÈNE , bas y à Dorante. — Il n'est pas malaisé de s'en aper- 
cevoir. 

DORANTE. — Madame , voilà le meilleur de mes amis. 

MONSIEUR JOURDAIN. ~ C'est trop d'honneur que vous me faites. 

DORANTE. — Galant homme tout à fait. 

DORIMÈNE. — J'ai beaucoup d'estime pour lui. 

MONSIEUR JOURDAIN. ^ Je n'ai rien fait encore , madame , pour 
mériter cette grâce. 

DORANTE, bof , À Jf. Joufdain. — Prenez bien garde, au moins, 
à ne lui point parler du diamant que vous lui avez donné. 



ACTE 111, SCÈNE XIX. 155 

MONSIEUR JOURDAIN, bos ^ à Dorante. — Ne pourrois-je pas seu- 
lement lui demander comment elle le trouve ? 

DORANTE, bas, à M. Jourdain. — Comment? Gardez -vous -en 
bien! Cela seroit vilain à vous; et, pour agir en galant homme, il 
faut que vous fassiez comme si ce n'étoit pas vous qui lui eussiez 
fait ce présent. (Haut.) Monsieur Jourdain, madame, dit qu'il est 
ravi de vous voir chez lui. 

DORiMÈNB. — II m'honore beaucoup. 

MONSIEUR JOURDAIN, bos , à Dorafite. — = Que je vous suis obligé 
monsieur , de lui parler ainsi pour moi ! 

DORANTE , bas j à M. Jourdain. — J'ai eu une peino effroyable à 
la faire venir ici. 

MONSIEUR JOURDAIN , bos ^ à Dorantû. •— Je ne sais quelles grâces 
vous en rendre. 

DORANTE. — Il dit , madame , qu'il vous trouve la plus belle per- 
•onne du monde. 

DORiMÊNE. — C'est bien de la grâce qu'il me fait. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Madame , c'est vous qui faites les grâces , 

drv • • • 

DORANTE. — Songeons à manger. 

SCÈNE XX. — MONSIEUR JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, 

UN LAQUAIS. 

LE LAQUAIS , à M. Jourdain. — Tout est prêt ; monsieur 
DORANTE. — Allons douc nous mettre à table; et qu'on fasse 
venir les musiciens 

SCÈNE XXI. 

ENTRÉE DE BALLET. — Six cuisiniers , qui ont préparé le festin . 
dansent ensemble , et font le troisième intermède; après quoi . ils 
apportent une table couxierte de plusieurs mets. 



ir)6 LE BOURGEOIS GE?ITILUOMME. 



ACTE QUATRIÈME. 



SCÈNE I — DOKIMÈNE , MONSIEUR JOURDAIN , DORANTE , 
TROIS MUSICIENS , UN LAQUAIS. 

DORiMÈNE. — Comment! Dorante, voilà un repas tout à fait 
magnifique ! 

MONSIEUR JOURDAIN. — Vous VOUS moquez , madame, et je vou- 
drois qu'il fût plus digne de vous être offert. 

(Dorimène, M. Jourdain, Dorante, et les trois miisiciens se 

mettent à table.) 

DORANTE. — Monsieur Jourdain a raison, madame, de parler de 
la sorte , et il m'oblige , de vous faire si bien les honneurs de chez 
lui. Je demeure d'accord avec lui que le repas n'est pas digne de 
vous. Comme c'est moi qui l'ai ordonné, et que je n'ai pas sur 
cette matière les lumières de nos amis, vous n'avez pas ici- un 
repas fort savant , et vous y trouverez des incongruités de bonne 
chère, et des barbarismes de bon goût. Si Damis s'en étoit mêlé, 
tout seroit dans les règles ; il y auroit partout de l'élégance et de 
l'érudition, et il ne manqueroit pas de vous exagérer lui-même 
toutes les pièces du repas qu'il vous donneroit, et de vous faire 
tomber d'accord de sa haute capacité dans la science des bons 
morceaux ; de vous parler d'un pain de rive à biseau doré * , relevé 
de croûte partout , croquant tendrement sous la dent ; d'un vin à 
sève veloutée, armé d'un vert qui n'est point trop commandant; 
d'un carré de mouton gourmande de persil ; d'une longe de veau 
de rivière * , longue comme cela , blanche , délicate , et qui , sous 
les dents , est une vraie pâte d'amandes ; de perdrix relevées d'un 
fumet surprenant; et pour son opéra, d'une soupe à bouillon 
perlé, soutenue d'un jeune gros dindon cantonné de pigeonneaux, 
et couronné d'oignons blancs mariés avec la chicorée. Mais, pour 
moi, je vous avoue mon ignorance; et, comme monsieur Jour- 
dain a fort bien dit, je voudrois que le repas fût plus digne de 
vous être offert. 

DORiMÈNE. — Je ne réponds à ce compliment , qu'en mangeant 
comme je fais. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Ah! que voilà de belles mains! 

f . Un pain de rive est un pain qui, ayant été placé au bord du four, csl 
cmï à point de tous les côtés. 
■sf. Veau élevé dans des prairies voisines d'une rivière 



ACTE IV, SCÈNE I. i57 

DORiMÈNE. * Les mains sont médiocres , monsieur Jourdain; 
mais TOUS voulez parler du diamant, qui est fort beau. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Moi , madame, Dieu me garde d'en vou- 
loir parler! ce ne seroit pas agir en galant homme; et le diamant 
est fort peu de chose. 

DORIMÈNE. — Vous êtcs bien dégoûté. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Vous avcz trop de bonté.... 

DORANTE , après avoir fait un signe à M. Jourdain. — Allons , 
qu*on donne du vin à monsieur Jourdain et à ces messieurs , qui 
nous feront la grâce de nous chanter un air à boire. 

DORIMÈNE. — C'est merveilleusement assaisonner la bonne chère, 
que d*y mêler la musique , et je me vois ici admirablement régalée 

MONSIEUR JOURDAIN. — Madame, ce n'est pas.... 

DORANTE. — Monsieur Jourdain, prêtons silence à ces mes 
sieurs; ce qu'ils nous diront vaudra mieux que tout ce que nous 
pourrions dire. 

PREMIER ET SECOND MUSICIENS ENSEMBLE, UH VeiTe à la maiH. 

Un petit doigt , Philis , pour commencer le tour : 
Ah ! qu'un verre en vos mains a d'agréables charmes ! 

Vous et le vin vous vous prêtez des armes , 
Et je sens pour tous deux redoubler mon amour : 
Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle. 
Une ardeur éternelle. 

Qu'en mouillant votre bouche il en reçoit d'attraits ! 
Et que l'on voit par lui votre bouche embellie! 
Ah! l'un de l'autre ils me donnent envie. 
Et de vous et de lui je m'enivre à longs traits. 
Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle, 
Une ardeur étemelle. 

SECOND ET TROISIÈME MUSICIENS ENSEMBLE. 

Buvons, chers amis, buvons. 
Le temps qui fuit nous y convie : 
Profitons de la vie 
Autant que nous pouvons. «. 

Quand on a passé l'onde noire , 
Adieu le bon vin, nos amours. 

Dépêchons-nous de boire; 

On ne boit pas toujours. 

Laissons raisonner les sots 
Sur le vrai bonheur de la vie, 
Notre philosophie 
, Le met parmi les pots. 



iS8 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

Les biens , le savoir et la gloire , 
N*ôtent point les soucis fàcheui ; 

Et ce n'est qu*à bien boire 

Que Ton peut être heureux. 

TOUS TROIS ENSEMBLE. 

Sus , sus ; du vin partout : versez , garçon « versez , 
Versez « versez toujours, tant qu'on vous dise : Assez. 

DORiMèNE. — • Je ne crois pas qu'on puisse mieux chanter; et 
cela est tout à fait beau. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je vois eucoro ici , madame , quelque 
chose de plus beau. 

DORiMÈNB. — Ouais ! monsieur Jourdain est galant plus que je 
ne pensois. 

DORANTE. — Gomment , madame , pour qui prenez-vous monsieur 
Jourdain? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je voudrois bien qu'elle me prit pour ce 
que je dirois. 

DORiMÈNE. — Encore ? 

DORANTE y à Dorimène. — Vous ne le connoissez pas. 

MONSIEUR JOURDAIN. *— Elle mo coimoîtra quand il lui plaira. 

DORIMÈNE. — Ohl je le quitte. 

DORANTE. — Il est homme qui a toujours la riposte en main. 
Mais vous ne voyez pas que monsieur Jourdain , madame , mange 
tous les morceaux que vous touchez. 

DORIMÈNE. — Monsieur Jourdain est un homme qui me ravit. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Si je pouvois ravir votre cœur, je 
serois.... 

SCÈNE IL— MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN, 
DORIMÈNE, DORANTE, MUSICIENS, LAQUAIS. 

MADAME JOURDAIN. — Ah ! ah I je trouve ici bonne compagnie , 
et je vois bien qu'on ne m'y attendoit pas. C'est donc pour cette 
belle affaire-ci , monsieur mon mari , que vous avez eu tant d'em- 
pressement à m' envoyer dîner chez ma sœur? Je viens de voir un 
théâtre là-bas, et je vois ici un banquet à faire noces. Voilà comme 
vous dépensez votre bien; et c'est ainsi que vous festinez les 
dames en mon absence , et que vous leur donnez la musique et la 
comédie , tandis que vous m'envoyez promener. 

DORANTE. — Que voulcz-vous dire , madame Jourdain? et quelles 
fantaisies sont les vôtres, de vous aller mettre en tète que votre 
mari dépense son bien , et que c'est lui qui donne ce régale à ma- 
dame^^preuez que c'est moi , je vous prie ; qu'il ne fait seule- 




ACTE IV, SCÈNE II. 159 

ment que me prêter sa maison , et que tous devriez un peu mieux 
regarder aux choses que vous dites. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui , impertinente , c'est monsieur le 
comte qui donne tout ceci à madame , qui est une personne de 
qualité. Il me fait l'honneur de prendre ma maison , et de vouloir 
que je sois avec lui. 

ifÀDAME JOURDAIN. — Ce sout des chansons que cela; je sais ce 
que je sais. 

DORANTE. — Prenez , madame Jourdain, prenez de meilleures 
lunettes. 

MADAME JOURDAIN. — Je n'ai que faire de lunettes , monsieur , 
et je vois assez clair. Il y a longtemps que je sens les choses, et 
je ne suis pas une bête. Gela est fort vilain à vous , pour un grand 
seigneur, de prêter la main comme vous faites aux sottises de 
mon mari. Et vous , madame , pour une grand'dame , cela n'est 
ni beau , ni honnête à vous , de mettre de la dissension dans un 
ménage , et de souffrir que mon mari soit amoureux de Vous. 

DORiMÈNB. — Que veut donc dire tout cecf? Allez , Dorante , vous 
vous moquez, de m' exposer aux sottes visions de cette extrava- 
gante. 

DORANTE , suivant Dorimène qui sort, — Madame , holàl madame , 
où courez-vous? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Madame.... Monsieur le comte, faites-lui 
mes excuses , et tâchez de la ramener. 

SCENE m. — MADAME JOURDAIN , MONSIEUR JOURDAIN 

LAQUAIS. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Ah! impertinente que vous êtes, voilà de 
vos beaux faits! Vous me venez faire des affronts devant tout le 
monde ; et vous chassez de chez moi des personnes de qualité ! 

MADAME JOURDAIN. — Je me moque de leur qualité. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je ne sais qui me tient, maudite, que je 
ne vous fende la tête avec les pièces du repas que vous êtes venue 
troubler. ( Les laquais emportent la table.) 

MADAME JOURDAIN , soTtant, — Je me moque de cela. Ce sont mes 
droits que je défends, et j'aurai pour moi toutes les femmes. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Yous faites bien d'éviter ma colère. 



SCÈNE IV. — MONSIEUR JOURDAIN , seul. 

Elle est arrivée bien malheureusement. J'étois en humeur de dire 
de jolies choses, et jamais je ne m'étois senti tant d'esprit. Qu'est- 
ce que c'est que cela? 



iOO LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

SCÈNE V. — MONSIEUR JOURDAIN, COVIELLE, déguisé, 

coviELLE. — Monsieur, je ne sais pas si j'ai l'honneur d'être connu 
de vous. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Non, monsieur. 

COVIELLE, étendant la main à un pied de terre. — Je vous ai vu 
que vous n'étiez pas plus grand que cela. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Moi? 

COVIELLE.— Oui. Vous éticz le plus bel enfant du monde, et 
toutes les dames vous prenoient dans leurs bras pour vous baiser. 
MONSIEUR JOURDAIN. — Pour me baiser? 

COVIELLE. — Oui. J'étois grand ami de feu monsieur votre père. 
MONSIEUR JOURDAIN. — De feu mousieur mon père? 
COVIELLE. — Oui. C'étoit un fort honnête gentilhomme. 
MONSIEUR JOURDAIN. — Comment dites-vous? 
COVIELLE. — Je dis que c'étoit un fort honnête gentilhomme. 
MONSIEUR JOURDAIN. — Mon père? 

COVIELLE. — Oui. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Vous l'avcz fort counu? 

COVIELLE. — Assurément. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Et VOUS l'avez counu pour gentilhomme? 

COVIELLE. — Sans doute. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je ne sais donc comment le monde est fait ! 

COVIELLE. — Comment? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Il y a de sottes gens qui me veulent dire 
qi^'il a été marchand. 

COVIELLE. — Lui, marchand? C'est pure médisance, il ne l'a ja- 
mais été. Tout ce qu'il faisoit, c'est qu'il éloit fort obligeant, fort 
officieux, et, comme il se connoissoit fort bien en étoffes, il en 
alloit choisir de tous les côtés , les faisoit apporter chez lui , et en 
donnoit à ses amis pour de l'argent. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je suis ravi de vous connoître, afin que 
vous rendiez ce témoignage -là, que mDn père étoit gentilhomme. 

COVIELLE. — Je le soutiendrai devant tout le monde. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Vous m' Obligerez. Quel sujet vous amène? 

COVIELLE. — Depuis avoir connu feu monsieur votre père , hon- 
nête gentilhomme , comme je vous ai dit , j'ai voyagé par tout le 
monde. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Par tout le monde? 

COVIELLE. — Oui. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je peuse qu'il y a bien loin en. ce pays-là. 

COVIELLE. — Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs 
voyages que depuis quatre jours; et, par l'intérêt que je prends à 
tout ce qui vous touche , je viens vous annoncer la meilleure nou- 
reUe du monde. 



ACTE IV, SCÈNE V. iCi 

MONSIEUR JOURDAIN. — Qucllc? 

coviELLE. — Vous sEvcz que le fils du Grand-Turc est ici? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Moi? NOD. 

COVIELLE. — Comment! Il a un train tout à fait magnifique; tout 
le monde le va voir , et il a été reçu en ce pays comme un seigneur 
d'importance. 

MONSIEUR JOURDAIN. —- Par ma foi, je ne savois pas cela. 

COVIELLE. — Ce qu'il y a d'avantageux pour vous, c'est qu'il est 
amoureux de votre fille. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Le fils du Grand-Turc? 

COVIELLE. — Oui; et il veut être votre gendre. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mou gendre, le fils du Grand-Turc? 

COVIELLE. — Le fils du Grand-Turc votre gendre. Comme je lé fus 
voir, et que j'entends parfaitement sa langue, il s'entretint avec 
moi ; et , après quelques autres discours , il me dit : « Acciam croc 
soler onch alla moustaph gidelum amanahem varahini oussere car- 
bulath , » c'est-à-dire : a N'as-tu point vu une jeune belle personne , 
qui est la fille de monsieur Jourdain, gentilhomme parisien? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Le fils du Graud-Turc dit cela de moi? 

COVIELLE. — Oui. Gomme je lui eus répondu que je vous con- 
noissois particulièrement , et que j'avois vu votre fille : « Ah ! me 
dit-il, marababa sahem!-» c'est à-dire : «Ah! que je suis amou- 
reux d'elle ! » 

MONSIEUR JOURDAIN. — MaTohaba sahem, veut dire : Ah ! que je 
suis amoureux d'elle ! 

COVIELLE. — Oui. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Par ma foi, vous faites bien de me le 
dire; car, pour moi, je n'aurois jamais cru que Marababa sahem 
eût voulu dire : Ah ! que je suis amoureux d'elle ! Voilà une langue 
admirable que ce turc! 

COVIELLE. — Plus admirable qu'on ne peut croire. Savez- vous 
bien ce que veut dire cacaracamouchen? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Cacaracamouchen ? Non. 

COVIELLE. — C'est-à-dire : Ma chère âme. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Cacaracamouchen , veut dire : Ma chère 
âme? ' 

COVIELLE. — Oui. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Voilà qui est merveilleux ! Cacaracamou- 
chen : Ma chère âme. Diroit-on jamais cela? Voilà qui me confond. 

COVIELLE. — Enfin, pour achever mon ambassade, il vient vous 
demander votre fille en mariage ; et , pour avoir un beau - père qui 
soit digne de lui , il veut vous faire mamamouchi , qui est une cer- 
taine grande dignité de son pays. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mgmamouchtf 

COVIELLE. — Oui, inainamouchi : c'est-à-dire., eu y^At^ Vkwb^'*. ^ 
Muf.iÈRE m \\ 



4Q^ LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

paladin. Paladin, ce sont de ces anciens.... Paladin, enfin. Il n'y a 
rien de plus noble que cela dans le monde ; et tous ires de pair 
avec les plus grands seigneurs de la terre. 

MONSIEUR JOURDAIN. «^ Le flls du Grand-Turc m'honore beaucoup , 
et je vous prie de me mener chez lui , pour lui en faire mes re- 
mercîmens. 

coviELLF. — Comment! le voilà qui va venir ici. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Il va Venir ici? 

coviELLLE. — Oui ; et il amène toutes choses pour là cérémonie 
de votre dignité. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Voilà qui est bien prompt. 

coviELLE. — Son amour ne peut souffrir aucun retardement. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Tout ce qui m'embarrasse ici, c'est que 
ma fille est une opiniâtre qui s'est allé mettre dans la tète un cer- 
tain Cléonte , et elle jure de n'épouser personne que celui-là. 

COVIELLE. — Elle changera de sentiment, quand elle verra le fils 
du Grand-Turc ; et puis il se rencontre ici une aventure merveil- 
leuse , c'est que le fils du Grand-Turc ressemble à ce Cléonte , à peu 
de chose près. Je viens de le voir; on me l'a montré, et l'amour 
qu'elle a pour l'un, pourra passer aisément à l'autre, et.... Je l'en- 
tends venir ; le voilà. 

SCÈNE VI. — CLÉONTE, en Turc; TROIS PAGES, portant la 
veste de Cléonte; MONSIEUR JOURDAIN, COVIELLE. 

CLÉONTE. — Àmbousahim oqui horaf^ Jordina, Salamalequi. 

COVIELLE, à M, Jourdain. — C'est-à-dire : « Monsieur Jourdain, 
votre cœur soit toute l'année comme un rosier fleuri. » Ce sont fa- 
çons de parler obligeantes de ces* pays-là. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je SUIS très-humble serviteur de son al- 
tesse turque. 

COVIELLE. — Carigar camhoto oustin moraf. 

CLÉONTE. — Oustin y oc catamalequi hasum hase alla moran. 

COVIELLE. — Il dit : € Que le ciel vous donne la force des lions, 
et la prudence des serpens. » 

MONSIEUR JOURDAIN. — Son altesse turque m'honore trop, et je 
lui souhaite toutes sortes de prospérités. 

COVIELLE. — Ossa Innamen sadoc hdballi oracaf ouram 

CLÉONTE. — Bel-men, 

covi^LE. — Il dit que vous alliez vite avec lui vous préparer 
pour la cérémonie , afin de voir ensuite votre fille et de conclure 
le mariage. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Tant de choses en deux mots? 

COVIELLE, — Oui. La langue turqua est comme cela, elle dit 
beaucoup en peu de paroles. Allez vite où il souhaite. 



ACTE. IV, SCÈNE VII. ^g3 

SCÈNE VIT. — COYIELLE , 9êul. 

Ah! ahl ahl Ma foi, cela est tout à fait drôle. Qqelle dupe; 
Quand il auroit appris son rôle par cœur, il ne pourroit pas le 
mieux jouer. Ah ! ah ! 

SCÈNE VIII. — DORANTE, ÇOVIELLE. 

coviELLE. — Je vous prie, monsieur, de nous vouloir àfder 
céans dans une affaire qui s'y passe. 

DORANTE. — Ah ! ah ! Co vielle, qui Vauroit reconnu? Comme te 
voilà ajusté! 

COVIELLE. — Vous voyez. Ah! ahl 

DORANTE. — De quoi ris-tu? 

COVIELLE. — D'une chose , monsieur , qui le mérite bien. 

DORANTE. — Comment? 

COVIELLE. — Je vous le donnerois en bien des fois, monsieur, à 
deviner le stratagème dont nous nous servons auprès de monsieur 
Jourdain, pour porter son esprit à donner sa fille à mon maître. 

DORANTE. ^ Je ne devine point le stratagème; mais je devine 
qu'il ne manquera pas de faire son effet , puisque tu l'entreprends. 

COVIELLE. — Je sais , monsieur , que la bète vous est connue. 

DORANTE. — Apprends-moi ce que c'est. 

COVIELLE. — Prenez la peine de vous tirer un peu plus loin, 
pour faire place à ce que j'aperçois venir. Vous pourrez voir une 
partie de l'histoire , tandis que je vous conterai le reste. 

SCÈNE IX. 

céRÉMONIB TURQUE. 

LE MUPHTI, DERVIS, TURCS, assistans du muphH, 

chantans et dansans. 

PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET. 

Six Turcs entrent gravement deux à deux , au son des instrument . 
Ils portent trois tapis quHls lèvent fort haut , après en avpir fait , 
en dansant, plusieurs figures. Les Turcs chantans passent par-' 
dessous ces tapis , pour s'aller ranger aux deux côtés du théâtre. 
Le muphti , accompagné des dervis , ferme cette marche. 

Alors les Turcs étendent les tapis par terre y et se mettent dessus à 
genoux. Le muphti et les dervis restent débout au milieu d'eux; 
et y pendant que le muphti invoque Mahomet, en faisant beau- 
coup de contorsions et de grimaces , sans pto^érw wtvt %«\i\A "^^ 



i64 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

rôle, les Turcs assistans se prosternent jusqu'à terre , chantant 
Alii, lèvent les bras au ciel, en chantant Alla; ce qu'ils conti- 
nuent jusqu'à la fin de l'invocation , après laquelle ils se lèvent 
tous , chantant Alla eckber ' , et deux dervis vont chercher M Jour- 
dain. 

SCÈNE X. — LE MUPHTI, DERVIS, TURCS chantans et 

DANSANs; MONSIEUR JOURDAIN, vêtu à la turque, 

la tête rasée , sans turban et sans sabre. 

LE MUPHTi , à M. Jourdain . 
Se ti sabir, 
Ti resppndir; 
Se non sabir, 
Tazir, tazir. 

Mi star muphii , 
Ti qui star si? 
Non intendir ; 
Tazir, tazir'. 

(Deux dervis font retirer M. Jourdain.) 

SCÈNE XI. — LE MUPHTI , DERVIS , TURCS chantans 

ET DANSANS. 

LE MUPHTI. — Dice, Turque « qui star quista? Ânabatista? ana- 
batista ? 

LES TURCS. — lOC. 

LE MUPHTI. — Zuinglista '^' 

LES TURCS, — lOC 

LE MUPHTI. — Coffita? 

LES TURCS. — lOC. 

LE MUPHTI. — Hussita? Morista? Fronista? 

LES TURCS. — loc , ioc , ioc. 

LE MUPHTI — Ioc, ioc, ioc. Star pagana? 

LES TURCS. — Ioc. 

LE MUPHTI» — Luterana? 

LES TURCS. — Ioc. 

LE MUPHTI. — Puritana? 

LES TURCS. — lOC. 

4 . Alli et Alla {Alltih) signifient Dieu ; Alla Eckher, Dieu est grand. 
2. c Si tu sais, réponds; si tu ne sais pas, tais-toi. 
« Je suis le muphti; toi, qui es-lu? Tu ne conriprends pas? Tais-toi. » 
Ces couplets sont en langue franque , mélange corrompu de toutes les 
longues du midi de l'Europe. 



ACTE IV, SCÈNE XI. i65 

• 

LE MUPHTi. — Bramina? Moffina? Zurina? 
. LES TURCS. — loc, ioc , ioc. 

LE MUPHTI. — Ioc, ioc, ioc Mahametana? Mahametana? 

LES TURCS. — Hi Valla. Hi Valla. 

LE MUPHTI. — Como chamara? Como chamara? 

LES TURCS. — Giourdina , Giourdina. 

LE MUPHTI, sautant, — Giourdina, Giourdina. 

LES TURCS. — Giourdina. Giourdina >. 

LE MUPHTI 

Mahameta , per Giourdina , 
Mi pregar, sera e matina. 
Voler far un paladina 
De Giourdina, de Giourdina ; 
Dar turbanta , e dar scarrina , 
Gon galera , e brigantina , 
Per deffender Palestina. 
Mahameta, per Giourdina, 
Mi pregar sera e matina. 

[Aux Turcs.) 
Star bon Turca Giourdina? 
LES TURCS. — Hi Valla. Hi Valla', 

LE MUPHTI, chantant et dansant, — Ha la ba, ba la chou, ba la 
ba, ba la da. 
LES TURCS. — Ha la ba, ba la chou, ba la ba, ba la da. 



SCÈNE XII. — TURCS, chantans et dansans. 
DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET. 



4, * Le muphti ; Dis, Turc, quel est celui-ci ? Est-il anabaplislc ? — Les 
Turcs : Non. — Zwinglien? — Non. — Cophte ? — Non. — Hussite, more, 
pbroniste (ou contemplalif}? — Non, non, non. — Non, non, non. Est-il 
païen? — Non. — Luthérien? ^- Non. — Puritain? — Non. — ^^Bramine ? (Les 
noms de Moffina et de Zurina paraissent avoir été Torgés par Molière.) *— 
Non, non, non. — Non, non, non. Mahométan? — Oui, pw Dieul — Com- 
ment s'appelle-t-il ? — Jourdain. — Jourdain? — Jourdain. > 

2. «i Ze muphti : Pour Jourdain, je prierai Mahomet soir et malin. Je veux 
Taire de Jourdain un paladin. Je lui donnerai turban et sabre, avec galère 
et brigantin, pour défendre la Palestine. Pour Jourdain, je prierai Maho- 
met soir et matin. [Aux Turcs.)Eii-\\ bon Turc, ce Jourdain? — Les Turcs; 
Oui, par Dieu ! » 



j66 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

SCÈNE XIII. — LE MUPHTI, DERVIS, MONSIEUR JOURDAIN, 

TURCS CHAHTÂMS ET DANSiUlS. 

Le muphti revient coiffé avec son turban de cérémonie ^ qui êst 
d'une grosseur démesurée , et garni de bougies allumées à quatre 
ou cinq rangs; il est accompagné de deux dervis qui portent l'Ai- 
coran, et qui ont des bonnets pointus, garnis de bougies allur 
mées. 

Les deux autres dervis amènent M, Jourdain, et le font mettre à 
genoux y les mains par terre; de façon que son dos, sur lequel est 
mis VAlcoran , sert de pupitre au muphti , qui fait une seconde 
invocation burlesque, fronçant le sourcil, frappant de temps en 
temps sur VAlcoran, et tournant les feuillets anec précipitation; 
après quoi, en levant les bras au ciel, le muphti crie à haute 
voix. Hou'. 

Pendant cette seconde invocijUùm , les Turcs assistons , sHnclinant et 
se relevant alternativement, chantent aussi Hou, Hou, Hou. 

MONSIEUR JOURDAIN , après qu'on lui a été VAlcoran de dessus le 
dos. — Ouf f 

LE MUPHTI , à M. Jourdain. 
Ti non star furba*? 

LES TURCS. 

No, no, no. 

LB MUPHTI. 

Non star forfanta ? 

LES TURCS. 

No, no, no 

LE MUPHTI, aius Turcs. 
Donar turbanta. 

LES TURCS. 

Ti non star furba? 

No, no, no. 
Non star forfanta? 
No, no, no, 
• Donar turbanta 



4. Hou, Lui; un des noms que les Turcs donnent à Dieu. 

'2. il Le nmphti : Tu n'es pas un fourbe ? — Les Turcs : Non, non, tioj). 
— Le muphti ; Tu n'es pas un imposteur ? — Non, non, non. — DonnttE le 
turban. — Les Turcs : Tu n'es pas un fourbe, etc. » 



ACTE IV, SCÈNE XIII. iQ^ 

TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET. 

Les Turcs dansans mettent le turhan sur la tête de M. Jourdain 

au son des instrumens. 

LE MUPHTi, donnant le sabre à M. Jourdain. 
Ti star nobile , non star fabbola. ^ 
Pigliar schiabbola', 

LES TURCS, mettant le sabre à la main. 
ti star nobile , non star fabbola. 
Pigliar schiabbola. 

QUATRIÈME ENTRÉE DE BALLET 

Les Turcs dansans donnent en cadence plusieurs coups de sahrè 

à M. Jourdain, 

LE MUPHTI. 

Dara, dara 
Bastonnara. 

LES TURCS. 

Dara, dara 
Bastonnara ». 

CINQUIÈME ENTRÉE DE BALLET. 

Les Turcs dansans donnent à M, Jourdain des coups de bdton 

en cadence, 

LE MUPHTI. 

Non tener honta , 
Questa star Tultima affronla.- 

LES TURCS, 

Non tener honta, 
Questa star l'ultima affronta ^ 

Le muphtt commence une troisième invocation. Les dervis le sou- 
tiennent par-dessous les bras avec respect; après quoi , les Turcs 
cliantans et dansans , sautant autour du muphti , se retirent avec 
lui , et emmènent M, Jourdain 

1 . c Tu es noble, ce n'est point une Table. Prends ce sabre. > 

2. « Donnez, donnez la bastonnade. » 

3. « N'aie poial de honte ; voilA le dernier aCCtotvV. >» 



158 LE BOURGEOIS GENTILHOMME 



■N««i:« 



ACTE CINQUIEME 



SCÈNE I. — MONSIEUR JOURDAIN, MADAME JOURDAIN. 

MADAME JOURDAIN. — Ah I mon Dieu , miséricorde! Qu'est-ce que 
c'est donc que cela ? Quelle figure 1 Est-ce un momon que vous al- 
lez porter, et est- il temps d'aller en masque? Parlez donc, qu'est- 
ce que c'est que ceci? Qui vous a fagoté comme cela? 

MONSIEUR JOURDAIN, -r Yoyez l'impertinente, de parler de la 
sorte à un mamamouchi. 

MADAME JOURDAIN. — Comment donc? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui , il me faut porter du respect main- 
tenant, et l'on vient de me faire mamamouchi, 

MADAME JOURDAIN. — Que voulez-vous dire, avec votre maaui- 
mouchi ? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Jfamamouc/it , VOUS dis-je. Je suis mamo- 
mouchi» 

MADAME JOURDAIN. — Quelle bête est-ce là? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mamamouchi y c'est-à-dire en notre lan- 
gue, paladin. 

MADAME JOURDAIN. — Baladin! Ëtes-vous eu âge de danser des 
ballets? 

MONSIEUR JOURDAIN, •— Quelle ignorante! Je dis paladin : c'est 
une dignité dont on vient de me faire la cérémonie. 

MADAME JOURDAIN. ^ Quellc Cérémonie donc? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Mahameta per Jordina. 

MADAME JOURDAIN. — Qu'est-co que cela veut dire? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Jordifia y c'est-à-dire Jourdain. 

MADAME JOURDAIN. — Hé bien ! quoi , Jourdain ? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Voîer far un paîadina de Jordina. 

MADAME JOURDAIN. — Comment? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Dar turhanta con galera, 

MADAME JOURDAIN. — Qu'est-ce à dire, cela? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Pcr deffendar Palestina. 

MADAME JOURDAIN. — Que voulez-vous douc dire? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Dara , da/ra haslonnara. 

MADAME JOURDAIN. — Qu'est-ce douc que ce jargon-là? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Nou tcuer hontay quesla star l'uUima 
affronta, 
MADAME JOURDAIN, — Qu'cst Ce quc c'est donc que tout cela ? 



ACTE V, SCÈNE I. J69 

et 

MONSIEUR JOURDAIN, chantatit et dansant. — Hou la ba, ba la 
ekou, ha la ha, ha la da. [U tombe par terre.) 

MADAME JOURDAIN. ~ Hélas 1 moii Dieu , mon mari est deyenu fou. 

MONSIEUR JOURDAIN, se relevant et s'en allant. — Paix, insolente 
Portez respect à monsieur le mamanvouchi, 

MADAME JOURDAIN , seuU. — OÙ est-ce donc qu'il a perdu Tesprit? 
Courons l'empêcher de sortir. [Àperce'cant Dorimène et Dorante.) 
Âh! ahl voici justement le reste de notre écu! Je ne vois que cha- 
grin de tous côlés. 

SCENE II. - DORANTE, DORIMÈNE. 

DORANTE. — Oui, madame, vous verrez la plus plaisante chose 
qu'on puisse voir , et je ne crois pas que dans tout le monde , il 
soit possible de trouver encore un homme aussi fou que celui-là. 
Et puis , madame , il faut tâcher de servir l'amour de Cléonte , et 
d'appuyer toute sa mascarade. C'est un fort galant homme , et qui 
mérite que l'on s'intéresse pour lui. 

DORIMÈNE. — J'en fais beaucoup de cas, et il est digne d'une 
bonne fortune. 

DORANTE. — Outre cela, nous avons ici, madame, un ballet qui 
nous revient , que nous ne devons pas laisser perdre ; et il faut bien 
voir si mon idée pourra réussir. 

DORIMÈNE. — J'ai vu là des apprêts magnifiques, et ce sont des 
choses , Dorante , que je ne puis plus souffrir. Oui , je veux enfin 
vous empêcher vos profusions ; et , pour rompre le cours à toutes 
les dépenses que je vous vois faire pour moi, j'ai résolu de me 
marier promptement avec vous. C'en est le vrai secret; et toutes 
ces choses finissent avec le mariage. 

vDORANTB. •— Ah! madame, est -il possible que vous ayez pu 
prendre pour moi une si douce résolution ? 

DORIMÈNE. — Ce n'est que pour vous empêcher de vous ruiner , 
et, sans cela, je vois bien qu'avant qu'il fût peu, vous n'auriez pas 
un sou. 

DORANTE. — Que j'ai d'obligation , madame , aux soins que vous 
avez de conserver mon bien 1 11 est entièrement à vous , aussi bien 
que mon cœur; et vous en userez de la façon qu'il vous plaira. 

DORIMÈNE. — J'userai bien de tous les deux. Mais voici votre 
homme : la figure en est admirable. 

SCÈNE III — MONSIEUR JOURDAIN , DORIMÈNE , DORANTE 

DORANTE. — Monsieur, nous venons rendre hommage, madame 
et moi , à votre nouvelle dignité , et nous réjouir avec vous du ma- 
riage que vous faites de votre fille avec le dU dM ^t^xi^-'\>\\^ 



470 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

m 

MONSIEUR JOURDAIN, après avoir fait les révérences à la turque, 
— Monsieur , je vous souhaite la force des serpens , et la prudeiwe 
des lions. 

DORiMÈNB. — J'ai été bien aise d'être des premières, monsieur, à 
venir vous féliciter du haut degré de gloire où vous êtes monté. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Madame, je vous souhaite toute Famiée 
votre rosier fleuri. Je vous suis infiniment obligé de prendre part 
aux honneurs qui m' arrivent ; et j'ai beaucoup de joie de vous voir 
revenue ici pour vous faire les très-humbles excuses de TextraTa- 
gance de ma femme. 

DORiMÈNE. — Gela n'est rien ; j'excuse en elle un pareil mouve- 
ment : votre cœur lui doit être précieux , et il n'est pas étrange 
que la possession d'un homme comme vous puisse inspirer quelques 
alarmes. 

MONSIEUR JOURDAIN. — La possessiou de mon cœur est une chose 
qui vous est tout acquise. 

DORANTE. — Vous voyez , madame , que monsieur Jourdain ii*est 
pas de ces gens que les prospérités aveuglent, et qu'il sait, dans 
sa grandeur, connoître encore ses amis. 

DORiMÈNE. — C'est la marque d'une âme tout à fait généreuse. 

DORANTE. — Où est douc SOU altesso turque? Nous voudrioftS 
bien , comme vos amis , lui rendre nos devoirs. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Le voilà qul vient; et j'ai envoyé quérir 
ma fille pour lui donner la main. 

SCÈNE IV. — MONSIEUR JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTg, 

CLÊONTB, habillé en Turc. 

DORANTE, à Ci^ontc. — Monsieur, nous venons faire la révé- 
rence à votre altesse, comme amis de monsieur votre beau-père, 
et l'assurer avec respect de nos très-humbles services. 

MONsiButi JOURDAIN. — OÙ est le truchement, pour (ui dire qui 
vous êtes, et lui faire entendre ce que vous dites? Vous verrez 
qu'il vous répondra; et il parle turc à merveille. Holà! où diantre 
est-il allé? [À Cléonte.) Strouf, strif, strof, straf. Monsieur est un 
grande segnore, grande segnore, grande segnore; et madame. Une 
granda dama , granda dama, ( Voyant quHl ne se fait point en- 
tendre.) Ahl (il Cléonte y montrant Dorante.) Monsieur, lui marna- 
mouchi françois, et madame mamamouchie françoise. Je us puis 
pas parler plus clairement. Boni voici l'interprète. 



ACTE V, SCÈNE V. 171 

SCÈNE V. — MONSIEUR JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, 
CLÉONTE , habillé en Turc , COVIELLE , déguisé. 

MONSIEUR JOURDAIN. «— OÙ allez-vous donc? Nous ne saurions 
rien dire sans vous. (Montrant Cléonte.) Dites-lui un peu que mon- 
sieur et madame sont des personnes de grande qualité, qui lui 
viennent faire la révérence, conmie mes amis, et rassurer de leurs 
services. (A Dorimène et à Dorante.) Vous allez voir comme il va 
répondre. 

COVIELLE. *— Àlabala crociam acci horam aldbatnen, 

CLÉONTE, — ' Catalequi tubal ourin soter amalouchan. 

ICONSIBUR JOURDAIN, à Dorivfiène et à Dorante. — Voyez-vous? 

COVIELLE. — Il dit que la pluie des prospérités arrose en tout 
temps le jardin de votre famille. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je VOUS l'avois bien dit, qu'il parle turc! 

DORIMÈNE. — - Cela est admirable ! 

SCÈNE VI. — LUCILE, CLÉONTE, MONSIEUR JOURDAIN, 
DORIMÈNE, DORANTE, COVIELLE. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Venez, ma fille; approchez-vous, et ve- 
hec donner votre main à monsieur , qui vous fait l'honneur de vous 
demander en mariage. 

LUCILE. — Comment! mon père, comme vous voilà fait? Est-ce 
une comédie que vous jouez? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Non , non : ce n'est pas une comédie ; 
c'est une affaire fort sérieuse , et la plus pleine d'honneur pour vous 
qui se peut souhaiter. (Montrant Cléonte. ) Voilà le mari que je vous 
donne. 

LUCILE. — A moi , mon père? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui , à VOUS. AlloDs , touchez-lul dans la 
main, et rendez grâces au ciel de votre bonheur. 

LUCILE. — Je ne veux point me marier. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je le veux, moi, qui suis votre père. 

LUCILE. — Je n'en ferai rien. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Ah 1 quo de bruit ! Allons , vous dis-je. 
Çà, votre main. 

LUCILE. — Non, mon père; je vous l'ai di#, il n'est point de 
pouvoir qui me puisse obliger à prendre un autre mari que 
Cléonte; et je me résoudrai plutôt à toutes les extrémités , que 
de.... (Reconnoissant Cléonte.) Il est vrai que vous êtes mon père : 
je vous dois entière obéissance, et c'est à vous à disposer de moi 
selon vos volontés. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Ahl je SUIS XW'\ Aft N^\ÏA NfïVt \\^\W«lV 



172 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

tement revenue dans votre devoir , et voilà qui me plaSt d*avoir 
une fille obéissante 

SCÈNE VII. — MADAME JOURDAIN , CLÊONTE , MONSIEUR 
JOURDAIN, LUCILE, DORANTE, DORIMÈNE, COVIELLE. 

MADAME JOURDAIN. — Comment donc? Qu'est-ce que c'est que 
ceci? On dit que vous voulez donner votre fille en mariage à on 
carême-prenant? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Voulsz-vous VOUS taire, impertinente? 
Vous venez toujours mêler vos extravagances à toutes choses, et 
il n'y a pas moyen de vous apprendre à être raisonnable. 

MADAME JOURDAIN. — C'est VOUS qu'il n'y a pas moyen de rendre 
sage, et vous allez de folie en folie. Quel est votre dessein, et que 
voulez-vous faire avec cet assemblage? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Je veus marier noire fille avec le fils du 
Grand-Turc. 

MADAME JOURDAIN. — Avec le fils du Graud-Turc? 

MONSIEUR JOURDAIN , montrant Covielle, — Oui. Faites-lui faire 
vos comprimons par le truchement que voilà. 

MADAME JOURDAIN. — Je n*ai que faire du truchement, et je lui 
dirai bien moi-même, à son nez, qu'il n'aura point ma fille. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Voulez-vous VOUS taire , encore une fois? 

DORANTE. — Comment I madame Jourdain , vous vous opposez à 
un honneur comme celui-là? Vous refusez son altesse turque pour 
gendre? 

MADAME JOURDAIN. — Mon Dieu ! monsieur , mêlez-vous de vos 
affaires. 

DORIMÈNE. — C'est une grande gloire qui n'est pas à rejeter. 

MADAME JOURDAIN. — Madame , je vous prie aussi de ne vous 
point embarrasser de ce qui ne vous touche pas. 

DORANTE. — C'est Tamitié que nous avons pour vous qui nous 
fait intéresser dans vos avantages. 

MADAME JOURDAIN. — Je me passerai bien de votre amitié. 

DORANTE. — Voilà votro fille qui consent aux volontés de son 
père. 

MADAME JOURDAIN. — Ma fille couseut à épouser un Turc? 

DORANTE. — Sans doute. 

MADAME jouRDAit. — Elle peut Oublier Cléonte? 

DORANTE. — Que ne fait-on pas pour être grande dame ? 

MADAME JOURDAIN. — Je l'étrauglerois de mes mains, si elle 
avoit fait un coup comme celui-là. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Voilà bien du caquet ! Je vous dis que co 
mariage-là se fera. 
MADAME JOURDAitf, — Je TOUS dls ^ moi ^ qu'il ne se fera point. 



ACTE V, SCÈNE YII. i73 

MONSIEUR JOURDAIN. >- Ah ! que de bruit ! 

LUCiLB. — Ma mère ! 

MADAME JOURDAIN. — Allez. Vous êtes une coquine. 

MONSIEUR JOURDAIN , à madame Jourdain. -— Quoi ! vous la que- 
reliez de ce qu'elle m* obéit? 

MADAME JOURDAIN. — Oui. Elle est à moi aussi bien qu*à vous. 

coviELLE , à madame Jourdain, — Madame I 

MADAME JOURDAIN. — Que me voulez-vous conter, vous? 

COVIELLE. — Un mot. 

MADAME JOURDAIN. — Je n*ai que faire de votre mot. 

COVIELLE , à M. Jourdain. — Monsieur , si elle veut écouter une 
parole en particulier, je vous promets de la faire consentir à ce 
que vous voulez. 

MADAME JOURDAIN. — Je n*y consentirai point. 

COVIELLE. — Êcoutez-moi seulement. 

MADAME JOURDAIN. — NOU. 

MONSIEUR JOURDAIN , à madame Jourdain. — Ecoutez-le. 

MADAME JOURDAIN. — Non *. je ne veux pas l'écouter. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Il VOUS dira.... 

MADAME JOURDAIN. — Je ne veux point qu'il me dise rien. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Voilà uue grande obstination de femme ! 
Cela vous fera-t-il mal , de l'entendre ? 

COVIELLE. — Ne faites que m'écouter ; vous ferez après ce qu'il 
vous plaira. 

MADAME JOURDAIN. — Hé bien! quoi? 

COVIELLE , bas , à madame Jourdain. — Il y a une heure , madame , 
que nous vous faisons signe. Ne voyez-vous pas bien que tout ceci 
n'est fait que pour nous ajuster aux visions de votre mari , que 
nous l'abusons sous ce déguisement, et que c'est Cléonte lui-même 
qui est le fils du Grand-Turc ? 

MADAME JOURDAIN , has , à Covielle. — Ah 1 ah ! 

COVIELLE , has , à madame Jourdain. — Et moi , Covielle , qui suis 
le truchement. 

MADAME JOURDAIN , has , à Covielle. — Ah ! comme cela , je me 
rends. 

COVIELLE , has , à madame Jourdain. — Ne faites pas semblant de 
rien. 

MADAME JOURDAIN, liaut. — Oui. Voilà qui est fait; je consens 
au mariage. 

MONSIEUR JOURDAIN. — Ah! voilà tout le monde raisonnable. 
(A madame Jourdain.) Vous ne vouliez pas l'écouter. Je savois bien 
qu'il vous expliqueroit ce que c'est que le fils du Grand-Turc. 

MADAME JOURDAIN. — Il me l'a expliqué comme il faut, et j'en 
suis satisfaite. Envoyons quérir un notaire. 

DORANTE. — C'est fort bien dit. Et afin, madame ïwa^-ôwv ^ ^j^'îi 



174 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

vous puissiez avoir Tesprit tout à fait content, et que ywoÊ per- 
diez aujourd'hui toute la jalousie que vous pourries avoir conçue 
de monsieur votre mari , c'est que nous nous servirona du mèine 
notaire pour nous marier, madame et moi. 

MADAME JOURDAIN. — Je coDsens aussi à cela. 

MONSiBua JOURDAIN, httt ^ à DoTaïUi, — C'est pour lui faire 
accroire. 

DORANTE, bas y à M, Jourdain. — Il faut bien Tamuser avec 
cette feinte. 

MONSIEUR JOURDAIN, has. — Bou , boul (Hout,) Qu*on aille quérir 
le notaire. 

DORANTS. — Tandis qu*il viendra et qu'il dressera les contrats 
voyons notre ballet, et donnons-en le divertissement à son altesse 
turque. 

MONSIEUR JOURDAIN. — C'ost fort bien avisé. Allons prendre nos 
places. 

MADAME JOURDAIN. — Et NicOlC ? 

MONSIEUR JOURDAIN. — Jc la donuc au truchement ; et ma femme , 
à qui la voudra. 

coviBLLB. — Monsieur, je vous remercie. (À part.) Si Ton en 
peut voir un plus fou , je Tirai dire à Rome. 

La comédie finit par un petit ballet qui avoit été préparé, 

PREMIÈRE ENTRÉE. 

Un homme vient donner les livres du ballet , qui d'abord est fatigué 
par une multitude de gens de provinces différentes , qui crient en 
musique pour en avoir , et par trois importuns qu'il trouve tou- 
jours sur ses pas, 

DIALOGUE DES GENS QUI EN MUSIQUE DEMANDENT DES LIVRES 

TOUS. 

A moi, monsieur, à moi, de grâce, à moi, monsieur: 
Un livre , s'il vous plaît , à votre serviteur. 

HOMME DU BEL AIR. 

Monsieur , distinguez-nous parmi les gens qui crient. 
Quelques livres ici; les dames vous en prient. 

AUTRE HOMME DU BEL AIR. 

Holà, monsieur 1 monsieur, ayez la charité 
D'en jeter de notre côté. 

FEMME DU BEL AIR. 

Mon Dieu , qu'aux personnes bien faites 
On sait peu rendre honneur céans 1 



ACTE V, ENTRÉE I. 178 

AUTRE FEIIMB DU BBL AIB. 

Ils n*ont des livres et des bancs 
Que pour mesdames les grisettes. 

GASCON. 

Ah! rhorome aux libres, qu'on m'en vaille. 

J'ai déjà lé poumon usé. 

Bous boyes que chacun mé raille , 

Et je suis esoandalisé 

Dé hoir es mains de la canaille , 

Ce qui m'est par bous refusé. 

AUTRE GASCON. 

fiel cadédis, monseu, boyez qui l'on pût être. 
Un libret, je bous prie, au varon d*Asbarat. 

Je pensé , mordi , que lé fàt 

N'a pas l'honneur dé mé connottre. 

LE SUISSE. 

Montçir le donner de papieir , 
Que vuel dir sti façon de fifre? 
Moi l'écorchair tout mon gosieir 

A crieir , 
Sans que Je pouvre afoir ein Uffre. 
Pardi , ma foi , montsir , je pense fous l'être ifre. 

VIEUX BOURGEOIS BABIL^BQ, 

De tout ceci , franc et net , 

Je suis mal satisfait ; 
Et cela sans doute est laid , 

Que notre fille 
Si bien faite et si gentille , 
De tant d'amoureux l'objet , 
N'ait pas à son souhait • 

Un livre de ballet , 
Pour lire le sujet 
Du divertissement qu'on fait; 
Et que toute notre famille 
Si proprement s'habille 
Pour être placée au sommet 
De la salle , où l'on met 
Les gens de l'entriguet I 
De tout ceci, franc et net, 

Je suis mal satisfait; 
Et cela sans doute est laid. 

VIEILLE BOURGEOISE BABILLARDE. 

Il est vrai que c'est une honte; 
Le sang au visage me monte *^ 



17C LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

Et ce jeteur de vers , qui manque au capital , 

L'entend fort mal : 
C'est un brutal , 
* Un vrai cheval , 

Franc animal, 
De faire si peu de compte 
D'une fille qui fait l'ornement principal 
Du quartier du Palais-Royal, 
Et que , ces jours passés , un comte 
Fut prendre la première au bal. 
Il l'entend mal. 
C'est un brutal , 
Un vrai cheval , 
Franc animal. 

HOMMES ET FEMMES DU BEL AIR. 

Ah ! quel bruit ! 

Quel fracas! 

Quel chaos! 

Quel mélange I 
Quelle confusion! 

Quelle cohue étrange! 
Quel désordre ! 

Quel embarras! 
On y sèche. 

L*on n*y tient pas. 

GASCON. 

Rentré ! je suis à vout. 

AUTRE GASCON. 

J*enragé, Diou mé damne. 

LE SUISSE. 

Ah! que l'y faire saif dans sti sal de cians! 

pASCOlff. 

Je murs! 

AUTRE GASCON. 

Je perds la tramontane ! 

LE SUISSE. 

Mon foi , moi , le foudrois être hors de dedans. 

VIEUX BOURGEOIS BABILLARD. 

Allons , ma mie , 
Suivez mes pas , 
Je vous en prie , 
Et ne me quittez pas. 
On fait de nous trop peu de cas , 
Et je suis las 



ACTE V, EMTltEE - J77 

De ce tracas. 
Tout ce fracas , 
Cet embarras , 
Me pèse par trop sur les hT&:. 
S'il me prend jamais enviô 
De retourner de ma vie 
A ballet ni comédie, 
Je yeux bien qu*on m'estropie. 
Allons , ma mie , 
Suivez mes pas , 
Je vous en prie , 
Et ne me quittez pas; 
On fait de nous trop peu de cas. 

VIEI&LB BOURGEOISE BABILLARDS. 

Allons , mon mignon , mon fils , 

Regagnons notre logis; 

Et sortons de ce taudis , 

Où l'on ne peut être assis. 

Ils seront bien ébaubis 

Quand ils nous verront partis. 
Trop de confusion règne dans cette salle , 
Et j'aimerois mieux être au milieu de la halle. 
Si jamais je reviens à semblable régale , 
Je veux bien recevoir des soufflets plus de six 

Allons , mon mignon , mon fils , 

Regagnons notre logis , 

Et sortons de ce taudis , 

Où Ton ne peut être assis. 

TOUS. 

A moi , monsieur , à moi , de grâce , à moi , monsieur : 
Un livre , s'il vous plaît , à votre serviteur. 

DEUXIÈME ENTRÉE. 
Les trois importuns dansent. 

TROISIÈME ENTRÉE. 

TROIS ESPAGNOLS, cluintans. 
Se que me muero de amor 
Y solicite el dolor. 

Aun muriendo de querer. 
De tan buen ayre adolezco 
Que es mas de lo que padezco, 
Lo que quiero padecer; 
Houcax m ô» 



178 LE BOI3HG80IS GENTILHOMME. 

Y no pudiendo excéder 
A mi deseo el rigor , 

Se que me muero de amor 

Y solioito el dolor. 

Lisonxeame la suerte 
Cou piedad tan adyertida. 
Que me asegura la vida 
En el riesgo de la muerte. 
Vivir de su golpe fuerte 
Es de mi salud primor 

Se que me muero de amor 

Y solioito el dolor 

Six Espagnols dansent 

TROIS MUSICIENS BSPAGNOLS« 

Ay 1 que locura , con tanto rigor 
Quezarse de amor, 
Del nino bonito 
Que todo es dulzura. 
Ayl que locura! 
Ayl que locura*! 

ESPAGNOL, chantatU, 
El dolor solicita, 
El que al dolor se da : 

Y naide de amor muere . 
Sino quien no sabe amar^ 

DEUX ESPAQNOLS. 

m 

Dulce muerte es el amor 
Con correspondencia igual ; 

4. Vers espagnols eu slyle précieux, donl le sens esl celui-ci : 

« Je sais que je me meurs d'amour, et je recherche la douleur. 

« Quoique mourant de désir, je dépéris de si bon air que ce que Je dé- 
sire souffrir est plus que ce que je souffre ; et la rigueur de mon mal ne 
peut dépasser mon désir. 

« Je sais, etc. 

« Le sort me flatte avec une pitié si attentive, qu'il m'assure la vie dans 
le danger de la mort. Vivre d'un coup si fort est le prodige de mon salul. 

M Je sais, etc. » 

3. « Ah! quelle folie de se plaindre de Tamour avec tant de rigueur! de 
Tenfant gentil qui est la douceur même ! Ah ! quelle folie ! » 

3. a La douleur tourmente celui qui s'abandonne à la douleur ; et per- 
sonne ne meurt d'amour, si ce n'est celui qui ne sait pas aimer. » 



ACTE V, ENTRÉE III. ijg 

Y 8> esta gozamos hoy , 
Porque la quieries turbar ' ? 

UN ESPAGNOL. 

Alegrese enamorado 

Y tome mi parecer , 
Que en esto de querer, 
Todo es hallar el vado ^ 

TOUS TROIS ENSEMBLE. I 

Yaya , vaya de fiestas ! 

Vaya de bayle 1 
Âlegria, alegria, alegrial 
Que esto de dolor es fantasia'. 

QUATRIÈME ENTRÉE. 
ITALIENS. 

UNE MUSICIENNE ITALIENNE fait le pre^nier récit , dont voici 

les paroles. 

Di rigori armata il seno , 
Contro amor mi ribellai; 
Ma fui Tinta in un baleno , 
In mirar due vaghi rai. 
Ahi 1 cne résiste puoco 
Cor di ge^o a stral di fuoco ! 

Ma si caro ë*l mio tormento , 
Dolce ë si la piaga mia, 
Ch* il penare ë mio contento , 
E 1 sanarmi ë tîrannia. 
Ahi ! che più giova e piace , 
Quanto amor è più vivace * ! 

4 . a L'aAtiour e«t une douce mort quand 04 e«t payé de retour , cl ii 
nous en jouissons aujourd'hui, pourquoi la yeux-tu troubler ? » 

2. « Que l'amant se réjouisse, et adopte mon avis ; car lorsqu'on désire, 
le tou^ est dp trouver le moyen. » 

3. t Alioihr , allons , des fêles , de la danse. Gai , gai , gai , la douleur 
n*eftt mié dans rimaginaUon. • 

4. « J'armai mon sein de rigueur et me révoltai contre l'amour; mais 
Je fbs taincue en un éclair en regardant deui beaux yeux. Ah 1 qu'un cœur 
de glacé résiste peu à une flèche de feu 1 

c Cependant mon tourment m*est si cher et ma plaie m'est si douce , 
que ma peino fait mon bonheur, et que me guérir serait une lYTanxvV^. i^S 
plus famour est vir, et pins il a de cnaTmeft ev cax»^ ^« '^'dk^\'c« i» 



i80 LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 

Après l'air que la musicienne a clmnié^ deux Scaramouches ^ deus 
TriveKns et un Arlequin^ représentent une nuit à la manière 
des comédiens italiens , en cadince. Un musicien italien se joint 
à la musicienne italienne, et chante avec eUe les paroles gui 
suivent: 

LE MUSICIEN ITALIEN. 

Bel tempo che vola 
Bapisce il contento : 
D'Amor ne la scuola 
Si coglie il momento. 

LA MUSICIENNE. 

iDsin che florida 

Bide l'età, 
Che pur tropp'orrida , 

Da noi sen va : 

TOUS DEUX. 

Su cantiamo, 
Su godiamo 
Ne' bei di di gioventù; 
Perduto ben non si racquista più. 

MUSICIEN. 

Pupilla ch* è vaga 
MiÛ'alme incatena, 
Fà dolce la piaga , 
Felice la pena. 

MUSICIENNE. 

Ma poichè frigida 

Langue l'età» 
Più Talma rigida 

Fiamme non ha, 

TOUS DEUX. 

SU caiitiamo, 
Su godiamo 
Ne' bei di di gioventù ; 
Perduto ben non si racquista più'. 

Après les dialogues italiens , les Scaramouches et Trivelins dafisent 

une réjouissance, 

\. €Le nmsicien italien ; Le bel âge qui s'envole emporte le plaisir } 
à l'école d'amour, on apprend i profiter du moment. — La mundmne: 
Tant que vil l'âge fleuri, qui trop promplement, hélas 1 s'éloigne de nous. — 
Etisemble : Chantons, jouissons des beaux jours de la jeunesse; un bien 
perdu ne se retrouve plus, — Le musicien: Un bel œil enchaîne mille 
cœurs ; ses blessures sont douces, le mal qu'il cause est une félicité. — La 
musicienne : Mais quand les glaces de l'âge apportent la langueur, VAme 
engourdie n'a plus de feux. — Ensemble : Chantuos, jouissons, elc » 



ACTE V, ENTRÉE V. iHj 

CINQUIÈME ENTRÉE. 
FRANÇOIS. 

DEUX MUSICIENS POITEVINS dansent et chantent les paroles 

qui suivent : 

PREMIER MENUET. 

Ah ! qu'il fait beau dans ces bocages 1 
Ah! que le ciel donne un beau jour! 

AUTRE MUSICIEN. 

Le rossignol , sous ces tendres feuillages , 
Chante aux échos son doux retour! 
Ce beau séjour , 
Ces doux ramages , 
* . Ce beau séjour 

Nous invite à Tamour. 

DEUXIÈME MENUET. — TOUS DEUX ENSEMBLE. 

Vois, ma Climène, 
Vois, sous ce chêne 
Sentrebaiser ces oiseaux amoureux : 

Ils n'ont rien dans leurs vœux 
Qui les gêne; 
De leurs doux feux 
Leur âme est pleine. 
Qu'ils sont heureux ! 
Nous pouvons tous deux , 
Si tu le veux, 
Etre comme eux. 

Six autres François viennent après ^ vêtus galamment à la poite- 
vine, trois en hommes et trois en femmes, accompagnés de huit 
flûtes et de hautbois , et dansent les menuets. 

SIXIÈME ENTRÉE. 

Tout cela finit par le ^nélange des trois nations , et les applaudisse- 
mens en danse et en musique de toute Vassistance , qui chante les 
deux vers qui suivent : 

Quels spectacles charmans! quels plaisirs goûtons-nous! 
Les dieux mêmes, les dieux n'en ont point de plus doux. 



FIN DU BOURGEOIS GENTILHOMME. 



PSYCHÉ. 



TRAGÉDIE-BALLET'. 



LE LIBRAIRE AU LECTEUR*. 



Cet ouvrage n*est pas tout d'une main. M. Quinault a fait les 
paroles qui s*y chantent en musique, à la réserve de la plainte 
italienne. M. Molière a dressé le plan de la pièce, et réglé la 
disposition , où il s*est plus attaché aux beautés et à la pompe du 
spectacle, qu'à l'exacte régularité. Quant à la versification, il n'a 
pas eu le loisir de la faire entière. Le carnaval approchoit, et les 
ordres du roi , qui se voulolt donner ce magnifique divertissement 
plusieurs fois avant le carême , l'ont mis dans la nécessité de souf- 
frir un peu de secours. Ainsi il n'y a que le prologue , le premier 
acte , la première scène du second , et la première du troisième , 
dont les vers soient de lui. M. Corneille a employé une quinzaine 
au reste ; et , par ce moyen , Sa Majesté s'est trouvée servie dans 
le temps qu'elle l'avoit ordonné. 



4 . La tragédie-ballet de Psyché fat représentée pour la première fois sur 
le théâtre des machines du palais des Tuileries, au mois de janvier 4671 ^ 
et sur le théâtre du Palais-Royal, le 24 juillet de la même année. Elle eat 
trente-huit représentations consécutives ; et Tut reprise deux fois l'année 
suivante. 

Le sujet de Psyché venait d'être rerais en vogue par le roman de La Fon- 
taine. Molière ne put Taire que le premier acte , la preraière scène du se- 
cond et la première du troisième. Les ordres de la cour étaient pressants : 
Pierre Corneille se chargea du reste de la pièce, et voulut bien s'assujettir 
au plan d'un autre. L'auteur de Cinna fit, à l'âge de soixante-cinq ans, 
cette déclaration de Psyché à l'Amour, qui passe encore pour un des 
morceaux les plus tendres et les plus naturels qui soient an théâtre. Toutes 
les paroles qui se chantent sont de Quinault; Lulli eorapoia les airs. 

2. On pense que cet Apis au lecteur est de Molière. 



PERSONNAGES ET ACTEURS. 183 



PERSONNAGES ET ACTEURS DU PROLOGUE. 

FLORE. Mlle HnjuKK. 

VKHÏUMNE. Dx Là. Grills. 

STLYAINS, dansans. Chicaneau, La Pierre, Fatier, Magnt. 

DRYADES, dansantes. De Lorge, Bonnard, Chauveau, Fayrb. 

PALÉMON. Gâte. 

DIEUX DEa FLEUVES, dansans. { ^^^t^ïi Jî^^,,^"-^' 

naïades, dansantes. { ^^'J.^^ct^'^"'' ^^^* '*" ''*^**' ï'wûiCAàb 

GIBK3BURS DES DIVINITÉS CHANTANTES de la terre et des eaux. 

TENUS. MIleraBRix. 

LES DEUX GRACES. Mlles La THORnuiRE, du Croist. 

L'AMOUR. La TeoRiLLiiRR le flls. 

SIX AMOURS. 

PERSONNAGES ET ACTEURS 
DE LA TRAGÉDIE-BAIXET. 

JUPITER. Du Croist. 

VÉNUS. Mlle DE Bris. 

L'AMOUR. Baron. 

;^HTR£. Molière. 

iËGULE , I fl^^^. ( Mlle U THoRotiàliÉ. 

|^]^j^j^ ^ J Orâees. j jj,,^ ^^ ^^^^ 

LÉ ROI, père de Psyché La TaoaiujàRs. 

PSTCHÉ. Mlle Mouèrs. 

LTCAS, capitaine des gardes. Chateauneuf. 

LE DIEU D'UN FLEUVE. Ds Brie. 

DEUX PETITS AMOURS. f h TaoRiLLiàM flta< 

l DARILLOlfirET. 

PERSONNAGES ET ACTEURS DÛ BALLET. 

PREMIER INTERMÈDE. 

FEMME DÉSOLÉE. Mlle Hilaire. 
HOMMES AFFLIGÉS. Morel, Langeais. 

(DOUVET, LX GSAlfTRX, SAIIft- AllDAi 

HOMMES AFFLIGÉS, dansans. j l'atné, SAnrr-ANDRi le eadet, La Uoth 

\ TAGITE, FOIGNARD Tstné. 

FEMMES AFFLIGÉES, dansantes. ( B?iward , Joubert DoMrifr le ffls, 

, u» 11 . ( jgj^j^c^ Vaignard l'atné, Girard. 



184 PSYCHÉ. 

DEUXIÈME INTERMÈDE. 

VULCAIN.... 

tïtLUFBS , aaiwan». j ^^^^^ Dmbrossm, Joubert, SArar-AiiDRi le cadet. 

ÎNOBLET, MaGICT, DE LOROE, LsaTAIfO, Lk MOKTàGKt^ 
FoiGNARo Tatné , Foignard le cadet , Yaiovaid 
l'atné. 

TROISIÈME INTERMÈDE. 

ZÉPHTHE, chantanU Jeannot. 
DEUX AMOURS, chanlans. Renier, Pierrot. 

ZÉPHYRES, dansan-8. { Bo^teviu^ , Des^Airs , Artus, Vaighard le cade^ 

( GERftAOf, Pecoort, du Mirail, Lestaho le Jeune» 

AlfriTTnc <1.»..». (P*>ï'» ROXJILLANT, ThIBAUT, La MOMTÂGHX, DOUTST 

AMOURS, dansans. | jj,;^ daluzeau, Vitrou, U THORUxiiRi. 

QUATRIÈME INTERMÈDE. 

ÎReAUCBAMP, HlDIEU, CUICAMEAU, MaTEU, DxS- 
BROSSES, MaGNT, FoIGNARD IC CadCt, JOUBERT, 
Lestang , Favier Tainé , SAnnvAifDRi le cadet. 
LUTINS, faisant des sauts périlleux. Gobus, Maurice, Poulet, PETrrJEAif. 

DERNIER INTERMÈDE. 
APOLLON. Langeais. 

ARTS, travestis en hergenJ^^^T"^^ Chicaneau, La Pierre, Fa vue 
dMsans e^"» j l'alné, Magny, Noblet, Desbrosses, Lw- 

\ TANG,^ Poignard l'atné, Poignard le cadet. 
DEUX MUSES, chantantes. Mlles Hilaire, Desfronteaux. 
RACGHUS. Gâte. 

MÉNADES. dansantes. (ï*^*^' Paysan, Joubert, Domvet fils, Hretau, 
' ( Desforges. 

^rroAMc ^.»..». fDouYET, HiDiEU , Le Chantre, Roter, Saott- 
EGIPANS, dansans. [ ^^^^. j,^,^^^ sIint-André le cadet. 

SILÈNE. Rlondel. 

SATYRES, cliantans. La Grille, Bernard. 
SATYRES, voltigeurs. De Miniglaise, de Vieux- Amant. 
MOME. MoREL. 

MATASSINS, dansans. {^^^I;^^^^^^^ ^'^^^^^ ^^^"^ ^^^ ^^•^*»' 

n/x« «oTTvi^mT T i?o A ( Manceau, Girard, La Yallér, Favrs, 

POLICHINELLES, dansans. } ^ Febvre, La Montagne. 

MARS. Estival. 

CONDUCTEUR DE LA SUITE DE MARS. Rebel. 

SUIVANS DE MARS, dansans. 

GUERRIERS avec des drapeaux. Beauchamp, Mayeu, La Pierre, Favier. 

GUERRIERS armés de piques. Noblet, Cbicaneau, Magny, Levtano. 

GUERRIERS portant des masses j ^ ^a Haye, Le Duc, du Buuson. 

et des bouchers. ) ' ' ' 

CHOEUR DES DIVINITÉS CÉLESTES. 



PROLOGUE. 183 



PROLOGUE. 



La scène représente, sur le devant, un lieu champêtre, et, dans 
renfoncement, un rocher percé à jour, au travers duquel on voit 
la mer en éloignement. 

Flore paroît au milieu du théâtre, accompagnée de Yertumne, 
dieu des arbres et des fruits, et de Palémon, dieu des eaux. Cha- 
cun de ces dieux conduit une troupe de divinités : l'un mène à sa 
suite des Dryades et des Sylvains , et l'autre , des dieux des fleuves 
et des Naïades. 

FLORE chante ce récit pour inviter Vénus à descendre en terre. 

Ce n*est plus le temps de la guerre; 

Le plus puissant des rois 

Interrompt ses exploits , 
Pour donner la paix à la terre. 
Descendez, mère des Amours, 
Venez nous donner de beaux jours. 

( Vertumne et Palénon , avec les divinités qui les accompagnent , 
joignent leurs voix à celle de Flore , et chantent ces paroles : ) 

CHŒUR DES DIVINITÉS de la terre et des eaux , composé de Flore , Nym- 
phes , Palémon , Vertumne , Sylvains , Faunes Dryades et Naïades. 

Nous goûtons une paix profonde , 
Les plus doux jeux sont ici-bas. 
On doit ce repos plein d'appas 

Au plus grand roi du monde. 
Descendez , mère des Amours , 
Venez nous donner de beaux jours. 

(Il se fait ensuite une entrée de ballet , composée de deux Dryades ^ 
quatre Sylvains ^ deux Fleuves et deux Nomades; après laquelle 
Vertumne et Palémon chantent ce dialogue : ) 

VERTDMNE. 

Rendez-vous, beautés cruelles, 
Soupirez à votre tour. 

PALÉMON. 

Voici la reine des belles , 
Qui vient inspirer l'amour. 



^g(^ PSYCHfi. 

YBRTUHNI. 

Un bel objet , toujours sévère , 
Ne se fait jamais bien aimer. 

PALéMON. 

C*est la beaiité qui commeDce de plaire . 
Mais la douceur achève de charmer. 

TOUS DEUX ENSEMBLE. 

C'est la beauté qui commence de plaire . 
Mais la douceur achève de charmer. 

VERTUHNE. 

Souffrons tous qu* Amour nous blesse; 
Languissons , puisqu'il le faut. 

PALÉMON. 

Que sert un cœur sans tendresse? 
Est-il un plus grand défaut? 

VERTUMNE. 

Un bel objet, toujours sévère, 
Ne se fait jamais bien aimer. 

PALÉMON. 

C'est la beauté qui commence de plaire , 
Mais la douceur achève de charmer. 

TOUS DEUX ENSEMBLE. 

C'est la beauté qui commence de plaire , 
Mais la douceur achève de charmer. 

FLORE répond au dialogue de Vertumne et de Palénon par et 
menuet; et les autres divinités y mêlent leurs damei. 

Est-on sage, 
Dans le bel âge , 

Est- on sage 
De n'aimer pas? 

Que sans cesse , 

L'on se presse 
De goûter les plaisirs ici-bas. 

La sagesse 
De la jeunesse , 
C'est de savoir jouir de ses appas. 

L'Amour charme 
Ceux qu'il désarme ; 

L'Amour charme, 
Cédons-lui tous. 

Notre peine 

Seroit vaine 



PROLOGUE. iSl 

De vouloir résister à ses coups; 
Quelque chaîne 
Qu*un amant prenne , 
La liberté n'a rien qui soit si doux. 

( Vénus descend du ciel dans une grande machine avec VÀmour , son 
fils , et deux petites Grâces , nommées Mgiale et Phaine; et les 
divinités de la terre et des eaux recommencent de joindre toutes 
leurs voix , et continuent par leurs danses de lui témoigner la joie 
qu'elles ressentent à son abord. ) 

CHŒUR de totUes les divinités de la terre et des eaux. 

Nous goûtons une paix profonde , 

Les plus doux jeux sont ici-bas ; 

On doit ce repos plein d'appas 
Au plus grand roi du monde. 

Descendez , mère des Amours . 

Venez nous donner de beaux jours 
VÉNUS , dans sa machine. 
Cessez , cessez , pour moi , tous vos chants d'allégresse ; 
De* si rares honneurs ne m'appartiennent pas; 
Et l'hommage qu'ici votre bonté m'adresse , 
Doit être réservé pour de plus doux appas. 

C'est une trop vieille méthode , 

De me venir faire sa cour; 

Toutes les choses ont leur tour , 

Et Vénus n'est plus à la mode. 

Il est d'autres attraits naissans 

Où l'on va porter ses encens. 
Psyché, Psyché la belle, aujourd'hui tient ma plactf; 
Déjà tout l'univers s'empresse à l'adorer, 

Et c'est trop que , dans ma disgrâce , 
Je trouve encor quelqu'un qui me daigne honorer. 
On ne balance point entre nos deux mérites; 
A quitter mon parti tout s'est licencié, 
Et du nombreux amas de Grâces favorites 
Dont je tralnois partout les soins et l'amitié , 
Il ne m'en est resté que deux des plus petites , 

Qui m'accompagnent par pitié. 

Souffrez que ces demeures sombres 
Prêtent leur -solitude aux troubles de mon cœur, 

Et me laissez parmi leurs ombres, 

Cacher ma honte et ma douleur. 

(Flore et les autres déités se retirent^ et Ténus avec sa suite sort de 

sa machine.) 



188 PSYCUË. 

iEGIALB. 

Nous ne savons , déesse , comment faire , 
Dans ce chagrin qu'on yoit tous accabler. 
Notre respect veut se taire , 
Notre zèle veut parler. 

véNUS. 
Parlez ; mais , si vos soins aspirent à me plaire , 
Laissez tous vos conseils pour une autre saison , 
Et ne parlez de ma colère 
Que pour dire que j*ai raison. 
C*étoit là , c'étoit là la plus sensible offense 
Que ma divinité pût jamais recevoir : 
Mais j'en aurai la vengeance , 
Si les dieux ont du pouvoir. 

PHAÈNE. 

Vous avez plus que nous de clarté , de sagesse , 
Pour juger ce qui peut être digne de vous ; 
Mais , pour moi , j'aurois cru qu'une grande déesse 
Devroit moins se mettre en courroux. 

VÉNUS. 

Et c'est là la raison de ce courroux extrême. 

Plus mon rang a d'éclat, plus l'afTront est sanglant; 

Et, si je n'étois pas dans ce degré suprême, 

Le dépit de mon cœur seroit moins violent. 

Moi , la fille du dieu qui lance le tonnerre , 

Mère du dieu qui fait aimer, 
Moi, les plus doux souhaits du ciel et de la terre, 
Et qui ne suis venue au jour que pour charmer; 

Moi qui , par tout ce qui respire , 
Ai vu de tant de vœux encenser mes autels , 
Et qui de la beauté , par des droits immortels , 
Ai tenu de tout temps le souverain empire ; 
Moi , dont les yeux ont mis deux grandes déités 
Au point de me céder le prix de la plus belle , 
Je me vois ma victoire et mes droits disputés 

Par une chétive mortelle ! 
Le ridicule excès d'un fol entêtement 
Va jusqu'à m'opposer une petite fille ! 
Sur ses traits et les miens j'essuierai constamment 

Un téméraire jugement. 

Et, du haut des cieux, où je brille, 
J'entendrai prononcer aux mortels prévenus : 

< Elle est plus belle que Vénus l » 

^GIALE. 

Voilà comme l'on fait; c'est le style des hommes; 



PROLOGUE. 189 

Ils sont impertinens dans leurs comparaisons. 

PHÀÈNE. 

Ils ne sauroient louer , dans le siècle où nous sommes , 
Qu'ils n'outragent les plus grands noms. 

VÉNOS. 

Ah ! que de ces trois mots la rigueur insolente 

Venge bien Junon et Pallas , 
Et console leurs cœurs de la gloire éclatante 
Que la fameuse pomme acquit à mes appas! 
Je les vois s'applaudir de mon inquiétude , 
Affecter à toute heure un ris malicieux , 
Et, d'un fixe regard, chercher avec étude 

Ma confusion dans mes yeux. 
Leur triomphante joie, au fort d'un tel outrage, 
Semble me venir dire , insultant mon courroux , 
Vante , vante , Vénus , les traits de ton visage I 
Au jugement d'im seul tu l'emportas sur nous ; 

Mais par le jugement de tous , 
Une simple mortelle a sur toi l'avantage. 
Ah! ce coup-là m'achève, il me perce le cœur; 
Je n'en puis plus souffrir les rigueurs sans égales; 
Et c'est trop de surcroit à ma vive douleur , 

Que le plaishr de mes rivales. 
Mon fils , si j'eus jamais sur toi quelque crédit , 

Et si jamais je te fus chère , 
Si tu portes un cœur à sentir le dépit 

Qui trouble le cœur d'une mère 

Qui si tendrement te chérit, 
emploie , emploie ici l'effort de ta puissance 

A soutenir mes intérêts ; 

Et fais à Psyché , par tes traits , 

Sentir les traits de ma vengeance. 

Pour rendre son cœur malheureux , 
Prends celui de tes traits le plus propre à me plaire, 

Le plus empoisonné de ceux 

Que tu lances dans ta colère. 
Du plus bas , du plus vil , du plus affreux mortel , 
Fais que, jusqu'à la rage, elle soit enflammée, 
Et qu'elle ait à souffrir le supplice cruel 

D'aimer et n'être point aimée. 

l'amour. 
Dans le monde on n'entend que plaintes de l'Amour ; 
On m'impute partout mille fautes commises , 
Et vous ne croiriez point le mal et les sottises 

Que l'on dit de moi chaque jour. 



190 PSYCHÉ. 

Si pour servir votre colère.... 

vAmus. 
Va , ne résiste point aux souhaits de X% mère , 
. N'applique tes raisonnemens 
Qu'à chercher les plus prompts momens 
De faire un sacrifice à ma gloire outragée. 
Pars , pour toute réponse à mes empressemens , 
Et ne me revois point que je ne sois vengée. 

(VAmour s'envole , et Vénus se retire avec les Or^^^s. La scène esf 
changée en une grande ville , oA Von découvre det deux côtés des 
palais et des maisons de différens ordres d'archiîeetufe. ) 



ACTE PREMIER. 



SCÈNE I. — AGLAURE, CIDIPPE. 

AGLAURB. 

Il est des maux , ma sœur , que le silence aigrit : 
Laissons , laissons parier mon chagrin et le vôtre , 
Et de nos cœurs l'un à l'autre 

Exhalons le cuisant dépit. 

Nous nous voyons sœurs d'infortune ; 
Et la vôtre et la mienne ont un si grand rapport. 
Que nous pouvons mêler toutes les deux en une , 

Et, dans notre juste transport, 

Murmurer , à plainte commune , 

Des cruautés de notre sort. 

Quelle fatalité secrète. 

Ma sœur , soumet tout l'univers 

Aux attraits de notre cadette , 

Et , de tant de princes divers 

Qu'en ces lieux la fortune jette , 

N'en présente aucun à nos fers ? 
Quoi! voir de toutes parts, pour lui rendre les armes, 
Les cœurs se précipiter. 
Et passer devant nos charmes 
Sans s'y vouloir arrêter I 

Quel sort ont nos yeux en partage , 

Et qu'est-ce qu'ils ont fait aux dieux , 

Ùe ne jouir d'aucun homma^ 



ACTE I, SCÈNE I. 191 

Parmi tous ces tributs de soupirs glorieux , 

Dont le superbe avantage 

Fait triompher d'autres yeux? 
Ëst-il pour nous , ma sœur , de plus rudes disgrâces , 
Que de voir tous les cœurs mépriser nos appas , 
Et rheureuse Psyché jouir avec audace 
D'une foule d'amans attachés à ses pas? 

CIDIPPB. 

Ah ! ma sœur , c'est une aventure 
A faire perdre la raison ; 
Et tous les maux de la nature 
Ne sont rien en comparaison. 

AGLAURB. 

Pour moi , j'en suis souvent jusqu'à verser des larmes. 

Tout plaisir , tout repos par là m'est arraché ; 

Contre un pareil malheur ma constance est sans armes. 

Toujours à ce chagrin mon esprit attaché , 

Me tient devant les yeux la honte de nos charmes , 

Et le triomphe de Psyché. 
La nuit , il m'en repasse une idée étemelle , 

Qui sur toute c^ose prévaut. 
Rien ne me peut chasser cette image cruelle; 
Et , dès qu'un doux sommeil me vient délivrer d'elle , 

Dans mon esprit aussitôt 

Quelque songe la rappelle , 

Qui me réveille en sursaut. 

CIDIPPB. 

lia sœur , voilà mon martyre : 
D9BS vos discours je me voi ; 
Et vous venez là de dire 
Tout ce qui se passe en moi. 

jM^tAURB. 

Mais encor, raisonnons un peu sur cette afiaire. 
Quels charmes si puissans en elle sont ép^sf 
Et par où , dites-moi , du grand secret de plaire 
L'honneur est-il acquis à ses moindres regards? 

Que voit- on dans sa personne, 

Pour inspirer tant d'ardeur? 

Quel droit de beauté lui donne 

L'empire de tous les cœurs? 
Elle a quelques attraits , quelque éclat de jeunesse : 
On en tombe d'accord; je n'en disconviens pas; 
Mais lui cède-t-on fort pour quelque peu d'aînesse , 

Et se voit- on sans f^pas? 
Est- on d'une figure à faire qu'on se raille? 



^92 PSYCHÉ. 

N*a-t-ou point quelques traits et quelques agrémens , 
Quelque teint, quelques yeux, quelque air et quelque taille, 
A pouvoir dans nos fers jeter quelques amans? 

Ma sœur, faites-moi la grâce 

De me parler franchement : 
Suis-je faite d'un air, à votre jugement, 
Que mon mérite au sien doive céder la place? 

Et, dans quelque ajustement, 

Trouvez- vous qu'elle m'efface? 

CIDIPPE. 

Qui? vous, ma sœur? nullement. 

Hier , à la chasse près d'elle , 

Je vous regardai longtemps, 

Et, sans vous donner d'encens, 

Vous me parûtes plus belle. 
Mais, moi, dites, ma sœur, sans me vouloir flatter, 
Sont-ce des visions que je me mets en tète, 
Quand je me crois taillée à pouvoir mériter 

La gloire de quelque conquête? 

AGLAURE. 

Vous, ma sœur? Vous avez, sans nul déguisement. 
Tout ce qui peut causer une amoureuse flamme. 
Vos moindres actions brillent d'un agrément 

Dont je me sens toucher l'àme ; 

Et je serois votre amant , 

Si j'étois autre que femme. 

ClDlPPE. 

D'où vient donc qu'on la voit l'emporter sur nous deux ; 
Qu'à ses premiers regards les cœurs rendent les armes, 
Et que d'aucun tribut de soupirs et de vœux 
On ne fait honneur à nos charmes? 

AGLAURE. 

Toutes les dames , d'une voix , 
Trouvent ses attraits peu de chose ; 
£t du nombre d'amans qu'elle tient sous ses lois , 
Ma sœur , j'ai découvert la cause 

CIDIPPE. 

Pour moi , je la devine ; et Ton doit présumer 
Qu'il faut que là-dessous soit caché du mystère. 

Ce secret de tout enflammer 
N'est point de la nature un effet ordinaire; 
L'art de la Thessalie entre dans cette affaire ; 
Et quelque main a su , sans doute , lui former 

Va charme pour se faire aimer. 



ACTE I, SCÈNE I. ^93 

ÀGLAURE. 

Sur un plus fort appui ma croyance se fonde; 
Et le charme qu*elle a pour attirer les Cœurs , 
C'est un air en tout temps désarmé de rigueurs . 
Des regards caressans que la bouche seconde , 

Un souris chargé de douceurs, 

Qui tend les bras à tout le monde , 

Et ne vous promet que faveurs. 
Notre gloire n'est plus aujourd'hui conservée; 
Et l'on n'est plus au temps de ces nobles fiertés 
Qui, par un digne essai d'illustres cruautés, 
Vouloient voir d'un amant la constance éprouvée. 
De tout ce noble orgueil , qui nous seyoit si bien , 
On est bien descendu , dans le siècle où nous sommes ; 
Et l'on en est réduite à n'espérer plus rien , 
A moins que l'on se jette à la tête des hommes. 

CIDIPPE. 

Oui, voilà le secret de l'affaire; et je voi 

Que vous le prenez mieux que moi. 
C'est pour nous attacher à trop de bienséance , 
Qu'aucun amant , ma sœur , à nous ne veut venir ; 

Et nous voulons trop soutenir 
L'honneur de notre sexe et de notre naissance. 
Les hommes maintenant aiment ce qui leur rit; 
L'espoir, plus que l'amour, est ce qui les attire; ' 

Et c'est par là que Psyché nous ravit 

Tous les amans qu'on voit sous son empire. 
Suivons , suivons l'exemple , ajustons-nous au temps ; 
Abaissons-nous, ma sœur, à faire des avances, 
Et ne ménageons plus de tristes bienséances , 
Qui nous ôtent les fruits du plus beau de nos ans. 

ÀGLAURE. 

T'approuve la pensée , et nous avons matière 

D'en faire l'épreuve première 
Aux deux princes qui sont les derniers arrivés. 
Ils sont charmans , ma sœur , et leur personne entière 

Me.... Les avez-vous observés? 

CIDIPPE. 

Ah ! ma sœur , ils sont faits tous deux d'une manière , 
Que mon âme.... Ce sont deux princes achevés. 

AGLAURE. 

Je trouve qu'on pourroit rechercher leur tendresse , 
Sans se faire déshonneur. 

CIDIPPE. 

Je trouve que , sans honte , une belle princesse 

Molière m V^ 



404 PSYCHÉ. 

Leur pourroit donner son cœur. 

AGLÀURE. 

Les voici tous deux , et j*admire 
Leur air et leur ajustement. 

CIDIPPE. 

Ils ne démentent nullement 
Tout ce que nous Tenons de dire 

SCÈNE IL — CLÉOMÊNE. AGÊNOR, AGLAURE, rïIDIPPB. 

AGLAURE 

D'où vient, princes, d*où vient que vous fuyez ainûf 
Prenez-vous l'épouvante en nous voyant paroitre? 

CLÉOMÈNE. 

On nous faisoit croire qu'ici 
La princesse Psyché , madame , pourroit être. 

AGLAURE. 

Tous ces lieux n'ont-ils rien d'agréable pour vous, 
Si vous ne les voyez ornés de sa présence? 

AGÉNOR. 

Ces lieux peuvent avoir des charmes assez doux; 
Mais nou» cherchons Psyché dans notre impatience. 

CIDIPPB. 

Quelque chose de bien pressant 
Vous doit, à la chercher, pousser tous deux, sans doute. 

CLÉOMÈNE. 

Le motif est assez puissant , 
Puisque notre fortune enfin en dépend toute. 

AGLAURé. 

Ce seroit trop à nous que de nous mformer 
Du secret que ces mots nous peuvent enfermer. 

CLÉOMÈNE. 

Nous ne prétendons point en faire de mystère : 
Aussi bien, malgré nous, paroîtroit-il au jour; 
Et le secret ne dure guère , 
' Madame, quand c'est de l'amour. 

CIDIPPE 

Sans aller plus avant , princes , cela veut dire 
Que vous aimez Psyché tous deux. 

AGÉNOR 

■ Tous deux soumis à son empire , 
Nous allons, de concert, lui découvrir nos feux. 

AGLAURE 

C'est une nouveauté, sans doute, assez bizarre, 
Que deux rivaux si bien unis. 



ACTE I, SCÈNE II. 'J95 

CLÉOMÉNE. 

Il est vrai que la chose est rare , 
Mais non pas impossible à deux parfaits amis. 

CIDIPPE. 

Est-ce que dans ces lieux il n'est qu'elle de belle , 
Et n*y trouvez^vous point à séparer vos vœux ? 

AGLAURS. 

Parmi l'éclat du sang, vos yeux n'ont- ils vu qu'elle 
A pouvoir mériter vos feux ? 

CLÉOMÈNE. 

Est-ce que Ton consulte au moment qu'on s'enflamme? 

Ghoîsit-on qui l'on veut aimer? 

Et , pour donner toute son àme , 
Regarde-t-on quel droit on a de nous charmer? 

AGÉNOR. 

Sans qu'on ait le pouvoir d'élire , 
On suit, dans une telle ardeur, 
Quelque chose qui nous attire ; 
Et, lorsque l'amour touche un cœur, 
On n'a point de raison à dire. 

AGLAURE. 

En vérité , je plains les fâcheux embarras 

Où je vois que vos cœurs se mettent. 
Vous aimez un objet dont les rians appas 
Mêleront des chagrins à l'espoir qu'ils vous jetteot; 
^ Et son cœur ne vous tiendra pas 

Tout ce que ses yeux vous promettent. 

CIDIPPE. 

L'espoir qui vous appelle au rang de ses amans , 
Trouvera du mécompte aux douceurs qu'elle étale ; - 
Et c'est pour essuyer de très-fâcheux momens, 
Que les soudains retours de son âme inégale. 

AGLAURE. 

Un clair discernement de ce que vous valez 
Nous fait plaindre le sort où cet amour vous guide ; 
Et vous pouvez trouver tous deux , si vous voulez , 
Avec autant d'attraits, une âme plus solide. 

CIDIPPE. 

Par un choix plus doux de moitié, 
Vous pouvez de l'amour sauver votre amitié ; 
Et l'on voit en vous deux un mérite si rare , 
Qu'un tendre avis veut bien prévenir , par pitié , 

Ce que votre eœur se prépare. 

CLÉOMèNI. 

Cet avis généreux fait, pour nous, éclater 



i9C PSYCHÉ. 

Des bontés qui nous touchent Tâme ; 
Mais le ciel nous réduit à ce malheur, madame, 
De ne pouvoir en profiter. 

A.GÉNOR. 

Votre illustre pitié veut en vain nous distraire 
D'un amour dont tous deux nous redoutons l'effet; 
Ce que notre amitié , madame , n'a pas fait , 
Il n'est rien qui le puisse faire. 

CIDIPPE. 

U faut que le pouvoir de Psyché.... La voici. 

SG£N£ III. — PSYCHÉ, CIDIPPE, ÀGLAURB, CL£01f£NE, 

AGÉNOR. 

CIDIPPE. 

Venez jouir , ma sœur , de ce qu'on vous apprête. 

AGLAURE. 

Préparez vos attraits à recevoir ici 

Le triomphe nouveau d'une illustre conquête. 

CIDIPPE. 

Ces prmces ont tous deux si bien senti vos coups , 
Qu'à vous le découvrir leur bouche se dispose. 

PSYCHÉ. 

Du sujet qui les tient si rêveurs parmi nous 
Je ne me croyois pas la cause ; 
Et j'aurois cru toute autre chose , • 

En les voyant parler à vous. 

% AGLAURE. 

N'ayant ni beauté ni naissance 
A pouvoir mériter leur amour et leurs soins , 

Ils nous favorisent au moins 

De l'honneur de la confidence. 

CLÉOMÈNE , d Psyché. 
L'aveu qu'il nous faut faire à vos divins appas 
Est sans doute , madame , un aveu téméraire ; 

Mais tant de cœurs , près du trépas , 
Sont , par de tels aveux , forcés à vous déplaire , 
Que vous êtes réduite à ne les punir pas 

Des foudres de votre colère. 

Vous voyez en nous deux amis 
Qu'un doux rapport d'humeurs sut joindre dès l'enfance ; 
Et ces tendres liens se sont vus affermis 
Par cent combats d'estime et de reconnoissance. 
Du destin ennemi les assauts rigoureux , 
Les mépris de la mort , et l'aspect des supplices , 



ACTE I, SCÈNE III. 107 

Par d'illustres éclats de mutuels offices , 
Ont de notre amitié signalé les beaux nœuds ; 
Mais, à quelques essais qu'elle se st>it trouvée. 

Son grand triomphe est en ce jour; 
Et rien ne fait tant voir sa constance éprouvée , 
Que de se conserver au milieu de l'amour. 
Oui , malgré tant d'appas , son illustre constance 
Aux lois qu'elle nous fait a soumis tous nos vœux , 
Elle vient , d'une douce et pleine déférence , 
Remettre à votre choix le succès de nos feux ; 
Et , pour donner un poids à notre concurrence , 
Qui des raisons d'Ëtat entraîne la balance 

Sur le choix de l'un de nous deux , 
Cette même amitié s'offre , sans répugnance , 
D'unir nos deux États au sort du plus heureux. 

AGENOR 

Oui , de ces deux Ëtats , madame , 
Que sous votre heureux choix nous nous offrons d'unir, 

Nous voulons faire à notre flamme 

Un secours pour vous jobtenir. 
Ce que, pour ce bonheur, près du roi votre père, 

Nous nous sacrifions tous deux, 
N'a rien de difficile à nos cœurs amoureux ; 
Et c'est au plus heureux faire un don nécessaire 

D'un pouvoir dont le malheureux , 

Madame, n'aura plus affaire. 

PSYCHÉ. 
Le choix que vous m'offrez, princes, montre à mes yeux 
De quoi remplir les vœux de l'âme la plus fière; 
Et vous me le parez tous deux d'une manière 
Qu'on ne peut rien offrir qui soit plus précieux. 
Vos feux, votre amitié, votre vertu suprême, 
Tout me relève en vous l'offre de votre foi , 
Et j'y vois un mérite à s'opposer lui-même 

A ce que vous voulez de moi. 
Ce n'est pas à mon cœur qu'il faut que je déftre , 

Pour entrer sous de tels liens; 
Ma main, pour se donner, attend l'ordre d'un père. 
Et mes sœurs ont des droits qui vont devant les miens. 
Mais, si l'on me rendoit sur mes vœux absolue, 
Vous y pourriez avoir trop de part ii la fois; 
Et toute mon estime, entre vous suspendue, 
Ne pourroît sur aucun laisser tomber mon choix. 

A l'ardeur de votre poursuite 
Je répondrois assez , de mes vœux les plus doux . 



198 PSYCHÉ. 

Mais c'est , parmi tant de mérite , 
Trop que deux cœurs pour moi , trop peu qu*un coeur pour tous. 
De mes plus doux souhaits j'a'urois l'âme gênée 

A l'effort de votre amitié ; 
Et j'y vois l'un de vous prendre une destinée 

A me faire trop de pitié. 
Oui , princes , à tous ceux dont Tamour suit le vôtre , 
Je vous préférerois tous deux avec ardeur; 

Mais je n'aurois jamais le cœur 
De pouvoir préférer Tun de vous deux à l'autre. 

A celui que je choisirois 
Ma tendresse feroit un trop grand sacrifice ; 
Et je m'imputerois à barbare injustice 

Le tort qu'à l'autre je ferois. 
Oui , tous deux vous brillez de trop de grandeur d'Ame 

Pour en faire aucun malheureux ; 
Et vous devez chercher dans lamoureuse flamme 

Le mo^en d'être heureux tous deux. 

Si votre cœur me considère 
Assez pour me souffrir de disposer de vous , 

J'ai deux sœurs capables de plaire , 
Qui peuvent bien vous faire un destin assez doux ; 
Et l'amitié me rend leur personne assez chère 

Pour vous souhaiter leurs époux. 

GLÉOHÈNE. 

Un cœur dont l'amour est extrême 

Peut-il bien consentir , hélas ! 
. D'être donné par ce qu'il aime? 
Sur nos deux cœurs , madame , à vos divins appas 

Nous donnons un pouvoir suprême ; 

Disposez-en pour le trépas ; 

Mais pour une autre que vous-même , 
Ayez cette bonté , de n'en disposer pas. 

AGÉNOR. 

Aux princesses , madame , on feroit trop d'outrage; 
Et c'est , pour leurs attraits , un indigne partage , 

Que les restes d'une autre ardeur. 
Il faut d'un premier feu la pureté fidèle, 

Pour aspirer à cet honneur 

Où votre bonté nous appelle; 

Et chacune mérite un cœur 

Qui n'ait soupiré que pour elle. 

ÀGLAURE. 

Il me semble , sans nul courroux , 
Qu'avant que de vous en défendre , 



ACTK I, SCÈNE III. 199 

Princes , vous deviez bien attendre 

Qu'on se fût expliqué sur vous. 
Nous croyez-vous un cœur si facile et si tendre? 
Et , lorsqu'on parle ici de vous donner à nous , 

Savez-vous si l'on veut vous prendre? 

CIDIPPE. . 

Je pense que l'on a d'assez hauts sentimens 
Pour refuser un cœur qu'il faut qu'on sollicite , 
Et qu'on ne veut devoir qu'à son propre mérite 
La conquête de ses amans. 

PSYCHÉ. 

J'ai cru pour vous , mes sœurs , une gloire assez grandi , 
Si la possession d'un mérite si haut... 

SCÈNE IV. — PSYCHE , AGLAURE , CIDIPPE , CLÉOMÊNE , 

AGENOR, LYCAS. 

LYGAS , à Psyché, 
Ah 1 madame I 

PSTGHlâ. 

Qu'as-tu? 

LYCAB. 

Le roi.... 

PSYCHÉ. 

Quoi? 

LYCAS. 

Vous demande. 

PSYCHÉ. 

De ce trouble si grand que faut-il que j'attende? 

LYCAS. 

Vous ne le saurez que trop tôt. 

PSYCHÉ. 

Hélas ! que pour le roi tu me donnes à craindre I 

LYCAS. 

Ne craignez que pour vous ; c'est vous que l'on doit plaindre. 

PSYCHÉ. ^ 

C'est pour louer le ciel, et me voir hors d'effroi, 
De savoir que je n'aie à craindre que pour moi. 
Mais apprends-moi, Lycas, le sujet qui te touche. 

LYCAS. 

Souffrez que j'obéisse à qui m'envoie ici. 
Madame , et qu'on vous laisse apprendre de sa bouche 
Ce qui peut m'affliger ainsi. 

PSYCHÉ. • 

Allons savoir sur quoi Ton craint tant ma foiblesse. 



800 PSYCHÉ. 

SCÈNE V. — AGLAURE , CIDIPPE , LYCAS. 

AGLAURE. 

Si ton ordre n'est pas jusqu'à nous étendu , 

Dis-nous quel grand malheur nous couvre ta tristesse. 

LYCAS. 

Hélas! ce grand malheur, dans la cour répandu , 

Voyez -le vous-même , princesse , 
Dans l'oracle qu'au roi les destins ont rendu. 
Voici ses propres mots que la douleur, madame , 

A gravés au fond de mon âme : 
Que Von ne pense nullement 
A vouloir de Psyché conclure l'hyménée ; 
Mais qu*au sommet d*un mont elle soit promptemen t 

En pompe funèbre menée ^ 

Et que, de tous abandonnée ^ 
Pour époux elle attende en ces lieux constamment 
Un monstre dont on a la vue empoisonnée j 
Un serpent qui répand son venin en tous lieux , 
Et trouble dans sa rage et la terre et les deux. 

Après un arrêt si sévère , 
Je vous quitte, et vous laisse à juger entre vous 
Si , par de plus cruels et plus sensibles coups , 
Tous les dieux nous pouvoient expliquer leur colère. 



SCÈNE VI. - AGLAURE, CIDIPPE. 

CIDIPPE. 

Ma sœur, que sentez-vous à ce soudain malheur 
Oii nous voyons Psyché par les destins plongée? 

AGLAURE. 

Mais vous , que sentez-vous , ma sœur? 

CIDIPPE. 

A ne vous point mentir, je sens que, dans mon cœur, 
Je n'en suis pas trop affligée. 

AGLAURE. 

Moi , je sens quelque chose au mien 
Qui ressemble assez à la joie. 
Allons , le Destin nous envoie 
Un mal que nous pouvons regarder comme un bien. 



PREMIER INTERMÈDE. > 201 



PREMIER INTERMÈDE. 



La scène est changée en des rochers affreux ,. et fait voir en l'éloi- 
gnement une grotte effroyable. 

C'est dans ce désert que Psyché doit être exposée pour obéir à 
l'oracle. Une troupe de personnes affligées y viennent déplorer sa 
disgrâce. Une partie de cette troupe désolée témoigne sa pitié par 
des plaintes touchantes et par des concerts lugubres ; et l'autre ex- 
prime sa désolation par une danse pleine de toutes les marques du 
plus violent désespoir 

PLAINTES EN ITALIEN , chantées par une femme désolée 

et deux hommes affligés, 

FEMME DÉSOLÉE 

Deh ! piangete al pianto mio , 
Sassi duri , antiche selve ; 
Lagrimate , fonti , e belve , 
Û'un bel volto il fato rio. 

PREMIER HOMME AFFLIGÉ. 

Ahi dolore! 

SECOND HOMME AFFLIGÉ. 

Ahi martire ! 

PREMIER HOMME AFFLIGÉ. 

Gruda morte ! 

SECOND HOMME AFFLIGÉ. 

Empia sorte! 

TOUS TROIS. 

Ghe condanni a morir tanta beltà! 
GieU! stelle! Ahi crudeltà! 

FEMME DÉSOLÉE. 

Rispondete a miei lamenti , 
Antri cavi, ascose rupi; 
Deh ! ridite , fondi cupi , 
Del mio duolo i mesti accenti. 

PREMIER HOMME AFFLIGÉ. 

Ahi dolore ! 

SECOND HOMME AFFLIGÉ. 

Ahi martire! 



202 PSYCHÉ. 

PREMIER HOMME AFFLIGÉ. 

Cruda morte ! 

FEMME DÉSOLÉE ET SECOND HOMME AFFLIGÉ. 

Empia sorte! 

TOUS TROIS. 

Ghe condanni a morir tanta beltà 1 
Gieli 1 steUe 1 Àhi crudeltà ! 

SECOND HOMME AFFLIGÉ. 

Gom'esser puô flra roi , o numi eterni , 
Ghi roglia estinta una beltà innocenté V 
Ahif che tante rigor, cielo incleraente, 
Vinûd di crudeltà gli stessi infemi. 

PREMIER HOMME AFFLIGE. 

Nume fiero! 

SECOND HOMME AFFLIGÉ. 

Dio severo ! 

LES DEUX HOMMES AFFLIGÉS. 

Perche tanto rigor 
Gontro innocente cor? 
Ahi! sentenza inudital 
Dar morte a la beltà , ch'altrui dà vita ( 

FEMME DÉSOLÉE. 

Ahi! ch'indamo si tardai 
Non résiste a li dei mortale afTetto , 

Alto impero ne sforza, 
Ove comanda il ciel , Tuorn cède a forza 

PREMIER HOMME AFFLIGE. 

Ahi dolorel 

SECOND HOMME AFFLIGÉ. 

Ahi martire ! 

PREMIER HOMME AFFLIGÉ. 

Cruda morte 1 

FEMME DÉSOLÉE ET SECOND HOMME AFFLIGÉ. 

Empia sorte ! 

TOUS TROIS. 

Ghe condanni a morir tanta beltà ! 
GieU ! steUe l Ahi crudeltà ' ! 

(Ces plaintes sont entrecoupées et finies par une entrée de ballet 

de huit personnes affligées.) 

4, Tous les intermèdes sont de Qulnault , à l'exceplion de ces parolei 



PREMIER INTERMÈDE. 203 

italiennes , qai sont de LuUi : Fonlenelle les a traduites ainsi , dans son 
opéra de Psyché : 

rEMllE APFLIGU. 

Mêlez vos pleurs avec nos larmes, 
Durs rochers, froides eaux, et vous, tigres affireux; 

Pleurez le destin rigoureux 
D'un objet dont le crime est d'avoir trop de charmes. 

UK HOMME AFFLIGÉ. 

dieux! quelle douleur! 

AUTRE HOMME AFFUGÉ. 

Ah! quel malheur! 

Ulf HOMME AFFLIGÉ. 

. ' Rigueur mortelle! 

AUTRE HOMME AFFLIGE. 

Fatalité cruelle! 

TOUS TROIS. 

Faut-il , hélas ! 
Qu'un sort barbare 
Puisse condamner au trépas 

Une beauté si rare! 
Cienx, astres, pleins de dureté! 
Ah! quelle cruauté! 

FEMME AFFLIGÉE. 

Répondes à ma plainte, échos de ces bocages; 
Qu'un bruit lugubre éclate au Tond de ces forêts; 
Que les antres profonds, les cavernes sauvages, 
Répètent les accens de mes tristes regrets. 

AUTRE HOMME AFFLIGÉ. 

Quel de vous, ô grands dieux! avec tant de fUrie, 

Veut détruire tant de beauté? 
Impitoyable ciel, par cette barbarie, 
Youlez-Tous surmonter l'enfer en cruauté! 

UN HOMME AFFLIGÉ. 

Dieu plein de haine 1 

AUTRE HOMME AFFLIGÉ. 

Divinité trop inhumaine! 

LES DEUX HOMMES. 

Pourquoi ce courroux si puissant 
Contre un cœur innocent? 
rigueur inouïe! 
Trancher de si beaux jours, 
Lorsqu'ils donnent la vie 
A tant d'amours ! 

FEMME DÉSOLÉE. 

Que c'est un vain secours contre un mal sans remède, 
Que dUnuliles pleurs et des cris superflus ! 
Quand le ciel a donné des ordres absolus, 

Il faut que l'effort humain cède. 

dieux ! quelle douleur, etc. 



204 PSYCHÉ. 



ACTE DEUXIÈME. 



SCÈNE I. - LE ROI, PSYCHÉ, AGLAURE, CIDIPPE, 

LYCAS, SUITE. 

PSYCHÉ. 

De vos larmes, seigneur, la source m'est bien chère; 
Mais c*est trop aux bontés que vous avez pour moi , 
Que de laisser régner les tendresses de père 

Jusque dans les yeux d'un grand roi. 
Ce qu'on vous voit ici donner à la nature , 
Au rang que vous tenez, seigneur, fait trop d'injure. 
Et j'en dois refuser les touchantes faveurs. 

Laissez moins sur votre sagesse 

Prendre d'empire à vos douleurs , 
Et cessez d'honorer mon destin par des pleurs ' 
Qui dans le cœur d'un roi montrent de la foiblesse. 

LE ROI. 

Ah ! ma fille ! à ces pleurs laisse mes yeux ouverts. 
Mon deuil est raisonnable, encor qu'il soit extrême; 
Et , lorsque pour toujours on perd ce que je perds , 
La sagesse, crois- moi, peut pleurer elle-même. 

En vain l'orgueil du diadème 
Veut qu'on soit insensible à ces cruels revers ; 
En vain de la raison les secours sont offerts 
Pour vouloir d'un œil sec voir mourir ce qu'on aime ; 
L'effort en est barbare aux yeux de l'univers , 
Et c'est brutalité plus que vertu suprême. 
Je ne veux point , dans cette adversité , 
Parer mon cœur d'insensibilité , 

Et cacher l'ennui qui me touche. 

Je renonce à la vanité 

De cette dureté farouche 

Que l'on appelle fermeté , 

Et , de quelque façon qu'on nomme 
Cette vive douleur dont je ressens les coups , 
Je veux bien l'étaler . ma fille , aux yeux de tous , 
Et dans le cœur d'un roi montrer le cœur d'un homme. 

PSYCHÉ. 

Je ne mérite pas cette grande douleur : 
Opposez , opposez un peu de résistance 



ACTE II, SCÈNE I. 205 

Aux droits qu'elle prend sur un cœur 
Dont mille événemens ont marqué la puissance. 
Quoi ! faut-il que pour moi vous renonciez , seigneur , 

A cette royale constance 
Dont TOUS avez fait voir , dans les coups du malheur , 

Une fameuse expérience? 

LE ROI 

La constance est facile en mille occasions. 

Toutes les révolutions 
Où nous peut exposer la fortune inhumaine , 
La perte des grandeurs , les persécutions , 
Le poison de l'envie, et les traits de la haine, 

N*ont rien que ne puissent , sans peine , 

Braver les résolutions 
D'une âme où la raison est un peu souveraine. 

Mais ce qui porte des rigueurs 

A faire succomber les cœurs 

Sous le poids des douleurs amères , 

Ce sont , ce sont les rudes traits 

De ces fatalités sévères 

Qui nous enlèvent pour jamais 

Les personnes qui nous sont chères. 

La raison , contre de tels coups , 

N'offre point d'armes secourables ; 

Et voilà , des dieux on courroux , 

Les foudres les plus redoutables 

Qui se puissent lancer sur nous. 

PSYCHÉ. 

Seigneur, une douceur ici vous est offerte 
Votre hymen a reçu plus d'un présent des di«ux ; 

Et, par une faveur ouverte, 
Ils ne vous ôtent rien , en m'ôtant à vos yeux , 
Dont ils n'aient pris le soin de réparer la perte : 
Il vous reste de quoi consoler vos douleurs ; 
Et cette loi du ciel, que vous nommez cruelle , 

Dans les deux princesses mes sœurs , 

Laisse à l'amitié paternelle 

Où placer toutes ses douceurs 

, LE ROI 

Ah I de mes maux soulagement frivole ! 
Rien, rien ne s'offre à moi qui de toi me console. 
C'est sur mes déplaisirs que j'ai les yeux ouverts ; 

Et , dans un destin si funeste , 

Je regarde ce que je perds , 

Et ne vois point ce qui me reste. 



206 PSYCHÉ. 

PSYCHÉ. 

Vous savez mieux que moi qu'aux volonté des dieui. 

Seigneur , il faut régler les nôtres ; 
Et je ne puis vous dire , en ces tristes adieux , 
■Que ce que beaucoup mieux vous pouvez dire aux autres. 

Ces dieux sont maîtres souverains 

Des présens qu'ils daignent nous faire; 

Ils ne les laissent dans nos mains 

Qu'autant de temps qu'il peut leur plaire. 

Lorsqu'ils viennent les retirer, 

On n'a nul droit de murmurer 
Des grâces que leur main ne veut plus nous étendre. 
Seigneur, je suis un don qu'ils ont fait à vos vœux ; 
Et , quand , par cet arrêt , ils veulent me reprendre , 
Ils ne vous ôtent rien que vous ne teniez d'eux , 
Et c*est sans murmurer que vous devez me rendre. 

LR ROI. 

Ah ! cherche un meilleur fondement 
Aux consolations que ton cœur me présente ; 
Et, de la fausseté de ce raisonnement, 

Ne fais point un accablement 

A cette douleur si cuisante, 

Dont je souffre ici le tourment. 
Crois-tu là me donner une raison puissante 
Pour ne me plaindre point de cet arrêt des cieux ? 

Et , dans le procédé des dieux , 

Dont tu veux que je me contente , 

Une rigueur assassinante 

Ne paroît-elle pas aux yeux? 
Vois l'état où ces dieux me forcent à te rendre , 
Et l'autre où te reçut mon cœur infortuné ; 
Tu connoîtras par là qu'ils me viennent reprendre 

•Bien plus que ce qu'ils m'ont donné. 

Je reçus d'eux en toi , ma HUe , 
Un présent que mon cœur ne leur demandoit pas ; 

J'y trouvois alors peu d'appas , 
Et leur en vis, sans joie, accroître ma famille. 

Mais mon cœur , ainsi que mes yeux , 
S'est fait de ce présent une douce habitude : 
J'ai mis quinze ans de soins, de veilles et d'étude 

A me le rendre précieux ; 
Je l'ai paré de l'aimable richesse 

De mille brillantes vertus ; 
En lui j'ai renfermé , par des soins assidus , 
Tous les plus beaux trésors que fournit la sagesse ; 



ACTE II, SCÈNE I. 207 

A lui j'ai de mon âme attaché la tendresse ; 
J'en ai fait de ce cœur le charme et l'allégresse, 
La consolation de mes sens abattus , 

Le doux espoir de ma vieillesse. 

Ils m'ôtent tout cela, ces dieux! 
Et tu yeux que je n*aie aucun sujet de plainte 
Sur cet affreux arrêt dont je souffre l'atteinte ! 
Ahl leur pouvoir se joue avec trop de rigueur 

Des tendresses de notre cœur. 
Pour m'ôter leur présent , leur falloit-il attendre 

Que j'en eusse fait tout mon bien ? 
Ou plutôt, s'ils avoient dessein de le reprendre, 
N'eût-il pas été mieux de ne me donner rien f 

PSYCHÉ. 

Seigneur, redoutez la colère 
De ces dieux contre qui vous osez éclater. 

LE ROI. 

Après ce coup, que peuvent-ils me fiiire? 
Ils m'ont mis en état de ne rien redouter. 

psTcné. 
Ahl seigneur, je tremble des crimes 
Que je vous fais commettre, et je dois me haïr.... 

LE ROI. 

Ah 1 qu'ils souffrent du moins mes plaintes légitimes ; 

Ce m'est assez d'effort que de leur obéir ; 

Ce doit leur être assez que mon cœur t'abandonnt 

Au barbare respect qu'il faut qu'on ait pour eux , 

Sans prétendre gêner la douleur que me donne 

L'épouvantable arrêt d'un sort si rigoureux. 

Mon juste désespoir ne sauroit se contraindre ; 

Je veux , je veux garder ma douleur à jamais ; 

Je veux sentir toujours la perte que je fais ; 

De la rigueur du ciel je veux toujours me plaindre ; 

Je veux , jusqu'au trépas , incessamment pleurer 

Ce que tout l'univers ne peut me réparer. 

psTcné. 
Ah ! de grâce , seigneur , épargnez ma foibfesse ; 
J'ai besoin de constance en l'état où je suis. 
Ne fortifiez point l'excès de mes ennuis 
Des larmes de votre tendresse. 
Seuls ils sont assez forts, et c'est trop po.ur mon cour, 
De mon destin et de votre douleur. 

LE ROI. 

Oui , je dois t'épargner mon deuil inconsolable. 
Voici l'instant fatal de m'anracher de toi ; 



208 PSYCHÉ. 

Mais comment prononcer ce mot épouvantable ? 
Il le faut toutefois ; le ciel m'en fait la loi ; 

Une rigueur inévitable 
M'oblige à te laisser en ce funeste lieu , 
Adieu; je vais.... Adieu. 
( Ce qui suit jusqu'à la fin de la pièce est de M. Corneille , à la 
réserve de la première scène du troisième act^ , qui est de 2a 
même main que ce qui a précédé.) 

SCÈNE II. — PSYCHÉ, AGLAURE, CIDIPPE. 

PSYCHÉ. 

Suivez le roi , mes sœurs , vous essuierez ses larmes , 

Vous adoucirez ses douleurs; 

Et vous l'accableriez d'alarmes, 
Si vous vous exposiez encore à mes malheurs. 

Conservez -lui ce qui lui reste ; 
Le serpent que j'attends peut vous être funeste , 

Vous envelopper dans mon sort , 
Et me porter en vous une seconde mort. 

Le ciel m'a seule condamnée 

A son haleine empoisonnée ; 

Rien ne sauroit me secourir ; 
Et je n'ai pas besoin d'exemple pour mourir. 

AGLAURE. 

Ne nous enviez pas ce cruel avantage , 
De confondre nos pleurs avec vos déplaisirs , 
De mêler nos soupirs à vos derniers soupirs : 
D'une tendre amitié souffrez ce dernier gage. 

PSYCHÉ. 

C'est vous perdre inutilement. 

CIDIPPE. 

C'est en votre faveur espérer un miracle , 
Ou vous accompagner jusques au monument. 

PSYCHÉ. 

Que peut-on se promettre après un tel oracle? 

AGLAURE. 

Un oracle jamais n'est sans obscurité ; 

On l'entend d'autant moins , que mieux on croit l' entendre , 

Et peut-être, après tout, n'en devez-vous attendre 

Que gloire et que félicité. 
Laissez- nous voir , ma sœur , par une digne issue , 
Cette frayeur mortelle , heureusement déçue , 
Ou mourir du moins avec vous , 
ciel à nos vœux ne se montre plus doux. 




ACTE II, SCÈNE II. «09 

PSYCHÉ. 

Ma sœur , écoutez mi^x la voix de la nature , 
Qui vous appelle auprès du roi. 

Vous m*aimez trop ; le devoir en murmure ; 

Vous en savez l'indispensable loi. 
Un père vous doit être encor plus cher que moi. 
Rendez-vous toutes deux Tappui de sa vieillesse ; 
Vous lui devez chacune un gendre et des neveux; 
Mille rois , à Tenvi , vous gardent leur tendresse ; 
Mille rois , à l'envi , vous offriront leurs vœux. 
L'oracle me veut seule , et seule aussi je veux 

Mourir , si je puis , sans foiblesse , 
Ou ne vous avoir pas pour témoins toutes deux , 
De ce que, malgré moi, la nature m*en laisse. 

AOLAURE. 

Partager vos malheurs . c'est vous importuner. 

CIDIPPE. 

J'ose dire un peu plus , ma sœur , c'est vous déplaire. 

PSYCHÉ. 

Non. Mais , enfin , c'est me gêner , 
Et peut-être du ciel redoubler la colère. 

AGLAURB. 

Vous le voulez, et nous partons. 
Daigne ce même ciel , plus juste et moins sévère , 
Vous envoyer le sort que nous vous souhaitons , 

Et que notre amitié sincère , 
En dépit de l'oracle et malgré vous, espère. 

PSYCHÉ. 

Adieu. C'est un espoir , ma sœur , et des souhaits 
Qu'aucun des dieux ne rempUra jamais. 

SCÈNE III. — PSYCHÉ, setile. 

Enfin , seule et toute à moi -même , 
Je puis envisager cet affreux changement , 

Qui , du haut d'une gloire extrême , 

Me précipite au monument. 

Cette gloire étoit sans seconde ; 
J/éclat s'en répandoit jusqu'aux deux bouts du monde ; 
Tout ce qu'il a de rois sembloient faits pour m'aimer; 
Tous leurs sujets , me prenant pour déesse , 

Commençoient à m'accoutumer 

Aux encens qu'ils m'offroient sans cesse. 
Leurs soupirs me suivoient « sans qu'il m'en coûtât rien ; 
Mon kme restoit libre en captivant tant d'âmes *, 

MouitRE m W 



jiO PSYCHÉ. 

Et j'étois , parmi taut de flammes , 
Heine de tous les cœurs, et maîtresse du mien. 

ciel! m'auriez-vous fait un crime 

De cette insensibilité? 
Déployez-vous sur moi tant de sévérité , 
Pour n'avoir à leurs vœux rendu que de l'estime? 

Si vous m'imposiez cette loi , 
Qu'il fallût faire un choix pour ne pas vous déplaire , 

Puisque je ne pouvois le faire , 

Que ne le faisiez-vous pour moi? 
Que ne m'inspiriez-vous ce qu'inspire à tant d'autres 
Le mérite, l'amour, et.... Mais que vois-je ici? 

SCÈNE IV. — CLÉOMÈNE , AGÉNOR , PSYCHÉ. 

CLliOMÂNE. 

Deux amis , deux rivaux , dont l'unique souci 

Est d'exposer leurs jours pour conserver les vôtres. 

PSYCHÉ. 

Puis-je vous écouter, quand j'ai chassé deux sœurs? 
Princes , contre le ciel peasez-vous me défendre ? 
Vous livrer au serpent qu'ici je dois attendre , 
Ce n'est qu'un désespoir qui sied mal aux grands cœurft ; 

Et mourir alors que je meurs , 

C'est accabler une âme tendre 

Qui n'a que trop de ses douleurs. 

AGÉNOR. 

Un serpent n'est pas invincible ; 
Cadmus, qui n'aimoit rien, défit celui de Mars. 
Nous aimons , et l'Amour sait rendre tout possible 

Au cœur qui suit ses étendards , 
A la main dont lui-même il conduit tous les dards. 

PSYCHÉ. 

Voulez-vous qu'il vous serve en faveur d'une ingrate 
Que tous ses traits n'ont pu toucher, 

Qu'il dompte sa vengeance au moment qu'elle éclate , 
Et vous aide à m'en arracher? 
Quand même vous m'auriez servie , 
Quand vous m'auriez rendu la vie , 

Quel fruit espérez- vous de qui ne peut aimer? 

CLÉOMÈNE. 

Ce n'est point par l'espoir d'un si charmant salaire 

Que nous nous sentons animer; 

Nous ne cherchons qu'à satisfaire 
Aux devoirs d'un amour qui n'ose présumer 



ACTE II, SCÈNE IV. 211 

Que jamais , quoi qu'il puisse foire , 

Il soit capable de vous plaire , 

Et digne de vous enflammer. 
Vivez , belle princesse , et vivez pour un autre : 

Nous le verrons d'un œil jaloux , 
Nous en mourrons; mais d'un trépas plus doux 

Que s*il nous falloit voir le vôtre ; 
£t , si nous ne mourons en vous sauvant le jour , 
Quelque amour qu'à nos yeux vous préfériez au nôtre , 
Nous voulons bien mourir de douleur et d'amour. 

PSYCHÉ. 

Vivez, princes, vivez, et de ma destinée 

Ne songez plus à rompre ou partager la loi : 

Je crois vous l'avoir dit , le ciel ne veut que moi ; 

Le ciel m'a seule condamnée. 
Je pense ouïr déjà les mortels sifflemens 

De son ministre qui s'approche : 
Ma frayeur me le peint , me l'offre à tous momens , 
Et , maîtresse qu'elle est de tous mes sentimens , 
Elle me le figure au haut de cette roche. 
J'en tombe de foiblesse , et mon cœur abattu 
Ne soutient plus qu'à peine un reste de vertu. 
Adieu , princes , fuyez , qu'il ne vous empoisonne. 

AGÉNOR. 

Rien ne s'offre à nos yeux encor qui les étonne; 
Et, quand vous vous peignez un^si proche trépas, 

Si la force vous abandonne , 

Nous avons des cœurs et des bras 

Que l'espoir n'abandonne pas. 
Peut-être qu'un rival a dicté cet oracle ; 
Que l'or a fait parler celui qui l'a rendu. 

Ce ne seroit pas un miracle 
Que , pour un dieu muet , un homme eût répondu ; 
Et , dans tous les climats , on n'a que trop d'exemples 
Qu'il est, ainsi qu'ailleurs, des méchans dans les temples. 

GLÉOMÈNE. 

Laissez-nous opposer au lâche ravisseur 

A qui le sacrilège indignement vous livre , 

Un amour qu'a le ciel choisi pour défenseur 

De la seule beauté pour qui nous voulons vivre. 

Si nous n'osons prétendre à sa possession, 

Du moins , en son péril , permettez -nous de suivre 

L'ardeur et les devoirs de notre passion. 

PSYCHÉ. 

Portez-les à d'autres moi-mêmes. 



242 PSYCHÉ. 

Princes , portez -les à mes sœurs , 

Ces devoirs , ces ardeurs extrêmes 

Dont pour moi soot remplis vos cœurs; 

Vivez pour elles , quand je meurs ; 
Plaigniez de mon destin les funestes rigueurs , 
Sans leur donner en vous de nouvelles matières. 

Ce sont mes volontés dernières; 

Et Ton a reçu , de tout temps , 
Pour souveraines lois , les ordres des mourans. 

CLÉOMÈNB. 

Princesse.... 

PSYCHÉ. 

Encore un coup , princes , vivez pour elles. 
Tant que vous m'aimerez , vous devez m*obéir : 
Ne me réduisez pas à vouloir vous haïr , 

Et vous regarder en rebelles , 

 force de m'être fidèles. 
Allez , laissez -moi seule expirer en ce lieu , 
Où je n'ai plus de voix que pour vous dire adieu. 
Mais je sens qu'on m'enlève , et l'air m'ouvre une route , 
D'où vous n'entendrez plus cette mourante voix. 
Adieu , princes ; adieu , pour la dernière fois : 
Voyez si de mon sort vous pouvez être en doute. 

(Psyché est enlevée en Vair par deux Zéphyres.) 

AGÉNOR. 

Nous la perdons de vue. Allons tous deux chercher 
Sur le faîte de ce rocher , 
Prince , les moyens de la suivre. 

CLÉOMÈNE. 

Allons-y chercher ceux de ne lui point survivre. 

SCÈNE V. — L'AMOUR, en Vair, 

Allez mourir, rivaux d'un dieu jaloux, 
Dont vous méritez le courroux 
Pour avoir eu le cœur sensible aux mêmes charmes. 
Et toi ) forg« . Vulcain , mille brillaus attraits 

Pour orner un palais 
Où l'Amour de Psyché veut essuyer les larmes. 
Et lui rendre les armes. 



DEUXIÈME INTERMÈDE. 213 



DEUXIÈME INTERMÈDE. 



La scène se change en une cour magnifique , ornée de colonnes 
de lapis , enrichies de figures d'or , qui forment un palais pompeux 
et brillant que l'Amour destine pour Psyché. Six cyclopes , avec 
quatre fées, y font une entrée de ballet, où ils achèvent en ca- 
dence quatre gros vases d'argent que les fées leur ont apportés. 
Cette entrée est entrecoupée par ce récit de Vulcain, qu'il fait à 
deux reprises : 

Dépêchez, préparez ces lieux 
Pour le plus aimable des dieux ; 
Que chacun pour lui s'intéresse ; 
N'oubliez rien des soins qu'il faut. 

Quand l'Amour presse , 
On n'a jamais fait assez tôt. 

L'Amour ne veut point qu'on diffère; 
Travaillez , hâtez -vous , 
Frappez , redoublez vos coups ; 

Que l'ardeur de lui plaire 
Fasse vos soins les plus doux. 

SECOND COUPLET. 

Servez bien \m dieu si charmant; 
Il se plaît dans l'empressement; 
Que chacun pour lui s'intéresse; 
N'oubliez rien de ce qu'il faut. 
Quand l'Amour presse , 
On n'a jamais fait assez tôt. 

L'Amour ne veut point qu'on diffère ; 

Travaillez , hâtez-vous , 
Frappez, redoublez vos coups; 

Que l'ardeur de lui plaire 
Fasse vos soins les plus doux. 



tik PSYGHË. 



ACTE TROISIÈME. 



SCÈNE I. - L'AMOUR, ZÉPHYRR. 

ZÉPHYRE. 

Oui, je me suis galamment acquitté 
Da la commission que vous m'avez donnée ; 
Et, du haut du rocher, je l'ai, cette beauté, 
Par le milieu des airs doucement amenée 

Dans ce beau palais enchanté , 

Où TOUS pouvez en liberté 

Disposer de sa destinée. 
Mais vous me surprenez par ce grand cliangement 

Qu'en votre personne vous faites; 
Cette taille, ces traits, et cet ajustement, 

Cachent tout à fait qui vous êtes ; 
Et je donne aux plus fins à pouvoir , en ce jour , 

Vous reconnoître pour l'Amour. 

l'amour. 
Aussi ne veux-je pas qu'on puisse me connoître; 
Je ne veux à Psyché découvrir que mon cœur , 
Rien que les beaux transports de cette vive ardeur 

Que ses doux charmes y font naître; 
Et , pour en exprimer l'amoureuse langueur , 

Et cacher ce que je puis être • 

Aux yeux qui m'imposent des lois , 

J'ai pris la forme que tu vois. 

ZÉPIIYRE. 

En tout vous êtes un grand maître; 

C'est ici que je le connois. 
Sous des déguisemens de diverse nature , 

On a vu les dieux amoureux 
Chercher à soulager cette douce blessure 
Que reçoivent les cœurs de vos traits pleins de feux ; 
Mais en bon sens vous l'emportez sur eux; 

Et voilà la bonne figure 

Pour avoir un succès heureux 
Près de l'aimable sexe où l'on porte ses vœux. 
Oui , de ces formes-là l'assistance est bien forte ; 
Et , sans parler ni de rang , ni d'esprit , 



ACTE III, SGËNE I. 215 



Oui peut trouver moyen d'être fait de la sorte , 

Ne soupire guère à crédit. 

l'amour. 

J*ai résolu , mon cher Zéphyre , 

De demeurer ainsi toujours; 
Et l'on ne peut le trouver à redire 

A l'aîné de tous les Amours. 
Il est temps de sortir de cette longue enfance 

Qui fatigue ma patience ; 
n est temps désormais que je devienne grand. 

zépHTRE. 

Fort bien. Vous ne pouvez mieux faire; 
Et vous entrez dans un mystère 
Qui ne demande rien d'enfant. 

l'amour. 
Ce changement, sans doute, irritera ma mère. 

ZÉPHYRS. 

Je prévois là-dessus quelque peu de colère. 

Bien que les disputes des ans 
Ne. doivent point régner parmi les immortelles , 
Votre mère Vénus est de l'humeur des belles , 

Qui n'aiment point de grands enfans. 

Mais où je la trouve outragée , 
C'est dans le procédé que l'on vous voit tenir ; 

Et c'est l'avoir étrangement vengée , 
Que d'aimer la beauté qu'elle vouloit punir! 
Cette haine où ses vœux prétendent que réponde 
La puissance d'un fils que redoutent les dieux.... 

l'amour. 
Laissons cela , Zéphyre , et me dis si tes yeux 
Ne trouvent pas Psyché la plus belle du monde? 
Est-il rien sur la terre , est-il rien dans les cieuz 
Qui puisse lui ravir le titre glorieux 
De beauté sans seconde? 

Mais je la vois , mon cher Zéphyre , 
Qui demeure surprise à l'éclat de ces lieux. 

ZÉPHTRE. 

Vous pouvez vous montrer pour finir son martyre , 
Lui découvrir son destin glorieux, 

Et vous dire, entre vous, tout ce que peuvent dire 
Les soupirs, la bouche et les yeux. 

En confident discret, je sais ce qu'il faut faire 

Pour ne pas Interrompre un amoureux mystère. 



216 PSYCHÉ. 

SCÈNE II. — PSYCHÉ , seule. 

Où suis-je? Et) dans un lieu que je croyois baii>are, 
Quelle savante mam a bâti ce palais, 

Que l'art , que la nature pare 

De l'assemblage le plus rare 

Que l'œil puisse admirer jamais? 

Tout rit , tout brille , tout éclate 
Dans ces jardins , dans ces appartemens , 

Dont les pompeux ameublemens 

N'ont rien qui n'enchante et ne flatte ; 
Et , de quelque côté que tournent mes frayeurs , 
Je ne vois sous mes pas que de l'or ou des^ fleurs. 

Le ciel auroit-il fait cet amas de merveilles 

Pour la demeure d'un serpent? 
Et , lorsque , par leur vue , il amuse et suspend 
De mon destin jaloux les rigueurs sans pareilles , 

Veut -il montrer qu'il s'en repent? 
Non , non ; c'est de sa haine , en cruauté féconde , 

Le plus noir , le plus rude trait , 
Qui , par une rigueur nouvelle et sans seconde , 

N'étale ce choix qu'elle a fait 

De ce qu'a de plus beau le monde , 
Qu'afin que je le quitte avec plus de regret. 

Que mon espoir est ridicule, 
S'il croit par là soulager mes douleurs! 
Tout autant de momens que ma mort se recule , 

Sont autant de nouveaux malheurs : 
Plus elle tarde , et plus de fois je meurs. 

Ne me fais plus languir, viens prendre ta victime. 

Monstre qui dois me déchirer. 
Veux-tu que je te cherche, et faut-il que j'anime 

Tes fureurs à me dévorer? 
Si le ciel veut ma mort, si ma vie est un crime, 
De ce peu qui m'en reste ose enfin t'emparer; 

Je suis lasse de murmurer 

Contre un châtiment légitime. 

Je suis lasse de soupirer; 

Viens , que j'achève d'expirer. 

SCÈNE m. — L'AMOUR , PSYCHÉ , ZÉPHYRE. 

L*AM0UR. 

Le voilà, ce serpent, ce monstre impitoyable, 
Qu'un oracle étonnant pour vous a préparé, 



ACTE III, SCÈNE lil. 217 

Et qui n'est pas, peut-être, à tel point effroyable, 
Que vous vous Têtes figuré. 

PSYCHÉ. 

Vous , seigneur , vous seriez ce monstre dont Toracle 

A menacé mes tristes jours , 
Vous qui semblez plutôt un dieu qui , par miracle , 
Daigne venir lui-même à mon secours! 

l'amour. 
Quel besoin de secours au milieu d'un empire 

Où tout ce qui respire 
N'attend que vos regards pour en prendre la loi , 
Où vous n'avez à craindre autre monstre que moi? 

PSYCHÉ. 

Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte ! 

Et que , s'il a quelque poison , 

Une âme auroit peu de raison 

De hasarder la moindre plainte 

Contre une favorable atteinte , 
Dont tout le cœur craindroit la guérison! 
A peine je vous vois , que mes frayeurs cessées 
Laissent évanouir l'image du trépas , 
Et que je sens couler dans mes veines glacées 
Un je ne sais quel feu que je ne connois pas. 
J'ai senti de l'estime et de la complaisance , 

De l'amitié , de la reconnoissance ; 
De la compassion les chagrins innocens 

M'en ont fait sentir la puissance; 
Mais je n'ai point encor senti ce que je sens. 
Je ne sais ce que c'est; mais je sais qu'il Vne charme, 

Que je n'en conçois point d'alarme. 
Plus j'ai les yeux sur vous , plus je m'en sens charmer. 
Tout ce que j'ai senti n'agissoit point de même , 

Et je dirois que je vous aime , 
Seigneur, si je savois ce que c'est que d'aimer. 
Ne les détournez point , ces yeux qui m'empoisonnent , 
Ces yeux tendres , ces yeux perçans , mais amoureux , 
Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent. 

Hélas ! plus ils sont dangereux , 
Plus je me plais à m'attacher sur eux. 
Par quel ordre du ciel , que je ne puis comprendre , 

Vous dis- je plus que je ne dois. 
Moi de qui la pudeur devroit du moins attendre 
Que vous m'expliquassiez le trouble où je vous vois? 
Vous soupirez, seigneur, ainsi que je soupire; 
Vos sens, comme les miens, paroissent interdits. 



2^g PSYCHÉ. 

C'est à moi de m'en taire , à vous de me le dire ; 
Et cependant c'est moi qui vous Le dis. 

L*AMOnR. 

Vous avez eu, Psyché, l'âme toujours si dure, 

Qu'il ne faut pas yous étonner 

Si, pour en réparer l'injure, 
L'Amour , en ce moment , se paye avec usure 

De ce qu'elle a dû lui donner. 
Ce moment est venu qu'il faut que votre bouche 
Exhale des soupirs si longtemps retenus , 
Et qu'en vous arrachant à cette humeur farouche, 
Un amas de transports au^i doux qu'inconnus, 
Aussi sensiblement tout à la fois vous touche , 
Qu'ils ont dû vous toucher durant tant de beaux jours 
Dont cette âme insensible a profané le cours. 

PSYCIlé. 

N'aimer point c'est donc un grand crime? 

l'amour. 
En souflfrez-vous un rude châtiment? 

PSYCHÉ. 

C'est punir assez doucement. 

l'amour. 
C'est lui choisir sa peine légitime , 
Et se faire justice, en ce glorieux jour, 
D'un manquement d'amour par un excès d'amour, 

PSYCHÉ. 

Que n'ai-je été plus tôt punie ! 

J'y mets le bonheur de ma vie. 
Je devrois en rougir, ou le dire plus bas; 

Mais le supplice a trop d'appas. 
Permettez que , tout haut , je le die et redie : 
Je le dirois cent fois , et n'en rougirois pas. 
Ce n'est point moi qui parle: et de votre présence 
L'empire surprenant, l'aimable violence, 
Dès que je veux parler, s'empare de ma voix. 
C'est en vain qu'en secret ma pudeur s'en offense , 

Que le sexe et la bienséance 

Osent me faire d'autres lois ; 
Vos yeux, de ma réponse eux-mêmes font le choix, 
Et ma bouche asservie à leur toute-puissance 
Ne me consulte plus sur ce que je me dois. 

l'amour. 
Croyez, belle Psyché, croyez ce qu'ils vous disent, 

Ces yeux qui ne sont point jaloux; 

Qu'à l'envi les vôtres m'instruisent 



ACTE III, SCÈNE III. 319 

De tout ce qui se passe en vous. 
Croyez- en ce cœur qui soupire , 
Et qui , tant que le vôtre y voudra repartir , 
Vous dira bien plus , d'un soupir , 
Que cent regards ne peuvent dire. 
C'est le langage le plus doux; 
C'est le plus fort , c'est le plus sûr de tous. 

PSYCHÉ. 

L'intelligence en étoit due 
 nos cœurs , pour les rendre également contens. 
J'ai soupiré, vous m'avez entendue; 

Vous soupirez, je vous entends. 

Mais ne me laissez plus en doute , 
Seigneur , et dites-moi si , par la même route 
Après moi , le Zéphyre ici vous a rendu 

Pour me dire ce que j'écoute. 
Quand j'y suis arrivée, étiez- vous attendu? 
Et, quand vous lui parlez, ôtes-vous entendu? 

l'amour. 
J'ai dans ce doux climat un souverain empire , 

Comme vous l'avez sur mon cœur; 
L'Amour m'est favorable , et c'est en sa faveur 
Qu'à mes ordres Ëole a soumis le Zépbyre. 
C'est l'Amour qui, pour voir mes feux récompensés, 

Lui-même a dicté cet oracle 

Par qui vos beaux jours menacés 
D'une foule d'amans se sont débarrassés, 
Et qui m'a délivré de l'éternel obstacle . 

De tant de soupirs empressés 
Qui ne méritoient pas de vous être adressés. 
Ne me demandez point quelle est cette province, 
Ni le nom de son prince . 
Vous le saurez quand il en sera temps. 
Je veux vous acquérir, mais c'est par mes services. 
Par des soins assidus et par des vœux constans, 

Par les amoureux sacrifices 
De tout ce que je suis. 
De tout ce que je puis. 
Sans que l'éclat du rang pour moi vous sollicite , 
Sans que de mon pouvoir je me fasse un mérite; 
Et , bien que souverain dans cet heureux séjour , 
Je ne vous veux , Psyché , devoir qu'à mon amour. 
Venez en admirer avec moi les merveilles , 
Princesse , et préparez vos yeux et vos oreilles 

A ce qu'il a d'encbantemens ; 



2iO PSYCHÉ. 

Vous y verrez des bois et des prairies 

Contester sur leurs agrémens 

Avec l'or et les pierreries; 
Vous n'entendrez que des concerts charmans, 
De cent beautés vous y serez servie. 
Qui vous adoreront sans vous porter envie ; 

Et brigueront , à tous momens , 

D'une âme soumise et ravie , 

L'honneur de vos commandemens. 

PSYCUé. 

Mes volontés suivent les vôtres ; 

Je n'en saurois plus avoir d'autres : 
Mais votre oracle , enfin , vient de me séparer 

De deux sœurs et du roi mon père , 

Que mon trépas imaginaire 

Réduit tous trois à me pleurer. 
Pour dissiper l'erreur dont leur âme accablée 
De mortels déplaisirs se voit pour moi comblée , 

Souffrez que mes sœurs soient témoins 

Et de ma gloire et de vos soins. 
Prêtez-leur, comme à moi, les ailes du Zéphyre, 

Qui leur puissent de votre empire , 
Ainsi qu'à moi , faciliter l'accès ; 
Faites-leur voir en quel lieu je respire; 
Faites- leur de ma perte admirer le succès. 

l'amour. 
Vous ne me donnez pas , Psyché , toute votre âme ; 
Ce tendre souvenir d'un père et de deux sœurs 

Me vole une part des douceurs 

Que je veux toutes pour ma flamme. 
N'ayez d'yeux que pour moi , qui n'en ai que pour .vous ; 
Ne songez qu'à m'aimer , ne songez qu'à me plaire ; 
Et, quand de tels soucis osent vous en distraire.... 

PSYCHÉ. 

Des tendresses du sang peut-on être jaloux? 

l'amour. 
Je le suis, ma Psyché, de toute la nature. 
Les rayons du soleil vous baisent trop souvent; 
Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent; 

Dès qu'il les flatte , j'en murmure : 

L'air même que vous respirez 
Avec trop de plaisir passe par votre bouche ; 

Votre habit de trop près vous touche; 

Et , sitôt que vous soupirez , 

Je ne sais quoi , qui m'effarouche , 



ACTE III, SCÈNE III. 231 

Craint, parmi vos soupirs, des soupirs égarés. 
Hais yous voulez vos soeurs ; allez , partez , Zéphyre ; 
Psyché le veut , je ne l'en puis dédire. 

(Zéphyre renvoie,) 

SCÈNE IV. - L'AMOUR, PSYCHÉ. 

l'amour. 
Quand tous leur ferez voir ce bienheureux séjour , 
De ces trésors faites-leur cent largesses. 
Prodiguez-leur caresses sur caresses; 
Et du sang , s'il se peut , épuisez le» tendresses , 

Pour vous rendre toute à l'amour. 
Je n'y mêlerai point d'importune présence; 
Mais ne leur faites pas de si longs entretiens : 
Vous ne sauriez pour eux avoir de complaisance , 
Que vous ne dérobiez aux miens. 

PSYCHÉ. 

Votre amour me fait une grâce , 

Dont je n'abuserai jamais. 

l'ahour. 
Allons voir cependant ces jardins , ce palais , 
Où vous ne verrez rien que votre éclat n'efface. 
Et vous, petits Amours, et vous, jeunes Zéphyrs, 
Qui , pour armes , n'avez que de tendres soupirs , 
Montrez tous à l'envi ce qu'à voir ma princesse 

Vous avez senti d'allégresse. 



TROISIÈME INTERMÈDE. 



Il se fait une entrée de ballet de quatre Amours et quatre Zé- 
phyrs , interrompue deux fois par un dialogue chanté par un Amour 
et un Zéphyr. 

* L'AMOUR, PSYCHÉ 

LE ZÉPHYR. 

« 

Aimable jeunesse , 
Suivez la tendresse ; 
Joignez aux beaux jours 
La douceur des Amours. 
C'est pour vous surprendre 



2^j PSYCHÉ. 

Qu'on Youi fait entendre 
Qu'il faut ériter leurs soupirs » 
Et craindre leurs désirs * 
Laissez-vous apprendre 
Quels sont leurs plaisirs 

ILS CHANTENT ENSEMBLE. 

Chacun est obligé d'aimer 

A sou tour; 
Et plus on a de quoi charmer, 
Plus on doit à l'Amour. 

Ll ZÉPHYR SEUL. 

Un cœur jeune et tendre 
Est fait pour se rendre; 
Il n'a point à prendre 
De fâcheux détour. 

LES DEUX ENSEMBLE 

Chacun est obligé d'aimer 

A son tour; 
Et plus on a de quoi charmer, 
Plus on doit à l'Amour. 

l'amour SEUL. 

Pourquoi se défendre? 
Que sert-il d'attendre? 
Quand on perd un jour, 
On le perd sans retour. 

LES DEUX ENSEMBLE. 

Chacun est obligé d'aimer 

A son tour; 
Et plus on a de quoi charmer , 
Plus on doit à l'Amour. 

DEUXIÈME COUPLET. 

LE ZÉPHYR. 

L'Amour a des charmes. 
Rendons-lui les armes ; 
Ses soins et ses pleurs 

Ne sont pas sans douceurs.' 
Un cœur, pour le suivre, 
A cent maux se livre. 
Il faut, pour goûter ses appai, 

Languir jusqu'au trépas : 
Mais ce n'est pas vivre 
Que 4e n'aimer pas. 



TROISIÈME INTERMÈDE. 223 

ILS CHANTENT ENSEMBLE. 

S'il faut des soins et des travaux 

En aimant , 
On est payé de mille maux 
Par un heureux moment. 

LE ZÉPHYR SEUL. 

On craint , on espère ; 
Il faut du mystère; 
Mais on n'obtient guère 
De bien sans tourment. 

LES DEUX ENSEMBLE. 

S'il faut des soins et des travaux 

En aimant, 
On est payé de mille maux 
Par \m heureux moment. 
l'amour seul. 
Que peut-on mieux faire , 
Qu'aimer et que plaire? 
C'est un soin charmant, 
Que l'emploi d'un amant. 
les deux ensemble. 
S'il faut des soins et des travaux 

En aimant, 
On est payé de mille maux 
Par un heureux moment. 



ACTE QUATRIÈME. 



Le IhéAtre devient un autre palais magnifique , coupé dans le fond par 
un vestibule, au travers duquel on voit un jardin superbe et charmant, 
décoré de plusieurs vases d'orangers, et d'arbres chargés de toutes 
sortes de fruits. 



SCÈNE I.— AGLAURE, GIDIPPB. 

AGLAURE. 

Je n'en puis plus , ma sœur ; j'ai vu trop de merveilles , 

L'avenir aura peine à les bien concevoir; 

Le soleil qui voit tout, et qui nous fait tout voir. 

N'en a vu jamais de pareilles. 

Elles me chagrinent l'esprit: 



224 PSYCHE. 

Et ce*brillant palais , ce pompeux équipage 

Font un odieux étalage 
Qui m*accable de honte autant que de dépit. 
Que la fortune indignement nous traite , 

Et que sa largesse indiscrète 
Prodigue aveuglément , épuise , unit d*efrorts , 

Pour faire de tant de trésors 

Le partage d'une cadette ! 

CIDIPPE. 

J'entre dans tous vos sentimens; 
J'ai les mêmes chagrins ; et , dans ces lieux charmans ^ 

Tout ce qui vous déplaît me blesse ; 
Tout ce que vous prenez pour un mortel affront , 

Gomme vous, m'accable, et me laisse 
L'amertume dans l'âme , et la rougeur au front. 

AGLAURE. 

Non , ma sœur , il n'est point de reines 
Qui , dans leur propre Ëtat , parlent en souveraines 

Comme Psyché parle en ces lieux. 
On l'y voit obéie avec exactitude ; 
Et de ses volontés une amoureuse étude 

Les cherche jusque dans ses yeux. 
Mille beautés s'empressent autour d'elle , 
Et semblent dire à nos regards jaloux : 
Quels que soient nos attraits, elle est encor plus belle, 
Et nous , qui la servons , le sommes plus que vous. 

Elle prononce , on exécute ; 
Aucun ne s'en défend, aucun ne s'en rebute. 

Flore , qui s'attache à ses pas , • 

Répand à pleines mains , autour de sa personne , 

Ce qu'elle a de plus doux appas. 

Zéphyre vole aux ordres qu'elle donne ; 

Et son amante et lui, s'en laissant trop charmer. 

Quittent , pour la servir , les soins de s'entr'aimer. 

CIDIPPE. 

Elle a des dieux à son service , 

Elle aura bientôt des autels ; 
Et nous ne commandons qu'à de chétifs mortels , 

De qui l'audace et le caprice , 
Contre nous , à toute heure , en secret révoltés , 

Opposent à nos volontés 

Ou le murmure , ou l'artifice. 

AGLAURR. 

C'étoit peu que , dans notre cour , 
Tant de cœurs à l'envi nous l'eussent préférée ; 



ACTE IV, SCÈNE I. ^22.> 

Ce n'étoit pas assez que, de nuit et de jour, 

D'une foule d'amans elle y fût adorée. 

Quand nous nous consolions de la voir au tombeau 

Par l'ordre imprévu d'un oracle , 
Elle a voulu , de son destin nouveau , 
Faire , en notre présence , éclater le miracle , 

Et choisir nos yeux pour témoins 
De Ce qu'au fond du cœur nous souhaitions le moins. 

CIDIPPE. 

Ce qui le plus me désespère , 
C'est cet amant parfait et si digne de plaire , 

Qui se captive sous ses lois. 
Quand nous pourrions choisir entre tous les monarques , 
En est-il un , de tant de rois , 
Qui porte de si nobles marques? 
Se voir du bien par delà ses souhaits , 
N'est souvent qu'un bonheur qui fait des misérables; 
Il n'est ni train pompeux, ni superbe palais 
Qui n'ouvre quelque porte à des maux incurables : 
Mais avoir un amant d'un mérite achevé 
Et s'en voir chèrement aimée , 
C'est un bonheur si haut , si relevé , 
Que sa grandeur ne peut être exprimée. 

AGLAURE. 

N'en parlons plus, ma sœur, nous en mourrions d'ennui. 

Songeons plutôt à la vengeance , 
Et trouvons le moyen de rompre entre elle et lui 

Cette adorable intelligence. 
La voici. J'ai des coups tout prêts à lui porter, 

Qu'elle aura peine d'éviter. 

SCÈNE IL - PSYCHÉ, AGLAURE, CIDIPPE. 

PSYCHÉ. 

Je viens vous dire adieu ; mon amant vous renvoie , 

Et ne sauroit plus endurer 
Que vous lui retranchiez un moment de la joie 
Qu'il prend de se voir seul à me considérer. 
Dans un simple regard , dans la moindre parole , 

Son amour trouve des douceurs 

Qu'en faveur du sang je lui vole , 

Quand je les partage à des sœurs. 

AGLAURE. 

La jalousie est assez fine ; 
Et ces délicats sentimeus 

MOUÈRE III V<\ 



k 



226 PSYCHÉ. 

Méritent bien qu'on s'imagine 
Que celui qui pour vous a ces empressemens 

Passe le commun des amans. 
Je vous en parle ainsi, faute de le connoitre. 
Vous ignorez son nom et ceux dont il tient l'être ; 

Nos esprits en sont alarmés. 
Je le tiens un grand prince , et d'un pouvoir suprême , 

Bien au delà du diadème ; 
Ses trésors , sous vos pas confusément semés , 
Ont de quoi faire honte à l'abondance même ; 

Vous l'aimez autant qu'il vous aime; 

Il vous charme , et vous le charmez : 
Votre félicité , ma pœur , seroit extrême , 

Si vous saviez qui vous aimez. 

PSYCHÉ. 

Que m'importe? j'en suis aimée. 

Plus il me voit , plus je lui plais. 
Il n'est point de plaisirs dont l'âme soit charmée , 

Qui ne préviennent mes souhaits ; 
Et je vois mal de quoi la vôtre est alarmée , 

Quand tout me sert dans ce palais. 

AGLAURE. 

Qu'importe qu*ici tout vous serve , 
Si toujours cet amant vous cache ce qu'il est? 
Nous ne nous alarmons que pour votre intérêt. 
En vain tout vous y rit , en vain tout vous y plaît , 
Le véritable amour ne fait point de réserve ; 

Et qui s'obstine à se cacher, 
Sent quelque chose en soi qu'on lui peut reprocher. 

Si cet amant devient volage , 
Car souvent , en amour , le change est assez doux , 

Et j'ose le dire entre nous , 
Pour grand que soit l'éclat dont brille ce visage , 
Il en peut être ailleurs d'aussi belles que vous : 
Si , dis-je , un autre objet sous d'autres lois l'engage 

Si , dans l'état où je vous voi , 

Seule en ses mains , et sans défense , 

Il va jusqu'à la violence , 

Sur qui vous vengera le roi , 
Ou de ce changement, ou de cette insolence? 

PSYCHÉ. 

Ma sœur, vous me faites trembler. 
Juste ciell pourrois-je être assez infortunée.... 

CIDIPPE. 

Que sait-on si déjà les nœuds de Thyménée*... 



\ 



ACTE IV, SCÈNE II. 227 

PSYCHÉ. 

N'achevez pas;* ce seroit m'accabler. 

AGLÂURB. 

Je n'ai plus qu'un mot à vous dire. 
Ce prince qui yous aime , et qui commande aux vents , 
Qui nous donne pour char les ailes du Zéphyre , 
Et de nouveaux plaisirs vous comble à tous momens , 
Quand il rompt à vos yeux l'ordre de la nature « 
Peut-être à tant d'amour mêle un peu d'imposture ; 
Peut-être ce palais n'est qu'un enchantement; 
Et ces lambris dorés , ces amas de richesses , 

Dont il achète vos tendresses , 
Dès qu'il sera lassé de souffrir vos caresses , 

Disparoi tront en im moment. 
Vous savez, comme nous^ ce que peuvent les charmes. 

PSYCHÉ. 

Que je sens à mon tour de cruelles alarmes! 

AGLAURE. 

Notre amitié ne veut que votre bien. 

PSYCHÉ. • 

Adieu, mes sœurs; finissons l'entretien. 
J'aime , et je crains qu'on ne s'impatiente. 
Partez ; et demain , si je puis , 
Vous me verrez ou plus contente , 
Ou dans Taccablement des plus mortels ennuis. 

AGLAURE. 

Nous allons dire au roi quelle nouvelle gloire, 

Quel excès de bonheur le ciel répand sur vous. ! 

CIDIPPE. 

Nous allons lui conter d'un changement si doux ""^ i* 

La surprenante et merveilleuse histoire. 

PSYCHÉ. 

Ne l'inquiétez point, ma sœur, de vos soupçons; 
Et, quand vous lui peindrez un si charmant empire.... 

AGLAURE. 

Nous savons toutes deux ce qu'il faut taire ou dire , 

Et n'avons pas besoin , sur ce point , de leçons. 

• ( Zéphyre enlève les deux sceurs de Psyché dans un nuage qui 

descend jusqu'à terre , et dans lequel il les emporte avec 

rapidité. ) 

SCÈNE III — L'AMOUR, PSYCHÉ. 

l'amour. 
Enfin , vous êtes seule , et je puis vous redire , 
Sans avoir pour témoins vos importunes sœurs , 



\ 



228 PSYCHE. 

« 
Ce que des yeux si beaux ont pris sur moi d'empire , 
Et quels excès ont les douceurs 
Qu'une sincère ardeur inspire 
Sitôt qu'elle assemble deux cœurs. 
Je puis vous expliquer de mon âme ravie 
Les amoureux empressemens , 
Et yous jurer qu'à vous seule asservie, 
Elle n'a pour objet de ses ravissemens 
Que de voir cette ardeur , de même ardeur suivie , 
Ne concevoir plus d'autre envie 
Que de régler mes vœux sur vos désirs , 
Et de ce qui vous plaît faire tous mes plaisirs. 
Mais d'où vient qu'un triste nuage 
Semble offusquer l'éclat de ces beaux yeux ? 
Vous manque-t-il quelque chose en ces lieux ? 
Des vœux qu'on vous y rend dédaignez-vous l'honmiage ? 

PSYCHÉ. 

Non, seigneur. 

l'amour. 
Qu'est-ce donc? et d'où vient mon malheur? 
J'entends moins de soupirs d'amour que de douleur ; 
Je vois de votre teint les roses amorties 

Marquer un déplaisir secret; 

Vos sœurs à peine sont parties , 

Que vous soupirez de regret. 
Ah ! Psyché , de deux cœurs quand l'ardeur est la même , 

Ont-ils des soupirs différons? 
Et f quand on aime bien , et qu'on voit ce qu'on aime , 

Peut-on songer à des parens? 

PSYCHÉ. 

Ce n'est point là ce qui m'afflige. 

l'amour. 
Est-ce l'absence d'un rival, 
Et d'un rival aimé, qui fait qu'on me néglige? 

PSYCHÉ. 

Dans un cœur tout à vous que vous pénétrez mal ! 
Je vous aime , seigneur , et mon amour s'irrite 
De l'indigne soupçon que vous avez formé. 
Vous ne connoissez pas quel est votre mérite , 

Si vous craignez de n'être pas aimé. 
Je vous aime ; et depuis que j'ai vu la lumière , 
Je me suis montrée assez fière 

Pour dédaigner les vœu-x de plus d'un roi; 
Et , s'il vous faut ouvrir mon âme tout entière , 
Je n'dÀ trouvé que vous qui fût digne de moi. 



\ 



ACTE IV, SCÈNE III. 229 

Cependant j'ai quelque tristesse 

Qu'en vain je voudrois vous cacher ; 
Un noir chagrin se mêle à toute ma tendresse , 

Dont je ne la puis détacher. 

Ne m'en demandez point la cause ; 
Peut-être, la sachant, voudrez-vous m'en punir, 
Et , si j'ose aspirer encore à quelque chose , 
Je suis sûre du moins de ne point l'obtenir. 

l'amour. 
Rh ! ne craignez-vous point qu'à mon tour je m'irrite 
Que vous connoissiez mal quel est votre mérite , 

Ou feigniez de ne pas savoir 
Quel est sur moi votre absolu pouvoir? 
Ah! si vous en doutez, soyez désabusée. 
Parlez. 

PSYCHÉ. 

J'aurai l'affront de me voir refusée. 

l'amour. 
Prenez en ma faveur de meilleurs sentimens : 

L'expérience en est aisée. 
Parlez , tout se tient prêt à vos commandemens. 

Si , pour m'en croire , il vous faut des sermens . 
J'en jure vos beaux yeux,* ces maîtres de mon âme, 

Ces divins auteurs de ma flamme ; 
Et, si ce n'est assez d'en jurer vos beaux yeux , 
J'en jure par le Styx, comme jurent les dieux. 

PSYCHÉ. 

J'ose craindre un peu moins, après cette assurance 
Seigneur, je vois ici la pompe et l'abondance; 

Je vous adore et vous m'aimez; 
Mon cœur en est ravi, mes sens en sont charmés. 

Mais , parmi ce bonheur suprême , 
l'ai le malheur de ne savoir qui j'aime. 

Dissipez cet aveuglement. 
Et faites-moi connoître un si parfait amant. 

l'amour. • 

Psyché! que venez-vous de dire? 

PSYCHÉ. 

Que c'est le bonheur où j'aspire ; 
Et si vous ne me l'accordez.... 

l'amour. 
Je l'ai juré , je n'en suis plus le maître : 
Mais vous ne savez pas ce que vous demandez. 
Laissez-moi mon secret. Si je me fais connoître , 
Je fOus perds, et vous me perdez. 



Î80 -PSYCHÉ. 

Le seul remède est de tous en dédire. 

PSYCHÉ. 

C'est là sur vous mon souverain empire? 

l'amour. 
Vous pouvez tout , et je suis tout à vous. 
Mais si nos feux vous semblent doux , 
Ne mettez point d'obstacle à leur charmante suite; 

Ne me forcez point à la f\iite ; 
C'est le moindre malheur qui nous puisse arriver 
D'un souhait qui vous a séduite. 

PSYCHÉ. 

Seigneur, vous voulez m'éprouver; 
Mais je sais ce que j'en dois croire. 
De grâce , apprenez-moi tout l'excès de ma gloire. 
Et ne me cachez plus pour quel illustre choix 
J'ai rejeté les vœux de tant de rois. 

l'amour. 
Le voulez-vous? 

PSYCHÉ. 

Souffrez que je vous en conjure. 
l'amour. 
Si vous saviez , Psyché , la cruelle aventure 
Que par là vous vous attirez.,..' 

PSYCHË. 

Seigneur , vous me désespérez. 

l'amour. 
Pensez-y bien; je puis encor me taire. 

PSYCHÉ. 

Faites-vous des sermons pour n'y point satisfaire? 

l'amour. 
Hé bien , je suis le dieu le plus puissant des dieux , 
Absolu sur la terre , absolu dans les cieux ; 
Dans les eaux , dans les airs . mon pouvoir est suprême : 

En un mot, je suis l'Amour même, 
Qui de mes propres traits m'étois blessé pour vous : 
Et , sans la violence , hélas ! que vous me faites , 
Et qui vient de changer mon amour en courroux , 
Vous m'alliez avoir pour époux 
Vos volontés sont satisfaites; 
Vous avez su qui vous aimiez ; 
Vous connoissez l'amant que vous charmiez ; 

Psyché , voyez où vous en êtes 
Vous me forcez vous-même à vous quitter; 
Vous me forcez vous-même à vous ôter 
Tout Veffei de votre victoire. 



ACTE IV, SCENE III. ^^i^ 

Peut-être ?os beaux yeux ne me reyerront plus. 
Ce palais , ces jardins , avec moi disparus , 
Vont faire évanouir votre naissante gloire. 
Vous n'avez pas voulu m'en croire ; 
Et , pour tout fruit de ce doute éclairci , 
Le Destin , sous qui le ciel tremble , 
Plus fort que mon amour , que tous les dieux ensemble , 
Vous va montrer sa haine , et me chasse d'ici. 
{V Amour disparoit , et , dans l'instant qu'il s'envole , le superbe 
jardin s'évanouit. Psyché demeure seule au milieu d'une vaste 
campagne , et sur le bord sauvage d'un grand fleuve où elle veut 
se précipiter. Le dieu du fleuve paroit assis sur un amas de 
joncs et de roseaux y et appuyé sur une grande urne y d'où sort 
une grosse source d'eauJ) 

SCÈNE IV. — PSYCHÉ, LE DIEU DU FLEUVE 

PSYCHÉ. 

Cruel destin , funeste inquiétude ! 

Fatale curiosité! 
Qu'avez-vous fait, affreuse solitude, 

De toute ma félicité? 
J'aimois un dieu , j'en étois adorée , 
Mon bonheur redoubloit de moment en moment ; 

Et je me vois seule , éplorée , 
Au milieu d'un désert , où , pour accablement , 

Et confuse et désespérée , 
Je sens croître l'amour quand j'ai perdu l'amant. 
Le souvenir m'en charme et m'empoisonne , 
Sa douceur tyrannise un cœur infortuné 
Qu'aux plus cuisans chagrins ma flamme a condamné. 

ciel ! quand l'Amour m'abandonne , 
Pourquoi me laisse-t-il l'amour qu'il m'a donné? 
Source de tous les biens , inépuisable et pure , 

Maître des hommes et des dieux , 

Cher auteur des maux que j'endure , 
Êtes-vous pour jamais disparu de mes yeux ? 

Je vous en ai banni moi-même ; 
Dans im excès d'amour, dans un bonheur extrême. 
D'un indigne soupçon mon cœur s'est alarmé : 
Cœur ingrat! tu n'avois qu'un feu mal allumé; 
Et l'on ne peut vouloir, du moment que l'on aime, 

Que ce que veut l'objet aimé. 
Mourons , c'est le parti qui seul me reste à suivre . 

Après la perte que je fais. 



232 PSYCHÉ. 

Pour qui, grands dieux I voudrois-je vivre? 
Et pour qui former des souhaits? 
Fleuve , de qui les eaux baignent ces tristes sables , 
Ensevelis mon crime dans tes flots; 
Et , pour finir des maux si déplorables , 
Laisse-moi dans ton lit assurer mon repos. 

LE DIEU DU FLEUVE. 

Ton trépas souilleroit mes ondes : 

Psyché, le ciel te le défend; 
Et peut-être qu'après des douleurs si profondes , 

Un autre sort t'attend. 
Fuis plutôt de Vénus l'implacable colère : 
Je la vois qui te cherche et qui te veut punir; 
L'amour du fils a fait la haine de la mère. 

Fuis, je saurai la retenir. 

PSYCHÉ. 

J'attends ses fureurs vengeresses; 
Qu'auront-elles pour moi qui ne me soit trop doux? 
Oui cherche le trépas , ne craint dieux ni déesses , 

Et peut braver tout leur courroux. 

SCÈNE V. — VÉNUS , PSYCHÉ , LE DIEU DU FLEUVE. 

VÉNUS. ' 

Orgueilleuse Psyché , vous m'osez donc attendre , 
Après m'avoir , sur terre , enlevé mes honneurs ; 

Après que vos traits suborneurs 
Ont reçu les encens qu'aux miens seuls on doit rendre? 

J'ai vu mes temples désertés ; 
J'ai vu tous les mortels , séduits par vos beautés , 
Idolâtrer en vous la beauté souveraine , 
Vous offrir des respects jusqu'alors inconnus , 

Et ne se mettre pas en peine 

S'il étoit une autre Vénus; 

Et je vous vois encor l'audace 
De n'en pas redouter les justes châtimens , 

Et de me regarder en face , 
Comme si c'étoit peu que mes ressentimens. 

PSYCHÉ. 

Si de quelques mortels on m'a vue adorée , 
Est-ce un crime pour moi d'avoir eu des appas , 

Dont leur âme inconsidérée 
Laissoit charmer des yeux qui ne vous voyoient pas? 

Je suis ce que le ciel m'a faite; 
e n'ai que les beautés qu'il m'a voulu prêter. 




ACTE IV, SCÈNE V. 233 

Si les vœux qu'on m'ofiroit vous ont mal satisfaite , 
Pour forcer tous les cœurs à vous les reporter , 

Vous n'aviez qu'à vous présenter, 
Qu'à ne leur cacher plus cette beauté parfaite 

Qui , pour les rendre à leur devoir , 
Pour se faire adorer , n'a qu'à se faire voir. 

VÉNUS. 

Il falloit vous en mieux défendre. 
Ces respects , ces encens se doivent refuser ; 

Et , pour les mieux désabuser , 
Il falloit , à leurs yeux , vous-même me les rendre. 

Vous avez aimé cette erreur, 
Pour qui vous ne deviez avoir que de l'horreur. 
Vous avez bien fait plus : votre humeur arrogante , 

Sur le mépris de mille rois , 
Jusques aux cieux a porté de son choix 

L'ambition extravagante. 

PSYCHÉ. 

J'aurois porté mon choix, déesse , jusqu'aux cieux V 

VÉNUS. 

Votre insolence est sans seconde. 
Dédaigner tous les rois du monde , 
N'est-ce pas aspirer aux dieux? 

PSYCHÉ. 

Si l'Amour pour eux tous m'avoit endurci l'âme, 

Et me réservoit toute à lui , 
En puis -je être coupable? et faut-il qu'aujourd'hui, 

Pour prix d'une si belle flamme, 
Vous vouliez m'accabler d'un éternel ennui ? 

VÉNUS. 

Psyché , vous deviez mieux connoître 
Qui vous étiez, et quel étoit ce dieu. 

PSYCHÉ. 

Eh ! m'en a-t-il donné ni le temps ni le lieu , 

Lui qui de tout mon cœur d'abord s'est rendu maître ; 

VÉNUS. 

Tout votre cœur s'en est laissé charmer. 
Et vous l'avez aimé dès qu'il vous a dit : J'aime. 

PSYCHÉ. 

Pouvois-je n'aimer pas le dieu qui fait aimer, 
Et qui me parloit pour lui-même ? 
C'est votre fils ; vous savez son pouvoir; 
Vous en connoissez le mérite. 

VÉNUS. 

Oui, c'est mon fils, mais un fils qui m'irrite, 



234 PSYCHÉ. 

Un fils qui me rend mal ce qu*il sait me devoir , 
Un fils qui fait qu'on m'abandonne , 

Et qui, pour mieux flatter ses indignes amours, 

Depuis que vous l'aimez ne blesse plus personne 

Qui vienne à mes autels implorer mon secours. 
Vous m'en avez fait un rebelle : 

On m'en verra vengée , et hautement sur vous ; 

Et je vous apprendrai s'il faut qu'une mortelle 
Souffre qu'un dieu soupire à ses genoux. 

Suivez-moi, vous verrez, par votre expérience, 
 quelle folle confiance 
Vous portoit cette ambition. 

Venez , et préparez autant de patience , 
Qu'on vous voit de présomption. 



QUATRIÈME INTERMÈDE. 



La scène représente les enfers. On y voit une mer toute de feu, 
dont les flots sont dans une perpétuelle agitation. Cette mer effroya- 
ble est bornée par des ruines enflanmiées; et, au milieu de ses flots 
agités, au travers d'une gueule affreuse, paroît le palais infernal 
de Pluton. Huit Furies en sortent et forment une entrée de ballet, 
où elles se réjouissent de la rage qu'elles ont allumée dans l'âme 
de la plus douce des divinités. Un Lutin mêle quantité de sauts 
périlleux à leurs danses , cependant que Psyché , qui a passé aux 
enfers par le commandement de Vénus, repasse dans la barque 
de Caron , avec la boîte qu'elle a reçue de Proserpine pour cette 
déesse. 




ACTE CINQUIÈME. 



SCÈNE I. — PSYCHÉ , seule. 

Effroyables replis des ondes infernales , 
Noirs palais où Mégère et ses sœurs font leur cour. 
Éternels ennemis. du jour, 
/ vos liions et parmi vos Tantales , 



ACTE V, SCÈNE I. 235 

Parmi tant de tourmens qui n'ont point d'intervalles , 

Est-il, dans votre affreux séjour, 

Quelques peines qui soient égales 
Aux travaux où Vénus condamne mon amour? 

Elle n'en peut être assouvie ; 
Et, depuis qu'à ses lois je me trouve asservie, 
Depuis qu'eue me livre à ses ressentimens , 
U m'a fallu , dans ces cruels momens , 

Plus d'une âme et plus d'une vie 

Pour remplir ses commandemens. 

Je souffrirois tout avec joie , 
Si , parmi les rigueurs que sa haine déploie , 
Mes yeux pouvoient revoir , ne fût-ce qu'un moment , 

Ce cher objet, cet adorable amant. 
Je n'ose le nommer ; ma bouche , criminelle 

D'avoir trop exigé de lui , 
S'en est rendue indigne ; et , dans ce dur ennui , 

La souffrance la plus mortelle. 
Dont m'accable à toute heure un renaissant trépas. 

Est celle de ne le voir pas. 

Si son courroux duroit encore , 
Jamais aucun malheur n'approcheroit du mien; 
Hais , s'il avoit pitié d'une âme qui l'adore. 
Quoi qu'il fallût souffrir, je ne souffrirois rien, 
Oui , Destins , s'il calmoit cette juste colère , 

Tous mes malheurs seroient finis : 
Pour me rendre insensible aux fureurs de la mère , 

Il ne faut qu'un regard du fils. 
Je n'en veux plus douter , il partage ma peine , 
Il voit ce que je souffre, et souffre comme moi. 

Tout ce que j'endure le gêne ; 
Lui-même il s'en impose une amoureuse loi 
En dépit de Vénus , en dépit de mon crime , 
C'est lui qui me soutient, c'est lui qui me ranime 
Au milieu des périls où l'on me fait courir; 
Il garde la tendresse où son feu le convie , 
Et prend soin de me. rendre une nouvelle vie 

Chaque fois qu'il me faut mourir 

Mais que me veulent ces deux ombres 
Qu'à travers le faux jour de ces demeures sombres 

J'entrevois s'avancer vers moi ? 



236 PSYCHÉ. 

SCÈNE II. - PSYCHÉ , CLÉOMÈNE , AGÊNOR. 

PSYCHÉ. 

Cléomène, Agénor, est-ce vous que je voi? 
Qui vous a ravi la lumière? 

GLÉOMèNE. 

La plus juste douleur qui d'un beau désespoir 

Nous eût pu fournir la matière ; 
Cette pompe funèbre , où du sort le plus noir 
Vous attendiez la rigueur la plus fière , 

L'injustice la plus entière. 

AGÉNOR. 

Sur ce même rocher où le ciel en courroux 

Vous promettoit, au lieu d*époux. 
Un serpent dont soudain vous seriez dévorée 

Nous tenions la main préparée 
A repousser sa rage , ou mourir avec vous. 
Vous le savez , princesse ; et , lorsqu'à notre vue , 
Par le milieu des airs vous êtes disparue , 
Du haut de ce rocher , pour suivre vos beautés , 
Ou plutôt pour goûter cette amoureuse joie 
D'offrir pour vous au monstre une première proie , 
D'amour et de douleur l'un et l'autre emportés , 

Nous nous sommes précipités. 

CLÉOMÈNE. 

Heureusement déçus au sens de votre oracle , 
Nous en avons ici reconnu le miracle , 
Et su que le serpent prêt à vous dévorer 
Étoit le dieu qui fait qu'on aime , 
Et qui, tout dieu qu'il est, vous adorant lui-même, 

Ne pouvoit endurer 
Qu'im mortel comme nous osât vous adorer. 

AGÉNOR. 

Pour prix de vous avoir suivie, 
Nous jouissons ici d'un trépas assez doux. 

Qu'avions -nous affaire de vie , 

Si nous ne pouvions être à vous? 

Nous revoyons ici vos charmes , 
Qu'aucun des deux là-haut n'auroit revus jamais. 
Heureux si nous voyons la moindre de vos larmes 
Honorer des malheurs que vous nous avez faits ! 

PSYCHÉ. 

Puis-je avoir des larmes de reste , 
Après qu'on a porté les miens au dernier point? 
llDissons nos soupirs dans un sort si funeste; 



ACTE V, SCÈNE II. ^37 

• 

Les soupirs ne s*épuiseiit point : 
Mais vous soupireriez, princes, pour une ingrate. 
Vous n'avez point voulu survivre à mes malheurs; 

Et , quelque douleur qui m'abatte , 

Ce n*est point pour vous que je meurs. 

CLÉOMÈNE 

L'avons -nous mérité, nous dont toute la flamme 
N'a fait que vous lasser du récit de nos maux? 

PSYCHE 

Vous pouviez mériter , princes , toute mon âme 

Si vous n'eussiez été rivaux. 

Ces qualités incomparables , 
Qui de Tun et de Tautre accompagnoient les vœui , 

Vous rendoient tous deux trop aimables 

Pour mépriser aucun des deux 

AGÉNOR. 

Vous avez pu , sans être injuste ni cruelle , 
Nous refuser un cœur réservé pour un dieu. 
Mais revoyez Vénus. Le Destin nous rappelle , 
Et nous force à vous dire adieu. 

PSYCHÉ. 

Ne vous donne-t-il point le loisir de me dire 
Quel est ici votre séjour? 

CLÉOMÈNE. 

Dans des bois toujours verts , où d'amour on respire 

Aussitôt qu'on est mort d'amour. 
D'amour on y revit, d'amour on y soupire, 
Sous les plus douces lois de son heureux empire ; 
Et rétemelle nuit n'ose en chasser le jour 
Que lui-même il attire 

Sur nos fantômes qu'il inspire , 
Et dont aux enfers même il se fait une cour. 

AGÊNOR. ■ 

Vos envieuses sœurs, après nous descendues. 

Pour vous perdre se sont perdues; 

Et Tune et l'autre , tour à tour , 
Pour le prix d'un conseil qui leur coûte la vie , 
A côté d'Ixion , à côté de Titye , 
Souffrent tantôt la roue , et tantôt le vautour. 
L'Amour, par les Zéphyrs, s'est fait prompte justice 
De leur envenimée et jalouse malice ; 
Ces ministres ailés de son juste courroux, 
Sous couleur de les rendre encore auprès de vous , 
Ont plongé l'une et l'autre au fond d'un précipice , 
Où le spectacle affreux de leurs corps déchirés 



^^fiur 



238 PSYCHÉ. 

N'étale que le moindre et le premier supplice 
De ces conseils , dont l'artifice 
Fait les maux dont vous soupirez. 

PSYCHÉ. 

Que je les plains i 

CLÉOMÈNE. 

Vous êtes seule à plaindre ; 
Mais nous demeurons trop à vous entretenir ; 
Adieu. Puissions -nous vivre en votre souvenir! 
Puissiez-vous , et bientôt, n'avoir plus rien à craindre i 
Puisse , et bientôt , l'Amour vous enlever aux cieux , 

Vous y mettre à côté des dieux , 
Et y rallumant un feu qui ne se puisse éteindre , 
Affranchir à jamais l'éclat de vos beaux yeux 

D'augmenter le jour en ces lieux ! 

SCÈNE III. — PSYCHÉ , seule. 

Pauvres amans I Leur amour dure encore ! 
Tout morts qu'ils sont, l'un et l'autre m'adore. 
Moi , dont la dureté reçut si mal leurs vœux ! 
Tu n*en fais pas ainsi , toi qui seul m'as ravie , 
Amant que j'aime encor cent fois plus que ma vie , 
Et qui brises de si beaux nœuds ! 
Ne me fuis plus , et souffre que j'espère 
Que tu pourras un jour rabaisser l'œil sur moi , 
Qu'à force de souffrir j'aurai de quoi te plaire , 

De quoi me rengager ta foi. 
Mais ce que j'ai souffert m'a trop défigurée , 
Pour rappeler un tel espoir. 
L'œil abattu , triste , désespérée , 
Languissante et décolorée , 
De quoi puis -je me prévaloir , 
Si , par quelque miracle , impossible à prévoir , 
Ma beauté, qui t'a plu, ne se voit réparée? 
Je porte ici de quoi la réparer : 
Ce trésor de beauté divine , 
Qu'en mes mains, pour Vénus, a remis Proserpine, 
Enferme des appas dont je puis m'emparer ; 
Et l'éclat en doit être extrême , 
Puisque Vénus , la beauté môme , 
Les demande pour se parer. 
En dérober un peu, seroit-ce un si grand crime? 
Pour plaire aux yeux d'un dieu qui s'est fart mon amant , 
r regagner son cœur et finir mon tourment , 



ACTE V, SCÈNE III. :^ÎV.» 

Tout n'est- il pas trop légitime? 
Ouvrons. Quelles vapeurs m'offusquent le cerveau? 
Et que vois- je sortir de cette boîte ouverte? 
Amour , si ta pitié ne s'oppose à ma perte , 
Pour ne revivre plus , je descends au tombeau. 
{Elle s'évanouit , et VÀmour descend auprès d'elle en volant.) 

SCÈNE IV. - L'AMOUR, PSYCHÉ, évanouie. 

l'amour. 
Votre péril , Psyché , dissipe ma colère , 
Ou plutôt de mes feux l'ardeur n'a point cessé; 
Et , bien qu'au dernier point vous m'ayez su déplaire ; 

Je ne me suis intéressé 

Que contre celle de ma mère : 
J'ai vu tous vos travaux , j'ai suivi vos malheurs ; 
Mes soupirs ont partout accompagné vos pleurs. 
Tournez les yeux vers moi; je suis encor le même. 
Quoi! je dis et redis tout haut que je vous aime, 
Et vous ne dites point , Psyché , que vous m'aimez ! 
Est-ce que pour jamais vos beaux yeux sont fermés, 
Qu'à jamais la clarté leur vient d'être ravie? 
Mort 1 devois-tu prendre un dard si criminel , 
Et , sans aucun respect pour mon être étemel , 

Attenter à ma propre vie ! 
Combien de fois , ingrate déité , 

Ai-je grossi ton noir empire 
Par les mépris et par la cruauté 
D'une orgueilleuse ou farouche beauté 1 

Combien même , s'il le faut dire , 
T'ai-je immolé de fidèles amans , 

A force de ravissemens ! 

Va, je ne blesserai plus d'âmes, 

Je ne percerai plus de cœurs 
Qu'avec des dards trempés aux divines liqueurs , 
Qui nourrissent du ciel les immortelles flammes , 
Et n'en lancerai plus que pour faire à tes yeux 

Autant d'amans , autant de dieux. 

Et vous , impitoyable mère , 

Qui la forcez à m'arracher 

Tout ce que j'avois de plus cher , 
Craignez, à votre tour, l'effet de ma colère. 

Vous me voulez faire la loi , 
Vous , qu'on voit si souvent la recevoir de moi ; 
Vous, qui portez un cœur sensible comme un autre^ 



240 PSYCHÉ. 

Vous enviez au mien les délices du vôtre ! 
Mais dans ce même cœur j'enfoncerai des coups 
Qui ne seront suivis que de chagrins jaloux ; 
Je vous accablerai de honteuses ^surprises , 
Et choisirai partout , à vos vœux les plus doux , 

I>es Adonis et des Anchîses 

Qui n'auront que haine pour vous. 

SCÈNE V. - VÉNUS, L'AMOUR, PSYCHÉ, évanouii'. 

VÉNUS. 

La menace est respectueuse , 
Et d'un enfant qui fait le révolté , 
La colère présomptueuse.... 

l'amour. 
Je ne suis plus enfant , et je l'ai trop été ; 
Et ma colère est juste autant qu'impétueuse. 

VÉNUS. 

L'impétuosité s'en devroit retenir; 

Et vous pourriez vous souvenir 

Que vous me devez la naissance. 

l'amour. 

Et vous pourriez n'oublier pas 
Que vous avez un cœur et des appas 

Qui relèvent de ma puissance ; 
Que mon arc de la vôtre est l'unique soutien ; 

Que , sans mes traits , elle n'est rien , 

Et que , si les cœurs les plus braves 
En triomphe , par vous , se sont laissé traîner , 

Vous n'avez jamais fait d'esclaves, 

Que ceux qu'il m'a plu d'enchaîner. 
Ne me vantez donc plus ces droits de la naissance 

Qui tyrannisent mes désirs, 
Et , si vous ne voulez perdre mille soupirs , 
Songez , en me voyant , à la reconnoissance , 

Vous qui tenez de ma puissance 

Et votre gloire et vos plaisirs. 

VÉNUS. 

Comment l'avez-vous défendue , 
Cette gloire dont vous parlez ? 
Comment me l'avez-vous rendue? 
Et , quand vous avez vu mes autels désolés , 
Mes temples violés , 
Mes honneurs ravalés, 
Si vous avez pris part à tant d'ignominie , 



ACTE V, SCÈNE V. 241 

Gomment en a-t-on vu punie 

Psyché qui me les a volés ? 
Je vous ai commandé de la rendre charmée 

Du plus vil des mortels, 
Oui ne daignât répondre à son âme enflammée 

Que par des rebuts étemels , 

Par les mépris les plus cruels ; 

Et vous-même l'avez aimée ! 
Vous avez contre moi séduit des immortels ; 
C'est pour vous qu'à mes yeux les Zéphyrs l'ont cachée, 

Ou'Apolbn même , suborné , 
PaF un oracle adroitement tourné , 

Me l'avoit si bien arrachée , 

Que, si sa curiosité, 

Par une aveugle défiance , 

Ne l'eût rendue à ma vengeance , 
Elle échappoit à mon cœur irrité. 
Voyez l'état où votre amour l'a mise , 
Votre Psyché ; son âme va partir ; 
Voyez ; et , si la vôtre en est encore éprise , 

Recevez son dernier soupir. 
Menacez , bravez-moi , cependant qu'elle expire : 

Tant d'insolence vous sied bien ; 
Et je dois endurer quoi qu'il vous plaise dire , 

Moi qui , sans vos traits , ne puis rien. 

l'amour. 
Vous ne pouvez que trop , déesse impitoyable ; 
Le Destin l'abandonne à tout voire courroux : 

Mais soyez moins inexorable 
Aux prières, aux pleurs d'un fils à vos genoux. 
Ce doit vous être un spectacle assez doux , 

De voir d'un œil Psyché mourante , 
Et de l'autre , ce fils , d'une voix suppliante , 
Ne vouloir plus tenir son bonheur que de vous. 
Rendez-moi ma Psyché , rendez-lui tous ses cliarmes ; 

Rendez -la, déesse, à mes larmes; 
Rendez à mon amour , rendez à ma douleur , 
Le charme de mes yeux , et le choix de mon cœur, 

VÉNUS. 

Quelque amour que Psyché vous donne , 
De ses malheurs par moi n'attendez pas la fin. 

Si le Destin me l'abandonne , 

Je l'abandonne à son destin. 
Ne m'importunez plus; et, dans cette infortune. 
Laissez-la, sans Vénus, triompher ou périr. 

MOLIF.RE m \sà 



242 PSYGHË. 

l'amour. 
. Hélas l si je vous importune , 
Je De le ferois pas , si je pou vois mourir. 

VÉNUS. 

Cette douleur n*est pas commune, 
Qui force un immortel à souhaiter la mort. 

l'amour. 
Voyez , par son excès , si mon amour est fort. 

Ne lui ferez- vous grâce aucune? 

VÉNUS. 

Je vous l'avoue , il me touche le cœur , 
Votre amour ; il désarme , il fléchit ma rigueur : 

Votre Psyché reverra la lumière. 

l'amour. 
Que je vous vais partout faire donner d'encens! 

VÉNUS. 

Oui, VOUS la reverrez dans sa beauté première; 

Mais de vos vœux reconnoissans 

Je veux la déférence entière ; 
Je veux qu'un vrai respect laisse à mon amitié 

Vous choisir une autre moitié. 

l'amour. 

Et moi , je ne veux plus de grâce : 

Je reprends toute mon audace ; 

Je veux Psyché , je veux sa foi ; 
Je veux qu'elle revive , et revive pour moi ; 
Et tiens indifférent que votre haine lasse 

En faveur d'une autre se passe. 
Jupiter , qui paroît , va juger , entre nous , 
De mes emportemens et de votre courroux. 
(Après quelqties éclairs et des roulemens de tonnerre^ Jupiter 

paroU en l'air sur son aigle.) 

SCÈNE VI. - JUPITER , VÉNUS , L'AMOUR ; PSYCHÉ , évanouie. 

l'amour. 

Vous, à qui seul tout est possible, 

Père des dieux, souverain des mortels, 

Fléchissez la rigueur d'une mère inflexible, 

Qui , sans moi , n'auroit point d'autels. 
J'ai pleuré, j'ai prié, je soupire, menace, 

Et perds menaces et soupirs. 
Elle ne veut pas voir que de mes déplaisirs 
Dépend du monde entier l'heureuse ou triste face ; 

Et que, si Psyché perd le jour, 



ACTE V, SCÈNE VI. S43 

Si Psyché n'est à moi , je ne suis plus 1* Amour. 
Oui, je romprai mon arc, je briserai mes flèches, 

J'éteindrai jusqu'à mon flambeau, 
Je laisserai languir la nature au tombeau ; 
Ou , si je daigne aux cœurs faire encor quelques brèches , 
Avec ces pointes d'or qui me font obéir 
Je vous blesserai tous là-haut pour des mortelles , 

Et ne décocherai sur elles 
Que des traits émoussés qui forcent à ha!r , 

Et qui ne font que des rebelles , 

Des ingrates et des cruelles. 

Par quelle tyrannique loi , 
Tiendrai-je à vous servir mes armes toujours prêtes , 
Et vous ferai- je à tous conquêtes sur conquêtes , 
Si vous me défendez d'en faire une pour moi ? 

JUPITER, à Vénus. 

Ma fille , sois-lui moins sévère ; 
Tu tiens de sa Psyché le destin en tes mains. 
La Parque, au moindre mot, va suivre ta colère. 
Parle , et laisse-toi vaincre aux tendresses de mèrje , 
Ou redoute un courroux que moi-même je crains. 

Veux-tu donner le monde en proie 
A la haine , au désordre , à la confusion ; 
Et d'un dieu d'union , 

D'un dieu de douceurs et de joie , 
Faire un dieu d'amertume et de division? 

Considère ce que nous sommes, 
Et si les passions doivent nous dominer. 

Plus la vengeance a de quoi plaire aux hommes, 
Plus il sied bien aux dieux de pardonner. 

VÉNUS. 

Je pardonne à ce fils rebelle ; 
Mais voulez-vous qu'il me soit reproché 

Qu'une misérable mortelle , 
L'objet de mon courroux , l'orgueilleuse Psyché ,- 

Sous ombre qu'elle ^st un peu belle , 

Par un hymen dont je rougis 
Souille mon alliance et le lit de mon fils? 

JUPITER. 

Hé bien , je la fais immortelle , 

Afin d'y rendre tout égal. 

véNus. 
Je n'ai plus de mépris ni de haine pour elle , 
Et l'admets à l'honneur de ce nœud conjugal. 

Psyché , reprenez la lumière 



244 PSYCHÉ. 

Pour ne la reperdre jam^s. 
Jupiter a fait TOtre paix ; 
Et je quitte cette humeur fière 
Qui s'opposoit à vos souhaits. 

PSYCHÉ , sortant de son évanouissemetU. 
C'est donc tous , ô grande déesse , 
Qui redonnez la vie à ce cœur innocent! 

VÉNUS. 

Jupiter vous fait grâce , et ma colère cesse. 
Vivez , Vénus l'ordonne ; aimez , elle y consent. 

PSYCHÉ, à l'Amour. 
Je vous revois enfin , cher objet de ma flamme ! 

l'amour , à Psyché. 
Je vous possède enfin , délices de mon âme ! 

JUPITER. 

Venez, amans, venez aux cieux 
Achever un si grand et si digne hyménée. 
Viens-y , belle Psyché , changer de destinée ; 

Viens prendre place au rang des dieux. 



Deux grandes machines descendent aux deux côtés de Jupiter, 
cependant qu'il dit ces derniers vers. Vénus, avec sa suite, monte 
dans l'une , et tous ensemble remontent au ciel. 

Les divinités qui avoient été partagées entre Vénus et son fils, 
se réunissent en les voyant d'accord ; et toutes ensemble , par des 
concerts, des chants et des danses, célèbrent la fête des noces 
de l'Amour. Apollon paroît le premier, et, comme dieu de l'har- 
monie, commence à chanter, pour inviter les autres dieux à se 
réjouir. 

RÉCIT d'A-POLLON. 

Unissons-nous , troupe immortelle , 
Le dieu d'Amour devient heureux amant , 
Et Vénus a repris sa douceur naturelle 

En faveur d'un fils si charmant ; 
Il va goûter en paix, après un long tourment, 
Une félicité qui doit être étemelle. 
TOUTES LES DIVINITES chantent ensemble ce couplet à la gloire 

de VAmour : 
Célébrons ce grand jour , 
Célébrons tous une fête si belle; 
Que nos chants en tous lieux en portent la nouvelle , 
Qu'ils fassent retentir le céleste séjour. 



ACTE V, SCÈNE VI. 2fi5 

Chantons , répétons tour à tour , 
Qu'il n'est point d'âme si cruelle 
Qui tôt ou tard ne se rende à l'Amour. 

APOLLON continue. 

Le dieu qui nous engage 
A lui faire la cour , 
Défend qu'on soit trop sage. 
Les plaisirs ont leur tour : 
C*est leur plus doux usage 
Que de finir les soins du jour. 
La nuit est le partage 
Des jeux et de l'amour. 

Ce seroit grand dommage 
Qu'en ce charmant séjour 
On eût un cœur sauvage. 
Les plaisirs ont leur tour : 
C'est leur plus doux usage 
Que, de finir les soins du jour. 
La nuit est le partage 
Des jeux et de l'amour. 

eux Muses ^ qui ont toujours évité de s'engager sous les lois de 
l* Amour, conseillent aux belles qui n'ont point encore aimé de 
s'en défendre avec soin , à leur exemple. 

CHANSON DES MUSES. 

Gardez-vous, beautés sévères, 
Les amours font trop d'affaires ; 
Craignez toujours de vous laisser charmer. 
Quand il faut que l'on soupire , 
Tout le mal n'est pas de s'enflammer ; 
Le martyre 
. De le dire 
Coûte plus cent fois que d'aimer. 

SECOND COUPLET DES MUSES. 

On ne peut aimer sans peines ; 
Il est peu de douces chaînes ; 
A tout moment on se sent alarmer. 
Quand il faut que Ton soupire , 
Tout le mal n'est pas de s'enflammer ; 
Le martyre 
De le dire 
Coûte plus cent fois que d'aimer. 



246 PSYCHÉ. 

Bacchus faisant efvtendre qu*U n'est pas si dangereux que VÀmour. 

RéciT DE BACCHUS. 

Si quelquefois 
Suivant nos douces lois , 
La raison se perd et s'oublie , 
Ce que le vin nous cause de folie , 
Commence et finit en un jour ; 
Mais quand un cœur est enivré d'amour, 
Souvent c'est pour toute la vie. 

Morne déclare qu'il n'a point de plus doux emploi que de médire , 
et que ce n'est qu'à l'Amour seul qu'il n'ose se jouer, 

RÉCIT DE HOME. 

Je cherche à médire 
Sur la terre et dans les cieux ; 
Je soumets à ma satire 

Les plus grands des dieux. 
Il n'est dans l'univers que l'Amour qui m'étonne , 
Il est le seul que j'épargne aujourd'hui ; 
Il n'appartient qu'à lui 
De n'épargner personne. 

ENTRÉE DE BALLET , 
Composée de deux Ménades et de deux Égipans qui suivent Bacchus. 

ENTRÉE DE BALLET, 

Composée de quatre polichinelles et de deux matassins qui suivent 
Morne , et viennent joindre leur plaisanterie et leur hadinage aux 
divertissemens de cette grande fête. 

Bacchus et Morne ^ (pii les conduisent, chantent au milieu d'eux 
chacun une chanson , Bacchus à la louange du vin , et Morne ufie 
chanson enjouée sur le sujet et les avantages de la raillerie. 

RÉCIT DE BACCHUS. 

Admirons le jus de la treille : 
Qu'il est puissant, qu'il a d'attraits! 
Il sert aux douceurs de la paix , 
Et dans la guerre il fait merveille : 

Mais surtout pour les amours 

Le vin est d'un grand secours. 

RÉCIT DE MOME. 

Folâtrons , divertissons-nous , 
Raillons, nous ne saurions mieux faire; 



ACTE V, SCÈNE VI. -2kl 

La raillerie est nécessaire 

Dans les jeux les plus doux. 
Sans la douceur que l'on goûte à médire , 
On trouve peu de plaisirs sans ennui : 

Kien n*est si plaisant que de rire , 

Quand on rit aux dépens d'autrui. 

Plaisantons , ne pardonnons rien , 

Rions, rien n'est plus à la mode ; 

On court péril d'être incommode 
En disant trop de bien. 
Sans la douceur que l'on goûte à médire , 
On trouve peu de plaisirs sans ennui ; 

Rien n'est si plaisant que de rire , 

Quand on rit aux dépens d'autrui. 

[Mars arrive au milieu du théâtre , suivi de sa troupe guerrière, 
qu'il excite à profiter de leur loisir , en prenant part aux diver- 
tissemens,) 

RÉCIT DE MARS. 

Laissons en paix toute la terre ; 
Cherchons de doux amusemens ; 
Parmi les jeux les plus charmans , 
Mêlons l'image de la guerre. 

ENTRÉE DE BALLET. 

Suivans de Mars, qui font, en dansant avec des enseignes, une 

manière d'exercice, 

DERNIÈRE ENTRÉE DE BALLET. 

Les troupes différentes de îa suite d*Âpollon , de Bacchus , de Morne 
et de Mars , après avoir achevé leurs entrées particulières , s'unis- 
sent ensemble , et forment la dernière entrée , qui renferme toutes 
les autres. 

Un choBur de toutes les voix et de tous les instrumens, qui sont au 
nornbre de quarante , se joint à la danse générale , et termine la 
fête des noces de V Amour et de Psyché. 

DERNIER CHŒUR. 

Chantons les plaisirs charmans 
Des heureux amans. 
Que tout le ciel s'empresse 
A leur faire sa cour. 
Célébrons ce beau jour 
Par mille doux chants d'allégresse 



2(i8 PSYCHÉ. 

Célébioûs ce beau jour 
Par mille doux chants pleins d'amour. 

{Dans le grand scUon du palais des Tuileries , où PsycM a été repré- 
sentée dctarJ Leurs Majestés , il y avoit des timbales , des trom- 
pettes et des tarnbours mêlés dans ces derniers concerts; et ce der- 
nier couplet se chantoit ainsi : ) 

Chaulons les plaisirs charmaas 
Des heureux amans. 
Répondez-nous , trompettes , 
Timbales et tambours ; 
Accordez-vous toujours 
Avec le doux son des musettes ; 

Accordez-vous toujours 
Avec le doux chant des amours. 



FIN DE PSYCHÉ. 



LES 



FOURBERIES DE SCAPIN. 



COMÉDIE EN TROIS ACTES". 



PERSONNAGES ET ACTEURS. 

ARG ANTË , père d'Oclavc cl de Zerbinetle. 
GÉRONTE, père de Léandre et d'Hyacinie. 
OCTAVE, nis d'Argantc, et amant d'Hyacinte. 
LÉANDRE, fils de Géronle, et amant de Zerbincllc. 
ZERBINETTE, crue Égyplienne, et reconnue fille 

d'Argante, cl amante de Léandre. 
HYACINTE, fille de Géronlc, et amante d'Octave. 
SCAPIN, valet de Léandre, et fourbe. 
SYLVESTRE, valet d'Octave. 
NÉRINE, nourrice d'Hyacinte. 
CARLE, fourbe. 
DEUX PORTEURS. 

La scène est à Naples. 



Hubert. 
Du Croisy. 
Baron. 
La Grange. 

{ Mlle Beauvau 

Mlle Molière. 
Molière. 

La THORILUÈRt. 

De Brie. 



ACTE PREMIER. 



SCÈNE I. - OCTAVE, SYLVESTRE. 

OCTAVE. — Ah ! fâcheuses nouvelles pour un cœur amoureux ! 
Dures extrémités où je me vois réduit! Tu viens, Sylvestre, d'ap- 
prendre au port que mon père revient? 

SYLVESTRE. — Oui. 

OCTAVE. — Qu'il arrive ce matin même? 
SYLVESTRE. ~ Ce matin même. 



pièce fut représentée pour la première fois sur le théâtre du 
il, le 2i mai 167K Elle est imitée du Fhonnion de Térencc. 



\. Celte 

Palais-Royai , .. 

Molière a Tait aussi quelques emprunts à la Sœur , comédie de Rolrou , et 
au Pédant joué, de Cyrano de Bergerac. 



250 LES FOURBERIES DE SGAPIN. 

OCTAVE. — Et qu*il revient dans la résolution de me marier? 

SYLVESTRE. — Oul. 

OCTAVE. — Avec une fille du seigneur Géronte? 

SYLVESTRE. — Du scigneur Géronte. 

OCTAVE. — Bt que cette fille est mandée de Tarente ici pour cela ? 

SYLVESTRE. — Oui. 

OCTAVE. — Et tu tiens ces nouvelles de mon oncle? 

SYLVESTRE. — De votTo onclo. 

OCTAVE. — A qui mon père les a mandées par une lettre % 

SYLVESTRE. — Par une lettre. 

OCTAVE. — Et cet oncle , dis-tu, sait toutes nos affaires? 

SYLVESTRE. — Toutcs nos affaires. 

OCTAVE. — Ah 1 parle , si tu veux , et ne te fais point , de la sorte , 
arracher les mots de la bouche. 

SYLVESTRE.— Qu*ai^je à parler davantage? Vous n'oubliez auoune 
circonstance, et vous dites les choses tout justement comme elles 
sont. 

OCTAVE. — Conseille -moi , du moins , et me dis ce que jç dois 
faire dans ces cruelles conjonctures. 

SYLVESTRE. — Ma foi, je m'y trouve autant embarrassé que vous; 
et j'aurois bon besoin que Ton me conseillât moi-même. 

OCTAVE. — Je suis assassiné par ce maudit retour. 

SYLVESTRE. — Je ne le suis pas moins. 

OCTAVE. — Lorsque mon père apprendra les choses , je vais voir 
fondre sur moi un orage soudain d'impétueuses réprimandes. 

SYLVESTRE. — Los réprimandes ne sont rien; et plût au ciel que 
j*en fusse quitte à ce prixl mais j'ai bien la mine, pour moi. de 
payer plus cher vos folies; et je vois se former, de loin, un nuage 
de coups de bâton qui crèvera sur mes épaules. 

OCTAVE. — G ciel! par où sortir de l'embarras où je me trouve! 

SYLVESTRE. — C'est à quoi vous deviez songer avant que de vous 
y jeter. 

OCTAVE. — Ah ! tu me fais mourir par tes leçons hors de saison. 

SYLVESTRE. — Yous me faites bien plus mourir par vos actions 
étourdies. 

OCTAVE. — Que dois-je faire? Quelle résolution prendre? A quel 
remède recourir? 

SCÈNE IL — OCTAVE , SCAPIN , SYLVESTRE. 

SCAPIN. — Qu'est-ce, seigneur Octave? Qu'avez-vous? Qu'y a-t-il? 
Quel désordre est-ce là? Je vous vois tout troublé. 

OCTAVE. — Ahl mon pauvre Scapin, je suis perdu; je suis déset* 
péré; je suis le plus infortuné de tous les hommes. 

SCAPIN. — Gomment? 



ACTE I, SCÈNE I. 251 

oCTAVB. — N'as-tu rien appris de ce qui me regarde? 

SCAPIN. — Non. 

OGTAYB. — Mon père arrive avec le seigneur Géronte , et ils me 
veulent marier. 

gCAPiN. — Hé bien! qu'y a-t-il là de si funeste? 

OGTAVB. — Hélas! tu ne sais pas la cause de mon inquiétude. 

SCAPIN. — Non; mais il ne tiendra qu'à vous que je la sache bien- 
tôt ; et je suis homme consolatif , honmie à m'intéresser aux affaires 
des jeunes gens. 

OCTAVE. — Ah ! Scapin , si tu pouvois trouver quelque invention , 
forger quelque machine pour me tirer de la peine où je suis, je 
croirois t'être redevable de plus que de la vie. 

SCAPIN. — A vous dire la vérité , il y a peu de choses qui me 
soient impossibles, quand je m'en veux mêler. J'ai sans doute reçu 
du ciel un génie assez beau pour toutes les fabriques de ces gentÛ- 
lesses d'esprit, de ces galanteries ingénieuses, à qui le vulgaire 
ignorant donne le nom de fourberies; et je puis dire, sans vanité, 
qa*on n'a g^ère vu d'homme qui fût plus habile ouvrier de ressorts 
et d'intrigues, qui ait acquis* plus de gloire que moi dans ce noble 
métier. Mais, ma foi, le mérite est trop maltraité aigourd'hui; et 
j'ai renoncé à toutes choses depuis certain chagrin d'une affaire qui 
m'arriva. 

OGTAVB. — Conmient? quelle affaire, Scapin? 

SCAPIN. — Une aventure où je me brouillai avec la justice. 

OGTAVB. — La justice? 

SCAPIN. — Oui. Nous eûmes un petit démêlé ensemble. 

STLVBSTRB. — Toi et la justice? 

SCAPIN. — Oui. Elle en usa fort mal avec moi ; et je me dépitai 
de telle sorte contre l'ingratitude du siècle , que je résolus de ne 
plus rien faire. Baste ! Ne laissez pas de me conter votre aventure. 

OGTAVB. — Tu sais , Scapin , qu'il y a deux mois que le seigneur 
Géronte et mon père s'embarquèrent ensemble pour un voyage qui 
regarde certain commerce où leurs intérêts sont mêlés. 

SCAPIN. — Je sais cela. 

OGTAVB. — Et que Léandre et moi nous fûmes laissés par nos 
pères, moi sous la conduite de Sylvestre, et Léandre sous ta direc- 
tion. I 

SCAPIN. — Oui. Je me suis fort bien acquitté de ma charge. 

OCTAVE. — Quelque temps après, Léandre fit rencontre d'une 
jeune Égyptienne , dont il devint amoureux. 

SCAPIN. — Je sais cela encore. 

OCTAVE. — Gomme nous sommes grands amis, il me fît aussitôt 
confidence de son amour , et me mena voir cette fille , que je trou- 
vai belle , à la vérité , laais non pas tant qu'il vouloit que je la trou- 
vasse. Il ne m'entretenoit que d'elle chaque jour, m'exagéroit à tous 



25!2 LES FOURBERIES DE SGAPIN. 

momens sa beau lé et sa grâce , me louoit son esprit , et me parloit 
avec transport des charmes de son entretien . dont il me rapportoit 
jusqu'aux moindres paroles, qu'il s'efforçoit toujours de me faire 
trouver les plus sprituélles du monde. Il me querelloit quelquefois 
de n'être pas assez sensible aux choses qu'il me venoit dire , et me 
blâmoit sans cesse de l'indifférence où j'étois pour les feux de l'a- 
mour. 

SCAPIN. — Je ne vois pas encore où ceci veut aller. 

OCTAVE. — Un jour que je l'accompagnois pour aller chez les gens 
(}ui gardent l'objet de ses vœux , nous entendîmes , dans une petRe 
maison d'une rue écartée , quelques plaintes mêlées de beaucoup de 
sanglots. Nous demandons ce que c'est ; une femme nous dit , en 
soupirant, que nous pouvions voir là quelque chose de pitoyable en 
(les personnes étrangères , et qu'à moins que d'être insensibles , nous 
en serions touchés. 

SCAPIN. — Où est-ce que cela nous mène ? 

OCTAVE. — La curiosité me fit presser Léandre de voir ce que c'é- 
toit. Nous entrons dans une salle , où nous voyons une vieille femme 
mourante , assistée d'une servante qui faisoit des regrets , et d'une 
jeune fille toute fondante en larmes , la plus belle et la plus tou- 
chante qu'on puisse jamais voir. 

SCAPIN. — Ah! ah! 

OCTAVE. — Une autre auroit paru effroyable en l'état où elle étoit; 
car elle n'avoit pour habillement qu'une méchante petite jupe , avec 
des brassières de nuit , qui étoient de simple futaine ; et sa coiffure 
étoit une cornette jaune , retroussée au haut de sa tête , qui laissoit 
tomber en désordre ses cheveux sur ses épaules; et cependant, 
faite comme cela , elle brilloit de mille attraits , et ce n'étoit qu'a- 
grémens et que charmes que toute sa personne. 

SCAPIN. — Je sens venir la chose. 

OCTAVE. — Si tu l'avois vue, Scapin, en l'état que je te dis, tu 
l'aurois trouvée admirable. 

SCAPIN. — ■ Oh ! je n'en doute point; et, sans l'avoir vue, je vois 
bien qu'elle étoit tout à fait charmante. 

OCTAVE. — Ses larmes n' étoient point de ces larmes désagréables 
qui défigurent un visage ; elle avoit , à pleurer , une grâce tou- 
chante , et sa douleur étoit la plus belle du monde. 

SCAPIN. — Je vois tout cela. 

OCTAVE. — Elle faisoit fondre chacun en larmes, en se jetant 
amoureusement sur le corps de cette mourante , qu'elle appeloit sa 
chère mère ; et il n'y avoit personne qui n'eût l'âme percée de voir 
un si bon naturel. 

SGAPIN. — En effet , cela est touchant ; et je vois bien que ce bon 
naturel-là vous la fit aimer. 

OCTAYB. — Ah f Scapin, un barbare l'auroit aimée. 



ACTE I, SCÈNE 11. 253 

•CAPiN. — Assurément. Le moyen de s'en empêcher! 

OCTAVE. — Après quelques paroles, dont je tâchai d'adoucir la 
douleur de cette charmante affligée, nous sortîmes de là; et deman- 
dant à Léandre ce qu'il lui sembloit de cette personne , il me ré- 
pondit froidement qu'il la trouvoit assez jolie. Je fus piqué de lu 
firoideur avec laquelle il m'en parloit, et je ne voulus point lui dé- 
couvrir l'effet que ses beautés avpient fait sur mon âme. 

SYLVESTRE , à OctavB, — Si vous n'abrégez ce récit , nous en voilà 
pour jusqu'à demain. Laissez-le-moi finir en deux mots. (A Scapin.) 
Son cœur prend feu dès ce moment; il ne sauroit plus vivre qu'il 
n'aille consoler son aimable affligée. Ses fréquentes visites sont re- 
jetées de la servante , devenue la gouvernante par le trépas de la 
mère. Voilà mon homme au désespoir ; il presse , supplie , conjure : 
point d'affaire. On lui dit que la fille , quoique sans bien et sans ap- 
pui, est de famille honnête, et qu'à moins que de l'épouser, on ne 
peut souffrir ses poursuites. Voilà son amour augmenté par les dif- 
ficultés. Il consulte dans sa tête , agite , raisonne , balance , prend 
sa résolution : le voilà marié avec elle depuis trois jours. 

SCAPIN. — J'entends. 

SYLVESTRE. — Maintenant, mets avec cela le retour imprévu du 
père, qu'on n'attendoit que dans deux mois; la découverte que l'on- 
cle a faite du secret de notre mariage , et l'autre mariage qu'on veut 
faire de lui avec la fille que le seigneur Géronte a eue d'une seconde 
femme qu'on dit qu'il a épousée à Tarente. 

OCTAVE. — Et par-dessus tout cela, mets encore l'indigence où 
se trouve cette aimable personne , et l'impuissance où je me vois 
d'avoir de quoi la secourir. 

SGAPiN. — Est-ce là tout? Vous voilà bien embarrassés tous deux 
pour une bagatelle ! c'est bien là de quoi se tant alarmer! N'as-tu 
point de honte, toi, de demeurer court à si peu de chose? Que dia- 
ble ! te voilà grand et gros comme père et mère , et tu ne saurois 
trouver dans ta tête , forger dans ton esprit quelque ruse galante , 
quelque honnête petit stratagème , pour ajuster vos affaires ! Fi ! 
peste soit du butor ! Je voudrois bien que l'on m'eût donné autre- 
fois nos vieillards à duper; je les aurois joués tous deux par-dessous 
la jambe : et je n'étois pas plus grand que cela, que je me signalois 
déjà par cent tours d'adresse jolis. 

SYLVESTRE. — J'avouo quo le ciel ne m'a pas donné tes talena, et 
que je n'ai pas l'esprit, comme toi, de me brouiller avec la justice. 

OCTAVE. — Voici mon aimable Hyacinte. 

SCÈNE m. — HYACINTE, OCTAVE, SCAPIN, SYLVESTRE. 

HYACINTE. — Ah! Octave, est-il vrai ce que Sylvestre vient de 
dire à Nérine , que votre père est de retour , et qu'il veut vous marier? 



254 LES FOURBERIES DE SGAPIN. 

OCTAVE. — Oui, belle Hyacinte; et ces nouvelles m*ont donné 
une atteinte cruelle. Mais que vois-je? vous pleurez 1 Pourquoi ces 
larmes? Me soupçonnez-vous , dites-moi , de quelque infidélité? et 
n*ètes-vous pas assurée de Tamour que j'ai pour vous? 

HTAGiHTB. — Oui, Octave, je suis sûre que vous m*aimez; mais 
je ne le suis pas que vous m'aimiez toujours. 

OCTAVE. — Hé 1 peut-on vous aimer , qu'on ne vous aime toute 
sa viç? 

HTACiNTB. — J*ai ouï dire , Octave , que votre sexe aime moins 
longtemps que le nôtre , et que les ardeurs que les hommes font 
voir , sont des feux qui s'éteignent aussi facilement qu'ils naissent. 

OCTAVE. — Ah 1 ma chère Hyacinte , mon cœur n'est donc pas fait 
comme celui des autres hommes; et je sens bien, pour moi, que je 
vous aimerai jusqu'au tombeau. 

HTACINTB. — Je veux croire que vous sentez ce que vous dites , 
et je ne doute point que vos paroles ne soient sincères; mais je 
crains un pouvoir qui combattra dans votre cœur les tendres senti- 
mens que vous pouvez avoir pour moi. Vous dépendez d'un père qui 
veut vous marier à une autre personne ; et je suis sûre que je mour- 
rai si ce malheur m'arrive. 

OCTAVE. — Non, belle Hyacinte, il n'y a point de père qui puisse 
me contraindre à vous manquer de foi; et je me résoudrai à quitter 
mon pays , et le jour même , s'il est besoin , plutôt qu'à vous quit- 
ter. J'ai déjà pris , sans l'avoir vue , une aversion effroyable pour 
celle que l'on me destine; et, sans être cruel, je souhaiterois que 
la mer Técartât d'ici pour jamais. Ne pleurez donc point, je vous 
prie, mon aimable Hyacinte , car vos larmes me tuent, et je ne les 
puis voir sans me sentir percer le cœur. 

HYACINTE. — Puisque vous le voulez, je veux bion essuyer mes 
pleurs , et j'attendrai , d'un œil constant , ce qu'il plaira au ciel de 
résoudre de moi. 

OCTAVE. — Le ciel nous sera favorable. 

HYACINTE. — Il ne sauroit m'être contraire, si vous m*êtes fidèle. 

OCTAVE. — Je le serai, assurément. 

HYACINTE. — Je serai donc heureuse. 

SCAPIN , d pa/rt. — Elle n'est pas tant sotte , ma foi ; et je la trouve 
assez passable. 

OCTAVE, vMmWant Seapin. — Voici un homme qui pourroit bien, 
s'il le vouloit , nous être , dans tous nos besoins , d'un secours mer- 
veilleux. 

SCAPIN. — J'ai fait de grands sermens de ne me mêler plus du 
monde; mais, si vous m'en priez bien fort tous deux, peut-être.... 

OCTAVE. — Ah ! s'il ne tient qu'à te prier bien fort pour obtenir 
ton aide , je te conjure de tout mon cœur de prendre la conduite 
de notre barque. 



ACTE 1, SCÈNE III. 25r> 

8CAPIN , à Hyacinte. — Et vous, ne me dites-voas rien? 

HTACiNTB. — Je vous conjure , à son exemple , par tout ce qui 
TOUS est le plus cher au monde , de vouloir servir notre amour. 

8GAPIN. — Il faut se laisser vaincre , et avoir de l'humanité. Allez , 
je yeux m'employer pour vous. 

OCTAYB. — Crois que.... 

SCAPIH, A Octane. — ChutI (À ïïyaùinte.) Allez-vous-en, vous, et 
soyez en repos. 

SCÈKE IV. — OCTAVE, se AFIN, SYLVESTRE. 

8CAPIN, à êCUvce. — Et vous, préparez -vous à soutenir avec fer- 
meté l'abord de votre père. 

OGTATE. — Je t*avoue que cet abord me fait trembler par avance ; 
et j'ai une timidité naturelle que je ne saurois vaincre. 

SCAPIH. — n faut pourtant paroître ferme au premier choc, de 
peur que , sur votre fbiblesse , il ne prenne le pied de vous mener 
comme un enfant. Là! tâchez de vous composer par étude. Un peu 
de hardiesse; et songez à répondre résolument sur tout ce qu'il vous 
pourra dire. 

OCTAVE. — Je ferai du mieux que je pourrai. 

SCAPIN. — Çà, essayons un peu, pour vous accoutumer. Répé- 
tons un peu votre rôle, et voyons si vous ferez bien. Allons; la 
mine résolue , la tête haute , les regards assurés. 

OCTAYB. — Comme cela? 

SCAPIN. — Encore un peu davantage. 

OCTAVE. — Ainsi? 

SGAPin. — Bon. Imaginez-vous que je suis votre père qui arrive, 
et répondez-moi fermement, comme si c'étoit à lui-même. Com- 
ment 1 pendard , vaurien , infâme , fils indigne d'un père comme moi , 
oses-tu bien paroître devant mes yeux , après tes bons déportemens , 
après le lâche tour que tu m'as joué pendant mon absence? Est-ce 
là le fhiit de mes soins, maraud? est-ce là le fruit de mes soins? le 
respect qui m'est dû? le respect que tu me conserves? (Allons donc.) 
Tu as l'insolence , fripon , de {'engager sans le consentement de ton 
père , de contracter un mariage clandestin I Réponds<moi , coquin , 
réponds-moi. Voyons un peu tes belles raisons.... Oh! que diable, 
vous demeurez interdit ! 

OCTAVE. — C'est que je m'imagine que c'est mon père que j'entends. 

SCAPIN. ~ Hé ! oui ; c'est par cette raison qu'il ne faut pas être 
comme un innocent. 

OCTAVE. — Je m'en vais prendre plus de résolution , et je répon- 
drai fermement. 

SCAPIN. — Assurément? 

OCTAVE. — Assurément. 



256 LES FOURBERIES DE SCAPIN. 

SYLVESTRE. — Voilà votre père qui vient. 
OCTAVE. — ciel! je suis perdu. 

SCÈNE V. - SCABIN, SYLVESTRE. 

SCAPIN. — Holà , Octave I demeurez , Octave. Le voilà enfui ! Quelle 
pauvre espèce d'homme ! Ne laissons pas d'attendre le vieillard. 
SYLVESTRE. — QuB lui dirai -je? 
SCAPIN. — Laisse-moi dire, moi, et ne fais que me suivre. 

SCÈNE VI. — ARGANTE, SCAPIN, et SYLVESTRE dans 

le fond du théâtre. 

ARGANTE , sc CToyant seul. — A-t-on jamais ouï parler d'une ac- 
tion pareille à celle-là? 

SCAPIN, à Sylvestre. — Il a déjà appris l'affaire; et elle lui tient 
si fort en tête , que , tout seul , il en parle haut. 

ARGANTE , se cToyant seul. — Voilà une témérité bien grande ! 

SCAPIN, à Sylvestre. — Écoutons-le un peu. 

ARGANTE, se cToyant seul. — Je voudrois bien savoir ce qu*ils me 
pourront dire sur ce beau mariage. 

SCAPIN , à part. — Nous y avons songé. 

ARGANTE , se croyant seul. — Tàcheront-ils de me nier la chose? 

SCAPIN , à part. — Non , nous n'y pensons pas. 

ARGANTE , se croyant seul, — Ou s'ils entreprendront dé l'excuser? 

SCAPIN , à part. — Celui-là se pourra faire. 

ARGANTE, se croyant seul. — Prétendront-ils ra'arauser par des 
contes en l'air? 

SCAPIN, à part. — Peut-être. 

ARGANTE, se croyant seul. — Tous leurs discours seront inutiles. 

SCAPIN , à part. — Nous allons voir. 

ARGANTE , se croyant seul. — Ils ne m'en donneront point à garder. 

SCAPIN, à part. — Ne jurons de rien. 

ARGANTE , se croyant seul. — Je saurai mettre mon pendard de 
{\ Is en lieu de sûreté. 

SCAPIN , à part. — Nous y pourvoirons. 

ARGANTE, se croyant seul. — Et pour le coquin de Sylvestre, je 
le rouerai de coups. 

SYLVESTRE , à Scapxn. — J'étois bien étonné s'il m'oublioit. 

ARGANTE, apercevant Sylvestre. — Ah! ah! vous voilà donc, sage 
gouverneur de famille, beau directeur de jeunes gens! 

SCAPIN. — Monsieur, je suis ravi de vous voir de retour. 

ARGANTE. — Bonjour, Scapin. [A Sylvestre.) Vous avez suivi mes 
ordres vrairarent d'une belle manière ! et mon fils s'est comporté fort 
sagement pendant mon absence ! 



ACTE I, SCÈNE VI. 2r)7 

SCAPIN. — Vous VOUS portez bien, à ce que je vois. 

argautb. — Assez bien. {A Sylvestre.) Tu ne dis root , coquin , tu 
ne dis mot. 

SGAPiN. — Votre voyage a-t-il été bon? 

AROANTB. — Mon Dieu, fort bon! Laisse-moi un peu quereller en 
repos. 

SCAPIN. — Vous voulez quereller? 

AR6ANTB. — Oui , je vcux quereller. 

SCAPIN. — Hé! qui, monsieur? 

AR6ANTB , montrant Sylvestre. — Ce maraud4à. 

scAPin. — Pourquoi? 

AR6ANTB. — Tu n*as pas ouï parler de ce qui s'est passé dans 
mon absence? 

SCAPIN. — J'ai bien ouï parler de quelque petite chose. 

AR6ANTB. — Comment ! quelque petite chose ! Une action de cette 
nature ! 

SCAPIN. — Vous avez quelque raison. 

AR6ANTB. — Une hardiesse pareille à celle-là! 

SCAPIN. — Cela est vrai. 

ARGANTB. — Un fils qui se marie sans le consentement de son père ! 

SCAPIN. — Oui , il y a quelque chose à dire à cela. Mais je serois 
d*avis que vous ne fissiez point de bruit. 

AR6ANTE. — Je ne suis pas de cet avis , moi ; et je veux faire du 
bruit tout mon soûl. Quoi ! tu ne trouves pas que j'aie tous les su- 
jets du monde d'être en colère? 

SCAPIN. — Si fait. J'y ai d'abord été , moi , lorsque j'ai su la 
chose; et je me suis intéressé pour vous, jusqu'à quereller votre 
fils. Demandez-lui un peu quelles belles réprimandes je lui ai faites , 
et comme je l'ai chapitré sur le peu de respect qu'il gardoit à un 
père dont il devoit baiser les pas. On ne peut pas lui mieux parler , 
quand ce seroit vous-même. Mais quoi I je me suis rendu à la rai • 
son , et j'ai considéré que , dans le fond , il n'a pas tant de tort 
qu'on pourroit croire. 

AROANTB. — Que me viens- tu conter? Il n'a pas tant de tort de 
s'aller marier de but en blanc avec une inconnue ? 

SCAPIN. — Que voulez-vous? Il y a été poussé par sa destinée. 

AROANTB. — Ah ! ah ! Voici une raison la plus belle du monde. 
On n'a plus qu'à commettre tous les crimes imaginables, tromper, 
voler, assassiner, et dire, pour excuse, qu'on y a été poussé par sa 
destinée. 

SCAPIN. — Mon Dieu, vous prenez mes paroles trop en philo- 
sophe. Je veux dire qu'il s'est trouvé fatalement engagé dans cette 
affaire. 

AROANTB. — Et pourquoi s'y engageoit-il? 

SCAPIN. — Voulez-vous qu'il soit aussi sage que voua? Lfts» ^xiSNW^ 

MULIÈRF. XIX Vv 



268 LES FOURBERIES DE SCAPIN. 

gens sont jeunes , et n'ont pas toute la prudence cpi'il leur faudroit 
pour ne rien faire que de raisonnable : témoin notre Léandre , qui , 
malgré toutes mes leçons, malgré toutes mes remontrances, est 
allé faire, de son côté, pis encore que votre fils. Je voudrois bien 
savoir si vous-même n'avez pas été jeune , et n'avez pas, dans votre 
temps , fait des fredaines comme les autres. J'ai ouï dire , moi , que 
vous avez été autrefois un compagnon parmi les fenmies , que vous 
faisiez de votre drôle avec les plus galantes de ce temps-là , et que 
vous n'en approchiez point que vous ne poussassiez à bout. 

ARGANTE. — Cela est vrai, j'en demeure d'accord; mais je m'en 
suis toujours tenu à la galanterie , et je n'ai point été jusqu'à faire 
ce qu'il a fait. 

SCAPIN. — Que vouliez-vous qu'il fît? Il voit une jeune personne 
qui lui veut du bien (car il tient cela de vous , d'être aimé de toutes 
les femmes); il la trouve charmante, il lui rend des visites, lui 
conte des douceurs , soupire galamment , fait le passionné. Elle se 
rend à sa poursuite ; il pousse sa fortune. Le voilà surpris avec 
elle par ses parens, qui, la force à la main, le contraignent de 
l'épouser. 

SYLVESTRE , à part. — L'habile fourbe que voilà I 

SCAPIN. — Eussiez-vous voulu qu'il se fût laissé tuer? Il vaut 
mieux encore être marié qu'être mort. 

ai^gàmte. — On ne m'a pas dit que l'affaire se soit ainsi passée. 

SCAPIN , montrant Sylvestre. — Demandez-lui plutôt ; il ne vous 
dira pas le contraire. 

ARGANTE , à Sylvestre. — C'est par force qu'il a été marié ? 

SYLVESTRE. — Oui , mousicur. 

SCAPIN. — Voudrois-je vous mentir? 

ARGANTE. — Il devoit donc aller tout aussitôt protester de vio- 
lence chez un notaire. 

SCAPIN. — C'est ce qu'il n'a pas voulu faire. 

ARGANTE. — Cela m'auroit donné plus de facilité à rompre ce 
mariage. 

SCAPIN. — Rompre ce mariage ? 

ARGANTE — Oui. 

SCAPIN. — Vous ne le romprez point. 
ARGANTE. — Je uo le romprai point? 
SCAPIN. — Non. 

ARGANTE. — Quoi ! je n'aurai pas pour moi les droits de père, et 
la raison de la violence qu'on a faite à mon fils ? 
SCAPIN. — C'est une chose dont il ne demeurera pas d'accord. 
ARGANTE. — îl u'ou demeurera pas d'accord? 
SCAPIN. — Non. 

ARGANTE. — MOU fils ? 

*JN. — Votre fils. Voulez-vous qu'il confesse qu'il ait été ca- 



ACTE I, SCÈNE VI. 259 

pable de crainte, et que ce soit par forcé qu'on lui ait fait faire les 
choses? Il n*a garde d'aller avouer cela; ce seroit se faire tort, et 
se montrer indigne d'un père comme vous. 

ARGANTB. — Je me moque de cela. 

SCÀPIN. — Il faut, pour son honneur et pour le vôtre, qu'il dise 
dans le monde que c'est de bon gré qu'il l'a épousée. 

ARGÀNTE. — Et je veux , moi , pour mon honneur et pour le sien, 
qu*il dise le contraire. 

SCAPIN. — Non , je suis sûr qu'il ne le fera pas. 

ARGANTE. ~ Je l'y forcerai bien. 

SCAPIN. — Il ne le fera pas , vous dis-je. 

ARGANTE. — Il le fera, ou je le déshériterai. 

SCAPIN. — Vous ? 

ARGANTE. — Moi. 

SCAPIN. — Bon ! 

ARGANTE. — Comment, bon? 

SCAPIN. — Vous ne le déshériterez point. 

ARGANTE. — Je ne le déshériterai point? 

SCAPIN. — Non. 

ARGANTE. — Non? 

SCAPIN. — Non. 

ARGANTE. — Ouais ! voici qui est plaisant î Je ne déshériterai pas 
mon fils? 
SCAPIN. — Non , vous dis-je. 
ARGANTE. — Qui m'en empêchera ? 
SCAPIN. — Vous-même. 

ARGANTE. — Moi? 

SCAPIN. — Oui. Vous n'aurez pas ce cœur-là. 

ARGANTE. •— Je l'aurai. 

SCAPIN. — Vous vous moquez. 

ARGANTE. — Je ne me moque point. 

SCAPIN. — La tendresse paternelle fera son office. 

ARGANTE. — Elle ne fera rien. 

SCAPIN. — Oui, oui. 

ARGANTE. — Je VOUS dis que cela sera. 

SCAPIN. — Bagatelles. 

ARGANTE. — Il ne faut point dire : Bagatelles. 

SCAPIN. — Mon Dieu I je vous connois ; vous êtes bon naturelle- 
ment. 

ARGANTE. — Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je 
veux. Finissons ce discours, qui m'échaufie la bile. (A Sylvestre.) 
Va-t*en, pendard; va-t'en me chercher mon fripon, tandis que 
j'irai rejoindre le seigneur Géronte , pour lui conter ma disgrâce. 

SCAPIN. — Monsieur, si je vous puis être utile en (\aela;^<^ c»^<;:^<«ft. ^ 
vous n'avez qu'à me commander. 



SGO LES FOURBERIES DE SGAPIN. 

AR6AMTE. — Je VOUS remercie. (A part.) Ah I pourquoi faut-il 
qu*il soit fils unique 1 et que n'ai- je à cette heure la fille que le ciel 
m*a ôtée , pour la faire mon héritière ! 

SCÈNE VII, — SCAPIN, SYLVESTRE. 

STLyssTRE. — J'avoue que tu es un grand homme , et voilà l'af- 
faire en bon train ; mais l'argent , d'autre part , nous presse pour 
notre subsistance , et nous avons de tous côtés des gens qui aboient 
après nous. 

sCAPin. — Laisse-moi faire, la machine est trouvée. Je cherche 
seulement dans ma tête un homme qui nous soit affidé, pour jouer 
un personnage dont j'ai besoin. Attends. Tiens-toi un peu. Enfonce 
ton bonnet en méchant garçon. Campe-toi sur un pied. Mets la main 
au côté. Fais les yeux furibonds. Marche un peu en roi de théâtre. 
Voilà qui est bien. Suis-moi. J'ai des secrets pour déguiser ton 
visage et ta voix. 

SYLVESTRE. — Je te conjure, au moins, de ne m'aller point 
brouiller avec la justice. 

SCAPIN. — Va, va, nous partagerons les périls en frères ; et trois 
ans de galères de plus ou de moins ne sont pas pour arrêter un 
noble cœur. 



ACTE DEUXIÈME. 



SCÈNE I. — GÉRONTE, ARGANTE. 

6ÉR0NTE. — Oui, sans doute, par le temps qu'il fait, nous au- 
rons ici nos gens aujourd'hui ; et un matelot qui vient de Tarente 
m*a assuré qu'il avoit vu mon homme qui étoit près de s'embarquer. 
Mais l'arrivée de ma fille trouvera les choses mal disposées à ce que 
nous nous proposions; et ce que vous venez de m'apprendre de 
votre fils rompt étrangement les mesures que nous avions prises 
ensemble. 

ABGANTE. — Ne VOUS mettez pas en peine; je vous réponds de 
renverser tout cet obstacle , et j'y vais travailler de ce pas. 

GÉRONTE. — Ma foi, seigneur Argante, voulez-vous que je vous 
dise? l'éducation des enfans est une chose à quoi il faut s'attacher 
fortement. 

ARGANTE. — Sans doute. A quel propos cela? 

ûÈBONTE. — A propos de ce que les mauvais déportemens deg 



ACTE II, SCÈNE I. 261 

jeunes gens viennent le plus souvent de la mauvaise éducation que 
leurs pères leur donnent. 

ARGANTE. — Cela arrive parfois. Mais que voulez- vous dire par là? 

GBRONTE. — Ce que je veux dire par là? 

ARGANTE. — Oui. 

GÉRONTB. — Que si VOUS aviez, en brave père, bien morigéné 
votre fils , il ne vous auroît pas joué le tour qu'il vous a fait. 

ARGANTE. — Fort bien. De sorte donc que vous avez bien mieux 
morigéné le vôtre? 

GÉRONTB. — Sans doute ; et je serois bien fâché qu'il m'eût rien 
fait approchant de cela. 

ARGANTE. — Et si co fils , quo VOUS avoz , en brave père, $1 bien 
morigéné , avoit fait pis encore que le mien? Hé? 

GéRONTE. — Comment? 

ARGANTE. — Comment? 

GERONTB. — Qu'est-ce que cela veut-dire ? 

ARGANTE. — Cela veut dire , seigneur Géronte , qu'il ne faut pas 
être si prompt à condamner la conduite des autres; et que ceux qui 
veulent gloser doivent bien regarder chez eux s'il n'y a rien qui 
cloche. 

GÉRONTE. — Je n'entends point cette énigme. 

ARGANTE. — On VOUS l'expliquera. 

GÉRONTB. — Est-ce que vous auriez ouï dire quelque chose de 
mon fils ? 

ARGANTE. — Cela se peut faire. 

GERONTB. — Et quoi, eucore? 

ARGANTE. — Yotre Scapin, dans mon dépit, ne m'a dit la chose 
qu'en gros , et vous pourrez de lui , ou de quelque autre , être in- 
struit du détail. Pour moi , je vais vite consulter un avocat , et aviser 
des biais que j'ai à prendre. Jusqu'au revoir. 

SCÈNE II. — GÊRONTE , seul. 

Que pourroit-ce être que cette affaire-ci? Pis encore que le sien? 
Pour moi , je ne vois pas ce que l'on peut faire de pis ; et je trouve 
que se marier sans le consentement de son père , est une action 
qui passe tout ce qu'on peut s'imaginer. 

SCÈNE III. - GÉRONTE , LÊANDRE. 

GÉRONTB. — Ah ! VOUS voilà ! 

LÉANDRE , courant à Géronte pour l'embrasser. — Ah 1 mon père , 
que j'ai de joie de vous voir de retour! 

GÉRONTE, refusant d'embrasser Léandre, — Doucement. Parlons 
un peu d'affaire , 



26i LES FOURBERIES DE SGAPIN. 

LÉANORE. — Souffrez que je vous embrasse, et que.. . 
oéRONTE, le repoussant encore. — Doucement, vous dis-je. 
LÉANDRB. — Quoi ! VOUS me refusez , mon père , de vous expri- 
mer mon transport par mes embrassemens ? 
GÉRONTE. — Oui. Nous avoHS quelque chose à démêler ensemble, 

LÉANDRE. — Et quoi? 

oéRONTE. — Tenez-vous, que je vous voie en face. 

LÉANDRB. — Conmient? 

oéRONTE. — Regardez -moi entre deux yeux. 

LÉANDRE. — Hé bienl 

GÉRONTE. — Qu'est-ce donc qu'il s'est passé ici? 

LÉANDRE. — Ce qui s'est passé ? 

OÉRONTE. — Oui. Qu'avez-vous fait dans mon absence? 

LÉANDRE. — Que voulez-vous , mon père , que j'aie fait? 

GÉRONTE. — Ce n'est pas moi qui veux que vous ayez fait , mais 
qui demande ce que c'est que vous avez fait? 

LÉANDRB. — Moi? Je n'ai fait aucune chose dont vous ayez lieu 
de vous plaindre. 

GÉRONTE. — Aucune chose? 

LÉANDRE. — Non. 

GÉRONTE. — Vous êtcs bien résolu! 

LÉANDRE. — C'est que je suis sûr de mon innocence. 

GÉRONTE. — Scapin pourtant m'a dit de vos nouvelles. 

LÉANDRE. — Scapin? 

GÉRONTE. — Ah! ah! ce mot vous fait rougir. 

LÉANDRE. — Il vous a dit quclque chose de moi? 

GÉRONTE. — Ce lieu n'est pas tout à fait propre à vider cette af- 
faire, et nous allons l'examiner ailleurs. Qu'on se rende au logis; 
j'y vais revenir tout à l'heure. Ah ! traître , s'il faut que tu me 
déshonores , je te renonce pour mon fils , et tu peux bien , pour 
jamais , te résoudre à fuir de ma présence. 



SCÈNE IV. — LÉANDRE , seul. 

Me trahir de cette manière! Un coquin qui doit, par cent rai- 
sons, être, le premier à cacher les choses que je lui confie, est le 
premier à les aller découvrir à mon père ! Ah ! je jure le ciel que 
cette trahison ne demeurera pas impunie. 



SCÈNE V. — OCTAVE, LÉANDRE, SCAPIN. 

OCTAVE. ~ Mon cher Scapin, que ne dois-je point à tes soins l 
Que tu es un homme admirable l et que le ciel m'est favorable de 
l'envoyer à mon secours 1 



ACTE II, SCÈNE V. 2fi3 

LÉANDRE. — Ah! ah! vous voilà! Je suis ravi de vous trouver, 
monsieur le coquin. 

SÇAPIN. — Monsieur, votre serviteur. C'est trop d'honneur que 
vous me faites. 

LÉANDRE, mettant Vépée à la main. — Vous faites le méchant 
plaisant! Ah! je vous apprendrai.... 

scAPiN , se mettant à genoux. — Monsieur I 

OCTAVE , se mettant entre deux pour empêcher Léandre de frapper 
Scapin, — Ah ! Léandre ! 

LÉANDRE. — Non, Octave, ne me retenez point, je vous prie. 

SCAPIN , à Léandre. — Hé I monsieur ! 

OCTAVE , retenant Léandre, — De grâce ! 

LÉANDRE , voiUant frapper Scapin. — Laissez-moi contenter mon 
ressentiment. 

OCTAVE. — Au nom de l'amitié , Léandre . ne le maltraitez point: 

SCAPIN. — Monsieur, que vous ai-je fait? 

LÉANDRE, voulant frapper Scapin. -^ Ce que tu m'as fait, 
traître! 

OCTAVE, retenant encore Léandre Hé! doucement. 

LÉANDRE. — Non , Octave , je veux qu'il me confesse lui-même , 
tout à l'heure , la perfidie qu'il m'a faite. Oui , coquin , je sais le 
trait que tu m'as joué; on vient de me l'apprendre, et tu ne croyois 
pas peut-être que l'on me dût révéler ce secret ; mais je veux en 
avoir la confession de ta propre bouche, ou je vais te passer cette 
épée au travers du corps. 

SCAPIN. — Ah! monsieur, auriez-vous bien ce cœur-là? 

LÉANDRE. — Parle donc. 

SCAPIN. —Je vous ai fait quelque chose, monsieur? 

LÉANDRE. — Oui, coquiu, et ta conscience ne te dit que trop ce 
que c'est. 

SCAPIN. — Je vous assure que je l'ignore. 

LÉANDRE , s'avançant pour frapper Scapin. — Tu l'ignores ! 

OCTAVE, retenant Léandre. — Léandre 1 

SCAPIN. — Hé bien , monsieur , puisque vous le voulez , je vous 
confesse que j'ai bu avec mes amis ce petit quartaut de yin d'Es- 
pagne dont on vous fit présent il y a quelques jours , et que c'est 
moi qui fis une fente au tonneau, et répandis de l'eau autour , 
pour faire croire que le vin s'étoit échappé. 

LÉANDRE. — C'est toi , peudard, qui m'as bu mon vin d'Espagne, 
et qui as été cause que j'ai tant querellé la servante, croyant que 
c'étoit elle qui m'avoit fait le tour? 

SCAPIN. — Oui, monsieur, je vous en demande pardon. 

LÉANDRE. — Je suis bien aise d'apprendre cela. Mais ce n'est pas 
l'afiaire dont il est question maintenant. 

SCAPIN. — Ce n'est pas cela, monsieur? 



^04 LES FOURBERIES DE SGAPIN. 

LÉAMORE. — Non : c'est une autre affaire qui me touche bien 
plus, et je veux que tu me la dises. 

SGAPIN. — Monsieur, je ne me souviens pas d*ayoir lait autre 
chose. 

LÉANORE , voulant frapper Scapin, — Tu ne veux pas parler? 

scAPiN. — Hé! 

OCTAVE, retenant Léandre. — Tout doux I 

SCAPIN. — Oui, monsieur; il est vrai qu'il y a trois semaines 
que vous m'envoyâtes porter, le soir, une petite montre à la 
jeune Égyptienne que vous aimez. Je revins au logis mes habits 
tout couverts de boue, et le visage plein de sang, et vous dis que 
j'avois trouvé des voleurs qui m'avoient bien battu , et m*avoient 
dérobé la montre. G*étoit moi , monsieur, qui l'avois retenue. 

LÉANDRE. — C'est toi qui as retenu ma montre? 

SGAPIN. — Oui , monsieur , afin de voir quelle heure il est. 

LÉANDRE. — Ah! ah! j'apprends ici de jolies choses, et j'ai un 
serviteur fort fidèle , vraiment ! Mais ce n'est pas cela encore que 
je demande. 

SGAPIN. — Ce n'est pas cela? 

LÉANDRE. — Non , infâme ; c'est autre chose encore que je veux 
que tu me confesses. 

SGAPIN , à part. — Peste I 

LÉANDRE. — Parle vite , j'ai hâte. 

SGAPIN. — Monsieur , voilà tout ce que j'ai fait. 

LÉANDRE, voulant frapper Scapin. — Voilà tout? 

OCTAVE , se mettant au-devant de Léandre. — Hé I 

SGAPIN. — Hé bien! oui, monsieur. Vous vous souvenez de ce 
loup-garou , il y a six mois , qui vous donna tant de coups de bâton 
la nuit , et vous pensa faire rompre le cou dans une cave où vous 
tombâtes en fuyant. 

LÉANDRE. — Hé bien! 

SGAPIN. — .G'étoit moi, monsieur, qui faisois le loup-garou. 

LÉANDRE. — C'étoit toi , traître, qui faisois le loup-garou? 

SGAPIN. — Oui , monsieur ; seulement pour vous faire peur , et 
vous ôter Tenvie de nous faire courir toutes les nuits comme vous 
aviez de coutume. 

LÉANDRE. — Je saurai me souvenir , en temps et lieu , de tout ce 
que je viens d'apprendre. Mais je veux venir au fait, et que tu me 
confesses ce que tu as dit à mon père. 

SGAPIN. — A votre père? 

LÉANDRE. — Oui , fripou , à mou père. 

SGAPIN. — Je ne l'ai pas seulement vu depuis son retour. 

LÉANDRE. — Tu ne l'as pas vu? 

SGAPIN. — Non, monsieur. 

LÉANDRE. — Assurément? 



ACTE II, SCÈNE V. 205 

scAPiN. — Assurément. C'est une chose que je vais vous faire diro 
par lui-même. 
LÉANDRE. — C'est de sa bouche que je le tiens pourtant. 
SCAPIN. — Avec votre permission, il n'a pas dit la vérité. 



SCÈNE VI. — LÉANDRE , OCTAVE , CARLE , SCAPIN. 

CARLE. — Monsieur , je vous apporte une nouvelle qui est fâcheuse 
pour votre amour. 

LÉANDRE. — Comment? 

CARLE. — Vos Égyptiens sont sur le point de vous enlever 2er- 
binette; et elle-même, les larmes aux yeux, m'a chargé de venir 
promptement vous dire que , si dans deux heures vous ne songez à 
leur porter l'argent qu'ils vous ont demandé pour elle , vous l'allez 
perdre pour jamais. 

LÉANDRE. — Dans deux heures? 

CARLE. — Dans deux heures. 



SCÈNE VII. — LÉANDRE, OCTAVE, SCAPIN. 

LÉANDRE. — Ah ! mon pauvre Scapin , j'implore ton secours. 

SCAPIN , se levant et pokssant fièrement devant Léandre. — Ah! mon 
pauvre Scapin! Je suis mon pauvre Scapin, à cette heure qu'on a 
besoin de moi. 

LÉANDRE. — Va , je te pardonne tout ce que tu viens de me dire , 
et pis encore , si tu me l'as fait. 

SCAPIN. — Non , non ; ne me pardonnez rien ; passez-moi votre 
épée au travers du corps. Je serai ravi que vous me tuiez. 

LÉANDRE. — Non. Je te conjure plutôt de me donner la vie, en 
servant mon amour. 

SCAPIN. — Point , point ; vous ferez mieux de me tuer. 

LÉANDRE. — Tu m*es trop précieux; et je te prie de vouloir em- 
ployer pour moi ce génie admirable qui vient à bout de toutes 
choses. 

SCAPIN. — Non. Tuez-moi, vous dis-je. 

LÉANDRE. — Ah ! de grâce , ne songe plus à tout cela , et pense à 
me donner le secours que je te demande. 

OCTAVE. — Scapin, il faut faire quelque chose pour lui. 

SCAPIN. — Le moyen, après une avanie de la sorte? 

LÉANDRE. — Je te conjure d'oublier mon emportement, et de me 
prêter ton adresse. 

OCTAVE. — Je joins mes prières aux siennes. 

scAFiN. — J'ai cette insulte-là sur le cœur* 

OCTAVE ^ Il faut quitter ton resseuVim^ia» 



2t)6 LES FOURBERIES DE SGAPIN. 

LÂANDRB. — Youdrois-tu m'abandonner , Scapiiif dans la cruelle 
extrémité où se voit mon amour? 

SCAPIN. — Me venir faire, à l'improviste, un affront comme 
celui-là ! 

LÉANDRE. — J'ai tort, je le confesse. 

SCAPIN. — Me traiter de coquin , de fripon , de pendard , d'infâme ! 

LÉANDRE. — J'en ai tous les regrets du monde. 

SCAPIN. — Me vouloir passer son épée au travers du corps! 

LÉANDR^.— Je t'en demande pardon de tout mon cœur; et, s'il 
ne tient qu'à me jeter à tes genoux, tu m'y vois, Scapin, pour te 
conjurer encore une fois de ne me point abandonner. 

OCTAVE. — Ah 1 ma foi , Scapin , il se faut rendre à cela. 

SCAPIN. — Levez-vous. Une autre fois ne soyez point si prompt. 

LÀ ANDRE. — Me promets -tu de travailler pour moi? 

SCAPIN. — On y songera. 

LÉANDRE. — Mais tu sais que le temps presse. 

SCAPIN. — Ne vous mettez pas en peine. Combien est-ce qu'il 
vous faut? 

LÉANDRE. — Cinq cents écus. 

SCAPIN. — Et à vous? 

OCTAVE. — Deux cents pistoles. 

SCAPIN. — Je veux tirer cet argent de vos pères. (A Ocia\)B>^ Pour 
ce qui est du vôtre , la machine est déjà toute trouvée. (A Liainàre^ 
Et , quant au vôtre , bien qu'avare au dernier degré , il y foudra 
moins de façons encore ; car vous savez que pour l'esprit, il n'en a 
pas , grâces à Dieu , grande provision, et je le livre pour une espèce 
d'homme à qui l'oh fera toujours croire tout ce que l'on voudra. 
Cela ne vous offense point ; il ne tombe entre, lui et vous aucun 
soupçon de ressemblance ; et vous savez assez l'opinion de tout le 
monde , qui veut qu'il ne soit votre père que pour la forme. 

LÉANDRE. — Tout beau , Scapin. 

SCAPIN. — Bon , bon , on fait bien scrupule de cela 1 Vous moqueit- 
vous? Mais j'aperçois venir le père d'Octave. Commençons par lui, 
puisqu'il se présente. Allez-vous-en tous deux, (i Ociom^ Et vous, 
avertissez votre Sylvestre de venir vite jouer son rôle. 

SCÈNE VIIL — ARGANTE, SCAPIN. 

SCAPIN , d 'part. — Le voilà qui rumine. 

ARGANTE , SB cToyant seul. — Avoir si peu de conduite et de con- 
sidération ! S'aller jeter dans un engagement comme celui-là l Ah t 
ah I jeunesse impertinente I 

SCAPIN. — Monsieur, votre serviteur. 

ARGANTE. — Boujour, Scapiu. 

SCAPIN, — Vous rêvez à l'affaire de votre fils? 



ACTE II, SCÈNE VIII. i^OT 

ARGÂNTE. — Je t'avoue que cela me donne un furieux chagrin. 

SGÂPiN. — Monsieur, la vie est mêlée de traverses ; il est bon de 
s*y tenir sans cesse préparé ; et j*ai ou! dire , il y a longtemps , une 
parole d*un ancien que j'ai toujours retenue. 

ARGANTE. — Quoi? 

SGAPIN. — Que , pour peu qu'un père de famille ait été absent de 
chez lui , il doit promener son esprit sur tous les fâcheux accidens 
que son retour peut rencontrer , se figurer sa maison brûlée , son 
argent dérobé, sa femme morte, son fils estropié, sa fille subornée; 
et ce qu'il trouve qui ne lui est point arrivé , l'imputer à bonne for- 
tune. Pour moi , j'ai pratiqué toujours cette leçon dans ma petite 
philosophie; et je ne suis jamais revenu au logis que je ne me sois 
tenu prêt à la colère de mes maîtres , aux réprimandes , aux injures , 
aux coups de pied au cul , aux bastonnades , aux étrivières ; et ce 
qui a manqué à m'arriver, j'en ai rendu grâces à mon bon destin. 

ARGANTE. — Voilà qui est bien; mais ce mariage impertinent, qui 
trouble celui que nous voulons faire, est ime chose que je ne puis 
souffrir, et je viens de consulter des avocats pour le faire casser. 

SGAPIN. — Ma foi, monsieur, si vous m'en croyez, vous tâcherez, 
par quelque autre voie , d'accommoder l'affaire. Vous savez ce que 
c'est que les procès en ce pays- ci , et vous allez vous enfoncer dans 
d'étranges épines. 

ARGANTE. — Tu as raison , je le vois bien. Mais quelle autre voie? 

SGAPIN. — Je pense que j'en ai trouvé une. La compassion que 
m'a donnée tantôt votre chagrin , m'a obligé à chercher dans ma 
tête quelque moyen pour vous tirer d'inquiétude : car je ne saurois 
voir d'honnêtes pères chagrinés par leurs enfans, que cela ne 
m'émeuve ; et , de tout temps , je me suis senti pour votre personne 
une inclination particulière. 

ARGANTE. — Je te suis obligé. 

SGAPIN. — J'ai donc été trouver le frère de cette fille qui a été 
épousée. C'est un de ces braves de profession , de ces gens qui sont 
tout coups d'épée , qui ne parlent que d'échiner , et ne font non 
plus de conscience de tuer un homme , que d'avaler un verre de 
yin. Je l'ai mis sur ce mariage , lui ai fait voir quelle facilité offroit 
la raison de la violence pour le faire casser , vos prérogatives du 
nom de père , et l'appui que vous donneroient auprès de la justice 
et votre droit , et votre argent , et vos amis. Enfin , je l'ai tant tourné 
de tous les côtés , qu'il a prêté l'oreille aux propositions que je lui 
ai faites d'ajuster l'affaire pour quelque somme; et il donnera son 
consentement à rompre le mariage , pourvu que vous lui donniez 
de l'argent. 

ARGANTE. — Et qu'a-t-il demandé? 

SGAPIN. — Oh! d'abord des choses par- dessus les maisons. 

ABGANTE. — Et qUOi ? 



:2(38 LES FOURBERIES DE SCAPIN. 

scAPiN. — Des choses extravagantes. 

ARGANTE. — Mais encore? 

SCAPIN. — Il ne parloit pas moins que de cinq ou six cents pistoles. 

ARGANTE. — Cinq ou six cents fièvres quartaines qui le puissent 
serrer! Se moque-t-il des gens? 

SCAPIN. — C'est ce que je lui ai dit. J'ai rejeté bien loin de pa- 
reilles propositions, et je lui ai bien fait entendre que vous n'étiei 
point une dupe , pour vous demander des cinq ou six cents pistoles. 
Enfin, après plusieurs discours, voici où s'est réduit le résultat de 
notre conférence. Nous voilà au temps , m'a-t-il dit , que je dois 
partir pour l'armée ; je suis après à m'équiper; et le besoin que j'ai 
de quelque argent me fait consentir, malgré moi, à ce qu'on me 
propose. Il me faut un cheval de service , et je n'en saurois avoir 
un qui soit tant soit peu raisonnable, à moins de soixante pistoles. 

ARGANTE. — Hé bien ! pour soixante pistoles , je les donne. 

SCAPIN. — U faudra le harnois et les pistolets ; et cela ira bien à 
vingt pistoles encore. 

ARGANTE. — Vingt pîstoles et soixante, ce seroit quatre-vingts. 

SCAPIN. — Justement. 

ARGANTE. — C'est beaucoup : mais, soit; je consens à cela. 

SCAPIN. — Il me faut aussi un cheval pour monter mon valet , 
qui coûtera bien trente pistoles. 

ARGANTE. — Comment, diantre! Qu'il se promène, il n'aura rien 
du tout. 

SCAPIN. — Monsieur! 

ARGANTE. — Nou ; c'est un impertinent. 

SCAPIN. — Voulez- vous que son valet aille à pied? 

ARGANTE. — Qu'il aille comme il lui plaira, et le maître aussi. 

SCAPIN. — Mon Dieu, monsieur, ne vous arrêtez point à peu de 
chose. N'allez point plaider, je vous prie; et donnez tout, pour 
vous sauver des mains de la justice. 

ARGANTE. — Hé bien! soit; je me résous à donner encore ces 
trente pistoles. 

SCAPIN. — 11 me faut encore, a-t-il dit, un mulet pour porter.... 

ARGANTE. — Oh! qu'il aille au diable avec son mulet! C'en est 
trop; et nous irons devant les juges. 

SCAPIN. — De grâce! monsieur.... 

ARGANTE. — Nou, je n'en ferai rien. 

SCAPIN. — Monsieur, un petit mulet. 

ARGANTE. — Je ne lui donnerois pas seulement un âne. 

SCAPIN. — Considérez.... 

ARGANTE. — Nou i j'aime mieux plaider. 

SCAPIN. — Eh! monsieur, de quoi parlez-vous là, et à quoi vous 
résolvez-vous? Jetez les yeux sur les détours de la justice. Voyez 
combien d'appels et de degrés de juridiction; combien de prooé- 



ACTE II, SCÈNE VIII. • 260 

dnres embarrassantes; combien d'animaux ravissans, par les griffes 
desquels il vous faudra passer; sergens, procureurs, avocats, gref 
fiers , substituts , rapporteurs , juges , et leurs clercs. Il n*y a pas un 
de tous ces gens-là qui , pour la moindre chose , ne soit capable de 
donner un soufflet au meilleur droit du monde. Un sergent baillera 
de faux exploits , sur quoi vous serez condamné sans que vous le 
sachiez. Votre procureur s'entendra avec votre partie , et vous ven- 
dra à beaux deniers comptans. Votre avocat , gagné de même , ne se 
trouvera point lorsqu'on plaidera votre cause , ou dira des raisons 
qui ne feront que battre la campagne , et n'iront point au fait. Le 
greffier délivrera par contumace des sentences et arrêts contre vous. 
Le clerc du rapporteur soustraira des pièces , ou le rapporteur même 
ne dira pas ce qu'il a vu; et quand, par les plus grandes précau- 
tions du monde , vous aurez paré tout cela , vous serez ébahi que 
vos juges auront été sollicités contre vous, ou par des gens dé- 
vots , ou par des femmes qu'ils aimeront. Eh ! monsieur , si vous le 
pouvez, sauvez-vous de cet enfer-là. C'est être damné dès ce 
monde, que d'avoir à plaider; et la seule pensée d'un procès seroit 
capable de me faire fuir jusqu'aux Indes. 

ARGANTE. — A combieu est-ce qu'il fait monter le mulet? 

scApiN. — Monsieur , pour le mulet , pour son cheval et celui de 
son homme , pour le hamois et les pistolets , et pour payer quelque 
petite chose qu'il doit à son hôtesse , il demande en tout deux cents 
pistoles. 

ARGANTE. — DcUX CeutS pistolos î 
SCAPIN. — Oui. 

ARGANTE, SB promcnant en colère. — Allons, allons; nous plaide- 
rons. 

SCAPIN. — Faites réflexion 

ARGANTE. — Je plaiderai. 

SCAPIN. — Ne vous allez point jeter..., 

ARGANTE. — Je veux plaider. 

SCAPIN.— Mais pour plaider, il vous faudra de l'argent. Il vous en 
faudra pour l'exploit ; il vous en faudra pour le contrôle ; il vous en 
faudra pour la procuration , pour la présentation , les conseils , pro- 
ductions , et journées du procureur. 11 vous en faudra pour les con- 
sultations et plaidoiries des avocats , pour le droit de retirer le sac , 
et pour les grosses d'écritures. 11 vous en faudra pour le rapport 
des substituts , pour les épices de conclusion , pour l'enregistrement 
du greffier , façon d'appointement , sentences et arrêts , contrôles , 
signatures et expéditions de leurs clercs ; sans parler de tous les 
présens qu'il vous faudra faire. Donnez cet argent-là à cet homme-ci , 
vous voilà hors d'affaire. 

ARGANTE. — Comment! deux cents pistoles! 

SCAPIN. — Oui. Vous y gagnerez. J'ai fait \wv ^<i\\\. V!iSR.x^. ^"^ 



270 LES FOURBERIES DE SCAPIN. 

moi-môme , de tous les frais de la justice , et j'ai trouTé qu'en don- 
nant deux cents pistoles à votre homme , vous en aurez de reste , 
pour le moins , cent cinquante , sans compter les soins , les pas et 
les chagrins que vous vous épargnerez. Quand il n*y auroit à essuyer 
que les sottises que disent devant tout le monde de méchans pbû- 
sans d'avocats, j'aimerois mieux donner trois cents pistoles, que 
de plaider. 

ARGÂNTE. — Je me moque de cela , et je défie les avocats de rien 
dire de moi. 

SCAPIN. — Vous ferez ce qu'il vous plaira ; mais , si j'étois que de 
vous, je fuirois les procès. 

AR3AifTE. — Je ne donnerai point deux cents pistoles. 

SCI.PIN. — Voici l'homme dont il s'agit. 

SCÈNE IX. — ARGANTE , SCAPIN , SYLVESTRE , déguisé en 

spadassin. 

SYLVESTRE. — Scapiu, fais-moi connoître un peu cet Argante 
qui est père il' Octave. 

SCAPIN. — Pourquoi , monsieur? 

SYLVESTRE. — Je vieus d'apprendre qu'il veut me mettre en pro- 
cès, et faire rompre par justice le mariage de ma sœur. 

SCAPIN. — Je ne sais pas s'il a cette pensée; mais il ne veut 
point consentir aux deux cents pistoles que vous voulez; et il dit 
que c'est trop. 

SYLVESTRE. — Par la mort! par la tètel par le ventre! si je le 
trouve, je le veux échiner, dussé-je être roué tout vif. 

{Argante^ pour n*élre point vw, se tient en tremblant derrière 

Scapin.) 

SCAPIN. — Monsieur, ce père d'Octave a du cœur, et peut-être 
ne vous craindra-t-il point. 

SYLVESTRE. — Lui , lui? Par le sang! par la tête! s'il étoit là, je 
lui donnerois tout à l'heure de l'épée dans le ventre. (Apercevant 
Argante,) Qui est cet homme-là? 

SCAPIN. — Ce n'est pas lui, monsieur; ce n'est pas lui. 

SYLVESTRE. — N'ost-ce point quelqu'un de ses amis? 

SCAPIN. — Non, monsieur; au contraire , c'est son ennemi capital. 

SYLVESTRE. — Sou ennemi capital? 

SCAPIN. — Oui. . 

SYLVESTRE. — Ah ! parblou , j'en suis ravi. (A Argante,} Vous 
êtes ennemi, monsieur, de ce faquin d' Argante? Hé? 

SCAPIN. — Oui, oui; je vous en réponds. 

SYLVESTRE, secouant rudement la main d* Argante. — Touchez là, 
touchez. Je vous donne ma parole , et vous jure sur mon honneur, 
'4p^e que je porte , par tous \es sermeu* o^wfc \<i ^^mxqx^ Caire ^ 



ACTE 11, SCÈNE IX. 271 

qu'ayant la fin du jour je vous déferai de ce maraud fieffé, de ce 
foquin d'Argante. Reposez-vous sur moi. 

SGAPiN. — Monsieur, les violences en ce pays-ci ne sont guère 
souffertes. 

SYLVESTRE. — Je me moque de- tout , et je n*ai rien à perdre. 

SCAPIN. — Il se tiendra sur ses gardes, assurément; et il a des 
parens , des amis et des domestiques , dont il se fera un secours 
contre votre ressentiment. 

SYLVESTRE. — C*est ce que je demande, morbleu! c'est ce que je 
demande. {Mettant Vépée à la main») Ah, tête! ah, ventre! Que ne 
le trouvé- je à cette heure avec tout son secours ! Que ne paro!t-il à 
mes yeux au milieu de trente personnes ! Que ne les vois-je fondre 
sur moi les armes à la main! (Se mettant en garde.) Coomient! 
marauds , vous avez la hardiesse de vous attaquer à moi ! Allons , 
morbleu, tue. (Poussant de tous les côtés, comme sHl avoit plu- 
sieurs personnes à combattre.) Point de quartier. Donnons. Ferme. 
Poussons. Bon pied , bon œil. Ah , coquins ! ah , canaille ! vous en 
voulez par lài je vous en ferai tâter votre soûl. Soutenez, marauds; 
soutenez. Allons. A cette botte. A cette autre. (Se tournant du côté 
d'Argante et de Scapin.) A celle-ci. A celle-là. Comment, vous recu- 
lez! Pied ferme, morbleu; pied ferme! 

SGAPIN. — Hé, hé, hé! monsieur, nous n'en sommes pas. 

SYLVESTRE. — Voilà qui vous apprendra à vous oser jouer à moi. 

SCÈNE X. — ARGANTE , SCAPIN. 

SCAPIN. — Hé bien! vous voyez combien de personnes tuées pour 
deux ce'nts pistoles. Or sus, je vous souhaite une bonne fortune. 

ARGANTE , tout tremblant. — Scapin. 

SCAPIN. — Plaît-il? 

ARGANTE. — Je me résous à donner les deux cents pistoles. 

SCAPIN. — J'en suis ravi pour l'amour de vous. 

ARGANTE. — Allons le trouver; je les ai sur moi. 

SCAPIN. — Vous n'avez qu'à me les donner. Il ne faut pas. pour 
votre honneur, que vous paroissiez I4, après avoir passe ici pour 
autre que ce que vous êtes ; et , de plus , je craindrois qu'en vous 
faisant connoître , il n'allât s'aviser de vous demander davantage. 

ARGANTE. — Oui ; mais j'aurois été bien aise de voir comme je 
donne mon argent. 

SCAPIN. — Est-ce que vous vous défiez de moi? 

ARGANTE. — Non pas; mais.... 

SCAPIN. — Parbleu! monsieur, je suis un fourbe, ou je suis hon- 
nête homme ; c'est l'un des deux. Est-ce que je voudrois vous trom- 
per, et que, dans tout ceci, j'ai d'autre intérêt que le vôtre et 
celui de mon maître , à qui vous voulez 'vou^ ^>\\«i^ ^\\^ ^vi>^^ ^N:iss» 



272 LES FOURBERIES DE SGAPIN. 

suspect , je ne me môle plus de rien , et vous n'avez qu'à chercher, 
dès cette heure , qui accommodera vos affaires. 

ARGANTE. — TieUS dOHC. 

scAPiN. — Non, monsieur, ne me confiez point votre argent. Je 
serai bien aise que vous vous serviez de quelque autre. 

AUGANTB. — Mon Dieu I tiens. * 

SCAPIN. — Non, vous dis-je, ne vous fiez point à moi. Que sait- 
on si je ne veux point vous attraper votre argent? 

ARGANTE. — Tieus , te dis-je ; ne me fais point contester davan- 
tage. Mais songe à bien prendre tes sûretés avec lui. 

SCAPIN. — - Laissez-moi faire ; il n'a pas affaire à un sot. 

ARGANTE. — Je vais t'attendre chez moi. 

SCAPIN. — Je ne manquerai pas d'y aller. (Sexiî.) Et un. Je n'ai 
qu'à chercher l'autre. Âhl ma foi, le voici. Il semble que le ciel, 
l'un après l'autre , les amène dans mes filets. 

SCÈNE XI. — GÉRONTE, SCAPIN. 

SCAPIN , faisant semblant de ne pas voir Gérante, — ciel! ô dis- 
grâce imprévue ! ô misérable père ! Pauvre Géronte , que feras-tu ? 

GÉRONTE , à part. — Que dit-il là de moi , avec ce visage affligé? 

SCAPIN. — N'y a-t-il personne qui puisse me dire où est le sei- 
gneur Géronte ? 

GÉRONTE. — Qu'y a-t-il, Scapin? 

SCAPIN , courant sur le théâtre sans vouloir entendre ni voir Gé- 
ronte. — Où pourrai-je le rencontrer pour lui dire cette infortune? 

GÉRONTE, courant après Scapin. — Qu'est-ce que c'est donc? 

SCAPIN. — En vain je cours de tous côtés pour le pouvoir trouver. 

GÉRONTE. — Me voici. 

SCAPIN. — Il faut qu'il soit caché en quelque endroit qu'on ne 
puisse point deviner. 

GÉRONTE , arrêtant Scapin. — Holà ! Es-tu aveugle , que tu ne me 
vois pas? 

SCAPIN. — Ah! monsieur, il n'y a pas moyen de vous rencontrer. 

GÉRONTE. — Il y à une heure que je suis devant toi. Qu'est-ce 
que c'est donc qu'il y a ? 

SCAPIN. — Monsieur.... 

GÉRONTE. — Quoi? 

SCAPIN. — Monsieur votre fils.... 

GÉRONTE. — Hé bien ! mon fils.... 

SCAPIN. — Est tombé dans une disgrâce la plus étrange du monde. 

GÉRONTE. — Et quelle? 

SCAPIN. — Je l'ai trouvé tantôt tout triste de je ne sais quoi que 
vous lui avez dit, où vous m'avez mêlé assez mal à propos; et, 
cherchant h divertir cette tristesse, nous nous sommes allés prome- 



ACTE 11, SCÈNE XL 273 

ner sur le port. Là , entre autres plusieurs choses , nous avons ar- 
rêté nos yeux sur une galère turque assez bien équipée. Un jeune 
Turc de bonne mine nous a invités d'y entrer , et nous a présenté la 
main. Nous y avons passé. Il nous a fait mille civilités, nous a donné 
la collation , où nous avons mangé des fruits les plus excellens qui 
se puissent voir , et bu du vin que nous avons trouvé le meilleur du 
monde. 

GÉRONTE. — Qu*y a-t-il de si affligeant à tout cela? 

SGAPiN. — Attendez, monsieur, nous y voici. Pendant que nous 
mangions, il a fait mettre la galère en mer, et, se voyant éloigné 
du port, il m*a fait mettre dans un esquif, et m'envoie vous dire 
que si vous ne lui envoyez par moi , tout à l'heure , cinq cents écus , 
il va vous emmener votre fils en Alger. 

GÉRONTE. ^- Comment, diantre! cinq cents écus I 

scAPiN. — Oui, monsieur ; et de plus , il ne m'a donné pour cela 
que deux heures. 

GÉRONTE. — Ah ! le pendard de Turc ! m'assassiner de la façon ! 

SCAPIN. — C'est à vous, monsieur, d'aviser promptement aux 
moyens de sauver des fers un fils que vous aimez avec tant de ten- 
dresse. 

GÉRONTE. — Que diable alloit-il faire dans cette galère? 

SCAPIN. — Il ne songeoit pas à ce qui est arrivé. 

GÉRONTE. — Va-t'en, Scapin, va-t'en vite dire à ce Turc que je 
Tais envoyer la justice après lui. 

scAjpiN. — La justice en pleine mer! Vous moquez-vous des gens? 

GÉRONTE. — Que diable alloit-il faire dans cette galère? 

SCAPIN. — Une méchante destinée conduit quelquefois les per- 
sonnes. 

GÉRONTE. — Il faut, Scapin, il faut que tu fasses ici Faction d'un 
serviteur fidèle. 

SCAPIN. — Quoi , monsieur? 

GÉRONTE. — Que tu ailles dire à ce Turc qu'il me renvoie mon 
fils, et que tu te mettes à sa place jusqu'à ce que j'aie amassé la 
somme qu'il demande. 

SCAPIN. — Hé! monsieur, songez-vous à ce que vous dites? et 
vous figurez-vous que ce Turc ait si peu de sens que d'aller rece- 
voir un misérable connue moi à la place de votre fils? 

GÉRONTE. — Que diable alloit-il faire dans cette galère? 

SCAPIN. — Il ne devinoit pas ce malheur. Songez, monsieur, qu'il 
ne m'a donné que deux heures. 

GÉRONTE. — Tu dis qu'il demande.... 

SCAPIN. — Cinq cents écus. 

GÉRONTE. — Cinq cents écus ! N'a-t-il point de conscience ? 

SGAPIN. — Vraiment oui , de la conscience à un Turc ! 

GÉRONTE. — Sait-il bien ce que c'est que cin(\^ cenU 4^\m»*1 
MonÈRE ni N^ 




274 LES FOURBERIES DE SGAPIN. 

SCAPIH. — Oui , monsieur; il sait que c'est mi^e cinq cents lÎTies. 

6ÉR0NTB. -» Groit-il, le traître, que mille cinq cents livres se 
trourent dans le pas d*un cheval? 

SCAPIH. ' Ce sont des gens qui n'entendent point de raison. 

G^OHTB. — Mais que diable alloit-il faire à cette galère? 

SCÂPIN. — n est vrai. Mais quoi ! on ne prévoyoit pas les choses. 
De grftce , monsieur , dépêchez. 

GÉROHTB. — Tiens , voilà la clef de mon armoire. 

SCAPIH. — Bon. 

GÂHONTE. — Tu rouvriras. 

SCAPIN. — Fort bien. 

GÂRONTE. — Tu trouveras une grosse clef du côté gauche , qui est 
celle de mon grenier. 

8CAPIN. — Oui. 

6ÉR0NTE. — Tu iras prendre toutes les bardes qui sont dans cette 
grande manne , et tu les vendras aux fripiers pour aller racheter 
mon fils. 

SCAPIN, en lui rendant la clef. — Ehl monsieur, rèvez-vous? Je 
n'aurois pas cent francs de tout ce que vous dites ; et , de plus , 
vous savez le peu de temps qu'on m'a donné. 

oéRONTB. — Mais que diable alloit-il faire à cette galère? 

SCAPIN. — Oh 1 que de paroles perdues ! Laissez là cette galère, 
et songez que le temps presse , et que vous courez risque de perdre 
votre fils. Hélas ! mon pauvre maître ! peut-être que je ne te verrai 
de ma vie , et qu'à l'heure que je parle , on t'emmène esclave en Al- 
ger. Mais le ciel me sera témoin que j'ai fait pour toi tout ce que 
j'ai pu ; et que , si tu manques à être racheté , il n'en faut accuser 
que le peu d'amitié d'un père. 

oéRONTB. — Attends , Scapin , je m'en vais quérir cette somme. 

SCAPIN. — Dépêchez donc vite, monsieur; je tremble que l'heure 
ne sonne. 

G^RONTB. — N'est-ce pas quatre cents écus que tu dis? 

SCAPIN. — Non. Cinq cents écus. 

GÂRONTE. — Cinq cents écus ! 

SCAPIN. — Oui. 

GéRONTB. — Que diable alloit-il faire à cette galère? 

8CAPIN. — Vous avez raison; mais hàtez-vous. 

GÉRONTE. — N'y avoit-il point d'autre promenade? 

SCAPIH. — Cela est vrai ; mais faites prompteraent. 

GÉRONTE. — Ah ! maudite galère ! 

SCAPIN , à part, — Cette galère lui tient au cœur. 

GÉRONTE. — Tiens , Scapin , je ne me souvenois pas que je viens 
justement de recevoir cette somme en or, et je ne croyois pas 
qu'elle dût m'être sitôt ravie. ( Tirant sa bourse de sa poche , et la 

ésentant à Scapin.] Tiens , va-t'en racheter mon fils. 



ACTE II, SCÈNE XI. 275 

sCAPiN , tendant la main. — Oui , monsieur. 

GÉRONTE , retenant sa bourse qu'il fait seniblant de vouloir donner 
à Scapin, — Mais dis à ce Turc que c'est un scélérat. 

scâpin , tendant encore la main, — Oui. 

oÉRONTE, recommençant la même action. — Un infâme. 

scAPiH, tendant toujours la main, — Oui. 

GÂRONTE, de même, — Un homme sans foi, un voleur. 

SCAPIN. — Laissez-moi faire. 

GÉRONTE , de même. — Qu*il me tire cinq cents écus contre toute 
sorte de droit. 

scApm. — Oui. 

GÂRONTE , de même. — Que je ne les lui donne ni à la mort y ni 
à la vie. 

SCAPIN. — Fort bien. 

^GÉRONTE, de même. ■— Et que, si jamais je rattrape, je saurai 
me venger de lui. 

sdAPiN. — Oui. 

GÉRONTE , remettant sa bourse dans sa poche , et s'en allant. — 
Va, va vite requérir mon fils. 

8GAPIN, courant après Géronte. — Holà^ monsieur 

GÉRONTE. — Quoi ? 

SCAPIN. — Où est donc cet argent? 

GÉRONTE. — Ne te Tai-je pas donné? 

SCAPIN. — Non, vraiment; vous Tavez remis dans votre poche. 

GÉRONTE. — Ahl c'est la douleur qui me trouble l'esprit. 

SCAPIN. — Je le vois bien. 

GÉRONTE. — Que diable alloit-il faire dans cette galère? Ah! 
maudite galère I traître de Turc 1 à tous les diables. 

SCAPIN , seul. — Il ne peut digérer les cinq cents écus que je lui 
arrache ; mais il n*est pas quitte envers moi ; et je veux qu'il me 
paye en une autre monnoie l'imposture qu'il m'a faite auprès de 
son fils K 

SCÈNE XII. - OCTAVE , LÉANDRE , SCAPIN. 

OCTAVE. — Hé bien! Scapin, as-tu réussi pour moi dans ton en- 
treprise? 

LÉANDRE. — As-tu fait quolque chose pour tirer mon amour de 
la peine où il est? > 

SCAPIN , à Octave. — Voilà deux cents pistoles que j'ai tirées de 
votre père. 

4 . L'idée de cette scène et plusieurs excellents traits sont pris dans la 
Pédant Joué, de Cyrano de Bergerac, joué dix-huit ans avant les Fourberies 
de Scapin. C'est à propos de cet emprunt que Molière disait : « Je prends 
mon bien où je le trouve. » 



276 LES FOURBERIES DE SCAPIN. 

OCTAVE. — Ah! que lu me donnes de joie! 

SCAPIN, à Léandre. — Pour vous, je n'ai pu faire rien. 

LÉANDRE , voulant 8*611 aller. — fl faut donc que j'aille mourir ; 
et je n'ai que faire de vivre , si Zerbinette m'est ôlée. 

SCAPIN. Holà! holà! tout doucement. Comme diantre vous allez 
vite! 

LÉANDRE, se retoumatit. — Que veux-tu que je devienne? 

SCAPIN. — Allez, j'ai votre affaire ici. 

LÉANDRE. — Ah î tu me redonnes la vie. 

SCAPIN. — Mais à condition que vous me permettrez , à moi , 
une petite vengeance contre votre père , pour le tour qu'il m*a 
fait. 

LÉANDRE. — Tout ce que tu voudras. 

SCAPIN. — Vous me le promettez devant témoin. 

LÉANDRE. — Oui. * 

SCAPIN. — Tenez, voilà cinq cents écus. 

LÉANDRE. — Allons-en promptement acheter celle que j'adore. 



ACTE TROISIÈME. 



SCÈNE I. - ZERBINETTE, HYACINTE, SCAPIN, SYLVESTRE. 

SYLVESTRE. — Oui, VOS amaus ont arrêté entre eux que vous fus- 
siez ensemble ; et nous nous acquittons de l'ordre qu'ils nous ont 
donné. 

HYACINTE , à Zerbinette. — Un tel ordre n'a rien qui ne me soit 
fort agréable. Je reçois avec joie une compagne de la sorte; et il 
ne tiendra pas à moi que l'amitié qui est entre les personnes que 
nous aimons, ne se répande entre nous deux. 

Zerbinette. — J'accepte la proposition, et ne suis point per- 
sonne à reculer lorsqu'on m'attaque d'amitié. 

SCAPIN. — Et lorsque c'est d'amour qu'on vous attaque? 

zerbinette. — Pour l'amour, c'est une autre chose; on y court 
un peu plus de risque , et je n'y suis pas si hardie. 

SCAPIN. — Vous l'êtes, que je crois, contre mon maître mainte* 
nant; et ce qu'il vient de faire pour vous, doit vous donner du 
cœur pour répondre comme il faut à sa passion. 

zerbinette. — Je ne m'y fie encore que de la bonne sorte; -et 
ce n'est pas assaz pour m'assurer entièrement , que ce qu'il vient 
de faire. J'ai l'humeur enjouée , et sans cesse je ris : mais , tout 



ACTE III, SCÈNE I. 277 

en riant, je suis sérieuse sur de certains chapitres; et ton maître 
s'abusera , s*il croit qu*il lui suffise de m'avoir achetée pour me 
voir toute à lui. Il doit lui en coûter autre chose que de l'argent; 
et, pour répondre à son amour de la manière qu'il souhaite, il me 
faut un don de sa foi , qui soit assaisonné de certaines cérémonies 
qu'on trouve nécessaires. 

SCAPIN. — C'est là aussi comme il l'entend. Il ne prétend à vous 
qu'en tout bien et en tout honneur ; et je n'aurois pas été homme 
à me mêler de cette affaire , s'il avoit une autre pensée. 

ZERBiNETTE. — C'est Ce que je veux croire, puisque vous me le 
dites; mais , du côté du père, j'y prévois des empôchemens. 

SCAPIN. — Nous trouverons moyen d'accommoder les choses. 

HTACiNTE , à Zerhinette, — La ressemblance de nos destins doit 
contribuer encore à faire naître notre amitié ; et nous nous voyons 
toutes deux dans les mêmes alarmes^ toutes deux exposées à la 
même infortune. 

ZERBINETTE. — Vous avez Cet avantage au moins, que vous sa- 
vez de qui vous êtes née, et que l'appui de vos parens, que vous 
pouvez faire connoître, est capable d'ajuster tout, peut assurer 
votre bonheur , et faire donner un consentement au mariage qu'on 
trouve fait. Mais , pour moi , je ne rencontre aucun secours dans ce 
que je puis être ; et l'on me voit dans un état qui n'adoucira pas 
les volontés d'un père qui ne regarde que le bien. 

HYACiNTE. —Mais aussi avez-vous cet avantage, que Ton ne 
tente point, par un autre parti, celui que vous aimez. 

ZERBINETTE. — Le Changement du cœur d'un amant n'est pas ce 
qu'on peut le plus craindre. On se peut naturellement croire assez 
de mérite pour garder sa conquête ; et ce que je vois de plus re- 
doutable dans ces sortes d'affaires , c'est la puissance paternelle , 
auprès de qui tout le mérite ne sert de rien. 

HTACINTE. ■— Hélas! pourquoi faut-il que de justes inclinations 
se trouvent traversées? La douce chose que d'aimer, lorsque l'on 
ne voit point d'obstacle à ces aimables chaînes dont deux cœurs se 
lient ensemble ! 

SCAPIN. — Vous vous moquez; la tranquillité en amour est un 
calme désagréable. Un bonheur tout uni nous devient ennuyeux; 
il faut du haut et du bas dans la vie; et les difficultés qui se 
mêlent aux choses réveillent les ardeurs, augmentent les plai- 
sirs. 

ZERBINETTE. — Mou Dieu , Scapiu, fais- nous un peu ce récit, 
qu'on m'a dit qui est si plaisant, du stratagème dont tu t*es avisé 
pour tirer de l'argent de ton vieillard avare. Tu sais qu'on ne perd 
point sa peine lorsqu'on me fait un conte , et que je le paye assez 
bien par la joie qu'on m'y voit prendre. 

SCAPIN. — Voilà Sylvestre qui s'en ac(\\i\X\.w^ law^^x W^\v çi^^ twîX. 



278 LES FOURBERIES DE SCAPIN. 

J*ai dans la tête certaine petite vengeance dont je vais goûter le 
plaisir. 

STLYBSTRB. — Pourquoî, de gaieté. de cœur, veux-tu chercher à 
l'attirer de méchantes affaires? 

SCAPIN. — Je me plais à tenter des entreprises hasardeuses. 

STLYBSTRE. — Je te Tai déjà dit, tu quitterois le dessein que tu 
is, si tu m*en voulois croire. 

SCAPIN. — Oui : mais c'est moi que j'en croirai. 

STLYBSTRB. — • A quoi diable te vas-tu amuser? 

SCAPIN. — De quoi diable te mets-tu en peine? 

STLYBSTRE. — C'est que je vois que , sans nécessité , tu vas cou- 
rir risque de Vattirer une venue de coups de bâton. 

SCAPIN. — Hé bienl c'est aux dépens de mon dos, et non pas du 
tien. 

STLYBSTRE. — Il est vrai que tu es maître de tes épaules, et tu 
en disposeras comme il te plaira. 

SCAPIN. — Ces sortes de périls ne m'ont jamais arrêté; et je hais 
ces cœurs pusillanimes qui , pour trop prévoir les suites des choses , 
n'osent rien entreprendre. 

ZERBiNBTTE , à Scapin, — Nous aurons besoin de tes soins. 

SCAPIN. — Allez. Je vous irai bientôt rejoindre. Il ne sera pas 
dit qu'impunément on m'ait mis en état de me trahir moi-môme , et 
de découvrir des secrets qu'il étoit bon qu'on ne sût pas. 

SCÈNE II. — GÉRONTE , SCAPIN. 

GéRONTE. — Hé bien I Scapin , comment va l'affaire de mon fils ? 

SCAPIN. — Votre fils , monsieur , est en lieu de sûreté ; mais vous 
courez maintenant , vous , le péril le plus grand du monde , et je 
voudrois , pour beaucoup , que vous fussiez dans votre logis. 

oéRONTB. — Comment donc? 

SCAPIN. — A l'heure que je parle, on vous cherche de toutes 
parts pour vous tuer. 

GÉRONTE. — Moi? 
SCAPIN. — Oui. 

GÉRONTE. — Et qui ? 

SCAPIN. — Le frère de cette personne qu'Octave a épousée II 
croit que le dessein que vous avez de mettre votre fille à la place 
que tient sa sœur , est ce qui pousse le plus fort à faire rompre leur 
mariage ; et , dans cette pensée , il a résolu hautement de décharger 
son désespoir sur vous , et de vous ôter la vie pour venger son hon- 
neur. Tous ses amis , gens d'épée comme lui , vous cherchent de 
tous les côtés, et demandent de vos nouvelles. J'ai vu même, deçà 
ei delà, des soldats de sa compagnie qui interrogent ceux qu'ils 
'ûurentf et occupent par pelotons to\x\ea\fts ^'^«raiea ^^-^otce mai- 



ACTE 111, SCÈNE IL 279 

son : de sorte que vous ne sauriez aller chez vous , vous ne sauriez 
faire un pas , ni à droite , ni à gauche , que vous ne tombiez dans 
leurs mains. 

GéRONTE. — Que ferai-je , mon pauvre Scapin ? 

scAPiN. — Je ne sais pas, monsieur ; et voici une étrange affaire. 
Je tremble pour vous depuis les pieds jusqu'à la tête, et.... Atten- 
dez. (Scapin fait semblant d'aller votr au fond du théâtre s'il n'y a 
personne.) 

GéRONTE , en tremblant, — Hé ? 

SCAPIN , revenant. — Non , non , non , ce n*est rien. 

GÉRONTE. -— Ne saurois-tu trouver quelque moyen pour me tirer 
de peine ? 

SCAPIN. — J'en imagine bien un; mais je courrois risque, moi, 
de me faire assommer. 

GÉRONTE. — Hé ! Scapin , montre-toi serviteur zélé. Ne m'aban- 
donne pas , je te prie. 

SCAPIN. — Je le veux bien. J'ai une tendresse pour vous qui ne 
sauroit souffrir que je vous laisse sans secours. 
, GÉRONTE. — Tu en seras récompensé, je t'assure; et je te pro- 
mets cet habit-ci quand je l'aurai un peu usé. 

SCAPIN. — Attendez. Voici une affaire que je me suis trouvée fort 
à propos pour vous sauver. Il faut que vous vous mettiez dans ce 
sac, et que.... 

GÉRONTE, croyant voir quelqu'un. — Ah ! 

SCAPIN. — Non, non, non, non, ce n'est personne. Il faut, dis- 
je , que vous vous mettiez là dedans , et que vous gardiez de re- 
muer en aucune façon. Je vous chargerai sur mon dos comme un 
paquet de quelque chose , et je vous porterai ainsi , au travers de 
vos ennemis, jusque dans votre maison, où, quand nous serons 
une fois , nous pourrons nous barricader , et envoyer quérir main- 
forte contre la violence. 

GÉRONTE. — L'invention est bonne. 

SCAPIN. — La meilleure du monde. Vous allez voir, (il part.) Tu 
me payeras l'imposture. 

GÉRONTE. — Hé? 

SCAPIN. — Je dis que vos ennemis seront bien attrapés. Mettez - 
vous bien jusqu'au fond ; et surtout prenez garde de ne vous point 
montrer, et de ne branler pas, quelque chose qui puisse arriver. 

GÉRONTE. — Laisse-moi faire; je saurai me tenir.... 

SCAPIN. — Cachez-vous ; voici un spadassin qui vous cherche. 
(En contrefaisant sa iX)ix.) a Quoil je n'aurai pas l'abantage dé 
tuer ce Géronte, et quelqu'un, par charité, né m'enseignera pas 
où il estl » (A Géronte, (wec sa voix ordinaire.) Ne branlez pas. 
ce Gadédis, je lé trouberai, se cachât-il au centre dé la terre. » (A 
Géronte avec son ton naturel.) Ne vous motvUfti.^^^. V^TlquW\wn.- 



280 LES FOURBERIES DE SGAPIN. 

gage gascon est supposé de celui qu*il contrefait , et le reste de lui.) 
« Oh ! l'homme au sac. » Monsieur, c Jé té vaille un louis, et m'en- 
seigne où put être Géronte. » Vous cherchez le seigneur Géronte? 
< Oui, mordi, jé lé cherche. » Et pour quelle aflaire, monsieur? 
u Pour quelle affaire? » Oui. « Jé beux, cadédis, lé faire mourir 
sous les coups dé vaton. » 0ht monsieur, les coups de bâton ne 
se donnent point à des gens comme lui , et ce n'est pas un homme 
à être traité de la sorte. « Qui? ce fat dé Géronte, ce maraud, ce 
vélitre ?» Le seigneur Géronte , monsieur , n'est ni fat , ni maraud , 
ni bélître; et vous devriez, s'il vous plaît, parler d'autre façon. 
« Comment , tu mé traites , à moi , avec cette hautur ?» Je défends , 
comme je dois, un homme d'honneur qu'on offense. « Est-ce que 
tu es des amis dé ce Géronte? » Oui, monsieur, j'en suis. <t Ah! 
cadédis, tu es dé ses amis : à la vonne hure. » {Donnant plusieurs 
coups de bâton sur le sac.) « Tiens , boilà ce que jé té vaille pour lui. » 
(Criant comme s'il recevoit les coups de bâton.) Ah, ah, ah, ah, 
monsieur. Ah, ah, monsieur, tout beau. Ah, doucement. Ah, ah, 
ah. « Va, porte-lui cela dé ma part. Adiusias. » Ah ! piable soit le 
Gascon t Ah 1 

GÉRONTE , mettant la tête hors du sac. — Ahl Scapin, je n'en puis 
plus. 

SCAPIN. — Ah! monsieur, je suis tout moulu, et les épaules me 
font un mal épouvantable. 

GÉRONTE. — Comment ! c'est sur les miennes qu'il a frappé. 

SCAPIN. — Nenni, monsieur, c'étoit sur mon dos qu'il frappoit 

GÉRONTE. — Que veux-tu dire? J'ai bien senti les coups, et le» 
sens bien encore. 

SCAPIN. — Non , vous dis-je ; ce n'est que le bout du bâton qui 
a été jusque sur vos épaules. 

GÉRONTE. — Tu devois donc te retirer un peu plus loin pour 
m'épargner.... 

SCAPIN , lui remettant la tête dans le sac, — Prenez garde ; en 
voici un autre qui a la mine d'un étranger. (Cet endroit est de 
même que celui du Gascon , pour le changement de langage et le 
jeu de théâtre.) « Parti , moi courir comme une Basque , et moi ne 
pouvre point troufair de tout le jour sti diable de Gironte. > Cachez- 
vous bien. « Dites-moi un peu , fous , monsir l'homme , s'il ve plaît , 
fous safoir point où l'est sti Gironte que moi cherchair ? » Non , 
monsieur, je ne sais point où est Géronte. « Dites-moi-le , fous, 
frenchemente , moi li fouloir pas grande chose à lui. L'est seule- 
mente pour lui donnair un petite régale sur le dos d'un douzaine 
de coups de bâtonne , et de trois ou quatre petites coups d'épée au 
trafers de son poitrine. » Je vous assure, monsieur, que je ne sais 
pas où il est. « Il me semble que ji foi remuair quelque chose dans 
sti sac. » Pardonnez-moi , monsieur. « Li est assurémente quelque 



ACTE III, SCÈNE II. 281 

histoire là tetans. » Point du tout , monsieur. « Moi Tavoir enfîe de 
tonner ain eoup d*épée dans sti sac. » Ah ! monsieur , gardez-vous- 
en bien. « Montre-le-moi un peu , fous , ce que c'être là. » Tout 
beau , monsieur, t Quement , tout beau ? » Vous n'avez que faire de 
vouloir voir ce que je porte, t Et moi, je le fouloir foir, moi. ». 
Vous ne le verrez point. « Ah I que de badinemente ! » Ce sont 
bardes qui m'appartiennent, c Montre -moi, fous, te dis-je. > Je 
n'en ferai rien. « Toi ne faire rien? » Non. t Moi pailler de ste bâ- 
tonne dessus les épaules de toi. » Je me moque de cela. « Ah 1 toi 
faire le trôle?» (Donnant des coups de hâton sur le sacj et criant 
comme s'il les recevoit.) Ahi , ahi , ahi ! Ah , monsieur , ah , ah , ah , 
ah. « Jusqu'au refoir : l'être là un petit leçon pour li apprendre à 
toi à paflair insolentemente. » Ah ! peste soit du baragouineux ! Ah ! 

GéRONTE, sortant sa tête du sac. — Ah 1 je suis roué. 

SCAPIN. — Ah ! je suis mort. 

GÉRONTE. — Pourquoi diantre faut -il qu'ils frappent sur mon 
dos? 

SCAPIN , lui remettant la tête dans le sac. — Prenez garde ; voici 
une demi-douzaine de soldats tout ensemble. (Contrefaisant la voix 
de plusieurs personnes.) « Allons , tâchons à trouver ce Géronte , 
cherchons partout. N'épargnons point nos pas. Courons toute la 
ville. N'oublions aucun lieu. Visitons tout. Furetons de tous les 
côtés. Par où irons-nous? Tournons par là. Non, par ici. A gauche. 
A droite. Nenni. Si fait. » (A Géronte , avec sa voix ordinaire.) Cachez- 
vous bien. « Ah! camarades, voici son valet. Allons, coquin, il 
faut que tu nous enseignes où est ton maître. » Hé ! messieurs, ne 
me maltraitez point. « Allons, dis-nous où il est. Parle. Hâte-toi. 
Expédions. Dépêche vite. Tôt. » Hél messieurs, doucement. (6^- 
ronte met doucement la tête hors du sac , et aperçoit la fourberie de 
Scapin.) « Si tu ne nous fais trouver ton maître tout à l'heure, 
nous allons faire pleuvoir sur toi une ondée de^oups de bâton. » 
J'aime mieux souffrir toute chose que de découvrir mon maître. 
« Nous allons t'assommer. » Faites tout ce qu'il vous plaira. « Tu 
as envie d'être battu ?» Je ne trahirai point mon maître. « Ah 1 tu 
en veux tâtsr? Voilà.... » Oh 1 (Comme il est près de frapper ^ Gé- 
ronte sort du sac , et Scapin s'enfuit.) 

GÉRONTE , seul. — Ah 1 infâme ! ah ! traître ! ah I scélérat 1 C'est 
ainsi que tu m'assassines? 

SCÈNE III. — ZERBINETTE , GÉRONTE. 

ZERBINETTE, riant, sans voir Géronte. — Ah, ah. Je veux pren- 
dre un peu l'air. 

GÉRONTE , à part , sans voir Zerhinette, — Tu me le payeras, je te 
jure. 



28Î LES FOURBERIES DE SCaPIN/ 

ZERBUIET7E , MM uHr Géfonte. — Ah , ah , ah , ah. La 
histoire ! et la bonne dmpe qae ce TieiUard ! 

GÉiosTE. — Il n*y a rien de plaisant à cela; et Tons.n'arec que 
foire d'en rire. 

ZERBI5ETTE. — Qaoi? Qae voulez-voos dire, monsieur? 

GÉR09TE. — Je Teux dire que tous ne derez pas tous moquer de 
moi. 

ZBBBIHETTE. — De TOUS? 
GÉROHTE. — Oui. 

ZBRBiNETTE. — Comment! qui songe à se moquer de tous? 

GÉKOHTE. — Pourquoi Tenez-Tous ici me rire au nez? 

ZERB15ETTE. — Cela ne tous regarde point , et je ris toute seule 
d'un conte qu'on Tient de me faire , le plus plaisant qu'on paisse 
entendre. Je ne sais pas si c*est parce que je suis intéressée dans la 
chose; mais je n'ai jamais trouvé rien de si drôle, qu'un tour qui 
vient d'être joué par un fils à son père , pour en attraper de l'ar- 
gent. 

GÉRONTE. — Par un fils à son père , pour en attraper de Targ^it? 

ZERBI3IRTTE. — Oui. Pour pcu que TOUS me pressiez, tous me 
trouverez assez disposée à tous dire l'afiaire ; et j'ai une déman- 
geaison naturelle à faire part des contes que je sais. 

GÉRONTE. — Je TOUS prie de me dire cette histoire. 

ZERBiHETTE. — Je le veuz bien. Je ne risquerai pas grand'chose à 
TOUS la dire , et c'est une aTenture qui n'est pas pour être longtemps 
secrète. La destinée a touIu que je me trouTasse parmi une bande 
de ces personnes qu'on appelle Égyptiens , et qui , rôdant de pro- 
vince en province , se mêlent de dire la bonne fortune , et quelque- 
fois de beaucoup d'autres choses. En arrivant dans cette ville , un 
jeune homme me vit , et conçut pour moi de l'amour. Dès ce mo- 
ment , il s'attacha A mes pas ; et le voilà d'abord comme tous les 
jeunes gens , qui croient qu'il n'y a qu'à parler , et qu'au moindre 
mot qu'ils nous disent , leurs affaires sont faites ; mais il trouva one 
fierté qui lui fit un peu corriger ses premières pensées. U fit con- 
noltre sa passion aux gens qui me tenoient , et il les trouva dispo- 
sés à me laisser à lui , moyennant quelque somme. Mais le mal de 
l'affaire étcit que mon amant se trouvoit dans l'état où l'on voit 
très-souvent la plupart des fils de famille , c'est-à-dire qu'il étoit 
un peu dénué d'argent. Il a un père qui , quoique riche , est un ava- 
ricieux fieffé , le plus vilain homme du monde. Attendez. Ne me 
saurois-je souvenir de son nom? Haie. Aidez-moi un peu. Ne pou- 
vez- vous me nommer quelqu'un de cette ville qui soit connu pour 
être un avare au dernier point? 

GÉRONTE. — Non. 

ZBRBINBTTB. — Il y a à son nom du ron.... ronte.... Or.... Oronte. 
Non. Cré.:., Géronte. Oui, Géronte, justement ; voilà mon vilain ; je 



ACTE III, SCÈNE IIÏ. 283 

Tai trouvé; c'est ce ladre-là que je dis. Pour venir à notre conte, 
nos gens ont voulu aujourd'hui partir de cette ville ; et mon amant 
m'alloit perdre, faute d'argent, si, pour en tirer de son père, il 
n'avoit trouvé du secours dans l'industrie d'un serviteur qu'il a. 
Pour le nom du serviteur, je le sais à merveille. Il s'appelle Sca- 
pin; c'est im homme incomparable, et il mérite toutes les louanges 
qu'on peut donner. 

GÉROif TE , à part. — Ah 1 coquin que tu es 1 

ZERBINETTE. — Voici le Stratagème dont il s'est servi pour attra- 
per sa dupé. Ah, ah, ah, ah. Je ne saurois m'en souvenir, que je 
ne rie de tout mon cœur. Ah , ah , ah. Il est allé trouver ce chien 
d'avare , ah , ah , ah ; et lui a dit qu'en se promenant sur le port 
avec son fils , hi , hi , ils ayoient vu une galère turque , où on les 
avoit invités d'entrer ; qu'un jeune Turc leur y àvoit donné la colla- 
tion , ah ; que , tandis qu'ils mangeoient , on avoit mis la galère en 
mer, et que le Turc l'avoit renvoyé lui seul à terre dans un esquif, 
avec ordre de dire au père de son maître , qu'il emmenoit son fils 
en Alger , s'il ne lui envoyoit tout à l'heure cinq cents écus. Ah , 
ah, ah. Voilà mon ladre, mon vilain dans de furieuses angoisses; 
et la tendresse qu'il a pour son fils fait un combat étrange avec son 
avarice. Cinq cents écus qu'on lui demande , sont justement cinq 
cents coups de poignard qu'on lui donne. Ah, ah, ah. Il ne peut se 
résoudre à tirer cette somme de ses entrailles; et la peine qu'il 
souffre lui fait trouver cent moyens ridicules pour ravoir son fils. 
Ah, ah, ah. U veut envoyer la justice en mer, api>ès la galère du 
Turc. Ah , ah , ah. Il sollicite son valet de s'aller offrir à tenir la 
place de son fils , jusqu'à ce qu'il ait amassé l'argent qu'il n'a pas 
envie de donner. Ah , ah , ah. Il abandonne , pour faire les cinq 
cents écus, quatre ou cinq vieux habits qui n'en valent pas trente. 
Ah , ah , ah. Le valet lui fait comprendre à tous coups l'imperti- 
nence de, ses propositions , et chaque réfleiion est douloureusement 
accompagnée d'un : a Mais que diable alloit-îl faire à cette galère? 
Ah! maudite galère I Traître de Turc! » Enfin, après plusieurs dé- 
tours, après avoir longtemps gémi et soupiré.... Mais U me semble 
que Vous ne riez point de mon conte ; qu'en dites- vous? 

6ÉR0NTE. — Je dis que le jeune homme est un pendard , un inso- 
lent, qui sera puni par son père du tour qu'il lui a fait; que l'Égyp- 
tienne est une malavisée , une impertinente , de dire des injures à 
un homme d'honneur , qui saura lui apprendre à venir ici débau- 
cher les enfans de famille ; et que le valet est un scélérat qui sera , 
par Géronte , envoyé au gibet avant qu'il soit demain. 



2^4 LES FOURBERIES DE SGAPIN. 

SCÈNE IV. - ZERBINETTE, SYLVESTRE. 

SYLVESTRE. — OÙ cst-ce donc que vous vous échappez? Savez- 
vous bien que vous venez de parler là au père de votre amant? 

ZERBINETTE. — Je viens de m'en douter, et je me suis adressée à 
lui-même, sans y penser, pour lui eonter son histoire. 

SYLVESTRE. — • Comment, son histoire? 

ZERBINETTE. — Oui. J'étois toutc remplie du conte, et je brûlois 
de le redire. Mais qu'importe? Tant pis pour lui. Je ne vois pas que 
les choses , pour nous , en puissent être ni pis ni mieux. 

SYLVESTRE. — Vous aviez grande envie de babimr ; et c'est avoir 
bien de la langue , que de ne pouvoir se taire de ses propres af- 
faires. 

ZERBINETTE. — N'auToit-il pas appris cela de quelque autre? 

SCÈNE V. — ARGANTE, ZERBINETTE, SYLVESTRE. 

AR6ANTB, derrière le théâtre. — Holà ! Sylvestre. 
SYLVESTRE , à ZerhiTiette. — Rentrez dans la maison. Voilà mon 
maître qui m'appelle. 

SCÈNE VI. — ARGANTE, SYLVESTRE. 

^ARGANTE. — Vous VOUS êtos douc accordés , coquins, vous vous 
êtes accordés, Scapin, vous et mon fils, pour me fourber; et vous 
croyez que je l'endure? 

SYLVESTRE. — Ma foi , monsieur , si Scapin vous fourbe , je m'en 
lave les mains , et vous assure que je n'y trempe en aucune façon. 

ARGANTE. — Nous vorrous cette affaire, pendard, nous verrons 
cette affaire , et je ne prétends pas qu'on me fasse passer la plume 
par le bec. 

SCÈNE VII. — GÉRONTE , ARGANTE, SYLVESTRE. 

GÉRONTE. — Ah! seigneur Argante, vous me voyez accablé de 
disgrâce. 

ARGANTE. — Vous me voyez aussi dans un accablement horrible, 

GÉRONTE. — Le pendard de Scapin, par une fourberie, m'a at- 
trapé cinq cents écus. 

ARGANTE. — Le même pendard de Scapin , par une fourberie aussi , 
m'a attrapé deux cents pistoles. 

GÉRONTE. — Il ne s'est pas contenté de m' attraper cinq cents 
écus ; il m'a traité d'une manière que j'ai honte de dire. Mais il me 
la payera. 

ARGANTE. — Je veux qu'îl me fasse raison de la pièce qu'il m'a 
jouée. 



ACTE 111, SCÈNE VII. 285 

GÉRONTE. — Et je prétends faire de lui une vengeance exem- 
plaire. 

SYLVESTRE , à part. — Plaise au ciel que , dans tout ceci , je n'aie 
point ma part 1 

GÉRONTE. — Mais ce n'est pas encore tout, seigneur Argante, et 
un malheur nous est toujours l'avant-coureur d'un autre. Je me ré- 
jouissois aujourd'hui de l'espérance d'avoir ma fille , dont je faisois 
toute ma consolation; et je viens d'apprendre de mon homme 
qu'elle est partie il y a longtemps de Tarente, et qu'on y croit 
qu'elle a péri dans le vaisseau où elle s'embarqua. 

ARGANTE. — Mais pourquoi , s'il vous plaît, la tenir à Tarente , et 
ne vous être pas donné la joie de l'avoir avec vous? 

6ÉR0NTE. — • J*ai eu mes raisons pour cela; et des intérêts de fa- 
mille m'ont obligé, jusques ici, à tenir fort secret ce second ma- 
riage. Mais que vois- je ? 

SCÈNE VIII. — ARGANTE, GÉRONTE, NÉRINE, SYLVESTRE. 

GÉRONTE. — Ah! te voilà, Nérine? 

NÉRINE , se jetant aux genoux de Géronte. — Ah ! seigneur Pan- 
dolphe.... 

GÉRONTE. — Appelle-moi Géronte , et ne te sers plus de ce nom. 
Les raisons ont cessé qui m'avoient obligé à le prendre parmi vous 
à Tarente. 

NÉRINE. ~ Las ! que ce changement de nom nous a causé de 
troubles et d'inquiétudes dans les soins que nous avons pris de 
vous venir chercher ici I 

GÉRONTE. — Où est ma fille et sa mère? 

NÉRINE. — Votre fille , monsieur , n'est pas loin d'ici ; mais , avant 
que de vous la faire voir , il faut que je vous demande pardon de 
l'avoir mariée, dans l'abandonnement où, faute de vous rencon- 
trer, je me suis trouvée avec elle. 

GÉRONTE. — - Ma fille mariée? 

NÉRINE. — Oui , monsieur. 

GÉRONTE. — Et avec qui? 

NÉRINE. — Avec un jeune homme nommé Octave , fils d'un cer- 
tain seigneur Argante. 

GÉRONTE. — ciel! 

ARGANTE. — Quelle rencontre ! 

GÉRONTE. — Mène-nous, mène-nous promptement où elle est. 

NÉRINE. — Vous n'avez qu'à entrer dans ce logis. 

GÉRONTE. — Passe devant. Suivez-moi, suivez-moi, seigneur Ar- 
gante. 

SYLVESTRE, scul. — Voilà use aventure qui est tout à fait sur- 
prenante. 



^86 LES FOURBERIES DE SGAPIN. 

SCÈNE IX. — SCAPIN, SYLVESTRE. 

SCAPIN. — Hé bien! Sylvestre, que font nos gens? 

SYLVESTRE. — J'ai deux avis à te donner. L'un, que raffaire 
d'Octave est accommodée. Notre Hyacinte s'est trouvée la fille du 
seigneur Géronte; et le hasard a fait ce que la prudence des pères 
avoit délibéré. L'autre avis , c'est que les deux vieillards font contre 
toi des menaces épouvantal)les , et surtout le seigneur Géronte. 

SCAPIN. — Cela n'est rien. Les menaces ne m'ont jamais fait mal; 
et ce sont des nuées qui passent bien loin sur nos têtes. 

SYLVESTRE. — Prends garde à toi. Les fils se pourroient bien rac- 
commoder avec les pères , et toi demeurer dans la nasse. 

SCAPIN. — Laisse-moi faire, je trouverai moyen d'apaiser leur 
courroux, et.... 

SYLVESTRE. — Retirc-toi , les voilà qui sortent. 

SCJÈNE X. — GÉRONTE , ARGANTE , HYACINTE , ZERBINETTE , 

NÉRINE, SYLVESTRE. 

GÉRONTE. -^ Allons , ma fille , venez chez moi. Ma joie auroit été 
parfaite , si j'y avois pu voir votre mère avec vous. 
ARGANTE. — Voici Octave tout à propos. 

SCÈNE XI. - ARGANTE, GÉRONTE, OCTAVE, HYACINTE, 
ZERBINETTE', NÉRINE, SYLVESTRE. 

ARGANTE. — Venôz , mou fils , venez vous réjouir avec nous de 
l'heureuse aventure de votre mariage. Le ciel.... 

OCTAVE. — Non, mon père, toutes vos propositions de mariage 
ne serviront de rien. Je dois lever le masque avec vous , et l'on 
vous a dit mon engagement. 

ARGANTE. — Oui. Mais tu ne sais pas.... 

OCTAVE. — Je sais tout ce qu'il faut savoir. 

ARGANTE. — Je te veux dire que la fille du seigneur Géronte.... 

OCTAVE. — La fille du seigneur Géronte ne me sera jamais de rien. 

GÉRONTE. — C'est elle.... 

OCTAVE, à Géronte. — Non, monsieur; je vous demande pardon; 
mes résolutions sont prises. 

SYLVESTRE, à Octave. — Écoutez.... 

OCTAVE. — Non. Tais-toi. Je n'écoute rien. 

ARGANTE, à Octo/ve, — Ta fenmie.... 

OCTAVE. — Non, vous dis-je, mon père; je mourrai plutôt que de 
quitter mon aimable Hyacinte. (Traversant le théâtre pour se mettre 
à côté d*Hyacinte.) Oui , vous avez beau faire ; la voilà celle à qui 



ACTE III, SCÈNE XI. 287 

ma foi est engagée. Je l'aimerai toute ma vie, et je ne veux point 
d*autre femme. 

ARGANTE. — Hé bien! c'est elle qu'on te donne. Quel diable 
d'étourdi qui suit toujours sa pointe ! 

HTACiNTB y montrant Gérante, — Oui , Octave , voilà mon père que 
j'ai trouvé ; et nous nous voyons hors de peine. 

GÉRONTE. — Allons chez moi ; nous serons mieux qu'ici pour nous 
entretenir. 

HTACiNTE, montrant Zerbinette. — Ah! mon père, je vous de- 
mande , par grâce , que je ne sois point séparée de l'aimable per- 
sonne que vous voyez. Elle a un mérite qui vous fera concevoir de 
l'estime pour elle , quand il sera connu de vous. 

GÉRONTE. — Tu veux que je tienne chez moi une personne qui 
est aimée de ton frère , et qui m'a dit tantôt au nez mille sottises 
de moi-même? 

ZERBINETTE. — Monsieur, je vous prie de m' excuser. Je n'aurois 
pas parlé de la sorte, si j'avois su que c'étoit vous; et je ne vous 
conuoîssois que de réputation. 

GÉRONTE. — Comment! que de réputation? 

HYACiNTE. — Mon père , la passion que mon frère a pour elle n'a 
rien de criminel , et je réponds de sa vertu. 

GÉRONTE. — Voilà qui est fort bien. Ne voudroit-on point que 
je mariasse mon fils atec elle? une fiUe inconnue, qui fait le métier 
de coureuse! 



SCÈNE XII. — ARGANTE, GÉRONTE , LÉANDRE , OCTAVE, 
HYACINTE , ZERBINETTE , NÉRINE , SYLVESTRE. 

LÉANDRE. — Mon père, ne vous plaignez point que j'aime une 
inconnue , sans naissance et sans bien. Ceux de qui je l'ai rachetée 
viennent de me découvrir qu'elle est de cette ville et d'honnête 
famille ; que ce sont eux qui l'ont dérobée à l'âge de quatre ans : et 
voici un bracelet qu'ils m'ont donné , qui pourra nous aider à trou- 
ver ses parens. 

ARGANTE. — Hélas ! à voir ce bracelet, c'est ma fille que je perdis 
à l'âge que vous dites. 

GÉRONTE. — Votre fille? 

ARGANTE. — Oui , ce l'est; et j'y vois tous les traits qui m'en 
peuvent rendre assuré. 

HYACINTE. ~ ciel! que d'aventures extraordinaires! 



288 LES FOURBERIES DE SCAPiN. 

SCÈNE XIII. — ARGAXTE, GÉROXTE, LÉANDRE, OCTAVE, 
HYACINTE, ZERBINETTE, NÉRIXE, SYLVESTRE, CARLE. 

CARLE. — Ah! messieurs, il vient d'arriver un accident étrange. 

GÉRONTE. — Quoi? 

CARLE. — Le pauvre Scapin.... 

GÉROSTE. — C'est un coquin que je veux faire pendre. 

CARLE. — Hélas! monsieur, vous ne serez pas en peine de cela. 
En passant contre un bâtiment , illui est tombé sur la tète un mar- 
teau de tailleur de pierre , qui lui a brisé l'os et découvert toute la 
cervelle. Il se meurt , et il a prié qu'on l'apportât ici pour vous 
pouvoir parler avant que de mourir. 

ARGANTE. — OÙ est-il? • 

CARLE. — Le voilà. 

SCÈNE XIV. — ARGANTE, GÉRONTE, LJÊANDRE, OCTAVE, 
HYACINTE, ZERBINETTE, NÉRINE, SCAPIN, SYLVESTRE, 

CARLE. 

SCAPIN , apporté par deux hommes , et la tête entourée de Unges , 
«ofiime s'il avoit été blessé. — Ahi , ahi. Messieurs , vous me voyez.... 
ahi, vous me voyez dans un étrange état. Ahi. Je n'ai pas voulu 
mourir sans venir demander pardon à toutes les personnes que je 
puis avoir offensées. Ahi. Oui , messieurs , avant que de rendre le 
dernier soupir, je vous conjure de tout mon cœur de vouloir me 
pardonner tout ce que je puis vous avoir fait, et principalement 
le seigneur Argante et le seigneur Géronte. Ahi. 

ARGANTE. — Pour moi , je te pardonne; va, meurs en repos. 

SCAPIN, à Géronte, — C'est vous, monsieur, que j'ai le plus of- 
fensé par les coups de bâton que.... 

GERONTE. — • Ne parle point davantage, je te pardonne aussi. 

SCAPIN. — C'a été une témérité bien grande à moi, que les coups 
de bâton que je.... 

GÉRONTE. — Laissons cela. . 

SCAPIN. — J'ai , en mourant , une douleur inconcevable des coups 
de bâton que.... 

GÉRONTE. — Mon Dieu! tais-toi. 

SCAPIN. — Les malheureux coups de bâton que je vous.... 

GÉRONTE. — Tais- toi, te dis-je; j'oublie tout. 

SCAPIN. — Hélas! quelle bonté! mais est-ce de bon cœur, mon- 
sieur, que vous me pardonnez ces coups de bâton que.... 

GÉRONTE. — Hé! oui. Ne parlons plus de rien; je te pardom)e 
tout ; voilà qui est fait. 

bCAPiN — Ah! monsieur, je me sens tout soulagé depuis cette 




ACTE III, SCÈNE XIV. 289 

GÉRONTE. — Oui ; mais je te pardonne à la charge que tu mourras. 

scAPiN. — Comment! monsieur? 

GÉRONTB. — Je me dédis de ma parole , si tu réchappes. 

SGAPIN. — Ahi , ahi. Voilà mes foiblesses qui me reprennent. 

AROANTE. — Seigneur Géronte , en faveur de notre joie , il faut 
lui pardonner sans condition. 

GéRONTE. — Soit. 

AR6ANTE. — AlIons soupor ansemble pour mieux goûter notre 
plaisir. 

SCAPIN. — Et moi , qu*on me porte au bout de la table , en atten- 
dant qae je meure. 



FIN DBS FOURBBRIKS DB SGAPIN. 



, 1 



MOI.IERE I]| 19 



LA 



COMTESSE D ESCARBAGNAS. 



COMÉDIE'. 



PERSONNAGES ET ACTEURS. 

LA COMTESSE D'ESCARBAGNAS. 

LE COMTE, (ils de la comlessc d'Escarbagnas. 

LE VICOMTE, amanl de Julie. 

JULIE, amanle du vicomle. 

M. TIBAUDIER, conseiller, amant de la comtesse. 

M. HARPIN, receveur des tailles, autre amant de 

la comtesse. 
M. ROBINET, précepteur de M. le comte. 
ANDRÉE, suivante de la comtesse. 
JEANNOT, laquais de M. Tibaudier. 
CRIQUET, laquais de la oomtesRD. 

La scène est à Angoulême. 



Mlle Marotte. 

GODON. 

La Grange. 
Mlle Beauval. 
Hubert. 

Du Groist. 

Beauval. 
Mile Bonneau. 
Bouijomicois. 

FUIBT. 



SCÈNE I. — JULIE, LE VICOMTE. 

LE VICOMTE. — Hé quoi! madame, vous êtes déjà ici? 

JULIE. — Oui. Vous en devriez rougir, Cléante; et il n'est guère 
honnête à un amant de venir le dernier au rendez-vous. 

LE VICOMTE. — Je serois ici il y a une heure , s'il n'y avoit point 
de fâcheux au monde; et j'ai été arrêté en chemin par un vieux 
importun de qualité , qui m'a demandé tout exprès des nouvelles de 
la cour, pour trouver moyen de m'en dire des plus extravagantes 
qu'on puisse débiter ; et c'est là , comme vous savez , le fléau des 
petites villes , que ces grands nouvellistes qui cherchent partout où 
répandre les contes qu'ils ramassent. Celui-ci m'a montré d'abord 
deux feuilles de papier, pleines jusques aux bords d'un grand fa- 

« 
4 . La Comtesse d^Escarbagnas fut composée pour la fête que Louis XIV 
donna à Madame, à son arrivée à la cour. Elle fut représentée à Saint- 
Germain en décembre 4674, et au Palais-Royal en juillet 4672. Lorsque 
Molière joua cette pièce devant la cour, une pastorale^ dont il ne reste 
rien, y était intercalée. 



SCÈNE I. 291 

Iras de balivernes, qui viennent, m'a-t-il dit, de Tendroit le plus 
sûr du monde. Ensuite, comme d'une chose fort curieuse, il m*a 
fait avec grand mystère une fatigante lecture de toutes les méchan- 
tes plaisanteries de la Gazette de Hollande , dont il épouse les in< 
térêts. Il tient que la France est battue en ruine par la plume de 
cet écrivain , et qu'il ne faut que ce bel esprit pour défaire toutes 
nos troupes ; et de là s'est jeté à corps perdu dans le raisonnement 
du ministère, dont il remarque tous les défauts, et d'où j'ai cru 
qu'il ne sortiroit point. A l'entendre parler, il sait les secrets du 
cabinet mieux que ceux qui les font. La politique de l'État lui 
laisse voir tous ses desseins ; et elle ne fait pas un pas , dont- il ne 
pénètre les intentions. Il nous apprend les ressorts cachés de tout 
ce qui se fait , nous découvre les vues de la prudence de nos voi- 
sins , et remue , à sa fantaisie , toutes les affaires de l'Europe. Ses 
intelligences même s'étendent jusques en Afrique et en Asie ; et il 
est informé de tout ce qui s'agite dans le conseil d'en haut du 
Prêtre- Jean et du Grand- Mogol. 

JULIE. — Vous parez votre excuse du mieux que vous pouvez, 
afin de la rendre agréable , et faire qu'elle soit plus aisément reçue. 

LE VICOMTE. — C'est là, belle Julie, la véritable cause de mon 
retardement ; et , si je voulois y donner une excuse galante , je 
n'aurois- qu'à vous dire que le rendez-vous que vous voulez prendre 
peut autoriser la paresse dont vous me querellez ; que m'engager à 
faire l'amant de la maîtresse du logis , c'est me mettre en état de 
craindre de me trouver ici le premier ; que cette feinte où je me 
force n'étant que pour vous plaire , j'ai lieu de ne vouloir en souf- 
frir la contrainte que devant les yeux qui s'en divertissent: que 
j'évite le tête-à-tête avec cette comtesse ridicule dont vous m'em- 
barrassez; et, en un mot, que, ne venant ici que pour vous, j'ai 
toutes les raisons du monde d'attendre que vous y soyez. 

JULIE. — Nous savons bien que vous ne manquerez jamais d'es- 
prit pour donner de belles couleurs aux fautes que vous pourrez 
faire. Cependant , si vous étiez venu une demi-heure plus tôt , nous 
aurions profité de tous ces momens ; car j'ai trouvé en arrivant que 
la comtesse étoit sortie , et je ne doute point qu'elle ne soit allée 
par la ville se faire honneur de la comédie que vous me donnez 
sous son nom. 

LE VICOMTE. — Mais tout de bon , madame , quand voulez^ vous 
mettre fin à cette contrainte , et me faire moins acheter le bonheur 
de vous voir? 

JULIE. — Quand nos parens pourront être d'accord ; ce que je 
n'ose espérer. Vous savez , comme moi , que les démêlés de nos 
deux familles ne nous permettent point de nous voir autre part, 
et que mes frères , non plus que votre père , ne sont pas assez rai- 
sonnables pour souffrir notre attachement. 



if92 LA COMTESSE D'ESCAKBAGNAS. 

LE VICOMTE. — - Mais pourquoi ne pas mieux jouir du rendes^oiis 
que leur inimitié nous laisse , et me contraindre à perdre en uns 
sotte feinte les momens que j'ai près de tous? 

JUUE. — Pour mieux cacher notre amour ; et puis, à tous dire 
la Térité, cette feinte dont tous parlez, m'est une comédie fort 
agréable ; et je ne sais si celle que tous nous donnez aujourd'hui 
me diTertira daTantage. Notre comtesse d^Escarbagnas , arec son 
perpétuel entêtement de qualité , est un aussi bon personnage qu'on 
en puisse mettre sur le théâtre. Le petit Toyage qu'elle a &it i 
Paris , Ta ramenée dans Angoulême plus acheTée qu'elle n'étoit. 
L'approche de l'air de la cour a donné à son ridicule de nouTeauz 
agrémens, et sa sottise tous les jours ne fait que croître et embellir. 

LE VICOMTE. — Oui ; mais tous ne considérez pas que le jeu qui 
TOUS diTertit tient mon cœur au supplice, et qu'on n'est point 
capable de se jouer longtemps , lorsqu'on a dans l'esprit une passion 
aussi sérieuse que celle que je sens pour tous. Il est cruel, belle 
Julie , que cet amusement dérobe à mon amour un temps qa'Û tou- 
droit employer à tous expliquer son ardeur ; et , cette nuit , j'ai foit 
là-dessus quelques Ters, que je ne puis m'empêcher de tous réciter 
sans que tous me le demandiez, tant la démangeaison de dire ses 
ouTrages est un Tice attaché à la qualité de poète ! 

C'est trop longlempt , Iris , me mettre à la torture , 
Iris , comme tous le Toyez , est mis là pour Julie. 

C'est trop longtemps , Iris , me mettre à la torture , 
Et , si je suis vos lois , je les blâme tout bas 
De me forcer à taire un tourment que j'endure , 
Pour déclarer un mal que je ne ressens pas. ' 

Faut-il que vos beaux yeux, à qui je rends les armes ^ 
Veuillent se divertir de mes tristes soupirs? 
Et n'esUce pas assex de souffrir pour vos charmes , 
Sans me faire souffrir encor pour vos plaisirs? 

C'en est trop à la fois que ce double martyre; 

Et ce qu'il me faut taire , et ce qu'il me faut dire. 

Exerce sur mon cœur pareille cruauté. 

L'amour le met en feu, la contrainte le tue; 
Et , si par la pitié vous n'êtes combattue , 
Je meurs et de la feinte et delà vérité. 

M, — Je Tois que vous tous faites là bien plus maltraité que 
êtes; mais c'est une licence que prennent messieurs les 




SCÈNE I. 293 

poètes, de mentir de gaieté de cœur, et de donner à leurs maî- 
tresses des cruautés qu'elles n'ont pas, pour s'accommoder aux 
pensées qui leur peuvent venir. Cependant je serai bien aise que 
votfs'me donniez ces vers par écrit. 

LE VICOMTE. — C'est assez de vous les avoir dits, et je dois en 
demeurer là. Il est permis d'être parfois assez fou pour faire des 
vers , mais non pour vouloir qu'ils soient vus. 

JULIE. — C'est en vain que vous vous retranchez sur une fausse 
modestie : on sait dans le monde que vous avez de l'esprit; et je ne 
vois pas la raison qui vous oblige à cacher les vôtres. 

Le vicomte. —Mon Dieu! madame, marchons là-dessus, s'il 
vous plait, avec beaucoup de retenue; il est dangereux dans le 
monde de se mêler d'avoir de l'esprit. Il y a là dedans un certain 
ridicule qu'il est facile d'attraper , et nous avons de nos amis qui 
me font craindre leur exemple. 

JULIE. — Mon Dieu! Cléante, vous avez beau dire; je vois avec 
tout cela que vous mourez d'envie de me les donner; et je vous 
embarrasserois , si je faisois semblant de ne m'en pas ioucier. 

LE VICOMTE. — Moi! madame; vous vous moquez, et je ne suis 
pas si poète que vous pourriez bien croire , pour.... Mais voici votre 
madame la comtesse d'Escarbagnas. Je sors par l'autre porte pour 
ne la point trouver , et vais disposer tout mon monde au divertisse- 
ment que je vous ai promis. 

SCÈNE II. — LA COMTESSE , JULIE ; ANDRÉE et CRIQUET , 

dans le fond du théâtre. 

LA comtesse. — Ah ! mon Dieu ! madame , vous voilà toute seule? 
Quelle pitié est-ce là? Toute seule! Il me semble que mes gens 
m'avoient dit que le vicomte étoit ici. 

JULIE. — Il est vrai qu'il y est venu; mais c'est assez pour lui 
dé savoir que vous n'y étiez pas, pour l'obliger à sortir. 

LA comtesse. — Comment! il vous a vue? 

JULIE. ^- Oui. 

LA COMTESSE, r- Et' il ne vous a rien dit? 

JULIE. — Non, madame; et il a voulu témoigner par là qu'il est 
4out entier à vos charmes. 

LA COMTESSE. — Vraiment, je le veux quereller de cette action. 
Quelque amour que l'on ait pour moi, j'aime que ceux qui m'ai- 
ment rendent ce qu'ils doivent au sexe; et je ne suis point de 
l'humeur de ces femmes injustes, qui s'applaudissent des incivili- 
tés que leurs amans font aux autres belles. 

JULIE. — Il ne faut point, madame, que vous soyez surprise de 
son procédé. L'amour que vous lui donnez éclate dans toutes ses 
actions, et l'empêche d'avoir des yeux que pour vous. 



294 LA COMTESSE D'ESCARBAGNAS. 

LA COMTESSE. — Je cFois être en état de pouvoir faire naître une 
passion assez forte , et je me trouve pour cela assez de beauté , de 
jeunesse et de qualité, Dieu merci; mais cela n'empêche pas 
qu'avec ce que j'inspire , on ne puisse garder de l'honnêteté ei i^ 
la complaisance pour les autres. {Apercevant Criquet.) Que faites- 
vous donc là, laquais? Est-ce qu'il n'y a pas une antichambre où 
se tenir, pour venir quand on vous appelle? Cela est étrange, 
qu'on ne puisse avoir en province un laquais qui sache son monde ! 
A qui est-ce donc que je parle? Voulez- vous vous en aller là 
dehors, petit fripon? 

SCÈNE III. — LA COMTESSE , JULIE , ANDRÉE. 

LA COMTESSE , à Andrée. — Fille , approchez. 

ANDRÉE. — Que vous plaît-il, madame? 

LA COMTESSE. — Otoz-moi mes coiffes. Doucement donc, mala- 
droite : comme vous me saboulez la tête avec vos mains pesantes 1 

ANDRÉE. — Je fais , madame , le plus doucement que je puis. 

LA COMTESSE. -— Oui ; mais le plus doucement que vous pouvez 
est fort rudement pour ma tête , et vous me l'avez déboîtée. Tenez 
encore ce manchon ; ne laissez point traîner tout cela , et portez-le 
dans ma garde-robe. Eh bien! où va-t-elle? où va-t elle? Que veut- 
elle faire, cet oison bridé? 

ANDRÉE. — Je veux, madame, comme vous m'avez dit, porter 
cela aux garde-robes. 

LA COMTESSE. — Ah 1 mou Dieu, l'impertinente! (il Julie.) Je 
vous demande pardon, madame. (A Andrée,) Je vous ai dit ma 
garde-robe , grosse bête , c'est-à-dire où sont mes habits. 

ANDRÉE. — Est-ce, madame, qu'à la cour une armoire s'appelle 
une garde-robe? 

LA COMTESSE. — Oui, butorde ; on appelle ainsi le-lieu où Ton 
met les habits. 

ANDRÉE. — Je m'en ressouviendrai, madame, aussi bien que de 
votre grenier, qu'il faut appeler garde-meuble. 

/ SCÈNE IV. — LA COMTESSE, JULIE. 

LA COMTESSE. — Quelle peine il faut prendre pour instruire ces 
animaux-là ! 

JULIE. — Je les trouve bien heureux, madame, d'être sous 
votre discipline. 

LA COMTESSE. — C'cst uue fille de ma mère-nourrice que j'ai 
mise à la chambre, et elle est toute neuve encore. 

JULIE. — Cela est d'une belle âme, madame; et il est glorieux 
de faire ainsi des créatures. 



SCÈNE lY. 295 

LA COMTBSSB. — Allons , des siéges. Holàl laquais, laquais, la- 
quais! En vérité, voilà qui est violent, de ne pouvoir pas avoir 
un laquais pour donner des siéges ! Filles , laquais , laquais , filles , 
quelqu'un! 3e pense que tous mes gens sont morts, et que nous 
serons contraintes de nous donner des siéges nous-mêmes. 

SCÈNE V. — LA COMTESSE, JULIE, ANDRÉE. 

ANDRÉE. — Que voulez- VOUS, madame? 

LA COMTESSE. — Il se faut bien égosiller avec vous autres! 

ANDRÉE. — J'enfermois votre manchon et vos coiffes dans votre 
armoi..., dis-je, dans votre garde-robe. 

LA COMTESSE. — AppeUz-moi ce petit fWpon de laquais. 

ANDRÉE. — Holà! Criquet! 

LA COMTESSE. — Laissez là votre Criquet, bouvière; et appelez, 
laquais. 

ANDRÉE. ^- Laquais donc , et non pas Criquet , venez parler à 
madame. Je pense qu'il est sourd. Criq.... Laquais, laquais! 

SCÈNE VI. - LA COMTESSE, JULIE, ANDRÉE, CRIQUET. 

CRIQUET. — Plaît-il? 

LA COMTESSE. — OÙ étîez-vous douc, petit coquin? 

CRIQUET. — Dans la rue , madame. 

LA COMTESSE. — Et pourquoi dans la rue? 

CRIQUET. — Vous m'avez dit d'aller là dehors. 

LA COMTESSE. — Yous êtes uu petit impertinent, mon ami; et 
vous devez savoir que là dehors , en termes de personnes de qua- 
lité, veut dire l'antichambre. Andrée, ayez soin tantôt de faire 
• donner le fouet à ce petit fripon-là par mon écuyer ; c'est un pe- 
tit incorrigible. 

ANDRÉE. — Qu'est-ce que c'est, madame, que votre éfcuyër? 
Est-ce maître Charles que vous appelez comme cela? 

LA COMTESSE. -— Taisez-vous , sotte que vous êtes : vous ne sau- 
riez ouvrir la bouche, que vous ne disiez une impertinence. 
[À Criquet.) Des siéges. {À Andrée,) Et vous, allumez deux bou- 
~^ies dans mes flambeaux d'argent : il se fait déjà tard. Qu'est-ce 
que c'est donc, que vous me regardez tout effarée? 

ANDRÉE. — Madame.... 

LA COMTESSE. — Eh bien! madame. Qu'y a-t-il? 

ANDRÉE. — C'est que..,. 

LA COMTESSE. — Quoi? 

ANDRÉE. — C'est que je n'ai point de bougie. 

LA COMTESSE. — Comment! Yous n'en avez point? 

ANDRÉE. — Non, madame, si ce n'est des bou^ie^ dft %\&\., 



296 LA COMTESSE D'ESC ARBAG!f AS. 

LA COMTESSE. — La bourière! Et où est donc la cire que je fis 
acheter ces joars passés? * 

AHDBÉE. — Je n'en ai point tu depuis que je sois céans. 

LA COMTESSE. — Otez-Toos de là, insolente. Je tous renremî 
chez Tos parens. Apportez-moi un Terre d*eau. 

SCENE VIL — LA COMTESSE et JUUE, faùami des cérémonies 

pour s'asseoir. 

LA COMTESSE. — Madame! 

JOLIE. — Madame! 

LA COMTESSE. — Ah ! madame ! 

JUUE. — Ah! madame! 

LA COMTESSE. — Mon Dieu ! madame! 

JULIE. — Mon Dieu! madame! 

LA COMTESSE. — Oh ! madame ! 

JULIE. — Oh! madame! 

LA COMTESSE. — Hé! madame! 

JULIE. — Hé! madame! 

LA COMTESSE. — Hé! alioDs donc, madame! 

JUUE. — Hé! allons donc, madame! 

LA COMTESSE. — Je suis chez moi , madame. Nous sommes de- 
meurées d'accord de cela. Me prenez-vous pour une provinciale , 
madame? 

JUUE. — Dieu m'en garde, madame! 

SCÈNE YIU. — LA COMTESSE , JULIE ; ANDRÉE , apportant un 

verre d'eau; CRIQUET. 

LA COMTESSE , à Andrée. -— Allez , impertinente : je bois avec 
une soucoupe. Je vous dis que vous m'alliez quérir une soucoupe 
pour boire. 

ANDRÉE. — Criquet, qu'est-ce que c'est qu'une soucoupe? 

CRIQUET. — Une soucoupe? 

ANDRés. — Oui. 

CRIQUET. — Je ne sais. 

LA COMTESSE, à Andrée, — Vous ne vous grouillez pas? 

ANDRÉE. — Nous ne savons tous deux, madame, ce que c'est 
qu'une soucoupe. 

LA COMTESSE. — Apprenez que c'est une assiette , sur laquelle on 
met le verre. 

SCÈNE IX. — LA COMTESSE , JULIE. 

LA COMTESSE. -• Vive Paris pour être bien servie! On vous en* 
tend là au moindre coup d'œil. 



SCÈNE X. 297 

SCÈNE X. — LA COMTESSE, JULIE; ANDRÉE, apportant un 
verre d'eau avec une assiette dessus; CRIQUET. 

LA COMTESSE. — Hé bienl vous ai -je dit comme cela, tête de 
bœuf? C'est dessous qu'il faut mettre l'assiette. 

ANDRÉE. — Cela est bien aisé. 

(Andrée casse le verre, en le posant sur l'a^sietle.) 

LA COMTESSE. — Hé bien! ne voilà pas l'étourdie? En vérité, 
vous me payerez mon verre. • 

ANDRÉE. — Hé bien! oui, madame, je le payerai. 

LA COMTESSE, — Mais voyez celte maladroite, cette bouvière, 
cette butorde , cette.... 

ANDRÉE , s'en allant. — Dame ! madame , si je le paye , je ne veux 
point être querellée. 

LA COMTESSE. — Otcz-vous de devant mes yeux. 

SCÈNE XI. — LA COMTESSE, JDLIMi. 

LA COMTESSE. — En vérité, madame, c'est une chose étrange 
que les petites villes ! On n'y sait point du tout son monde ; et 
je viens de faire deux ou trois visites, où ils ont pensé me déses- 
pérer par le peu de respect qu'ils rendent à ma qualité. 

JULIE. -- Où auroient-ils appris à vivre? Ils n'ont point fait de 
voyage à Paris. 

LA COMTESSE. — Ils ne laisseroient pas de l'apprendre, s'ils vou- 
loient écouter les personnes ; mais le mal que j'y trouve , c'est qu'ils 
veulent en savoir autant que moi , qui ai été deux mois à Paris , et 
ai vu toute la cour. 

JULIE. — Les sottes gens que voilà! 

LA COMTESSE. — lls sout insupportables , avec les impertinentes 
égalités dont ils traitent les gens. Car enfin, il faut qu'il y ait de la 
subordination dans les choses ; et ce qui me met hors de moi , c'est 
qu'un gentilhomme de ville de deux jours, ou de deux cents ans, 
aura l'effronterie de dire qu'il est aussi bon gentilhomme que feu 
monsieur mon mari , qui demeuroit à la campagne , qui avoit meute 
de chiens courans , et qui prenoit la qualité de comte dans tous les 
contrats qu'il passoit. 

JULIE. — On sait bien mieux vivre à Paris , dans ces hôtels dont 
la mémoire doit être si chère. Cet hôtel de Mouhy, madame, cet 
hôtel de Lyon, cet hôtel de Hollande; les agréables demeures que 
voilà ! 

LA COMTESSE. — Il est Vrai qu'il y a. bien de la différence de ces 
lieuz4à à tout ceci. On y voit venir du beau monde, qui ne mar- 
chande point à vous rendre tous les respects qu'on sauroit sQvvbâk- 



298 LA COMTESSE D'ESCARBAGNAS. 

ter. On ne s'en lève pas * , si l'on veut , de dessus son siège ; et lors- 
que Ton veut voir la revue, ou le grand ballet de Psyché j on est 
servie à point nommé. 

JULIE. — Je pense , madame , que , durant votre séjour à Paris , 
vous avez bien fait des conquêtes de qualité. 

LA COMTESSE. — Yous pouvBz bien croire, madame, que tout ce 
qui s'appelle les galans de la cour , n'a pas manqué de venir à ma 
porte, et de m'en conter; et je garde dans ma cassette de leurs 
billets , qui peuvent faire voir quelles propositions j*ai refusées ; il 
n'est pas nécessaire de vous dire leurs noms : on sait ce qu*on veut 
dire par les galans de la cour. 

JULIE. — Je m'étonne, madame, que, de tous ces grands noms 
que je devine, vous ayez pu redescendre à un monsieur Tibaudier, 
le conseiller , et à un monsieur Harpin , le receveur des tailles. 
La chute est grande , je vous l'avoue ; car , pour monsieur votre 
vicomte , quoique vicomte de province , c'est toujours im vicomte , 
et il peut faire un voyage à Paris , s'il n'en a point fait : mais un 
conseiller et un receveur sont des amans un peu bien minces , pour 
une grande comtesse comme vous. 

LA COMTESSE. — Ce sout geus qu'on ménage dans les provinces 
pour le besoin qu'on en peut avoir; ils servent au moins à remplir 
les vides de la galanterie, à faire nombre de soupirans; et il est 
bon, madame, de ne pas laisser un amant seul maître du terrain, 
de peur que , faute de rivaux , son amour ne s'endorme sur trop 
de confiance. 

JULIE. ~ Je vous avoue , madame , qu'il y a merveilleusement à 
profiter de tolit ce que vous dites ; c'est une école que votre con- 
versation , et j'y viens tous les jours attraper quelque chose. 

SCÈNE XIL — LA COMTESSE, JULIE, ANDRÉE, CRIQUET. 

CRIQUET , à la comtesse. — Voilà Jeannot de monsieur le conseil- 
ler, qui vous demande, madame. 

LA COMTESSE. — Hé bien 1 petit coquin , voilà encore de vos ftne- 
ries. Un laquais qui sauroit vivre auroit été parler tout bas à la 
demoiselle suivante , qui seroit venue dire doucement à l'oreille de 
sa maltresse : « Madame , voilà le laquais de monsieur un tel , qui 
demande à vous dire un mot; » à quoi la maîtresse auroit répondu : 
« Faites-le entrer. 



1 . On peut, si Ton veut, receToir tout ce beau monde .sans prendre la 
peine de se lever de son Biége. 



SCÈNE Xlll. 299 

SCÈNE îin. — LA COMTESSE , JULIE , ANDRÉE , CRIQUET , 

JEANNOT. 

CRIQUET. — Entrez, Jeannot. 

LA COMTESSE. — Autre lourderie. {À Jeannot.) Qu*y a-t-il, laquais? 
Que portes-tu là? ' 

JEANNOT. — C'est monsieur le conseiller, madame, qui vous sou- 
haite le bonjour, et auparavant que de venir, vous envoie des poires 
de son jardin, avec ce petit mot écrit. 

LA COMTESSE. — C'est du bon-chrétien , qui est fort beau. An- 
drée, faites porter cela à l'offîce. 

SCÈNE ÎIV. — LA COMTESSE, JULIE, CRIQUET, JEANNOT. 

LA COMTESSE , donnant de Vargent à Jeannot. — Tiens , mon en- 
fant, voilà pour boire. 

JEANNOT. — Oh 1 non , madame ! 

LA COMTESSE. — Ticus, te dis-je. 

JEANNOT. — Mon maître m'a défendu , madame , de rien prendre 
de vous. 

LA COMTESSE. — Cela- ne fait rien. 

JEANNOT. — Pardonnez-moi , madame. 

CRIQUET. — Hé l prenez , Jeannot. Si vous n'en voulez pas , vous 
me le baillerez. 

LA COMTESSE. — Dis à tou maître que je le remercie. 

CRIQUET, à Jeannot^ qui s'en va. — Donne-moi donc cela. 

JEANNOT. — Oui? Quelque sot ! 

CRIQUET. — C'est moi qui te l'ai fait prendre. 

JEANNOT. — Je l'aurois bien pris sans toi. 

LA COMTESSE. — Ce qui me plaît de ce monsieur Tibaudier, c'est 
qu'il sait vivre avec les personnes de ma qualité , et qu'il est fort 
respectueux. 

SCÈNE XV. — LE VICOMTE, LA COMTESSE, JULIE, 

CRIQUET. 

LE VICOMTE. — Madame, je viens vous avertir que la comédie 
sera bientôt prête , et que , dans un quart d'heure , nous pouvons 
passer dans la salle. 

LA COMTESSE. — Je ne veux point de cohue , au moins. (À Cri- 
qiiet.] Que l'on dise à mon suisse qu'il ne laisse entrer personne. 

LE VICOMTE. — En ce cas , madame , je vous déclare que je re- 
nonce à la comédie; et je n'y saurois prendre de plaisir, lorsque 
la compagnie n'est pas nombreuse. Croyez -moi, si vous voulez 
vous bien divertir, qu'on dise à vos gens de laisser entrer toute la 
ville. 



300 LA COMTESSE D'ESGARBAGNÂS. 

LA COMTESSE. — Laquais , un siège. (Au vtcomfe, après quHl s%tt 
assis.) Vous voilà venu à propos pour recevoir un petit sacrifice 
que je veux bien vous faire. Tenez , c*est un billet de monsieur Ti- 
baudier, qui m*envoie des poires. Je vous donne la liberté de le lire 
tout haut; je ne Tai point encore vu. ^ 

LE VICOMTE f après avoir lu tout bas le billet. — Voici uu billet 
du beau style , madame , et qui mérite d'être bien écouté. « Ma- 
dame^ je n*aurois pas pu vous faire le présent que je vous envoie ^ 
si je ne recueillms pa^ plus de fruit de mon jardin , que fen re- 
cueille de mon amour » 

LA COMTESSE. — Gela vous marque clairement qu'il ne se passe 
rien entre nous. 

LE VICOMTE. — « Les poires ne sont pas encore bien mûres; mais 
elles en cadrent mieux avec la dureté de votre âme , qui , par ses 
continuels dédains, ne me promet pas poires molles. Trouvez bon^ 
madame, que, sans m*engager dans une énumération de vos per- 
fections et charmes, qui me jetteroit dans un progrès à Vinfini, je 
conclue ce mot , en vous faisant considérer que je suis d'un aussi 
franc chrétien que les poires que je vous envoie , puisque je rends 
le bien pour le mal ; c'est-à-dire , madame , pour m'expliquer plus 
intelligiblement, puisque je vous présente des poires de bon-chré- 
tien pour des poires d^ angoisse, que vos cruautés me font avaler 
tous les jours. 

« TiBAUDiER, votre esclave indigne. » 

Voilà , madame , un billet à garder. 

LA COMTESSE. — Il y a peut-être quelque mot qui n*est pas de 
l'Académie; mais j'y remarque un certain respect qui me plaît 
beaucoup. 

JULIE. — Vous avez raison, madame; et, monsieur le vicomte 
dût -il s'en offenser, j'aimerois un homme qui m'écriroit comme 
cela. 

SCÈNE XVI. — M. TIBAUDIER, LE VICOMTE, LA COMTESSE, 

JULIE, CRIQUET. 

LA COMTESSE. — Approchez , monsieur Tibaudier; ne craignez 
point d'entrer. Votre billet a été bien reçu , aussi bien que vos poi- 
res ; et voilà madame qui parle pour vous contre votre rival. 

MONSIEUR TIBAUDIER. — Je lui suis bien obligé , madame ; et si 
elle a jamais quelque procès en notre siège , elle verra que je n'ou- 
blierai pas l'honneur qu'elle me fait , de se rendre auprès de vos 
beautés l'avocat de ma flamme. 

JULIE. — Vous n'avez pas besoin d'avocat, monsieur, et votre 
cause est juste. 

MONSIEUR TIBAUDIER. — Ce néanmoins ^ madame, bon droit a 



SCÈNE XVI. 301 

besoin d'aide : et j*ai sujet d'appréhender de me voir supplanté par 
un tel rival , et que madame ne soit circonvenue par la qualité de 
Tîcomte. 

LE VICOMTE. — J'espérois quelque chose, monsieur Tibaudier, 
avant votre billet ; mais il me fait craindre pour mon amour. 

MONSIEUR TiBAUDiBR. — Voici eucore , madame , deux petits ver- 
sets ou couplets que j*ai composés à votre honneur et gloire. 

LE VICOMTE. — Ah! je ne pensois pas que monsieur Tibaudier fût 
poète; et voilà pour m'achever , que ces deux petits versets-là! 

LA COMTESSE. — Il veut dire deux strophes, (ii Criquet.) Laquais, 
donnez un siège à monsieur Tibaudier. (Bcu^ à Criquet, qui ap- 
porte une chaise.) Un pliant, petit animal. Monsieur Tibaudier, 
mettez-vous là, et nous lisez vos strophes. 

MONSIEUR TIBAUDIER. 

Une personne de qualité 

Ravit mon âme : 
Elle a de la beauté, 

J*ai de la flamme ; 

Mais je la hldme 
D'avoir de la fierté. 

LE VICOMTE. — Je suis perdu après cela. 

LA COMTESSE. — Le premier vers est beau. Une personne de 
qualité, 

JULIE. — Je crois qu'il est un peu trop long ; mais on peut pren- 
dre une licence pour dire une belle pensée. 

LA COMTESSE , à M. Tibaudief. — Voyons l'autre strophe. 

MONSIEUR TIBAUDIER. 

Je ne sais pas si vous doutez de mon parfait amour , 

Mais je sais bien que mon cœur , à toute heure , 

Veut quitter sa chagrine demeure, 

Pour aller, par respect, faire au vôtre sa cour. 

Après cela pourtant , sûre de ma tendresse , 

Et de ma foi , dont unique est l'espèce , 

Vous devriez à votre tour , 

Vous contentant d'être comtesse , 

Vous dépouiller en ma faveur d'une peau de tigresse , 

Qui couvre vos appas lu nuit comme le jour. 

LE VICOMTE.— Me voilà supplanté, moi, par monsieur Tibaudier. 
' LA COMTESSE. — Ne peusez pas vous moquer; pour des vers faits 
dans la province , ces vers-là sont fort beaux. 

LE VICOMTE. — Comment! madame, me moquer? Quoique son 
rival, je trouve tes vers admirables, et ne les appelle pas seule- 



302 LA COMTESSE D'ESC ARBAGNAS. 

ment deux strophes , comme vous , mais deux épigrammes , aussi 
bomies que toutes celles de Martial. 

LA COMTESSE. — Quoi ! Martial fait-il des vers? Je pensois qu'il 
ne f!/ que des gants. 

MONSIEUR TiBAUDiER. — Ce n'est pas ce Martial-là, madame; 
c'est un auteur qui vivoit il y a trente ou quarante ans. 

LE viooMTE. — Monsieur Tibaudier a lu les auteurs, comme 
vous le voyez. Mais allons voir, madame, si ma musique et ma 
comédie, avec mes entrées de ballet, pourront combattre dans 
votre esprit les progrès des deux strophes et du billet que nous 
venons de voir. 

LA COMTESSE. — Il faut quo mon fils le comte soit de la partie; 
car il est arrivé ce matin de mon château, avec son précepteur, 
que je vois là dedans. 

SCÈNE XVU. - LA COMTESSE , JULIE , LE VICOMTE , 
M. TIBAUDIER, M. BOBINET, CRIQUET. 

LA COMTESSE. — Holà! monsieur Bobinetl Monsieur Bobinet, ap- 
prochez-vous du monde. 

MONSIEUR BOBINET. — Je donue le bon vêpres à toute l'honorable 
compagnie. Que désire madame la comtesse d'Escarbagnas de. son 
très-humble serviteur Bobinet? 

LA COMTESSE. — A quelle heure, monsieur Bobinet, êtes-vous 
parti d'Escarbagnas , avec mon fils le comte ? 

MONSIEUR BOBINET. — A huit heures trois quarts, madame., 
comme votre commandement me l'avoit ordonné. 

LA COMTESSE. — Comment se portent mes deux autres fils, le 
marquis et le commandeur? 

MONSIEUR BOBINET. — Ils sout, Dieu grâce , madame, en par- 
faite santé. 

LA COMTESSE. — OÙ cst le comte? 

MONSIEUR BOBINET. — Daus votrc belle chambre à alcôve , ma- 
dame. 

LA COMTESSE. — Quo fait-il, monsieur Bobinet? 

MONSIEUR BOBINET. — Il compose uu thème, madame, que je 
viens de lui dicter sur une épître de Cicéron. 

LA COMTESSE. — Faites-le venir, monsieur Bobinet. 

MONSIEUR BOBINET. -~ Soit fait, madame, ainsi que vous le com- 
mandez, 

SCÈNE XVIII. — LA COMTESSE, JULIE, LE VICOMTE. 

M. TIBAUDIER. 

LE VICOMTE, à la comtesse. — Ce monsieur Bobinet, madame, a 
la mine fort sage; et je erois qu'il a de l'esprit. 



SCÈNE XIX. 303 

SCÈNE XTX. — LA COMTESSE , JULIE , LE VICOMTE , LR COMTE , 

M. BOBINET, M. TIBAUDIER. 

MONSIEUR BOBiNET. — Allons , monsieuF le comte , faites voir que 
yous profitez des bons documens qu'on vous donne. La révérence h 
toute l'honnête assemblée. 

LA COMTESSE , montrant Julie. — Comte , saluez madame ; ftiites 
la révérence à monsieur le vicomte ; saluez monsieur le conseiller. 

MONSIEUR TIBAUDIER. — Je suis ravi , madame, que vous me 
concédiez la grâce d'embrasser monsieur le comte votre fils. On ne 
peut pas aimer le tronc , qu'on n'aime aussi les branches. 

LA COMTESSE. — Mou Dioul mousieur Tibaudier, de quelle com- 
paraisoii vous servez -vous là? 

JULIE. » En vérité, madame, monsieur le comte a tout à fait 
bon air. 

LE VICOMTE. — Voilà un jeune gentilhomme qui vient bien dans 
le monde. 

JULIE. ~ Qui diroit que madame eût un si grand enfant ! 

LA COMTESSE. — Hélas! quand je le fis, j'étois si jeune, que je 
me jouois encore avec une poupée ! 

JULIE. — C'est monsieur votre frère , et non pas monsieur votre 
fils. 

LA COMTESSE. — Mousieur Bobinet, ayez bien soin au moins de 
son éducation. 

MONSIEUR BOBINET. •— Madame , je n'oublierai aucune chose pour 
cultiver cette jeune plante , dont vos bontés m*ont fait l'honneur de 
me confier la conduite ; et je tâcherai de lui inculquer les semences 
de la vertu. 

LA COMTESSE. — Monsieur Bobinet, faites-lui un peu dire quelque 
petite galanterie de ce que vous lui apprenez. 

MONSIEUR BOBINET. — Allous , mousieur le comte, récitez votre 
leçon d'hier au matin. 

LE COMTE. — Omne viro soli quod convenU esto virile , 
Omne viri.... • 

LA COMTESSE. — Fil mousiour Bobinet. quelles sottises est-ce 
que TOUS lui apprenez làT 



4 , Le vers inachevé se termine ainsi dans la grammaire de Despau- 
lère : 

Omne viri spccie pîctt^nt yir dicitur esse. 

Ces deux vers signifient : « Tous les noms d'homme sont du genre mas- 
culin, ainsi que tout ce qui est représenté sous la figuré de l'homme. « 



304 LA COMTESSE D^ESGARBAGNAS. 

MONSIEUR BOBiNET. — G*est du latiii, madame, et la première 
règle de Jean Despautère. 

LA COMTESSE. — Mon Dîeu ! ce Jean Despautère-là est un inso- 
lent, et je vous prie de lui enseigner du latin plus honnête que 
celui-là. 

MONSIEUR BOBINET. — Si VOUS voulez, madame, qu'il achèTe, la 
glose expliquera ce que cela veut dire. 

LA COMTESSE. — Nou, uou : Cela s'explique assez. 

SCÈNE XX. — LA COMTESSE , JULIE , LE VICOMTE , 
M. TIBAUDIER. LE COMTE, M. BOBINET, CRIQUET. 

CRIQUET. — Les comédiens envoient dire qu*ils sont tout prêts. 

LA COMTESSE. — AUons uous plàcer. {Montrant Julie.) Monsieur 
Tibaudier , prenez madame. 

{Criquet range tous les sièges sur un des côtés du théâtre; la 
comtesse, Julie et le vicomte s'asseyent; M. Txbatidier s'assied 
aux pieds de la comtesse. ) 

LIS. VICOMTE. — Il est nécessaire de dire que cette comédie n*a été 
faite que pour lier ensemble les diffère ns morceaux de musique et 
de danse dont on a voulu composer ce divertissement, et que.... 

LA COMTESSE. — Mou Dieu ! voyons l'affaire. On a assez d'esprit 
pour comprendre les choses. 

LE VICOMTE. — Qu'on commencc le plus tôt qu'on pourra, et 
qu'on empêche , s'il se peut, qu'aucun fâcheux ne vienne troubler 
notre divertissement ^ 

(Les violons commencent une ouverture,) 

SCÈNE XXI. - LA COMTESSE , JULIE , LE VICOMTE , LE COMTE, 
II. HARPIN, M. TIBAUDIER, M. BOBINET, CRIQUET. 

MONSIEUR HARPIN. — Parbleu ! la chose est belle , et je me réjouis 
de voir ce que je vois ! 

LA COMTESSE. — Holà! monsieur le receveur : que voulez-vous 
donc dire avec l'action que vous faites? Vient-on interrompre, 
comme cela, une comédie? 

MONSIEUR HARPIN. — Morblou! madame, je suis ravi de cette 
aventure ; et ceci me fait voir ce que je dois croire de vous , et l'as- 
surance qu'il y a au don de votre cœur , et aux sermens que vous 
m'avez faits de sa fidélité. 

LA COMTESSE. — Mais , vraiment , on ne vient point ainsi se jeter 
au travers d'une comédie , et troubler un acteur qui parle. 

MONSIEUR HARPIN. — Hé! têtebleu ! la véritable comédie qui se 

i . Ici se plaçait la pastorale. 



SCÈNE XXÏ. 305 

fait ici, c'est celle que vous jouez; et, si je vous trouble, c'est de 
quoi je me soucie peu. 

LA COMTESSE. — En vérité , vous ne savez ce que vous dites. • 

MONSIEUR HARPiN. — Si fait, morbleu! je le sais bien; je le sais 
bien, morbleu! et.... 

{M. BoUnet, épouvanté, emporte le comte, et s'enfuit; il est suivi 

par Criquet.) 

LA COMTESSE. — Hél fi, monsieuri que cela est vilain, de jurer 
de la sorte I 

MONSIEUR HARPIN. — Hé! veutrebleu ! s'il y a ici quelque chose 
de vilain, ce ne sont point mes juremens; ce sont vos actions; et 
il vaudroit bien mieux que vous jurassiez , vous , la tête , la mort 
et le sang, que de faire ce que vous faites avec monsieur le 
vicomte. 

LE VICOMTE. — Je ne sais pas, monsieur le receveur, de quoi 
vous vous plaignez; et si.... 

MONSIEUR HARPIN, au vicomte. — Pour vous, monsieur, je n'ai 
rien à vous dire : vous faites bien de pousser votre pointe , cela 
est naturel, je ne le trouve point étrange, et je vous demande 
pardon , si j'interromps votre comédie ; mais vous ne devez point 
trouver étrange aussi que je me plaigne de son procédé; et nous 
avons raison tous deux de faire ce que nous faisons. 

LE VICOMTE. — Je n'ai rien à dire à cela; et ne sais point les 
sujets de plainte que vous pouvez avoir contre madame la com- 
tesse d'Escarbagna.o. 

LA COMTESSE. — Quand on a des chagrins jaloux , on n'en use 
point de la sorte ; et l'on vient doucemeut se plaindre à la per- 
sonne que l'on aime. 

MONSIEUR HARPIN. — Moi , me plaindre doucement! 

LA COMTESSE. — Oui. L'oH ne vient point crier de dessus un 
théâtre ce qui se doit dire en particulier. 

MONSIEUR HARPIN. — J'y vieus , moi, morbleu! tout exprès, 
c'est le lieu qu'il me faut; et je souhaiterois que ce fût un théâtre 
public , pour vous dire avec plus d'éclat toutes vos vérités. 

LA COMTESSE. — Faut-il faire un si grand vacarme pour une co- 
médie que monsieur le vicomte me donne? Vous voyez que mon- 
sieur Tibaudier , qui m'aime , en use plus respectueusement que 
vous. 

MONSIEUR HARPIN. — ■ Mousieur Tibaudier en use comme il lui 
plaît : je ne sais pas de quelle façon monsieur Tibaudier a été 
avec vous ; mais monsieur Tibaudier n'est pas un exemple pour 
moi, et je ne suis point d'humeur à payer les violons pour faire 
danser les autres. 

LA COMTESSE. — Mais , vraiment, monsieur le receveur, vous ne 
songez pas à ce que vous dites. On ne traite point de la sorte U> 
Molière iu ^ 



306 LA COMTESSE D'ESCARBAGNAS. 

femmes de qualité ; et ceux qui vous entendent croiroient qu*il y 
a quelque chose d'étrange entre vous et moi. 

MONSIEUR HARPiN. — Hé ! veutrebleu ! madame , quittons la f&ribole. 

LA COMTESSE. — Que voulez-vous donc dire avec votre Quittons 
la faribole? 

MONSIEUR HARPIN. — Je veux dire que je ne trouve point étrange 
que vous vous rendiez au mérite de monsieur le vicomte; vous 
n*étes pas la première femme qui joue dans le monde de ces sortes 
de caractères, et qui ait auprès d'elle un monsieur le receveur, 
dont on lui voit trahir et la passion et la bourse pour le premier 
venu qui lui donnera dans la vue. Mais ne trouvez point étrange 
aussi que je ne sois point la dupe d'une infidélité si ordinaire aux 
coquettes du temps, et que je vienne vous assurer, devant bonne 
compagnie, que je romps commerce avec vous, et que monsieur 
le receveur ne sera plus pour vous monsieur le donneur. 

LA COMTESSE. — Gela est merveilleux , comme les amans empor- 
tés, deviennent à la mode ! On ne voit autre chose de tous côtés 
Là, là, monsieur le receveur, quittez votre colère, et venex 
prendre place pour voir la comédie. 

MONSIEUR HARPIN. — Moi , morbleu! prendre place! {MofUrafU 
M. Tibaudier.) Cherchez vos benêts à vos pieds. Je vous laisse, 
madame la comtesse , à monsieur le vicomte ; et ce sera à lui que 
j'enverrai tantôt vos lettres. Voilà ma scène faite, voilà mon rôle 
joué. Serviteur à la compagnie. 

MONSIEUR TIBAUDIER. — Monsieur le receveur , nous nous ver- 
rons autre part qu'ici; et je vous ferai voir que je suis au poil et à 
la plume. 

MONSIEUR HARPIN , en sortaut. — Tu as raison , monsieur Tibau- 
dier. 

LA COMTESSE. — Pour moi , je suis confuse de cette insolence. 

LE VICOMTE. — Les jaloux , madame , sont comme ceux qui per- 
dent leur procès; ils ont permission de tout dire. Prêtons silence à 
la comédie. 

SCÈNE XXII. — LA COMTESSE, LE VICOMTE, JULIE, 
M. TIBAUDIER, JEANNOT. 

JEANNOT, au vicomte. — Voilà un billet, monsieur, qu'on nous a 
dit de vous donner vite. 

LE VICOMTE , lisant. — (tEn cas que vous aye% quelque mesure à 
prendre, je vou^ envoie promptement un avis. La querelle de vos 
parens et de ceux de Julie vient d'être accommodée; et les condi- 
tions de cet accord , c*est le mariage de vous et d'elle. Bonsoir. » — 
(A Julie.) Ma foi , madame, voilà notre comédie achevée aussi. 
{Le vicomte^ la comtesse^ Julie et M. Tibaudier se lèvent.) 



SCÈNE XXII. 307 

JULIE. — Ah! Cléanle, quel bonheur! Notre amour eût-il osé 
espérer un si heureux succès? 

LA COMTESSE. — Comment donc? Qu'est-ce que cela veut dire? 

LE VICOMTE. — Cela veut dire, madame, que j'épouse Julie; et, 
si vous m'en croyez, pour rendre la comédie complète de tout 
point, vous épouserez monsieur Tibaudier, et donnerez mademoi- 
selle Andrée à son laquais, dont il fera son valet de chambre. 

LA COMTESSE. — Quoil jouer de la sorte une personne de ma 
qualité? 

LE VICOMTE. — C'est sans vous offenser, madame; et les comé- 
dies veulent de ces sortes de choses. 

LA COMTESSE. — Oui , monsieur Tibaudier , je vous épouse pour 
faire enrager tout le monde. 

MONSIEUR TIBAUDIER. — Ce m'est bien de l'honneur , madame. 

LE VICOMTE, à la comtesse. — Souffrez, madame, qu'en enra- 
geant, nous puissions voir ici le reste du spectacle. 



FIN DE LA COMTESSE d'ESGAIIBAGNAS. 



LES FEMMES SAVANTES. 

COMÉDIE EN CINQ ACTES'. 

-~ - Il - - ■ -- -^^ ^ ^ 

PERSONNAGES ET ACTEURS. 

CHRTSALE» bon bourgeois. Molière. 

PHILAMINTE, femme de Chrysale. Hubert. 

ARMANDE, ) filles de Chrysale cl de Phi- ( Mlle de Brie. 
HENRIETTE, 5 laminle. ( Mlle Moijere. 

ARISTE, frère de Chrysale. Barox. 

«Di icw ~ J />u 1 (Mlle YiLLEAUBRUM (Gl 

RELISE, sœur de Chrysale. { y^èy^ béjart). ^ 

CLITANDRE, amant d'Henrielle. La Grange. 

TRISSOTIN, bel esprit. La THORiLLiiaE. 

VADIUS, sayanl. Du Croisy. 

MA1ITI1M17 .<>«,»»«« A^ »»:.;«o i Une servante de Molière, 

MARTINE, servante de cuisine. \ „, , „^,, •, „„ „^^ • 

' \ qui portoit ce nom 

LÉPINE, laquais. 

JULIEN, valet de Vadius. 

UN NOTAIRE. 

La Fcène est à Paris, dans la maison de Chrysale. 



ACTE PREMIER. 



SCÈNE I. — ARMANDE, HENRIETTE. 

ÂRMANDE. 

Quoi! Le beau nom de fille est un titre, ma sœur, 
Dont vous voulez quitter la charmante douceur? 
Et de vous marier vous osez faire fête? 
Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête? 

HENRIETTE. 

Oui , ma sœur. 

1 . Celle comédie fut représentée pour la première fois sur le théàlrt du 
Pdlais-Royal le II mars 1672. 



ACTE I, SCÈNE L 309 

ARMANDR. 

Ah I ce oui se peut- il supporter? 
Et sans un mal de cœur, sauroit-on l'écouter? « 

HENRIETTE. 

Qu*a donc le mariage en soi qui vous oblige , 
Ma sœur?... 

ARMANDB. 

Ah ! mon Dieu I fi ! 

HENRIETTE. 

Comment? 

ARMANDE. 

Ah! fi; vous dis- je. 
Ne concevez- vous point ce que , dès qu'on l'entend , 
Un tel mot à l'esprit offre de dégoûtant? 
De quelle étrange image on est par lui blessée? 
Sur quelle sale vue il traîne la pensée? 
N'en frissonnez-vous point? et pouvez-vous, ma sœur, 
Aux suites de ce mot résoudre votre cœur? 

HENRIETTE. 

Les suites de ce mot , quand je les envisage , 
Me font voir un mari , des enfans , un ménage ; 
Et je ne vois rien là , si j'en puis raisonner , 
Qui blesse la pensée , et fasse frissonner. 

ARMANDE. 

De tels attachemens, ô ciel! sont pour vous plaire? 

HENRIETTE. 

Et qu'est-ce qu'à mon âge on a de mieux à faire, 

Que d'attacher à soi , par le titre d'époux , 

Un homme qui vous aime , et soit aimé de vous ; 

Et, de cette union de tendresse suivie. 

Se faire les douceurs d'une innocente vie? 

Ce nœud bien assorti n'a-t-il pas des appas? 

ARMANDE. 

Mon Dieu , que votre esprit est d'un étage bas I 
Que vous jouez au monde un petit personnage , 
De vous claquemurer aux choses du ménage , 
Et de n'entrevoir point de plaisirs plus touchans , 
Qu'une idole d'époux , et des marmots d'enfans ! 
Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires, 
Les bas amusemens de ces sortes d'affaires. 
A de plus hauts objets élevez vos désirs , 
Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs, 
Et , traitant de mépris les sens et la matière , 
A l'esprit, comme nous, donnez- vous tout entière. 
Vous avez notre mère en exemple à vos yeux , 



3!0 LES FEMMES SAVANTES. 

Que du nom de savante on honore en tous lieux; 

Tâchez , ainsi que moi , d% yous montrer sa fille ; 

Aspirez aux clartés qui sont dans la famille; 

Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs 

Que î'amour de l'étude épanche dans les cœurs. 

Loin d'être aux lois d'un homme en esclave asservie , 

Mariez-vous , ma sœur , à la philosophie , 

Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain, 

Et donne à la raison l'empire souverain , 

Soumettant à ses lois la partie animale , 

Dont Tappétit grossier aux bêtes nous ravale. 

Ce sont là les beaux feux , les doux attachemens 

Qui doivent de la vie occuper les momens; 

Et les soins où je vois tant de femmes sensibles 

Me paroissent aux yeux des pauvretés horribles. 

HENRIETTE. 

Le ciel, dont nous voyons que l'ordre est tout-puissaal. 

Pour difiérens emplois nous fabrique en naissant; 

Et tout esprit n'est pas composé d'une étoffe 

Qui se trouve taillée à faire un philosophe. 

Si le vôtre est né propre aux élévations 

Où montent des savans les spéculations , 

Le mien est fait, ma sœur, pour aller terre à terre, 

Et dans les petits soins son foible se resserre. 

Ne troublons point du ciel les justes règlemens , 

Et de nos deux instincts suivons les mouvemens. 

Habitez , par l'essor d'un grand et beau génie , 

Les hautes régions de la philosophie , 

Tandis que mon esprit , se tenant ici- bas , 

Goûtera de l'hymen les terrestres appas. 

Ainsi , dans nos desseins , l'une à l'autre contraire , 

Nous saurons toutes deux imiter notre mère : 

Vous, du côté de l'âme et des nobles désirs; 

Moi , du côté des sens et des grossiers plaisirs ; 

Vous , aux productions d'esprit et de lumière ; 

Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière. 

ARMANDE. 

Quand sur une personne on prétend se régler , 
C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler; 
Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle , 
Ma sœur, que de tousser et de cracher comme elle. 

HENRIETTE. 

Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez , 

Si ma mère n'eût eu que de ces beaux côtés ; 

Et bien vous prend, ma sœur, que son noble génie 



ACTE I, SCÈNE I. 311 

N'ait pas vaqué toujours à la philosophie. 

De grâce, souffrez -moi, par un peu de bonté. 

Des bassesses à qui vous devez la clarté ; 

Et ne supprimez point , voulant qu'on vous seconde , 

Quelque petit savant qui veut venir au monde. 

ARMANDE. 

Je vois que votre esprit ne peut être guéri 

Du fol entêtement de vous faire un mari ; 

Mais sachons, s'il vous .plaît, qui vous songez à prendre; 

Votre visée, au moins, n'est pas mise à Clitandre? 

HENRIETTE. 

Et par quelle raison n*y seroit-elle pas? 
Manque-t-il de mérite? est-ce un choix qui soit bas? 

ARMANDE. 

Non ; mais c'est un dessein qui seroit malhonnête , 
Que de vouloir d'une autre enlever la conquête ; 
Et ce n'esl^as un fait dans le monde ignoré, 
Que Clitandre ait pour moi hautement soupiré. 

HENRIETTE. 

Oui; mais tous ces soupirs chez vous sont choses vaines, 

Et vous ne tombez point aux bassesses humaines; 

Votre esprit à l'hymen renonce pour toujours , 

Et la philosophie a toutes vos amours. 

Ainsi , n'ayant au cœur nul dessein pour Clitandre , 

Que vous importe-t-il qu'on y puisse prétendre? 

ARMANDE. 

Cet empire que tient la raison sur les sens 
Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens , 
Et l'on peut , pour époux , refuser un mérite 
Que , pour adorateur , on veut bien à sa suite. 

HENRIETTE. 

Je n*ai pas empêché qu'à vos perfections 

Il n'ait continué ses adorations; 

Et je n'ai fait que prendre , au refus de votre âme , 

Ce qu'est venu m'ofîrir Thommage de sa flamme. 

ARMANDE. 

Mais , à l'offre des vœux d'un amant dépité , 
Trouvez-vous, je vous prie, entière sûreté? 
Croyez-vous pour vos yeux sa passion bien forte , 
Et qu*en son cœur, pour moi, toute flamme soit morte? 

HENRIETTE. 

11 me le dit, ma sœur; et, pour moi, je le croi. 

ARMANDE. 

Ne soyez pas , ma sœur , d'une si bonne foi , 

Et crayez , quand il dit qu'il me quitte et vous aime , 



312 LES FEMMES SAVANTES. 

Qu'il n'y songe pas bien , et se trompe lui-même. 

HENRIETTE. 

Je ne sais; mais enfm, si c'est votre plaisir, 
Il nous est bien aisé de nous en éclaircir. 
Je l'aperçois qui vient; et, sur cette matière, 
11 pourra nous donner une pleine lumière. 

SCÈNE II. - CLITANDRE, ARMANDE, HENRIBTTR. 

HENRIETTE. 

Pour me tirer d'un doute où me jette ma sœur, 
Entre elle et moi, Glitandre, expliquez votre cœur; 
Découvrez -en le fond, et nous daignez apprendre 
Oui de nous à vos vœux est en droit de prétendre. 

ARMANDE. 

Non , non , je ne veux point à votre passion 

Imposer la rigueur d'une explication; » 

Je ménage les gens , et sais comme embarrasse 

Le contraignant effort de ces aveux en face. 

CLITANDRE. 

Non , madame , mon cœur qui dissimule peu , 
Ne sent nulle contrainte à faire un libre aveu. 
Dans aucun embarras un tel pas ne me jette , 
Et j'avouerai tout haut , d'une âme franche et nette , 
Que les tendres liens où je suis arrêté , 

(Montrant Henriette.) 
Mon amour et mes vœux sont tout de ce côté. 
Qu'à nulle émotion cet aveu ne vous porte ; 
Vous avez bien voulu les choses de la sorte. 
Vos attraits m'avoient pris, et mes tendres soupirs 
Vous ont assez prouvé l'ardeur de mes désirs; 
Mon cœur vous consacroit une flamme immortelle; 
Mais vos yeux n'ont pas cru leur conquête assez belle; 
J'ai souffert sous leur joug cent mépris différens : 
Ils régnoient sur mon âme en superbes tyrans ; 
Et je me suis cherché, lassé de tant de peines. 
Des vainqueurs plus humains , et de moins rudes chaînes. 

[Montrant Henriette,) 
Je les ai rencontrés, madame, dans ces yeux, 
Et leurs traits à jamais me seront précieux; 
D'un regard pitoyable ils ont séché me& larmes , 
Et n'ont pas dédaigné le rebut de vos charmes. 
De si rares bontés m'ont si bien su toucher , 
Qu'il n'est rien qui me puisse à mes fers arracher ; 
Et j'ose maintenant, vous conjurer, madame, 



ACTE I, SCÈNE II. 3i3 

De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme, 
De ne point essayer à rappeler un cœur 
Résolu de mourir dans cette douce ardeur. 

ARMANDE. 

Hé! qui vous dit, monsieur, que Ton ait cette envie, 
Et que de vous enfin si fort on se soucie? 
Je vous trouve plaisant de vous le figurer, 
Et bien impertinent de me le déclarer. 

HENRIETTE. 

Hé!, doucement, ma sœur. Où donc est la morale 
Qui sait si bien régir la partie animale , 
Et retenir la bride aux efforts du courroux? 

ARMANDE. 

Mais vous , qui m'en parlez , où la pratiquez-vous , 
De répondre à l'amour que l'on vous fait paroître , 
Sans le congé de ceux. qui vous ont donné l'être? 
Sachez que le devoir vous soumet à leurs lois , 
Qu'il ne vous est permis d'aimer que par leur choix , 
Qu'ils ont sur votre cœur l'autorité suprême , 
Et qu'il est criminel d'en disposer vous-même. 

HENRIETTE. 

Je rends grâce aux bontés que vous me faites voir, 
De m'enseigner si bien les choses du devoir. 
Mon cœur sur vos leçons veut régler sa conduite ; 
Et, pour vous faire voir, ma sœur, que j'en profite, 
Glitandre , prenez soin d'appuyer votre amour 
De l'agrément de ceux dont j'ai reça le jour. 
Faites-vous sur mes vœux un pouvoir légitime , 
Et me jdonnez moyen de vous aimer sans crime. 

CLITANDRE. 

J'y vais de tous mes soins travailler hautement ; 
Et j'attendois de vous ce doux consentement. 

ARMANDE. 

Vons triomphez, ma sœur, et faites une mine 
A vous imaginer que cela me chagrine. 

HENRIETTE. 

Moi , ma sœur? point du tout. Je sais que sur vos sens 
Les droits de la raison sont toujours tout-puissans, 
Et que , par les leçons qu'on prend dans la sagesse , 
Vous êtes au-dessus d'une telle foiblesse. 
Loin de vous soupçonner d'aucun chagrin , je croi 
Qu'ici vous daignerez vous employer pour moi , 
Appuyer sa demande , et , de votre suffrage , 
Presser l'heureux moment de notre mariage. 
Je vous en sollicite; et, pour y travailler.... 



3U LES FEMMES SAVANTES. 

ARMAKDE. 

Votre petit esprit se mêle de railler, 

Et d'un cœur qu'on vous jette on vous voit toute fière. 

HENRIETTE. 

Tout jeté qu'est ce cœur , il ne vous déplaît guère ; 
Et, si vos yeux sur moi le pouvoient ramasser, 
Ils prendroient aisément le soin de se baisser. 

ARMANDE. 

A répondre à cela je ne daigne descendre , 

Et ce sont sots discours qu'il ne faut pas entendre. 

HENRIETTE.' 

C'est fort bien fait à vous , et vous nous faites voir 
Des modérations qu'on ne peut concevoir. 

SCÈNE III. — CLITANDRE, HENRIETTE. 

HENRIETTE. 

Votre sincère aveu ne Ta pas peu surprise. 

CLITANDRE. 

Elle mérite assez une telle franchise , 
Et toutes les hauteurs de sa folle fierté 
Sont dignes, tout au moins, de ma sincérité. 
Mais , puisqu'il m'est permis , je vais à votre père , 
Madame.... 

HENRIETTE. 

Le plus sûr est de gagner ma mère. 
Mon père est d'une humeur à consentir à tout ; 
Mais il met peu de poids aux choses qu'il résout : 
Il a reçu du ciel certaine bonté d'âme 
Qui le soumet d'abord à ce que veut sa femme ; 
C'est elle qui gouverne , et , d'un ton absolu , 
Elle dicte pour loi ce qu'elle a résolu. 
Je voudrois bien vous voir pour elle et pour ma tante 
Une âme, je l'avoue, un peu plus complaisante, 
Un esprit qui , flattant les visions du leur , 
Vous pût de leur estime attirer la chaleur. 

CLITANDRE. 

Mon cœur n'a jamais pu , tant il est né sincère , 
Même dans votre sœur , flatter leur caractère ; 
Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût. 
Je consens qu'une femme ait des clartés de tout ; 
Mais je ne lui veux point la passion choquante 
De se rendre savante , afin d'être savante , 
Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait, 
Elle sache ignorer les choses qu'elle sait ; 



ACTE.I, SCÈNE III. 315 

De son étude , enfin , je veux qu'elle se cache , 

Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache , 

Sans citer les auteurs , sans dire de grands mots 

Et clouer de l'esprit à ses moindres propos. 

Je respecte beaucoup madame votre mère ; 

Mais je ne puis du tout approuver sa chimère , 

Et me rendre l'écho des choses qu'elle dit , 

Aux encens qu'elle donne à son héros d'esprit. 

Son monsieur Trissotin me chagrine , m'assomme , 

Et j'enrage de voir qu'elle estime un tel homme , 

Qu'elle nous mette au rang des grands et beaux esprits 

Un benêt dont partout on siffle les écrits , 

Un pédant dont on voit la plume libérale 

D'officieux papiers fournir toute la halle. 

HENRIETTE . 

Ses écrits , ses discours , tout m'en semble ennuyeux , 

Et je me trouve assez votre goût et vos yeux ; • 

Mais , comme sur ma mère il a grande puissance , 

Vous devez vous forcer à quelque complaisance. 

Un amant fait sa cour où s'attache son cœur ; 

Il veut de tout le monde y gagner la faveur; 

Et , pour n'avoir personne à sa flamme contraire , 

Jusqu'au chien du logis il s'eflbrce de plaire. 

CLITANDRE. 

Oui , VOUS avez raison ; mais monsieur Trissotin 
M'inspire au fond de l'âme un dominant chagrin. 
Je ne puis consentir , pour gagner ses suffrages , 
A me déshonorer en prisant ses ouvrages : 
C'est par eux qu'à mes yeux il a d'abord paiTi , 
Et je le connoissois avant que l'avoir vu. 
Je vis , dans le fatras des écrits qu'il nous donne , 
Ce qu'étale en tous lieux sa pédante personne , 
La constante hauteur de sa présomption , 
Cette intrépidité de bonne opinion , 
Cet indolent état de confiance extrême , 
Qui le rend en tout temps si content de soi-même, 
Qui fait qu'à son mérite incessamment il rit , 
Qu'il se sait si bon gré de tout ce qu'il écrit , 
Et qu'il ne voudroit pas changer sa renommée 
Contre tous les honneurs d'un général d'armée, 

HENRIETTE. 

C'est avoir de bons yeux que de voir tout cela. 

CLITANDRE. 

Jusques à sa figure encor la chose alla , 

Et je vis, par les vers qu'à la tête il nous jette , 



\ 



31 fi LES FEMMES SAVANTES. 

De quel air il falloit que fût fait le poète ; 

Et j'en avois si bien deviné tous les traits , 

Que , rencontrant un homme un jour dans le Palais * , 

Je gageai que c'étoit Trissotin en personne , 

Et je vis qu'en effet la gageure étoit bonne. 

HENRIETTE. 

Quel conte I 

CLITANDRE. 

Non; je dis la chose comme elle est : 
Mais je vois votre tante. Agréez, s'il vous plaît, 
Que mon cœur lui déclare ici notre mystère, 
Et gagne sa faveur auprès de votre mère. 

SCÈNE IV. — BÉLISE, CLITANDRE. 

CLITANDRE. 

Souffrez , pour vous parler , madame , qu'un amant 
Prenne l'occasion de cet heureux moment , 
Et se découvre à vous de la sincère flamme.... 

BÉLISE. 

Ah I tout beau : gardez-vous de m'ouvrir trop votre âme. 
Si je vous ai su mettre au rang de mes amans , 
Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchemens , 
Et ne m'expliquez point , par un autre langage , 
Des désirs qui, chez moi, passent pour un outrage. 
Aimez-moi , soupirez , brûlez pour mes appas ; 
Mais qu'il me soit permis de ne le savoir pas. 
Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes, 
Tant que vous vous tiendrez aux muets interprètes ; 
Mais , si la bouche vient à s'en vouloir mêler , 
Pour jamais de ma vue il vous faut exiler. 

CLITANDRE. 

Des projets de mon cœur ne prenez point d'alarme. 
Henriette , madame , est l'objet qui me charme ; 
Et je viens ardemment conjurer vos bontés 
De seconder l'amour que j'ai pour ses beautés. 

BÉLISE. 

Ah! certes, le détour est d'esprit, je l'avoue : 
Ce subtil faux-fuyant mérite qu'on le loue; 
El , dans tous les romans où j'ai jeté les yeux , 
Je n'ai rien rencontré de plus ingénieux. 

4 . Le Palais de Justice, dont les galeries étaient un lieu de promenad 
A h mode. 



ACTE 1, SCÈNE IV. 317 

CLITANDRE. 

Ceci n'est point du tout un trait d'esprit , madame , 
Et c'est un pur aveu de ce que j'ai dans l'âme. 
Les cieux , par les liens d'une immuable ardeur , 
Aux beautés d'Henriette ont attaché mon cœur; 
Henriette me tient sous son aimable empire , 
Et l'hymen d'Henriette est le bien où j'aspire. 
Vous y pouvez beaucoup ; et tout ce que je veux , 
C'est que vous y daigniez favoriser mes vœux. 

BÉLISB. 

Je vois où doucement veut aller la demande , 

Et je sais sous ce nom ce qu'il faut que j'entende. 

La figure est adroite ; et , pour n'en point sortir , 

Aux choses que mon cœur m'offre à vous repartir, 

Je dirai qu'Henriette à l'hymen est rebelle , 

Et que , sans rien prétendre , il faut brûler pour elle. 

CLITANDRE. 

Ehl madame, à quoi bon un pareil embarras? 
Et pourquoi voulez-vous penser ce qui n*est pas? 

BéLISE. 

.Mon Dieu! point de façons. Cessez de vous défendre 
De ce que vos regards m'ont souvent fait entendre. 
Il suffit que l'on est contente du détour 
Dont s'est adroitement avisé votre amour , 
Et que , sous la figure où le respect l'engage , 
On veut bien se résoudre à souffrir son hommage , 
Pourvu que ses transports , par l'honneur éclairés , 
N'offrent à mes autels que des vœux épurés. 

CLITANDRE. 

Mais... 

BÉLISE. 

Adieu. Pour ce coup, ceci doit vous suffire, 
Et je vous ai plus dit que je ne voulois dire. 

CLITANDRE. 

Mais votre erreur.... 

BÉLISE. 

Laissez. Je rougis maintenant, 
Et ma pudeur s'est fait un effort surprenant. 

CLITANDRE. 

Je veux être pendu, si je vous aime; et sage.... 

BÉLISE. 

Non, non, je ne veux rien entendre davantage. 



318 LES FEMMES SAVANTES. 

SCÈNE V. - CLIT ANDRE , seul 

Diantre soit de la ibUe avec ses visions ! 

A-t-on rien vu d'égal à ses préventions? 

Allons commettre un autre au soin que Ton me donoe , 

Et prenons le secours d'une sage personne. 



ACTE DEUXIÈME. 



SCÈNE I. — ARISTE, quittant Clitandre, et lui parlant eneon. 

Oui, je vous porterai la réponse au plus tôt; 
J'appuierai , presserai , ferai tout ce qu'il faut. 
Qu'un amant , pour un mot , a de choses à dire I 
Et qu'impatiemment il veut ce qu'il désire ! 
Jamais.... 

SCÈNE II. — CHRYSALE, ARISTE. 

ABISTB. 

Ah ! Dieu vous gard' , mon frère. 

CHRTSALB. 

Et vous aussi , 
Mon frère. 

ARISTE. 

Savez-vou5 ce qui m'amène ici ? 

CHRYSALE. 

Non; mais, si vous voulez, je suis prêt à l'entendre. 

ARISTE. 

Depuis assez longtemps vous connoissez Clitandre? 

CHRYSALE. 

Sans doute , et je le vois qui fréquente chez nous. 

ARISTE. 

En quelle estime est-il, mon frère, auprès de vous? 

CHRYSALE. 

D'homme d'honneur, d'esprit, de cœur et de conduite, 
Et je vols peu de gens qui soient de son mérite. 

ARISTE. 

Certain désir qu'il a, conduit ici mes pas, 
Et je me réjouis que vous en fassiez cas. 

CHRYSALE. 

Je couDus feu son père en mon voyage à Rome. 



ACTE II, SCÈNE II. 319 

ARISTE. 

Fort bien. 

CHRTSALE. 

C*étoit, mon frère, un fort bon gentilhomme. 

ARISTE. 

On le dit. 

CHRYSALE. 

Nous n'avions alors que vingt-huit ans , 
Et nous étions, ma foi, tous deux de verts galans. 

ARISTE. 

Je le crois. 

CHRYSALE. 

Nous donnions chez les dames romaines, 
Et tout le monde, là, parloit de no,s fredaines : 
Nous faisions des jaloux. 

ARISTE. 

Yoilà qui va des mieux; 
Mais venons au sujet qui m'amène en ces lieux. 

SCÈNE III. — BÉLISE, entrant doucement ^ et écoutant; 

CHRYSALE, ARISTE. 

ARISTE. 

Clitandre auprès de vous me fait son interprète , 
Et son cœur est épris des grâces d'Henriette. 

CHRYSALE. 

Quoil de ma fille? 

ARISTE. 

Oui ; Clitandra en est charmé , 
Et je ne vis jamais amant plus enflanimé. 

BéLisB , à Ariste. 
Non, non; je vous entends. Vous ignorez l'histoire, 
Et l'affaire n'est pas ce que vous pouvez croire. 

ARISTE. 

Comment , ma sœur? 

BÉLISE. 

Clitandre abuse vos esprits , 
Et c'est d'un autre objet que son cœur est épris. 

ARISTE. 

Vous raillez. Ce n'est pas Henriette qu'il aime? 

' BALISE. 

Non; j'en suis assurée. 

ARISTE. 

Il me l'a dit lui-même. 

BÉLISE. 

Hé! oui. 



320 LES FEMMES SAVANTES. 

ARISTE. 

Vous me voyez , ma sœur , chargé par lui 
D'en faire la demande à son père aujourd'hui. 

BÉLISE. 

Fort bien. 

ARISTE. 

Et son amour même m'a fait instance 
De presser les momens d'une telle alliance. 

BÉLISE. 

Encor mieux. On ne peut tromper plus galamment. 

Henriette , entre nous , est un amusement , 

Un voile ingénieux , un prétexte , mon frère , 

A couvrir d'autres feux dont je sais le mystère ; 

Et je veux bien , tous deux , vous mettre hors d'erfeuTr 

ARISTE. 

Mais , puisque vous savez tant de choses , ma sœur , 
Dites-nous, s'il vous plaît, cet autre objet qu'il aime. 

BÉLISE. 

Vous le voulez savoir? 

ARISTE. 

Oui. Quoi? 

BÉLISE. 

Moi. 

ARISTE. 

Vous? 
BÉLiae. 

Moi-même. 

ARISTE. 

Hai, ma sœurl 

BÉLISE. 

Qu'est-ce donc que veut dire ce hai? 
Et qu'a de surprenant le discours que je fai ? 
On est faite d'un air , je pense , à pouvoir dire 
Qu'on n'a pas pour un cœur soumis à son empire ; 
I^ Dorante , Damis , Gléonte et Lycidas , 
Peuvent bien faire voir qu'on a quelques appas. 

ARISTE. 

Ces gens vous aiment? 

BÉLISE. 

Oui, de toute leur puissance. 

ARISTE. 

Ils vous l'ont dit? 

BÉLISE. 

Aucun n'a pris cette licence ; 
Ils m'ont m révérer si fort jusqu'à ce jour, 
Qu'ils ne m'ont jamais dit un mot de leur amour. 
Mais, pour m'offrir leur cœur et vouer leur service, 



ACTE II, SCÈNE 111. 3^1 



Les muets truchemens ont tous fait leur office. 

ARISTE. 

On ne voit presque point céans venir Damis. 

BÉLISE. 

C'est pour me faire voir un respect plus soumis. 

ARISTE. 

De mots piquans, partout, Dorante vous outrage. 

BÉLISE. 

Ce sont emportemens d'une jalouse rage. 

ARISTE. 

Cléonte et Lycidas ont pris femme tous deux. 

BÉLISE. 

C'est par un désespoir, où j'ai réduit leurs feux 

ARISTE. 

Ma foi, ma chère sœur, vision toute claire. 

CHRYSALE , à BéHse. 
De ces chimères-là vous devez vous défaire. 

BÉLISE. 

Ah! chimères! ce sont dès chimères, dit-on. 
Chimères , moi ! Vraiment , chimères est fort bon ! 
Je me réjouis fort de chimères, mes frères; 
Et je ne savois pas que j'eusse des chimères. 

SCÈNE IV. — CHRYSALE , ARISTE. 

CHRTSALE. 

Notre sœur est folle, oui. 

ARISTE. 

Gela croît tous les jours. 
Mais , encore une fois , reprenons lé discours. 
Clitandre vous demande Henriette pour femme ; 
Voyez quelle réponse on doit faire à sa flamme. 

CHRYSALE. 

Faut- il le demander? J'y consens de bon cœur, 
Et tiens son alliance à singulier honneur. 

ARISTE. 

Vous savez que de bien il n'a pas l'abondance , 
Que.... • 

CHRYSALE. 

C'est un intérêt qui n'est pas d'importance : 
11 est riche en vertu , cela vaut des trésors ; 
Et puis son père et moi n'étions qu'un en deux corps. 

ARISTE. 

Parlons à votre femme , et voyons à la rendre 
Favorable.... 

MoTi?RF. m «)|^ 



8|2 LES FEMMES SAVANTES. 

CHRYSALB. 

Il suffit; je Taccepte pour gendre. 

ARISTB. 

Oui ; mais , pour appuyer votre consentement , 
Mon frère , il n'est pas mal d'avoir son agrément. 
Allons.!.. 

CHRYSALB. 

Vous moquez-vous? Il n'est pas nécessaire. 
Je réponds de ma femme , et prends sur moi l'afiaire. 

ARISTB. 

Mais.... 

CHRYSALB. 

Laissez faire , dis-je , et n'appréhendez pas. 
Je la vais disposer aux choses de ce pas. 

ARISTB. 

Soit. Je vais là-dessus sonder votre Henriette, 
Et reviendrai savoir.... 

CHRYSALB. 

C'est une affaire faite ; 
Et je vais à ma femme en parler sans délai. 

SCÈNE V. — CHRYSALE, MARTINE. 

MARTINE. 

Me voilà bien chanceuse 1 Hélas ! l'an dit bien vrai , 
Qui veut noyer son chien , l'accuse de la rage ; 
Et service d'autrui n'est pas un héritage. 

CHRYSALE. 

Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous , Martine? 

MARTINE. 

Ce que j'ai? 

CHRYSALB. 

Oui. 

MARTINB. 

J'ai que l'an me donne aujourd'hui mon congé i 
Monsieur. 

CHRYSALB. 

Votre congé? 

MARTINE. 

Oui. Madame me chasse. 

CHRYSALB 

Je n'entends pas cela. Gomment? 

MARTII^E. 

On me menace, 
Si je ne sors d'ici , de me bailler cent coups. 



ACTE II, SCÈNE V. 3^3 

CHRYSÀLE. 

Non , Yous demeurerez ; je suis content de vous. 
Ma femme bien souvent a la tête un peu chaude ; 
Et je ne veux pas, moi.... 

SCÈNE VI. — PHILAMINTE, BÉLISE, CHRYSALE, MARTINE. 

pfliLAMiNTE , apercevant Martine. 

Quoi! je vous vois, maraude? 
Vite, sortez, friponne; allons, quittez ces lieux, 
Et ne vous présentez jamais devant mes yeux. 

CHRYSALE. 

Tout doux. 

PUILAMINTE. 

Non , c'en est fait. 

CHRYSALE. 

Hél 

PHILAMINTE. 

Je veux qu'elle SQ^t^. 

CHRYSALE. 

Mais qu'a- 1- elle commis, pour vouloir de la sorte?... 

PHILAMINTE. 

Quoi! vous la soutenez? 

CHRYSALE. 

En aucune façon. 

PHILAMINTE. 

Prenez-vous son parti contre moi? 

CHRYSALE. 

Mon Dieu! non; 
Je ne fais seulement que demander son crime. 

PHILAMINTE. 

Suis-je pour la chasser sans cause légitime? 

CHRYSALE. 

Je ne dis pas cela; mais il faut de nos gens.... 

PHILAMINTE. 

Non; elle sortira, vous dis-je, de céans. 

CHRYSALE. 

Hé bieni oui. Yous clit-Oû quelque chose là contre? 

PHILAMINTE. 

Je ne veux point d'obstacle aux désirs que je monlre. 

CHRYSALE. 

D'accord. 

PHi;.AMINTE. 

Et vous devez , en raisonnable époux , 
Etre pour moi contre elle et prendre mon courroux. 



324 LES FEMMES SAVANTES. 

CHRYSALB. 

(Se tournant vers Martine.) 
Aussi fais-je. Oui, ma femme avec raison vous chasse, 
Co^iuine , et votre crime est indigne de grâce. 

MARTINE. 

Qu'est-ce donc que j'ai fait? 

CIIRYSALE, ha^. 

Ma fai , je ne sais pas. 

PHILAMINTE. 

VA\e est d'humeur encore à n'en faire aucun cas ! 

CHRYSALE. 

A-t-elle , pour donner matière à votre haine , 
Cassé quelque miroir ou quelque porcelaine? 

PHILAMINTE, 

Voudrois-je la chasser? et vous figurez-vous 

Que , pour si peu de chose , on se mette en courroux f 

CHRYSALE. 

(A Martine.) (A Philaminte.) 
Qu'est-ce à dire? L'affaire est donc considérable? 

PHILAMINTE. 

Sans doute. Me voit-on femme déraisonnable? 

CHRYSALE. 

Est-ce qu'elle a laissé, d'un esprit négligent, 
Dérober quelque aiguière ou quelque plat d'argent? 

PHILAMINTE. 

Gela ne seroit rien. 

CHRYSALE , à Martine. 
Oh 1 oh ! peste , la belle I 
(A Philaminte.) 
Quoil l'avez-vous surprise à n'être pas fidèle? 

PHILAMINTE. 

C'est pis que tout cela. 

CHRYSALE. 

Pis que tout cela? 

PHILAMINTE. 

Pis. 

CHRYSALE. 

(A Martine.) {A Philaminte.) 

Comment! diantre, friponne I Euhl a-t-elle commis?»,* 

PHILAMINTE. 

Elle a , d'une insolence à nulle autre pareille , 
Après trente leçons , insulté mon oreille 
Par l'impropriété d'un mot sauvage et bas , 
Qu'en termes décisifs condamne Yaugelas. 

CHRYSALE. 

Est-ce là.... 



ACTE II, SCÈNE VI. 335 



PHILAMINTE. 

Quoi ! toujours , malgré nos remontrances , 
Heurter le fondement de toutes les sciences , 
La grammaire , qui sait régenter jusqu'aux rois , 
Et les fait, la main haute, obéir à ses lois! 

CHRTSALB. 

Du plus grand des forfaits je la croyois coupable. 

PHILAMINTE. 

Quoil vous ne trouvez pas ce crime impardonnable? 

CHRYSÂLE. 

Si fait. 

• PHILAMINTE. 

Je voudrois bien que vous Texcusassiez. 

CHRYSALE. 

Je n*ai garde. 

BÉLISB. 

Il est vrai que ce sont dés pitiés. 
Toute construction est par elle détruite; 
Et des lois du langage on l'a cent fois instruite 

MARTINE. 

Tout ce que vous prêchez est , je crois , bel et bon ; 
Mais je ne saurois , moi , parler votre jargon. 

PHILAMINTE. . 

L'impudente ! appeler un jargon le langage 
Fondé sur la raison et sur le bel usage! 

MARTINE. 

Quand on se fait entendre, on parle toujours bien, 
Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien. 

PHILAMINTE. 

Hé bien ! ne voilà pas encore de son style ? 
Ne servent pas de rien I 

BÉLISE. 

cervelle indocile! 
Faut-il qu'avec les soins qu'on prend incessamment , 
On ne te puisse apprendre à parler congrûment? 
De pas mis avec rien tu fais la récidive; . 
Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative. 

MARTINE. - • 

Mon Dieu I je n'avons pas étugué comme vous , 

Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous. 

PHILAMINTE. 

Ah ! peut- on y tenir? 

BÉLISE. 

Quel solécisme horrible! 

PHILAMINTE. 

En voilà pour tuer une oreille sensible. 



S26 LES FEMMES SAVANTES. 

BéLISE. 

Ton esprit , je Tavoue , est bien matériel ! 
Je n'est qu'un singulier , avons est pluriel. 
Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire? 

MARTINE. 

Qui parle d'offenser grand' mère ni grand -père? 

PHILAMINTE. 

ciell 

BÉLISE. 

Grammaire est prise à contre-sens par toi , 
Et je t*ai déjà dit d'où vient ce mot. 

MARTINE. 

Ma foi ! 
Qu'il vienne de Chaillot , d'Auteuil ou de Pontoise , 
Gela ne me fait rien. 

BÉLISE. 

Quelle ftme villageoise! 
La grammaire , du verbe et du nominatif, 
Comme de l'adjectif avec le substantif, 
Nous enseigne les lois. 

MARTINE. 

J'ai , madame , à vous dire 
Que je ne connois point ces gens-là. 

PHILAMINTE. 

Quel martyre! 

BÉLISE. 

Ce sont les noms des mots; et l'on doit regarder 
En quoi c'est qu'il les faut faire ensemble accorder. 

MARTINE. 

Qu'ils s'accordent entre eux, ou se gourraent, qu'importe t 

PHILAMINTE, à BéliS€. 

Hél mon Dieu! finissez un discours de la sorte. 

{A Chrysale.) 
Vous ne voulez pas , vous , me la faire sortir? 

CHRYSALE. 

(A part.) 
Si fait. A son caprice il me faut consentir. 
Va, ne l'irrite point; retire-toi, Martine. 

PHILAMINTE. 

Comment! vous avez peur d'offenser la coquine? 
Vous lui parlez d'un ton tout à fait obligeant ! 

CHRYSALE. 

(D'an ton ferme.) (D'un ton plus doux.) 
Moi? point. Allons, sortez. Va-t'en, ma pauvre enfant. 



ACTE il, SCÈNE Vil. 327 

SCÈNE VII. — PHILAMINTE , CHRYSALE, BÉLISE. 

CHRTSALE. 

Vous êtes satisfaite , et la voilà partie ; 
Mais je n'approuve point une telle sortie : 
C'est une fille propre aux choses qu'elle fait , 
Et vous me la chassez pour un maigre sujet. 

PHILAMINTE. 

Vous voulez que toujours je l'aie à mon service, 

Pour mettre incessamment mon oreille au supplice , 

Pour rompre toute loi d'usage et de raison 

Par un barbare amas de vices d'oraison , 

De mots estropiés , cousus , par intervalles , 

De proverbes traînés dans les ruisseaux des halles? 

BÉLISE. 

Il est vrai que l'on sue à souffrir ses discours ; 
Elle y met Vaugelas en pièces tous les jours ; 
Et les moindres défauts de ce grossier génie , 
Sont ou le pléonasme , ou la cacophonie. 

CHRYSALE. 

Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas , 

Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas ? 

J'aime bien mieux , pour moi , qu'en épluchant ses herbes , 

Elle accommode mal les noms avec les verbes 

Et redise cent fois un bas et méchant mot , 

Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot. 

Je vis de bonne soupe , et non de beau langage. 

Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage ; 

Et Malherbe et Balzac , ai savans en beaux mots , 

En cuisine, peut-être, auroient été des sots. 

PHILAMINTE. 

Que ce discours grossier terriblement assomme ! 
Et quelle indignité , pour ce qui s'appelle homme , 
D'être baissé sans cesse aux soins matériels , 
Au lieu de se hausser vers les spirituels ! 
Le corps , cette guenille , est- il d'une importance , 
D*un prix à mériter seulement qu'on y pense ? 
Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin ? 

CHRYSALE. 

Oui , mon corps est moi-même , et j'en veux prendre soin ; 
Guenille , si l'on veut ; ma guenille m'est chère. 

BÉLISE. 

Le corps avec l'esprit fait figure , mon frère ; 
Mais , si vous en croyez tout le monde savant , 



328 LES FEMMES SATANTES. 

L'esprit doit sur le corps prendre le pas devant ; 
Et notre plus grand soin, notre première instance « 
Doit être à le nourrir du suc de la science. 

CHRYSALB. 

Ma foi , si vous songez à nourrir votre esprit , 
C'est de viande bien creuse , à ce que chacun dit ; 
Et vous n'avez nul soin , nulle sollicitude , 
Pour.... 

PHILAMINTE. 

Ah ! sollicitude à mon oreille est rude ; 
Il pue étrangement son ancienneté. 

BÉLISE. 

Il est vrai que le mot est bien collet monté. 

CHRYSALIî. 

Voulez-vous que je dise? il faut qu'enfin j'éclate, 

Que je lève le masque , et décharge ma rate. 

De folles on vous traite, et j'ai fort sur le cœur.... 

PHILAMINTE. 

Comment donc? 

CHRYSALE , à Bêlisc. 

C'est à vous que je parle, ma sœur. 

Le moindre solécisme en parlant vous irrite ; 

Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite. 

Vos livres éternels ne me contentent pas ; 

Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats, 

Vous devriez brûler tout ce meuble inutile , 

Et laisser la science aux docteurs de la ville ; 

M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans. 

Cette longue lunette à faire peur aux gens , 

Et cent brimborions dont l'aspect importune ; 

Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune , 

Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous , 

Où nous voyons aller tout sens dessus dessous. 

Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, 

Qu'une femme étudie et sache tant de choses. 

Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfans , 

Faire aller son ménage , avoir l'œil sur ses gens , 

Et régler la dépense avec économie , 

Doit être son étude et sa philosophie. 

Nos pères , sur ce point , étoient gens bien sensés , 

Qui disoient qu'une femme en sait toujours assez , 

Quand la capacité de son esprit se hausse 

A connoître un pourpoint d'avec un haut-de- chausse. 

Les leurs ne lisoient point , mais elles vivoient bien ; 

Leurs ménages étoient tout leur docte entretien; 



ACTE II, SCENE Vil. 829 

Et leurs livres , un dé , du fil et des aiguilles , 

Dont elles travailloient au trousseau de leurs filles. 

Les femmes d'à présent sont bien loin de ces mœurs ; 

Elles veulent écrire et devenir auteurs. 

Nulle science n'est pour elles trop profonde , 

Et céans , beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde : 

Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir, 

Et l'on sait tout chez moi , hors ce qu'il faut savoir. 

On y sait comment vont lune , étoile polaire , 

Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire ; 

Et, dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin, 

On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin. 

Mes gens à la science aspirent pour vous plaire , 

Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire. * 

Raisonner est l'emploi de toute ma maison. 

Et le raisonnement en bannit la raison. 

L*un me brûle mon rôt, en lisant quelque histoire; 

L'autre rêve à des vers , quand je demande à boire : 

Enfin , je vois par eux votre exemple suivi , 

Et j'ai des serviteurs , et ne suis point servi. 

Une pauvre servante au moins m'étoit restée , 

Qui de ce mauvais air n'étoit point infectée , 

Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas , 

A cause qu'elle manque à parler Vaugelas. 

Je vous le dis, ma sœur, tout ce train-là me blesse, 

Car c'est, comme j'ai dit, à vous que je m'adresse. 

Je n'aime point céans tous vos gens à latin , 

Et principalement ce monsieur Trissotin ; 

C'est lui qui , dans des vers , vous a tympanisées : 

Tous les propos qu'il tient sont des billevesées. 

On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé ; 

Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé. 

PHILAMINTE. 

Quelle bassesse , ô ciel ! et d'âme et de langage t 

BÉLISB. 

Est-il de petits corps un plus lourd assemblage, 
Un esprit composé d'atomes plus bourgeois? 
Et de ce même sang se peut-il que je sois ? 
Je me veux mal de mort d'être de votre race, 
Et , de confusion , j'abandonne la place. 



8^0 LES FEMMES SAVANTES. 

SCÈNE VIII. — PHILAMINTE , CHRT8ALE 

PHILAMINTE. 

Avez -VOUS à Iftcher encore quelque trait ? 

CHRYSALE. 

Moi ? Non. Ne parlons plus de querelle ; c'est fait 
Discourons d'autre affaire. A votre fille aînée 
On voit quelque dégoût pour les nœuds d'hyménée; 
C'est une philosophe enén , je n'en dis rien ; 
Elle est bien gouvernée , et vous faites fort bien : 
Mais de tout autre humeur se trouve sa cadette 
Et je crois qu'il est bon de pourvoir Henriette , 
De choisir un mari.... 

PHILAMINTE. 

C'est à quoi j'ai songé , 
Et je veux vous ouvrir l'intention que j'ai. 
Ce monsieur Trissotin, dont on nous fait un crime. 
Et qui n'a pas l'honneur d'être dans votre estime , 
Est celui que je prends pour l'époux qu'il lui faut ; 
Et je sais mieux que vous juger de ce qu'il vaut. 
La contestation est ici superflue , 
Et de tout point chez moi l'affaire est résolue. 
Au moins ne dites mot du choix de cet époux ; 
Je veux à votre fille en parler avant vous. 
J'ai des raisons à faire approuver ma conduite , 
Et je connoîtrai bien si vous l'aurez instruite . 

SCÈNE IX. — ARISTE, CHRYSALE. 

ARISTB. 

Hé bien! la femme sort, mon frère, et je vois bien 
Que vous venez d'avoir ensemble un entretien. 

CHRYSALE. 

Oui. 

ARISTE. 

Quel est le succès ? Aurons-nous Henriette ? 
A-t-elle consenti? l'affaire est-elle faite? 

CHRYSALE . 

Pas tout à fait encor. 

ARISTE. 

Refuse-t-elle? 

CHRYSALE. 

Non. 

ARISTE. 

Est-ce qu'elle balance? 



ACTE II, SCÈNE IX. 38i 



CHRYSALE. 

En aucune façon. 

ÂRISTE. 

Quoi donc? 

CHRYSALE. 

C'est que pour gendre elle m'offre un autre homme. 

ARISTE. 

Un autre homme pour gendre ! 

CHRYSALE. 

Un autre. 

ARISTE. 

' Qui se nomme ? 

CHRYSALE. 

Monsieur Trissotin. 

ARISTE. 

Quoi! ce monsieur Trissotin!... 

CHRYSALE. 

Oui , qui parle toujours de vers et de latin. 

ARISTE. 

Vous l'avez accepté? 

CHRYSALE. 

Moi , point : à Dieu ne plaise ! 

ARISTE. 

Qu'avez-vous répondu ? 

CHRYSALE. 

Kien ; et je suis bien aise 
De n'avoir point parlé , pour ne m'engager pas. 

ARISTE. 

La raison est fort belle , et c'est faire un grand paA. ^ 

Avez-vous su. du moins lui proposer Clitandre? 

CHRYSALE. 

Non ; car , comme j'ai vu qu'on parloit d'autre getidlre , 
J'ai cru qu'il étoit mieux de ne m'avanceT point. 

ARISTE. 

Certes , votre prudence est rare au dernier point. 
N'avez- vous point de honte, avec votre mollesse t 
Kt se peut-il qu'un homme ait assez de foiblesse 
Pour laisser à sa femme un pouvoir absolu , 
Et n'oser attaquer ce qu'elle a résolu ? 

CHRYSALE. 

Mon Dieu ! vous en parlez , mon frère , bien à l'aise , 
Et VOUS ne savez pas comme le bruit me pèse. 
J'aime fort le repos , la paix et la douceur , 
Et ma femme est terrible avecque son humeur. 
Du nom de philosophe elle fait grand mystère : 
Mais elle n'en est pas pour cela moins colère : 



338 LES FEMMES SAVANTES. 

Et sa morale , faite à mépriser le bien , 

Sur l'aigreur de sa bile opère comme rien. 

Pour peu que l'on s'oppose à ce que veut sa tète. 

On en a pour huit jours d'effroyable tempête. 

Elle me fait trembler dès qu'elle prend son ton ; 

Je ne sais où me mettre , et c'est un vrai dragon ; 

Et cependant , avec toute sa diablerie , 

Il faut que Je l'appelle et mon cœur et ma mie 

ARISTE. 

Allez , c'est se moquer. Votre femme , entre nous , 

Est , par vos lâchetés , souveraine sur vous. 

Son pouvoir n'est fondé que sur votre foiblesse; 

C'est de vous qu'elle prend le titre de maîtresse ; 

Vous-même à ses hauteurs vous vous abandonnez , 

Et vous faites mener en bête par le nez. 

Quoi! vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme. 

Vous résoudre une fois à vouloir être un homme , 

A faire condescendre une femme à vos vœux , 

Et prendre assez de cœur pour dire un Je le veux ! 

Vous laisserez , sans honte , immoler votre fille 

Aux folles visions qui tiennent la famille , 

Et de tout votre bien revêtir un nigaud, 

Pour six mots de latin qu'il leur fait sonner haut ; 

Un pédant qu'à tout coup votre femme apostrophe 

Du nom de bel esprit et de grand philosophe , 

D'homme qu'en vers galans jamais on n'égala , 

Et qui n'est , comme on sait , rien moins que tout cela I 

Allez , encore un coup , c'est une moquerie , 

Et votre lâcheté mérite qu'on en rie. 

. CHRYSALB. 

Oui, vous avez raison, et je vois que j'ai tort. 
Allons , il faut enfin montrer un cœur plus fort , 
Mon frère. 

ARISTE. 

C'est bien dit. 

CHRYSALE. 

C'est une chose infâme 
Que d*être si soumis au pouvoir d'une femme. 

ARISTE. 

Fort bien. 

CHRYSALE. 

De ma douceur elle a trop profité y 

ARISTE. 

Il est vrai. 

CHRYSALE. 

Trop joui de ma facilité. 



ACTE II, SCÈNE IX. 333 

ARISTE. 

Sans doute. 

CURY^ALB. 

Et je lui veux faire aujourd'hui connoître 
Que ma fille est ma fille ,. et que j'en suis le maître , 
Pour lui prendre un mari qui soit selon mes vœux. 

ARISTB. 

Vous voilà raisonnable , et conune je vous veux. 

CHRYSALE. 

Vous êtes pour Clitandre , et savez sa demeure ; 
Faites-le-moi venir , mon frère , tout à l'heure. 

ARISTE* 

J'y cours tout de ce pas. 

CHRYSALE. 

C'est souffrir trop longtemps , 
Et je m'en vais être homme à la barbe des gens. 



ACTE TROISIÈME. 



SCÈNE I. — PHILAMINTE, ARMANDE, BÉUSE, TRISSOTIN, 

LÉPINE. 

PHILAMINTE. 

Ahl mettons-nous ici pour écouter à l'aise 

Ces vers que mot à mot il est besoin qu'on pèse. 

ARMANDE. 

Je brûle de les voir. 

RELISE. 

Et l'on s'en meurt chez nous. 
PHILAMINTE, à Tris€Otin. 
Ce sont charmes pour moi , que ce qui part de vous. 

ARMANDE. 

Ce m*est une douceur à nulle autre pareille. 

BÉLISE. 

Ce sont tepas friands qu'on donne à mon oreille. 

PHILAMINTE. 

Ne faites point languir de si pressans désirs. 

ARMANDE. 

Dépêchez. 

BÉLISE. 

Faites têt , et hâtez nos plaisirs. 



334 LES FEMMES SAYABTES. 

PBILAMJXTB. 

A notre impatience oCEirez Tctre épigramme. 

TEissJTiH , à PkiiamùUe. 
Hâas ! c'est un enftnt tout noaTean-né , madame; 
Son sort assurément a lieu de tous toucber. 
Et c'est dans Totre cour que j'en Tiens d'accoucher. 

PH1LAMIV7R. 

Pour me le rendre dier , il suffit de son père. 

TRISSOTIH. 

Votre approbation loi peut serrir de mère. 

BBLISB. 

Qu'il a d'esprit ! 

SC£NE U — HENRIETTE, PHILAMINTE, BÉLISS, ARMANDE, 

TRISSOTIN, LÉPINE. 

PBiLAMiNTB « à Henriette , qui veut se retirer. 
Holà! pourquoi donc fuyez-TOus? 

HENRIETTE. 

C'est de peur de troubler un entretien si doux. 

PHILAMINTE. 

Approchez , et venez , de toutes vos oreilles , 
Prendre part au plaisir d'entendre des merveilles. 

HENRIETTE. 

Je sais peu les beautés de tout ce qu'on écrit , 
Et ce n'est pas mon fait que les choses d'esprit. 

PHILAMINTE. 

Il n'importe : aussi bien ai-je à vous dire ensuite 
Un secret dont il faut que vous soyez instruite. 

TRISSOTIN, à Henriette. 
Les sciences n'ont rien qui vous puisse enflammer , 
Et vous ne vous piquez que de savoir charmer. 

HENRIETTE. 

Aussi peu l'un que l'autre; et je n'ai nulle envie.... 

BÉLISE. 

Ah ! songeons à l'enfant nouveau-né , je vous prie 

PHiLAiriNTE , à Lépine. 
Allons , petit garçon , vite de quoi s'asseoir. 

(Lépine se laisse tomber.) • 

Voyez l'impertinent I EÔt-ce que l'on doit chofr, 
Après avoir appris l'équilibre des choses? 

BÉLISE. 

De ta chute, ignorant, ne vois-tu pas les causes, 
Et qu'el'e vient d'avoir, du point fixe, écarté 
Ce que uous appelons centre de gravité? 



ACTE III, SCÈNE IL 335 

LÉPINB. 

Je m'en suis aperçu, madame, étant par terre. 

PHiLAifiNTE, à LépinCy qui sort- 
Le lourdaud I 

TRISSOTIN. 

Bien lui prend de n'être pas de verre. 
armânde. 
Ah ! de l'esprit partout ! 

BÉLISE. 

Cela ne tarit pa9. 

(Ils s'asseyent,) 

PHILAUINTE. 

Servez-nous promptement votre aimable repas. 

TRISSOTIN. 

Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose , 

Un plat seul de huit vers me semble peu de chose ; 

Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal 

De joindre à l'épigrammô , ou bien au madrigal , 

Le ragoût d'un sonnet qui , chez une prino«sse ^ 

A passé pour avoir quelque délicatesse. 

Il est de sel attique assaisonné partout , 

Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût. 

ÂRKÀNDE. 

Ah } je n'en doute point. 

PHILAlflNTE. 

Donnons vite audience. 
BÉLISE , irUerrompant Trissotin chaqtie fois qu'il se dispose à lire. 
Je sens d'aise mon cœur tressaillir par avance. 
J'aime la poésie avec entêtement, 
Et surtout quand les vers sont tournés galaminent. 

PHILÂlfINTE. 

Si nous parlons toujours , il ne pourra rien dire* 

TRISSOTIN. 

So.... 

BÉLISE , à Henriette. 

Silence, ma nièce. 

ARMANDE. 

Ahl laissez-le donc lire. 

TRISSOTIN. 

Sonnet à la princesse Uranie, sur sa fièvre '. 

Votre prudence est endormie , 
De traiter mckgnifiquement , 

i. Le sonnet, tel que Trissotin va le lire, se trouve dans les OEuyres 
galantes en prose et en vers de M. Cotin^ Élienae Loyson^ Paris, ^663. Il 



336 LES FEMMES SAVANTES. 

Et de loger superbement 
Votre plus cruelle ennemie. 

BÉUSÉ. 

Ah I le joli début ! 

ARMANDB. 

Qu'il a le tour galant! 

PHILAMINTE. 

Lui seul des vers aisés possède le talent. 

ARMANDB. 

A prudence endormie , il faut rendre les armes. 

BÉLISE. 

Loger son ennemie , est pour moi plein de charmes. 

PHILAMINTB. 

J'aime superbement et magnifiquement; 

Ces deux adverbes joints font admirablement! 

BéLISB. 

Prêtons l'oreille au reste. 

TRISSOTIN. 

Votre prudence est endormie , 
De traiter magnifiquement , 
Et de loger superbement 
Votre plus cruelle ennemie. 

ARMANDB. 

Pnidence endormie t 

BéUSE. 

Loger son ennemie t 

PHILAMINTE. 

Superbement et magni^quement! 

TRISSOTIN. 

Faites-la sortir , quoi qu*on die , 
De r>otre riche appartement , 
Où cette ingrate insolemment 
Attaque votre belle vie, 

BÉLISB. 

Ah! tout doux! laissez-moi, de grâce, respirer. 

ARMANDB. 

Donnez- nous , s'il vous plaît , le loisir d'admirer. 

PHILAMINTB. 

On se sent , à ces vers , jusques au fond de l'âme , 
Couler je ne sais quoi qui fait que l'on se pâme. 

ARMANDB. 

Faites-la sortir , quoi qu'on die , 
De votre riche appa/rtement, 

a pour litre : « Sonnet a mademoiselle de Longueville, à présent dnchêssc de. 
Nemours f sur sajièvre quarte. » 



ACTE III, SCÈNE II. 337 

Que riche appartement est là joliment dit! 
Et que la métaphore est mise avec esprit ! 

PBILAMINTE. 

Faites-la sortir , quoi qu'on die. 
Ah ! que ce quoi qu'on die est d'un goût admirable ! 
C'est, à mon sentiment, un endroit impayable. 

armânde. 
De quoi qu'on die aussi mon cœur est amoureux. 

BÉLISE. 

Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux. 

ARMANDB. 

Je voudrois l'avoir fait. 

BÉLISE. 

Il vaut toute une pièce. 

PHILAMINTE. 

Mais en comprend-on bien, comnie moi, la finesse? 

ARHANDE ET BÉLISE. 

Oh ! oh ! 

PHILAMINTE. 

Faites-la sortir^ quoi qu'on die. 
Que de la fièvre on prenne ici les intérêts , 
N*ayez aucun égard, moquez-vous des caquets. 

Faites-la sortir , quoi qu'on die , 

Quoi qu'on die , quoi qu'on die. 
Ce quoi qu'on die en dit beaucoup p}us qu'il ne semble. 
Je ne sais pas , pour moi , si chacun me ressemble ; 
Mais j'entends là- dessous un million de mots. 

BÉLISE. 

Il est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros. 

PHILAMINTE , à Trissotin. 
Mais , quand vous avez fait ce charmant quoi qu'on die , 
Avez-vous compris, vous, toute son énergie? 
Songiez -vous bien vous-même à tout ce qu'il nous dit? 
Et pensiez-vous alors y mettre tant d'esprit ? 

TRISSOTIN. 

Hailhail 

ARMANDE. 

J'ai fort aussi Yingrate dans la tête. 
Cette ingrate de fièvre , injuste , malhonnête , 
Qui traite mal les gens qui la logent chez eux. 

PHILAMINTE. 

Enfin, les quatrains sont admirables tous deux. 
Venons-en promptement aux tiercets, je vous prie. 

ARMANDE. 

Ah 1 s'il vous plaît , encore une fois quoi qu'on die. 

Molière m '^<^^ 



338 LES FEMMES SAVANTES. 

TRI880TI1T. 

Faites-la sortir , quoi qu'on die , 

PHILAMINTB, ARUANDË ET BÉLISB. 

Quoi qu'on die! 

TRISSOTllt. 

De votre riche appartement , 

PHILAMINTB, ARMARDB ET BÉLISB. 

Riche appartement! 

TRI880TIN. 

OÙ cette ingrate insolemment 

PHILAMINTE, ARMANDE ET BÂLISB. 

Cette ingrate de fièvre! 

TRISSOTIN. 

Attaque votre belle vie, 

PHILAMINTB. 

Votre belle vie! 

ARMANDE ET BÉLISB 

Ah! 

TRISSOTIN. 

Quoi! sans respecter votre rang, 
Elle se prend à votre sang , 

PHILAMINTB , ARMANDE ET BÉLISB. 



Ah 



TRISSOTIN. 

Et nuit et jour vous fait outrage! 



Si vous la conduises aux bains , 
Sans la marchander davantage , 
Noy ex-la de vos propres mains. 

PHILAMINTB. 

Oo n'en peut "plus. 

BÉLISB. 

On pâme. 

ARMANDE. 

« On se meurt de plaisir. 

PHILAMINTB. 

De mille doux frissons vous vous sentez saisir. 

ARMANDE. 

Si vous la conduises au» bains , 

BÉLISB. 

Sans la marchander davantage , 

PHILAMINTB. 

NoyeX'la de vos propres mains. 
De vos propres mains , là , noyez-la dans les bains. 

ARMANDE. 

Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant. 



ACTE III, SCfiNÈ II. 3â9 



BéLIâB. 

Partout on s'y promène avec raviàsèraëht. 

PHILAMIKTE. 

On n*y sauroit marcher que sur de belles choses. 

àrmandb. 
Ce sont petits chemins tout parsemés de rosèé. 

tRISSOti!!. 

Le sonnet donc vous démble.... 

PâlLÀMINTË. 

Admirable, nduveati; 
Et personne jamais n'a rien fait de si beau. 

BÉLisE , à HièHriette. 
Quoi! sans émotion pendant cette letitUrel 
Vous faites là , ma nièce , une étraûgé figUre ! 

HERHIBTTB. 

Chacun fait ici-bas la figure qu'il peut , 

Ma tante; et bel esprit, il ne l'est pas qui Veut. 

TRISSOTIN. 

Peut-être que mes vers impdttiiûent madame. 

HBNRIBTT&. 

Point. Je n'écoute pas. 

PHILAMINTB; 

Ahl voyons l'épigramme. 

TRISSOTINi 

Sur un carrosse de couleur amarante donné à une dame de ses 

amies K 

PHILAMINTB. 

Ses titres ont toujours quelque chose de rare. 

ARMANDB* 

 cent beaux traits d'esprit leur nouveauté prépare. 

TRISSOTIN. 

Vamour si chèrement m'a vendu son lien , 

' PHILAMINTB, ARMANDB BT BÉLISB. 

Ahl 

TRISSOTIN. 

Qu'il m'en coûte déjà la moitié de mon bten; 

Et , quand tu vois ce beau carrosse , 

Où tant d'or se relève en "bosse , 

Qu'il étonne tout le pays , 
Et fait pompeusement triompher ma Lais,... 

4 . L'épigramme est dans le même volume que le sonnet. Elle est jnii- 
tulée : 4 Sur un carrosse de couleur amaranie acheté pour une dàriie , ma- 
drigal ; » avec cette note : ce £n faveur des Grecs et des Romains et de 
quelquèS^UtiÉ de nos François qui affectent ces rencontres aux mets, (pioT- 
que froides, j'ai fait grâce à cette épigramme, » 



340 LES FEMMES SAVANTES. 

PHILAMINTE. 

Ahl ma Lais! voilà de Térudition. 
L*enyeloppe est jolie, et vaut un million ^ 

TRISSOTIN. 

Et , quand tu vois ce beau carrasse , 
Où tant d'or se relève en hosse , 
Qu'il étonne tout le pays , 
Et fait pompeusement triompher ma Lais , 
Ke dis plus qv*il est amarante , 
Dis plutôt qu'il est de ma rente. 

ARMANDB. 

Oh! oh! oh! celui-là ne s*attend point du tout. 

PHILAMINTB. 

On n'a que lui qui puisse écrire de ce goût. 

BÉLISE. 

Ne dis plus qu'il est amarante , 
Dis plutôt qu'il est de ma rente. 
Voilà qui se décline , ma rente , de ma rente , à ma renie, 

PHILAMINTB. 

Je ne sais , du moment que je vous ai connu , 
Si , sur votre sujet , j'eus l'esprit prévenu ; 
Hais j'admire partout vos vers et votre prose. 

TRISSOTIN , à Philaminte, 
Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose , 
A notre tour aussi nous pourrions admirer. 

PHILAMINTB. 

Je n'ai rien fait en vers ; mais j'ai lieu d'espérer 

Que je pourrai bientôt vous montrer , en amie , 

Huit chapitres du plan de notre académie. 

Platon s'est au projet simplement arrêté 

Quand de sa république il a fait le traité; 

Hais à l'effet entier je veux pousser l'idée 

Que j'ai sur le papier en prose accommodée 

Car enfin , je me sens un étrange dépit 

Du tort que l'on nous fait du côté de l'esprit ; 

Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes, 

De cette indigne classe où nous rangent les hommes , 

De borner nos talens à des futilités , 

Et nous fermer la porte aux sublimes clartés. 

ARMANDB. 

C'est faire à notre sexe une trop grande offense 
De n'étendre l'effort de notre intelligence 

4 . Venveloppe est ce nom de Laïs , qui donne assez à entendre qu'il 
s'agit d'une fli/e entretenue. 



ACTE III, SCÈNE II. Zki 

Qu'à juger d'une jupe, ou de Tair d'un manteau, 
Ou des beautés d'un point, ou d'un brocart nouveau. 

BéLISB. 

Il faut se relever de ce honteux partage , 

Et mettre hautement notre esprit hors de page. 

TRISSOTIN. 

Pour les dames on sait mon respect en tous lieux; 
Et, si je rends hommage aux brillans de leurs yeux. 
De leur esprit aussi j'honore les lumières. 

PHILAMINTB. 

Le soxe aussi vous rend justice en ces matières ; 
Mais nous voulons montrer à de certains esprits 
Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris, 
Que de science aussi les femmes sont meublées; 
Qu'on peut faire , comme eux , de doctes assemblées , 
Conduites en cela par des ordres meilleurs; 
Qu'on y veut réunir ce qu'on sépare ailleurs, 
Môler le beau langage et les hautes sciences , 
Découvrir la nature en mille expériences; 
Et , sur les questions qu'on pourra proposer , 
Faire entrer chaque secte , et n'en point épouser. 

TRISSOTIN. 

Je m'attache pour l'ordre au péripatétisme. 

PHILAMINTB 

Pour les abstractions , j'aime le platonisme. 

ARMA^DB. 

Épicure me plaît, et ses dogmes sont forts. 

BÉLISB. 

Je m'accommode assez, pour moi, des petits corps; 
Mais le vide à souffrir me semble difficile , 
Et je goûte bien mieux la matière subtile. 

TRISSOTIN. 

Descartes , pour l'aimant , donne fort dans mon sent. 

ARMANDE. 

J'aime ses tourbillons. 

PHILAMINTB. 

Moi, ses mondes tombans. 

ARMANDB. 

il me tarde de voir notre assemblée ouverte, 
Et de nous signaler par quelque découverte. 

TRISSOTIN. 

On en attend beaucoup de vos viyes clartés ; 
Et pour vous la nature a peu d'obscurités. 

PHILAMINTB. 

Pour moi, sans me flatter, j'en ai déjà fait une; 



340 LES FEMMES SAVANTES. 

PHILAMINTB. 

Ahl ma Laxst voilà de Térudition. 
L*enyeloppe est jolie, et vaut un million ^ 

TRISSOTIN. 

Et , quand (u vois te heau carrosse , 
Où tant d'or se relève en hosse , 
Qu'il étonne tout le pays, 
Et fait pompeusement triompher ma Lais , 
Se dis plus qu'il est amarante , 
Dis plutôt qu'il est de ma rente. 

ARMAND B. 

Oh! oh! oh! celui-là ne s'attend point du tout. 

PHILAMINTB. 

On n*a que lui qui puisse écrire de ce goût. 

BÉLISE. 

Ne dis plus qu'il est amarante , 
Dis plutôt qu'il est de ma rente» 
Voilà qui se décline , ma rente , de ma rente , à ma renH, 

PHILAMINTE. 

Je ne sais , du moment que je vous ai connu , 
Si , sur votre sujet , j'eus l'esprit prévenu ; 
Hais j'admire partout vos vers et votre prose. 

TRISSOTIN , à Philaminte, 
Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose , 
A notre tour aussi nous pourrions admirer. 

PHILAMINTE. 

Je n'ai rien fait en vers ; mais j'ai lieu d'espérer 

Que je pourrai bientôt vous montrer , en amie , 

Huit chapitres du plan de notre académie* 

Platon s'est au projet simplement arrêté 

Quand de sa république il a fait le traité; 

Hais à l'effet entier je veux pousser l'idée 

Que j'ai sur le papier en prose accommodée 

Car enfin, je me sens un étrange dépit 

Du tort que l'on nous fait du côté de l'esprit; 

Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes. 

De cette indigne classe où nous rangent les hommes , 

De borner nos talens à des futilités , 

Et nous fermer la porte aux sublimes clartés. 

ARMANDB. 

C'est faire à notre sexe une trop grande offense 
De n'étendre l'effort de notre intelligence 

4 . Venveloppe est ce nom de Laïs , qui donne assez à entendre qu'il 
s'agit d'une fille entretenue. 



ACTE III, SCÈNE II. Zki 

Qu'à juger d*uDe jupe, ou de l'air d'un manteau, 
Ou des beautés d'un point, ou d'un brocart nouveau. 

BéLISB. 

Il faut se relever de ce honteux partage , 

Et mettre hautement notre esprit hors de page. 

TRISSOTIN. 

Pour les dames on sait mon respect en tous lieux; 
Et , si je rends hommage aux brillans de leurs yeux , 
De leur esprit aussi j'honore les lumières. 

PHILAMINTB. 

Le sexe aussi vous rend justice en ces matières ; 
Mais nous voulons montrer à de certains esprits 
Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris , 
Que de science aussi les femmes sont meublées; 
Qu'on peut faire , comme eux , de doctes assemblées , 
Conduites en cela par des ordres meilleurs; 
Qu'on y veut réunir ce qu'on sépare ailleurs, 
Môler le beau langage et les hautes sciences , 
Découvrir la nature en mille expériences; 
Et , sur les questions qu'on pourra proposer , 
Faire entrer chaque secte , et n'en point épouser. 

TRISSOTIN. 

Je m'attache pour l'ordre au péripatétisme. 

PHILAMINTB 

Pour les abstractions, j'aime le platonisme. 

ARMA^DB. 

Épicure me plaît, et ses dogmes sont forts. 

BÉLISB. 

Je m'accommode assez , pour moi , des petits corps; 
Mais le vide à souffrir me semble difficile , 
Et je goûte bien mieux la matière subtile. 

TRISSOTIN. 

Descartes, pour l'aimant, donne fort dans mon sent. 

ARMANDE. 

J'aime ses tourbillons. 

■ PHILAMINTB. 

Moi , ses mondes tombans. 

ARMANDB. 

il me tarde de voir notre assemblée ouverte , 
Et de nous signaler par quelque découverte. 

TRISSOTIN. 

On en attend beaucoup de vos vives clartés; 
Et pour vous la nature a peu d'obscurités. 

PHILAMINTB. 

Pour moi, sans me flatter, j'en ai déjà fait une; 



340 LES FEMMES SAVANTES. 

PHILAMINTB. 

Ahl ma Lais! voilà de Térudition. 
L'enveloppe est jolie, et vaut un million ^ 

TRISSOTIN. 

Et , quand tu vois ce })eau carrosse , 
Où tant d'or se relève en hosse , 
Qu'il étonne tout le pays^ 
Et fait pompetuement triompher ma Lais , 
Ne dis plus qu'il est amarante , 
Dis plutôt qu'il est de ma rente. 

ARMANDB. 

Oh! oh! oh! celui-là ne s'attend point du tout. 

PHILAMINTE. 

On n'a que lui qui puisse écrire de ce goût. 

BÉLISB. 

Ne dis plus qu'il est amarante , 
Dis plutôt qu'il est de ma rente. 
Voilà qui se décline , ma rente , de ma rente , à ma renie, 

PHILAMINTE. 

Je ne sais , du moment que je vous ai connu , 
Si, sur votre sujet, j'eus l'esprit prévenu; 
Hais j'admire partout vos vers et votre prose. 

TRISSOTIN , à Philaminte', 
Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose , 
A notre tour aussi nous pourrions admirer. 

PHILAMINTE. 

Je n'ai rien fait en vers ; mais j'ai lieu d'espérer 

Que je pourrai bientôt vous montrer , en amie , 

Huit chapitres du plan de notre académie. 

Platon s'est au projet simplement arrêté 

Quand de sa république il a fait le traité ; 

Hais à l'effet entier je veux pousser l'idée 

Que j'ai sur le papier en prose accommodée 

Car enfin , je me sens un étrange dépit 

Du tort que l'on nous fait du côté de l'esprit ; 

Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes, 

De cette indigne classe où nous rangent les hommes , 

De borner nos talens à des futilités , 

Et nous fermer la porte aux sublimes clartés. 

ARMANDE. 

C'est faire à notre sexe une trop grande offense 
De n'étendre l'effort de notre intelligence 

4 . Venvehppe est ce nom de Laïs , qui donne assez à entendre qu*il 
fiBBe fllfe entretenue. 




ACTE III, SCÈNE II. Zki 

Qu'à juger d'une jupe, ou de l'air d'un manteau, 
Ou des beautés d'un point, ou d'un brocart nouveau. 

BéLISE. 

Il faut se relever de ce honteux partage , 

Et mettre hautement notre esprit hors de page. 

TRISSOTIN. 

Pour les dames on sait mon respect en tous lieux; 
Et , si je rends hommage aux brillans de leurs yeux , 
De leur esprit aussi j'honore les lumières. 

PHILAMINTE. 

Le sexe aussi vous rend justice en ces matières ; 
Mais nous voulons montrer à de certains esprits 
Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris , 
Que de science aussi les femmes sont meublées; 
Qu'on peut faire, comme eux, de doctes assemblées, 
Conduites en cela par des ordres meilleurs ; 
Qu'on y veut réunir ce qu'on sépare ailleurs , 
Mêler le beau langage et les hautes sciences , 
Découvrir la nature en mille expériences; 
Et , sur les questions qu'on pourra proposer , 
Faire entrer chaque secte , et n'en point épouser. 

TRISSOTIN. 

Je m'attache pour l'ordre au péripatétisme. 

PHILAMINTE 

Pour les abstractions, j'aime le platonisme. 

ARMANDB. 

Épicure me plaît, et ses dogmes sont forts. 

BÉLISB. 

Je m'accommode assez , pour moi , des petits corps; 
Mais le vide à souffrir me semble difficile , 
Et je goûte bien mieux la matière subtile. 

TRISSOTIN. 

Descartes , pour l'aimant , donne fort dans mon sent. 

ARMANDE. 

J'aime ses toiirbillons. 

• PHILAMINTE. 

Moi, ses mondes tombans. 

ARMANDE. 

il me tarde de voir notre assemblée ouverte , 
Et de nous signaler par quelque découverte. 

TRISSOTIN. 

On en attend beaucoup de vos viyes clartés ; 
Et pour vous la nature a peu d'obscurités. 

PHILAMINTE. 

Pour moi, sans me flatter, j'en ai déjà fait une; 



^k^ LES FEMMES SAVANTES. 

Et j'ai vu clairement des hommes dans la lune. 

BÉLISE. 

Je n*ai point encor vu d'hommes, comme je crois. 
Mais j'ai vu des clochers tout comme je vous vois. 

ARMANDB. 

Nous approfondirons , ainsi que la physique , 
Grammaire, histoire, vers, morale et politique. 

PHILAMINTB. 

La morale a des traits dont mon cœur est épris , 
Et c'étoit autrefois l'amour des grands esprits ; 
Mais aux stoïciens je donne l'avantage , 
Et je ne trouve rien de si beau que leur sage. 

ARMANDB. 

Pour la langue , on yerra dans peu nos règlemons , 
Et nous y prétendons faire des remuemens. 
Par une antipathie , ou juste , ou naturelle , 
Nous avons pris chacune une haine mortelle 
Pour un nombre de mots , soit pu verbes , ou npiiAs i 
Que mutuellement nous noi^s abandonnons : 
Contre eux nous préparons de mortelles sentenoQs t 
Et nous devons ouvrir nos doctes conférences 
Par les proscriptions de tous ces mots divers , 
Dont nous voulons purger et la prose et les vers. 

PHILAMINTB. 

Mais le plus beau projet de notre académie , 

Une entreprise noble , et dont je suis ravie , 

Un dessein plein de gloire , et qui sera vanté 

Chez tous les beaux esprits de la postérité , 

C'est le retranchement de ces syllabes sales , 

Qui, dans les plus beaux mots, produisent des scandales, 

Ces jouets éternels des sots de tous les temps ; 

Ces fades lieux communs de nos méchans plaisans; 

Ces sources d'un amas d'équivoques infâmes , 

Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes. 

TRISSOTIN. 

Voilà certainement d'admirables projets I 

BÉLISE. 

Vous verrez nos statuts quand ils seront tous faits. 

TRISSOTIN. 

Ils ne sauroient manquer d'être tous beaux et sages. 

ARMANDB. 

Nous serons , par nos lois , les juges des ouvrages ; 
Par nos lois , prose et vers , tout nous sera soumis : 
ra de l'esprit , hors nous et nos amis. 




ACTE III, SCÈNE II. 343 

Nous chercherons partout à trouver à redire, 
Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire. 

SCÈNE III.- PHILAMINTK, BÉLISE, ARMANDK, HENRIBTTB, 

TRISSOTIN, LÉPINE. 

LÉPiNE, à Trissotin, 
Monsieur, un homme est là, qui veut parler à vous; 
II est vêtu de noir, et parle d'un ton doux. 

(Ils se lèvent,) 

TRISSOTIN. 

C'est cet ami savant qui m*a fait tant d'instance 
De lui donner l'honneur de votre connoissance. 

PHILAMINTB. 

Pour le faire venir vous ayez tout crédit. 

( Trissotin va au-devant de Vadius. ) 

SCÈNE IV. - PHILAMINTB, BÉUSE, ARMANDE, HENRIETTE. 

PHILAMINTB , à Ànuande et à Bélise, 
Faisons bien les honneurs au moins de notre esprit. 

( A Henriette , qui veut sortir. ) 
Holà 1 Je vous ai dit , en paroles bien claires , 
Que j'ai besoin de vous. 

HBNRIETTB. 

Mais pour quelles affaires? 

PHILAMINTB. 

Venez ; on va dans peu vous les faire savoir. 

SCÈNE V. — TRISSOTIN , VADIUS , PHILAMINTE , BÉUSE , 

ARMANDE , HENRIETTE. 

TRISSOTIN , présentant Vadius. 
Voici l'homme qui meurt du désir de vous voir; 
En vous le produisant, je ne orains point le bl^e 
D'avoir admis chez vous un profane, madame; 
Il peut tenir son coin parmi de beaux esprits. 

PHILAMINTB. 

La main qui le présente en dit assez le prix. 

TRISSOTIN. 

Il a des vieux auteurs la pleine intelligence , 

El sait du grec, madame, autant qu'homme de France. 

PHILAMINTB , à BélîSB. 

Du grec, ô ciel ! du grec I II sait du grec, ma sœur I 

BÉLiSB , à Ârmcmde. 
Ahl ma mèoe, du greci 



344 LES FEMMES SAVANTES. 

ARMANDE. 

Du grecl quelle douceur! 

PHILAMINTE. 

Quoil monsieur sait du grec? Ah! permettez, de grâce 
Que, pour l'amour du grec, monsieur, on vous embrasse. 

(Vadius embrasse aussi Bélise et Armande,) 
HENRIETTE, à Vadîus ^ qui veut aussi l*ernbrasser. 
Excusez-moi, monsieur, je n'entends pas le grec. 

{Ils s^asseyenl ) 

PHILAMINTE. 

J'ai pour les livres grecs un merveilleux respect. 

VADIUS. 

ie crains d'être fâcheux , par l'ardeur qui m'engage 
A vous rendre aujourd'hui , madame , mon hommage ; 
Et j'aurai pu troubler quelque docte entretien. 

PHILAMINTE. 

Monsieur, avec du grec on ne peut gâter rien. 

TRISSOTIH. 

Au reste , il fait merveille en vers ainsi qu'en prose , 
Et pourroit, s'il Touloit, vous montrer quelque chose. 

VADIUS. 

Le défaut des auteurs , dans leurs productions , 

C'est d'en tyranniser les conversations , 

D'être au Palais , au Cours , aux ruelles , aux tables , 

De leurs vers fatigans lecteurs infatigables. 

Pour moi , je ne vois rien de plus sot , à mon sens . 

Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens, 

Qui , des premiers venus saisissant les oreilles , 

En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles. 

On ne m*a jamais vu ce fol entêtement ; 

Et d'un Grec, là-dessus, je suis le sentiment. 

Qui , par un dogme exprès , défend à tous ses sages 

L'indigne empressement de lire leurs ouvrages. 

Voici de petits vers pour de jeunes amans , 

Sur quoi je voudrois bien avoir vos sentimens. 

TRISSOTIN. 

Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les autres. 

VADIUS. 

Les Grâces et Vénus régnent dans tous les vôlres. 

TRISSOTIN. 

Vous avez le tour libre , et le beau choix des mots. 

VADIUS. 

On voit partout chez vous Vithos et le pathos *. 
4 . Itfios, les mœurs ; pathos ^ la passion (termes de rhélori^[ue). 



ACTE 111, SCÈNE V. 3^5 

TRISSOTIN. 

Nous avons vu de vous des églogues d*un style 
Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile. 

VADIUS. 

Vos odes ont un air noble, galant et doux, 
Qui laisse de bien loin votre Horace après vous. 

TRISSOTIN. 

£st-il rien d*amoureux comme vos chansonnettes? 

VADIUS. 

Peut-on rien voir d'égal aux sonnets que vous faites? 

TRISSOTIN. 

Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux? 

VADIUS. 

Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux? 

TRISSOTIN. 

Aux ballades surtout vous êtes admirable. 

VADIUS. 

Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable. 

TRISSOTIN. 

Si la France pouvoit connoître votre prix , 

VADIUS. 

Si le siècle rendoit justice aux beaux esprits , 

TRISSOTIN. 

En carrosse doré vous iriez par les rues. 

VADIUS. 

On verroit le public vous dresser des statues, 

(A Trissotin.) 
Hom ! C'est une ballade , et je veux que tout net 
Vous m'en.... 

TRISSOTIN, à Vadiiu, 
Avez -vous vu certain petit sonnet 
Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie ? 

VADIUS. 

Oui ; hier il me fut lu dans une compagnie 

TRISSOTIN. 

Vous en savez l'auteur? 

VADIUS. 

Non; mais je sais fort bien 
Qu'à ne le point flatter, son sonnet ne vaut rien. 

. TRISSOTIN. 

Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable. 

VADIUS. 

Cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable ; 
Et, si VOUS l'avez vu, vous serez de mon goût. 



340 LES FEMMES SAVANTES. 

PHILAlfINTB. 

Ahl ma Lais! voilà de Térudition. 
L'enveloppe est jolie, et vaut un million ^ 

TRISSOTIN. 

Et y quand tu vois ce beau carrosse , 
Où tant d'or se relève en bosse , 
Qu'il étonne tout le pays. 
Et fait pompeusement triompher ma Lais , 
Ke dis plus qu'il est amarante , 
Dis plutôt qu'il est de ma rente. 

ARMANDB. 

Oh! oh! oh! celui-là ne s'attend point du tout. 

PHILAMINTE. 

On n'a que lui qui puisse écrire de ce goût. 

BÉLISE. 

Ne dis plus qu'il est amarante , 
Dis plutôt qu'il est de ma rente. 
Voilà qui se décline , ma rente , de ma rente , à ma renie, 

PHILAMINTE. 

Je ne sais , du moment que je vous ai connu , 
Si, sur votre sujet, j'eus l'esprit prévenu; 
Hais j'admire partout vos vers et votre prose. 

TRISSOTIN , à Philaminte, 
Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose , 
A notre tour aussi nous pourrions admirer. 

PHILAMINTE. 

Je n'ai rien fait en vers; mais j'ai lieu d'espérer 

Que je pourrai bientôt vous montrer , en amie , 

Huit chapitres du plan de notre académie. 

Platon s'est au projet simplement arrêté 

Quand de sa république il a fait le traité ; 

Hais à l'effet entier je veux pousser l'idée 

Que j'ai sur le papier en prose accommodée 

Car enfin , je me sens un étrange dépit 

Du tort que l'on nous fait du côté de l'esprit ; 

Et je veux nous venger , toutes tant que nous sommes , 

De cette indigne classe où nous rangent les hommes , 

De borner nos talens à des futilités , 

Et nous fermer la porte aux sublimes clartés. 

ARMANDB. 

C'est faire à notre sexe une trop grande offense 
De n'étendre l'effort de notre intelligence 

4. Venveloppe est ce nom de Laïs, qui donne assez à entendre qu*il 
s'agit d'une fille entretenue. 



ACTE III, SCÈNE II. 344 

Qu'à juger d'une jupe, ou de l'air d'un manteau, 
Ou des beautés d'un point, ou d'un brocart nouveau. 

BéLISB. 

Il faut se relever de ce honteux partage , 

Et mettre hautement notre esprit hors de page. 

TRISSOTIN. 

Pour les dames on sait mon respect en tous lieux; 
Et , si je rends hommage aux brillans de leurs yeux , 
De leur esprit aussi j'honore les lumières. 

PHILAMINTE. 

Le soxe aussi vous rend justice en ces matières ; 
Mais nous voulons montrer à de certains esprits 
Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris , 
Que de science aussi les femmes sont meublées; 
Qu'on peut faire , comme eux , de doctes assemblées , 
Conduites en cela par des ordres meilleurs ; 
Qu'on y veut réunir ce qu'on sépare ailleurs , 
Mêler le beau langage et les hautes sciences , 
Découvrir la nature en mille expériences; 
Et , sur les questions qu'on pourra proposer , 
Faire entrer chaque secte , et n'en point épouser. 

TRISSOTIN. 

Je m'attache pour l'ordre au péripatétisme. 

PHILAMINTE 

Pour les abstractions , j'aime le platonisme. 

ARMA^DB. 

Épicure me plaît, et ses dogmes sont forts. 

BÉLISB. 

Je m'accommode assez, pour moi, des petits corps; 
Mais le vide à souffrir me semble difficile , 
Et je goûte bien mieux la matière subtile. 

TRISSOTIN. 

Descartes , pour l'aimant , donne fort dans mon scni. 

ARMANDE. 

J'aime ses tourbillons. 

■ PHILAMINTE. 

Moi, ses mondes tombans. 

ARMANDE. 

il me tarde de voir notre assemblée ouverte , 
Et de nous signaler par quelque découverte. 

TRISSOTIN. 

On en attend beaucoup de vos viyes clartés ; 
Et pour vous la nature a peu d'obscurités. 

PHILAMINTE. 

Pour moi, sans me flatter, j'en ai déjà fait une; 



348 LES FEMMES SAVANTES. 

TRI8SOT1N. 

Eh bienl nous nous verrons seul à seul chez Barbin*. 

SCENE VI. - TRISSOTIN, PHILAMINTE, ARKANDB, BËLISI, 

HENRIETTE. 

TRISSOnN. 

A mon emportement ne donnez aucun bUlme; 
C'est votre jugement que je défends , madame , 
Dans le sonnet qu'il a l'audace d'attaquer. 

PHILAMINTB. 

A vous remettre bien je me veux appliquer ; 
Mais parlons d'autre affaire. Approchez, Henriette,* 
Depuis assez longtemps mon âme s'inquiète 
De ce qu'aucun esprit en vous ne se fait voir; 
Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir. 

HENRIETTE. 

C'est prendre un soin pour moi qui n*est pas nécessaire 
Les doctes entretiens ne sont point mon affaire; 
J'aime à vivre aisément; et, dans tout ce qu'on dit, 
Il faut se trop peiner pour avoir de l'esprit; 
C'est une ambition que je n'ai point en tôte. 
Je me trouve fort bien, ma mère, d'ôtre béte; 
Et j'aime mieux n'avoir que de communs propos , 
Que de me tourmenter pour dire de beaux mots. 

PHILAMINTE. 

Oui ; mais j'y suis blessée , et ce n'est pas mon compte 

De souffrir dans mon sang une pareille honte. ' ' 

La beauté du visage est un frôle ornement , i 

Une fleur passagère , un éclat d'un moment , i 

Et qui n'est attaché qu'à la simple épiderme ; i 

Mais celle de l'esprit est inhérente et ferme. 

J'ai donc cherché longtemps un biais de vous donner 

La beauté que les ans ne peuvent moissonner, 

De faire entrer chez vous le désir des sciences , 

De vous insinuer les belles connoissances ; 

Et la pensée enfin où mes vœux ont souscrit , 

C'est d'attacher à vous un honmie plein d'esprit : 

(Montrant Trissotin.) 
Et cet homme est monsieur, que je vous détermine 
A voir comme l'époux que mon choix vous destine. 

HENRIETTE. 

Moi! ma mère? 
I . Fameux libraire du temps. 



ACTE III, SCÈNE VI. 349 

PHILAVINTS. 

Oui , VOUS. Faites la sotte un peu. 
BÉLiSE, à Trissotin, 
Je vous entends ; vos yeux demandent mon aveu 
Pour engager ailleurs un cœur que je possède. 
Allez, je le veux bien. A ce nœud je vous cède; 
C'est un hymen qui fait votre établissement. 

TRISSOTIN , à Henriette. 
Je ne sais que vous dire en mon ravissement, 
Madame ; et cet hymen dont je vois qu'on m'honore , 
Me met.... 

HENRIETTE. 

Tout beau ! monsieur ; il n'est pas fait encore ; 
Ne vous pressez pas tant. 

PHILAMINTB. 

. Gomme vous répondez ! 
Savez-vous bien que si !... Suffit. Vous m'entendez. 

[A Trissotin.) 
Elle se rendra sage. Allons, laissons-la faire. 

SCÈNE TII. — HENRIETTE , ARMANDK. 

ARMANDE. 

On voit briller pour vous les soins de notre mère , 
Et son choix ne pouvoit d'un plus illustre époux.... 

HENRIETTE. 

Si le choix est si beau , que ne le prenez-vous? 

ARMANDE. 

C'est à vous, non à moi, que sa main est donnée. 

HENRIETTE. 

Je vous le cède tout, comme à ma sœur atnée. 

ARMANDE. 

Si l'hymen, comme à vous me paroissoit charmant, 
J'accepterois votre offre avec ravissement. 

HENRIETTE. 

Si j'avois , comme vous , les pédans dans la tête , 
Je pourrois le trouver un parti fort homiôte. 

ARMANDE. 

Cependant, bien qu'ici nos goûts soient diiférensy 
Nous devons obéir , ma sœur , à nos parens. 
Une mère a sur nous une entière puissance; 
Et vous croyez en vain, par votre résistance.... 



3»0 LES FEMMES SAVANTES. 

SCENE VIII. — CHRYSALE, ARISTE, CLITANDRE, 
HENRIETTE « ARMANDE. 

CHRTSALB, à ttenriette , lut présentant CHÎandrê. 
Allons , ma fille , il faut approuver mon desseiii. 
Otez ce gant. Touchez à monsieur dans la main, 
Et le considérez désormais, dans Votre âme, 
En homme dont je veux que vous soyez là fenune. 

ARMANDE. 

De ce côté, ma soeur, vos penchans sont fort grandb. 

HENRIETTE. 

Il nous faut obéir, ma sœur, à nos parens; 
Un père a sur nos vœux une entière puissance. 

ARMANDE. 

Une mère a sa part à notre obéissance. 

CHRYSALE. 

Qu'est-ce à dire? 

ARMANDE. 

Je dis que j'appréhende fort 
Qu'ici ma mère et vous ne soyez pas d'accord ; 
Et c'est un autre époux.... 

CHRYSALE. 

Taisez-vous, péronnelle; 
Allez philosopher tout le soûl avec elle, 
Et de mes actions ne vous mêlez en rien. 
Dites-lui ma pensée , et l'avertissez bien 
Qu'elle ne vienne pas m'échaufîer les oreilles ; 
Allons vite. 

SCÈNE IX. - CHRYSALE, ARISTE, HENRIETTE, CLltAKDBlt. 

ARISTE. 

Fort bien. Vous faites des merveilles. 

CLITANDRE. 

Quel transport 1 quelle joiel Ahl que mon sort est douxl 

CHRYSALE , à CHtandre. 
Allons, prenez sa main, et passez devant nous; 
Menez-la dans sa chambre. Ah 1 les douces caresses 1 

(A Ariste.) 
Tenez, mon cœur s'émeut à toutes ces tendresses. 
Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours. 
Et je me ressouviens de mes jeunes amours* 



ACTE IV, SCÈNE I. 351 



ACTE QUATRIÈME. 



SCÈNE I. - PHILAMINTE» ARMANDH. 

ARHANDE. 

Ouï , rien n'a retenu son esprit en balance ; 

Elle a fait vanité de son obéissance ; 

Son cœur , pour se livrer , à peine devant moi 

S'est-il donné le temps d*en recevoir la loi , 

Et sembloit suivre moins les volontés d'un père , 

Qu'affecter de braver les ordres d'une mère. 

PHILAMINTE. 

Je lui montrerai bien aux lois de qui des deux 
Les droits de la raison soumettent tous ses vœux ; 
Et qui doit gouverner, ou sa mère, ou son père, 
Ou l'esprit ou le corps, la forme ou la matière. 

ÂRMANDE. 

On vous en devoit bien, au moins, un compliment; 

Et ce petit monsieur en use étrangement 

De vouloir, malgré vouè, devenir votre gendre. 

PHILAMINTE. 

Il n'en est pas encore où son cœur peut prétendre. 
Je le trouvois bien fait , et j'aimois vos amours ; 
Mais, dans ses procédés, il m'a déplu toujours. 
Il sait que. Dieu merci, je me mêle d'écrire. 

Et jamais il ne m'a prié de lui rien lire. 

* 

SCÈNE II. — CLITANDRE , entrant doucement^ et écoukknt eans n 
montrer; ARMANDE ^ PHILAMINTE ^ 

ARMANDE. 

Je ne souffrirois point , si j'étois que de vous , 

Que jamais d'Henriette il pût être l'époux. 

On me feroit grand tort d'avoir ({Uôlque pensée 

Que là-dessus je parle en fille intéressée ; 

Et que le lâche tour que l*on voit qu'il me fait 

Jette au fond de mon cœur quelque dépit secret. 

Contre de pareils coups Vâmqgpe fortifie 

Du solide secours de la philosophie , 

Et par elle on se peut mettre au-dessus de tout; 

Mais vous traiter ainsi , c^e&t vous pousser à bout. 



852 



LES FEMMES SAVANTES. 



11 est de votre honneur d'être à ses vœux contraire ; 
Et c'est un homme , enfin , qui ne doit point vous plaire. 
Jamais jô n'ai connu , discourant entre nous , 
Qu'il eût au fond du cœur de l'estime pour vous. 

PHILAMINTE. 

Petit sot ! 

ARMANDE. 

Quelque bruit que votre gloire fasse , 
Toujours à vous louer il a paru de glace. 

PHILAMINTE. 

Le brutal! 

ARMANDE. 

Et vingt fois , comme ouvrages nouveaux « 
J*ai lu des vers de vous qu'il n'a point trouvés beaux. 

PHILAMINTE. 

L'impertinent I 

ARMANDE. 

Souvent nous en étions aux prises; 
Et vous ne croiriez point de combien de sottises.... 

CLiT ANDRE , à Armande. 
Hé! doucement, de grâce. Un peu de charité', 
Madame, ou, tout au moins, un peu d'honnêteté. 
Quel mai vous ai -je fait? et quelle est mon offense 
Pour armer contre moi toute votre éloquence , 
Pour vouloir me détruire , et prendre tant de soin 
De me rendre odieux aux gens dont j'ai besoin? 
Parlez, dites, d'où vient ce courroux effroyable? 
Je veux bien que madame en soit juge équitable. 

ARMANDE. 

Si j'avois le courroux dont on veut m'accuser , 
Je trouverois assez de quoi l'autoriser. 
Vous en seriez trop digne : et les premières flammes 
S'établissent des droits si sacrés sur les âmes , 
Qu'il faut perdre fortune, et renoncer au jour, 
Plutôt que de brûler des feux d'un autre amour. 
Au changement de vœux nulle horreur ne s'égale , 
Et tout cœur infidèle est un monstre en morale. 

CLITANDRE. 

Appelez-vous , madame , une infidélité 

Ce que m'a de votre âme ordonné la fierté ? 

Je ne fais qu'obéir aux lois qu'elle m'impose ; 

Et , si je vous offense , elle seule en est cause. 

Vos charmes ont d'abord possédé to6t mon cœur; 

Il a brûlé deux ans d'une constante ardeur; 

Il n'est soins empressés , devoirs , respects , services , 



ACTE IV, SCÈNE II. 353 

Dont il ne vous ait fait d'amoureux sacrifices. 
Tous mes feux, tous mes soins ne peuvent rien sur vous; 
Je vous trouve contraire à mes vœux les plus doux : 
Ce que vous refusez , je l'offre au choix d'une autre. 
Voyez. Est-ce, madame, ou ma faute, ou la vôtre? 
Mon cœur court-il au change, ou si vous l'y poussez? 
Est-ce moi qui vous quitte, ou vous qui me chassez? 

ÂRMANDB. 

Appelez-vous , monsieur , être à vos vœux contraire , 

Que de leur arracher ce qu'ils ont de vulgaire, 

Et vouloir les réduire à cette pureté , 

Où du parfait amour consiste la beauté? 

Vous ne sauriez pour moi tenir votre pensée 

Du commerce des sens nette et débarrassée ; 

Et vous ne goûtez point , dans ses plus doux appas , 

Cette union des cœurs , où les corps n'entrent pas. 

Vous rie pouvez aimer que d'une amour grossière , 

Qu'avec tout l'appareil des nœuds de la matière ; 

Et , pour nourrir les feux que chez vous on produit , 

Il faut un mariage , et tout ce qui s'ensuit. 

Ah! quel étrange amour! et que les belles âmes 

Sont bien loin de brûler de ces terrestres flammes ! 

Les sens n'ont point de part à toutes leurs ardeurs ; 

Et ce beau feu ne veut marier que les cœurs. 

Comme une chose indigne , il laisse là le reste ; 

C'est un feu pur et net comme le feu céleste : 

On ne pousse avec lui que d'honnêtes soupirs « 

Et Ton ne penche point vers les sales désirs. 

Rien d'impur ne se mêle au but qu'on se propose ; 

On aime pour aimer , et non pour autre chose ; 

Ce n'est qu'à l'esprit seul que vont tous les transports. 

Et l'on ne s'aperçoit jamais qu'on ait un corps. 

CLIT ANDRE. 

Pour moi, par un malheur, je m'aperçois, madame, 

Que j'ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une àme; 

Je sens qu'il y tient trop pour le laisser à part > 

De ces détachemens je ne connois point l'art ; 

Le ciel m'a dénié cette philosophie , 

Et mon âme et mon corps marchent de compagnie. 

Il n'est rien de plus beau , comme vous avez dit , 

Que ces vœux épurés qui ne vont qu'à l'esprit , 

Ces unions de cœurs , et ces tendres pensées , 

Du commerce des sens si bien débarrassées: 

Mais ces amours pour moi sont trop subtilisés : 

Je suis un peu grossier , comme vous m'accusez ; 

Moi 1ÈRE m '^-^ 



354 



LES FEMMES SAVANTES. 



J'aime avec tout moi-même, et Tamour qu'on me donne 

En veut , je le confesse , à toute la personne. 

Ce n*est pas là matière à de grands châtimens , 

Et , sans faire de tort à vos beaux sentimens , 

Je vois que , dans le monde , on suit fort ma méthode . 

Et que le mariage est assez à la mode , 

Passe pour un lien assez honnête et doux , 

Pour avoir désiré de me voir votre époux , 

Sans que la liberté d'une telle pensée 

Ait dû vous donner lieu d'en paroître offensée. 

ARMANDB. 

Hé bien 1 monsieur , hé bien ! puisque , sans m'écouter , 
Vos sentimens brutaux veulent se contenter ; 
Puisque , pour vous réduire à des ardeurs fidèles , 
Il faut des nœuds de chair , des chaînes corporelles , 
Si ma mère le veut, je résous mon esprit 
A consentir pour vous à ce dont il s'agit. 

CLITANDRE. 

Il n'est plus temps , madame ; une autre a pris la place ; 
Et , par un tel retour , j'aurois mauvaise grâce 
De maltraiter l'asile et blesser les bontés 
Où je me suis sauvé de toutes vos fiertés. 

PHILAMINTB. 

Mais enfin , comptez-vous , monsieur , sur mon suffrage , 
Quand vous vous promettez cet autre mariage ; 
Et, dans vos visions, savez- vous, s'il vous plaît. 
Que j'ai pour Henriette un autre époux tout prêt? 

, CLITANDRE. 

Hé I madame , voyez votre choix , je vous prie ; 

Exposez -moi , de grâce , à moins d'ignominie , 

Et ne me rangez pas à l'indigne destin 

De me voir le rival de monsieur Trissotin. 

L'amour des beaux esprits , qui chez vous m'est contraire , 

Ne pouvoit m'opposer un moins noble adversaire. 

Il en est , et plusieurs , que , pour le bel esprit , 

Le mauvais goût du siècle a su mettre en crédit; 

Mais monsieur Trissotin n'a pu duper personne , 

Et chacun rend justice aux écrits qu'il nous domie. 

Hors céans, on le prise en tous lieux ce qu'il vaut; 

Et ce qui m'a vingt fois fait tomber de mon haut, 

C'est de vous voir au ciel élever des sornettes 

Que vous désavoueriez, si vous les aviez faites. 

PHILAMINTB. 

Si vous jugez de lui tout autrement que nous , 
C'est que nous le voyons par d'autres yeux que vous. 



ACTE IV, SCÈNE III. 355 

SCÈNE III. — TRISSOTIN, PHILAMINTE, ARMANDE, 

CLITANDRE. 

TRissoTiN , à Philaminte. 
Je viens vous annoncer une grande nouvelle. 
Nous l'avons en donnant , madame , échappé belle. 
Un monde près de nous a passé tout du long , t 

Est chu tout au travers de notre tourbillon, 
Et , s'il eût en chemin rencontré notre terre , 
Elle eût été brisée en morceaux conmie verre. 

PHILAMINTE. -, 

Remettons ce discours pour une autre saison. 
Monsieur n'y trouveroit ni rime ni raison ; 
Il fait profession de chérir l'ignorance , 
Et de ha!r, surtout, l'esprit et la science. 

CLITANDRE. 

Cette vérité veut quelque adoucissement. 

Je m'explique , madame ; et je hais seulement ''. 

La science et l'esprit qui gâtent les personnes. 

Ce sont choses , de soi , qui sont belles et bonnes ; * 

Mais j'aimerois mieux être au rang des ignorans, 

Que de me voir savant comme certaines gens. 

TRISSOTIN. 

Pour moi , je ne tiens pas , quelque effet qu'on suppose , 
Que la science soit pour gâter quelque chose. 

CLITANDRE. 

Et c'est mon sentiment qu'en faits comme en propos r. 
La science est sujette à faire de grands sots. 

TRISSOTIN. 

Le paradoxe est fort. 

CLITANDRE. 

Sans être fort habile , 
La preuve m'en seroit, je pense, assez facile. 
Si les raisons manquoient , je suis sûr qu'en tout cas 
Les exemples fameux ne me manqueroient pas. 

TRISSOTIN. 

Vous en pourriez citer qui ne concluroient guère. 

CLITANDRE. 

Je n'irois pas bien loin pour trouver mon affaire. 

TRISSOTIN. 

Pour moi , je ne vois pas ces exemples fameux. 

CLIÏAFDRB. 

Moi, je les vois si bien, qu'ils me crèvent les yeux. 

TRISSOTIN. 

J'ai cru jusques ici que c'étoit l'ignorance 



356 



LES FEMMES SAVANTES. 



Oui faisoit les grands sots , et non pas la science" 

CLITANDRE. 

Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant 
Qu*un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant. 

TRISSOTIN. 

Le sentiment commun est contre vos maximes , 
Puisque ignorant et sot sont termes synonymes. 

CLITANDRE. 

Si vous le voulez prendre aux usages du mot , 
L'alliance est plus forte entre pédant et sot. 

TRISSOTIN. 

La sottise, dans l'un, se fait voir toute pure. 

CLITANDRE. 

Et l'étude, dans l'autre, ajoute à la nature. 

TRISSOTIN . 

Le savoir garde en soi son mérite éminent. 

CLITANDRE. 

Le savoir, dans un fat, devient impertinent. 

TRISSOTIN. 

Il faut que l'ignorance ait pour vous de grands charmes , 
Puisque pour elle ainsi vous prenez tant les armes. 

CLITANDRE. 

Si pour moi l'ignorance a des charmes bien grands , 
C'est depuis qu'à mes yeux s'offrent certains savans. 

TRISSOTIN. 

Ces certains savans- là peuvent , à les Connoitre , 
Valoir certaines gens que nous voyons paroître. 

CLITANDRE. 

Oui , si l'on s'en rapporte à ces certains savans ; 
Mais on n'en convient pas chez ces certaines gens. 

pHiLAMiNTE, à CHtandre, 
Il me semble, monsieur.... 

CLITANDRE. 

Hé ! madame , de grâce ; 
Monsieur est assez fort , sans qu'à son aide on passe ; 
Je n'ai déjà que trop d'un si rude assaillant ; 
Et , si je me défends , ce n'est qu'en reculant. 

ARMANDE. 

Mais l'offensante aigreur de chaque repartie , 
Dont vous.... 

CLITANDRE. 

Autre second? Je quitte la partie. 

PHILAMINTE. 

On soufl>e aux entretiens ces sortes de combats , 
Pourvu qu'à la personne on ne s'attaque pas. 



ACTE IV, SCÈNE TII. 3S7 

CLITANDRE. 

Hé ! mon Dieu! tout cela n'a rien dont il s'offense 
Il entend raillerie autant qu*homme de France ; 
Et de bien d'autres traits il s'est senti piquer , 
Sans que jamais sa gloire ait fait que s'en moquer. 

TRISSOTIN. 

Je ne m'étonne pas , au combat que j'essuie , 

De voir prendre à monsieur la thèse qu'il appuie ; 

Il est fort enfoncé dans la cour, c'est tout dit. 

La cour, comme l'on sait, ne tient pas pour l'espril. 

Elle a quelque intérêt d'appuyer l'ignorance ; 

Et c'est en courtisan qu'il en prend la défense. 

CLITANDRE. 

Vous en voulez beaucoup à cette pauvre cour, 
Et son malheur est grand de voir que, chaque jour, 
Vous autres, beaux esprits, vous déclamiez contre elle; 
Que de tous vos chagrms vous lui fassiez querelle 
Et , sur son méchant goût lui faisant son procès , 
N'accusiez que lui seul de vos méchans succès. 
Permettez -moi , monsieur Trissotin, de vous dire, 
Avec tout le respect que votre nom m'inspire , 
Que vous feriez fort bien , vos confrères et vous , 
De parler de la cour d'un ton un peu plus doux : 
Qu'à le bien prendre , au fond , elle n'est pas si bête 
Que , vous autres messieurs , vous vous mettez en tête ; 
Qu'elle a du sens commun pour se connoître à tout , 
Que chez elle on se peut former quelque bon goût , 
Et que l'esprit du monde y vaut , sans flatterie , 
Tout le savoir obscur de la pédanterie. 

TRISSOTIN. 

De son bon goût , monsieur , nous voyons des effets 

CLITANDRE. 

OÙ voyez-vous , monsieur , qu'elle l'ait si mauvais ? 

TRISSOTIN. 

Ce que je vois, monsieur? C'est que pour la science 
Rasius et Baldus ' font honneur à la France ; 
Et que tout leur mérite, exposé fort au jour. 
N'attire point les yeux et les dons de la cour 

CLITANDRE. 

Je vois votre chagrin , et que , par modestie , 
Vous ne vous mettez point , monsieur , de la partie ; 
Et , pour ne vous point mettre' aussi dans le propos , 
Que font-ils pour l'État , vos habiles héros ? 

I Noms fergés par Molière. 



3îi8 LES FEMMES SAVANTES. 

Ou*est-ce que leurs écrits lui rendent de service, 

Pour accuser la cour d'une horrible injustice , 

Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms 

Elle manque à verser la faveur de ses dons? 

Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire ! 

Et des livres qu'ils font , la cour a bien affaire ! 

Il semble à trois gredins , dans leur petit cerveau , 

Que pour être imprimés et reliés en veau, 

Les voilà dans l'Etat d'importantes personnes ; 

Qu'avec leur plume ils font les destins des coaronneft ; 

Qu'au moindre petit bruit de'leurs productions. 

Ils doivent voir chez eux voler les pensions ; 

Que sur eux l'univers a la vue attachée ; 

Que partout de leur nom la gloire est épanchée ; 

Et qu'en science ils sont des prodiges fameux , 

Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux , 

Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles , 

Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles 

A se bien barbouiller de grec et de latin , 

Et se charger l'esprit d'un ténébreux butin 

De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres. 

Gens qui de leur savoir paroissent toujours ivres ; 

Riches, pour tout mérite, en babil importun; 

Inhabiles à tout ; vides de sens commun , 

Et pleins d'un ridicule et d'une impertinence 

A décrier partout l'esprit et la science. 

PHILAMINTE. 

Votre chaleur est grande ; et cet emportement 
De la nature en vous marque le mouvement. 
C'est le nom de rival, qui dans votre âme excite ... 



SCÈNE IV. - TRISSOTIN, PHILAMINTE, CLITANDRB, 

ARMANDE, JULIEN. 

JULIEN 

Le savant qui tantôt vous a rendu visite , 
Et de qui j'ai l'honneur d'être l'humble valet, 
Madame , vous exhorte à lire ce billet. 

PHILAMINTE. 

Quelque important que soit ce qu'on veut que je lise. 
Apprenez , mon ami , que c'est une sottise 
De se venir jeter au travers d'un discours; 
Et qu'aux gens d'un logis il faut avoir recours , 
Afin de s'introduire en valet qui sait vivre. 



I 



, 



ACTE IV, SCËNE IV. 359 

JULIEN. 

Je noterai cela, madame, dans mon lirre. 

PHILÂMINTB. 

« Trissotin s*€st vanté , madame , qu'il époiueroit votre filie. Je vous 
donne avis que sa philosophie n'en veut qu*à vos richesses, et que 
votis ferei hien de ne point conclure ce mariage , que vous n'ayez vu 
le poème que je compose contre lui. En attendant cette peinture , où 
je prétends vous le dépein4re de toutes ses couleurs , je vous envoie 
Horace, Virgile, Térence et Catulle, où vous verrez notés en marge 
tous les endroits qu'il a pillés, » 

Voilà , sur cet hymen que je me suis promis , 
Un mérite attaqué de beaucoup d'ennemis; 
Et ce déchaînement aujourd'hui me convie 
A faire une action qui confonde l'envie , 
Qui lui fasse sentir que l'effort qu'elle fait, 
De ce qu'elle veut rompre , aura pressé l'effet 

{J. Julien,) 
Reportez tout cela sur l'heure à votre maître 
Et lui dites qu'afin de lui faire connoître 
Quel grand état je fais de ses nobles avis , 
Et comme je les crois dignes d'être suivis , 

(Montrant Trissotin.) 
Dès ce soir , à monsieur je marierai ma fille. 

SCÈNE V. — PHILAMINTE, ARMANDE, CUTANDRB. 

PHILÂMINTB, à Clitandre. 
Vous , monsieur , comme ami de toute la famille , 
A signer leur contrat vous pourrez assister ; 
Et je vous y veux bien , de ma part , inviter. 
Armande , prenez soin d'envoyer au notaire , 
Et d'aller avertir votre sœur de l'affaire. 

ARMANDE. 

Pour avertir ma sœur, il n'en est pas besoin; 
Et monsieur que voilà saura prendre le soin 
De courir lui porter bientôt cette nouvelle , 
Et disposer son cœur à vous être rebelle. 

PHILAMINTB. 

Nous verrons qui sur elle aura plus de pouvoir , 
Et si je la saurai réduire à son devoir. 



380 LES FEMMES SAVANTES. 

SCÈNE VI. — ARMANDE, CLITANDRE 

ARMANDE. 

J'ai grand regret, monsieur, «de voir qu'à vos visées 
Les choses ne soient pas tout à fait disposées. 

CLITANDRE. 

Je m*en vais travailler , madame , avec ardeur , 
A ne vous point laisser ce grand regret au cœur. 

ARMANDE. 

J'ai peur que votre effort n'ait pas trop bonne issue. 

CLITANDRE. 

Peut-être verrez- vous votre crainte déçue. 

ARMANDE. 

Je le souhaite ainsi. 

CLITANDRE. 

J'en suis persuadé , 
Et que de votre appui je serai secondé. 

ARMANDE. 

Oui , je vais vous servir de toute ma puissance. 

CLITANDRE. 

Et ce service est sûr de ma reconnoissance. 



SCÈNE VII. - CHRYSALE, ARISTE, HENRIETTE, CLITANDRE 

CLITANDRE. 

Sans votre appui, monsieur, je serai malheureux; 

Madame votre femme a rejeté mes vœux , 

Et son cœur prévenu veut Trissotin pour gendre. 

CHRYSALE. 

Mais quelle fantaisie a- 1- elle donc pu prendre? 
Pourquoi , diantre ! vouloir ce monsieur Trissotii)^ 

ARISTE. 

C'est par l'honneur qu'il a de rimer à latin , 
Qu'il a sur son rival emporté l'avantage. 

CLITANDRE. 

Elle veut dès ce soir faire ce mariage. 

CHRYSALE. 

Dès ce soir? 

CLITANDRE. 

Dès ce soir. 

CHRYSALE. 

Et dès ce soir je veux , 
Pour la contrecarrer, vous marier tous deux. 

CLITANDRE. 

Pour dresser le contrat , elle envoie au notaire. 






ACTE IV, SCÈNE VIT. 361 

CHRYSAI.E. 

Et je vais le quérir pour celui qu'il doit faire. 

CLiTANDRE , montrant Henriette. 
Et madame doit être instruite par sa sœur 
De l'hymen où l'on veut qu'elle apprête son cœur 

CHRYSALE. 

Et moi , je lui commande , avec pleine puissance , 
De préparer sa main à cette autre alliance. 
Ah I je leur ferai voir si , pour donner la loi , 
Il est dans ma maison d'autre msdtre que moi. 

{A Henriette.) 
Nous allons revenir : songez à nous attendre 
Allons, suivez mes pas, mon frère, et vous, mon gendre. 

HENRIETTE , à Ariste. 
Hélas ! dans cette humeur conservez-le toujours. 

ARISTE. 

J'emploierai toute chose à servir vos amours. 

SCÈNE VIII. - HENRIETTE, CLITANDRE. 

CLITANDRE. 

Quelque secours puissant qu'on promette à ma flamme , 
Mon plus solide espoir, c'est votre cœur, madame. 

HENRIETTE. 

Pour mon cœur, vous pouvez vous assurer de lui. 

CLITANDRE. 

Je ne puis qu'être heureux, quand j'aurai son appui. 

HENRIETTE. 

Vous voyez à quels nœuds on prétend le contraindre. 

CLITANDRE. 

Tant qu'il sera pour moi . je ne vois rien à craindre. 

HENRIETTE. 

Je vais tout essayer pour nos vœux les plus doux; 
Et , si tous mes efforts ne me donnent à vous , 
Il est une retraite où notre âme se donne , 
Qui m'empêchera d'être à toute autre personne. 

CLITANDRE. 

Veuille le juste ciel me garder en ce jour 
De recevoir de vous cette preuve d'amour. 



3Câ LES FEMMES SAYANTES. 



ACTE CINQUIÈME. 



SCÈNE I. — HENRIETTE, TRISSOTIN. 

HENRIETTE. 

C*est sur le mariage où ma mère s'apprête 
Que j'ai voulu, monsieur, vous parler tête à tête; 
Et j*ai cru , dans le trouble où je vois là maison , 
Que je pourrois vous faire écouter la raison. 
Je sais qu'avec mes vœux vous me jugez capable 
De vous porter en dot un bien considérable : 
Mais Targent , dont on voit tant de gens faire cas , 
Pour un vrai philosophe a d'indignes appas; 
Et le mépris du bien et des grandeurs frivoles 
Ne doit point éclater dans vos seules paroles. 

TRISSOTIN. 

Aussi n'est-ce point là ce qui me charme en vous; 
Et vos brillans attraits , vos yeux perçans et doux , 
Votre grâce et votre air, sont les biens, les richesses, 
Qui vous ont attiré mes vœux et mes tendresses : 
C'est de ces seuls trésors que je suis amoureux. 

HENRIETTE. 

Je suis fort redevable à vos feux généreux. 
Cet obligeant amour a de quoi me confondre , 
Et j'ai regret, monsieur, de n'y pouvoir répondre. 
Je vous estime autant qu'on sauroit estimer; 
Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer. 
Un cœur , vous le savez , à deux ne sauroit être , 
Et je sens que du mien Clitandre s'est fait maître. 
Je sais qu'il a bien moins de mérite que vous , 
Que j'ai de méchans yeux pour le choix d'un époux ; 
Que , par cent beaux talens , vous devriez me plaire : 
Je vois bien que j'ai tort , mais je n'y puis que faire ; 
Et tout ce que sur moi peut le raisonnement , 
C'est de me vouloir mal d'un tel aveuglement . 

TRISSOTIN. 

Le don de votre main , où l'on me fait prétendre , 
Me livrera ce cœur que possède Clitandre ; 
Et, par mille doux soins, j'ai lieu de présumer 
Que je pourrai trouver l'art de me faire aimer. 



ACTE Y, SCÈNE I. 3511 

HENRIETTE. 

Non : à ses premiers vœux mon âme est attachée , 

Et ne peut de vos soins , monsieur , être touchée. 

Avec vous librement j'ose ici m'expliquer , 

Et mon aveu n*a rien qui vous doive choquer. 

Cette amoureuse ardeur , qui dans les cœurs s*excite , 

N'est point , comme l'on sait , un effet du mérite : 

Le caprice y prend part ; et , quand quelqu'un nous plaît « 

Souvent nous avons peine à dire pourquoi c'est. 

Si l'on aimoit , monsieur , par choix et par sagesse , 

Vous auriez tout mon cœur et toute ma tendresse; 

Mais on voit que l'amour se gouverne autrement. 

Laissez-moi, je vous prie, à mon aveuglement, 

Et ne vous servez point de cette violence 

Que , pour vous , on veut faire à mon obéissance. 

Quand on est honnête homme , on ne veut rien devoir 

A ce que des parens ont sur nous de pouvoir : 

On répugne à se faire immoler ce qu'on aime , 

Et l'on veut n'obtenir un cœur que de lui-même. 

Ne poussez point ma mère à vouloir, par son choix. 

Exercer sur mes vœux la rigueur de ses droits. 

Otez-moi votre amour , et portez à quelque autre 

Les hommages d'un cœur aussi cher que le vôtre. 

TRISSOTIN. 

Le moyen que ce cœur puisse vous contenter? 

Imposez-lui des lois qu'il puisse exécuter. 

De ne vous point aimer peut-il être capable, 

A moins que vous cessiez, madame, d'être aimable, 

Et d'étaler aux yeux les célestes appas?... 

HENRIETTE. 

Eh ! monsieur , laissons là ce galimatias. 
Vous avez tant d'Iris, de Philis, d'Amarantes, 
Que partout dans vos vers vous peignez si charmantes , 
Et pour qui vous jurez tant d'amoureuse ardeur.... 

TRISSOTIN. 

C'est mon esprit qui parle , et ce n'est pas mon cœur. 
D'elles on ne me voit amoureux qu'en poëte ; 
Mais j'aime tout de bon l'adorable Henriette. 

HENRIETTE. 

Eh ! de grâce, monsieur.... 

TRISSOTIN. 

Si c'est vous offenser, 
Mon offense envers vous n'est pas prête à cesser. 
Cette ardeur , jusqu'ici de vos yeux ignorée , 
Vous consacre des vœux d'éternelle durée. 



36<i LES FEMMES SAVANTES. 

Rien n'en peut arrêter les aimables transports ; 

Et , bien que vos beautés condamnent mes efforts , . 

Je ne puis refuser le secours d'une mère 

Qui prétend couronner une flamme si chère ; 

Et, pourvu que j'obtienne un bonheur si charmant. 

Pourvu que je vous aie , il n'importe comment. 

HENRIETTE. 

Mais savez-vous qu'on risque un peu plus qu'on ne pense , 

A vouloir sur un cœur user de violence ; 

Qu'il ne fait pas bien sûr , à vous le trancher net . 

D'épouser une fille en dépit qu'elle en ait ; 

Et qu'elle peut aller , en se voyant contraindre , 

A des ressentimens que le mari doit craindre ? 

TRI6S0TIN. 

Un tel discours n'a rien dont je sois altéré. 
A tous événemens le sage est préparé. 
Guéri par la raison des foiblesses vulgaires , 
Il se met au-dessus de ces sortes d'affaires , 
Et n'a garde de prendre aucune ombre d'ennui 
De tout ce qui n'est pas pour dépendre de lui. 

HENRIETTE. 

En vérité, monsieur, je suis de vous ravie ; 

Et je ne pensois pas que la philosophie 

Fût si belle qu'elle est , d'instruire ainsi les gens 

A porter constamment de pareils accidens. 

Cette fermeté d'âme , à vous si singulière , 

Mérite qu'on lui donne une illustre matière , 

Est digne de trouver qui prenne avec amour 

Les soins continuels de la mettre en son jour ; 

Et , comme , à dire vrai , je n'oserois me croire 

Bien propre à lui donner tout l'éclat de sa gloire , 

Je le laisse à quelque autre , et vous jure , entre nous , 

Que je renonce au bien de vous voir mon époux. 

TRissoTiN , en sortant. 
Nous allons voir bientôt comment ira l'affaire;* 
Et l'on a là dedans fait venir le notaire. 

SCÈNE IL — CHRYSALE, CLITANDRE, HENRIETTE, MARTINE 

CHRYSALE. 

Ah ! ma fille , je suis bien aise de vous voir ; 
Allons , venez-vous-en faire votre devoir , 
Et soumettre vos vœux aux volontés d'un père. 
Je veux , je veux apprendre à vivre à votre mère ; 
Etf pour la mieux braver, voilà, malgré ses dents, 



ACTE V, SCÈNE 11- 365 

Martine que j'amène et rétablis eéans. 

HENRIETTE. 

Vos résolutions sont dignes de louange. 

Gardez que cette humeur , mon père , ne vous change ; 

Soyez ferme à vouloir ce que vous souhaitez ; 

Et ne vous laissez point séduire à vos bontés. 

Ne vous relâchez pas , et faites bien en sorte 

D*empêcher que sur vous ma mère ne l'emporte. 

CHRYSÂLB. 

Comment ! Me prenez-vous ici pour un benêt ? 

HENRIETTE. 

M'en préserve le ciel l 

CHRYSÂLE. 

Suis -je un fat, s'il vous plaît T 

HENRIETTE. 

Je ne dis pas cela. 

CHRYSALE. 

Me croit- on incapable 
Des fermes sentimens d'un homme raisonnable ? 

HENRIETTE. 

Non, mon père. 

CHRYSALE. 

Est-ce donc qu'à l'âge où je me voi, 
Je n'aurois pas l'esprit d'être maître chez moi? 

HENRIETTE. 

Si fait. 

CHRYSALE. 

Et que j'aurois cette foiblesse d'âme , 
De me laisser mener par le nez à ma femme ? 

HENRIETTE. 

Eh! non, mon père. 

CHRYSALE. 

Ouais ! Qu'est-ce donc que ceci ? 
Je vous trouve plaisante à me parler ainsi ! 

HENRIETTE. 

Si je vous ai choqué, ce n'est pas mon envie. 

CHRYSALE. 

Ma volonté céans doit être en tout suivie. 

HENRIETTE. 

Fort bien, mon père. 

CHRYSALE. 

Aucun , hors moi , dans la maison , 
N'a droit de commander. 

HENRIETTE. 

Oui ; vous avez raison. 



366 LES FEMMES SAVAIfTËS. 

CHRTSALB. 

G*est moi qui tiens le rang de chef de la famille. 

HENRIETTE. 

D'accord. 

GHRTSALE. 

C'est moi qui dois disposer de ma fille. 

HENRIETTE. 

Eh! oui! 

CHRTSALB. 

Le ciel me donne un plein pouvoir sur yous. 

HENRIETTE. 

Qui vous dit le contraire ? 

GHRTSALE. 

Et , pour prendre un époux , 
Je vous ferai bien voir que c'est à votre père 
Qu'il vous faut obéir, non pas à votre mère. 

HENRIETTE. 

Hélas ! vous flattez là le plus doux de mes vœux ; 
Veuillez être obéi : c'est tout ce que je veux. 

GHRTSALE. 

Nous verrons si ma femme à mes désirs rebelle.... 

CLITANDRE. 

La voici qui conduit le notaire avec elle. 

GHRTSALE. 

Secondez-moi bien tous. 

MARTINE. 

Laissez-moi. J'aurai soin 
De vous encourager , s'il en est de besoin. 

SCÈNE III. — PHILAMINTE, BELISE, ARMANDE, TRISSOTIN, 
UN NOTAIRE, CHRYSALE, CLITANDRE, HENRiETTB, 

MARTINE. 

PHILAMINTE , au notaire. 
Vous ne sauriez changer votre style sauvage , 
Et nous faire un contrat qui soit en beau langage?* 

LE NOTAIRE. 

Notre style est très-bon , et je serois un sot , 
Madame , de vouloir y changer un seul mot. 

BÉLISE. 

Ah t quelle barbarie au milieu de la France 1 
Mais au moins , en faveur , monsieur , de la science , 
Veuillez , au lieu d'écus , de livres et de francs , 
Nous exprimer la dot en mines et talens; 
Et dater par les mots d'ides et de calendes. 



ACTE V, SCÈNE III. 367 

LE NOTAIÉB. 

Moi? Si j'allois, madame, accorder vos demandes, 
Je me ferois siffler de tous mes compagnons. 

PHILAMINTE. 

De cette barbarie en vain nous nous plaignons. 
Allons, monsieur, prenez la table pour écrire. 

(Apercevant Martine.) 
Ah I ah ! cette impudente ose encor se produire? 
Pourquoi donc, s* il vous plaît, la ramener chez moi? 

cbrtsâlb. 
Tantôt avec loisir on vous dira pourquoi. 
Nous avons maintenant autre chose à conclure. 

LE NOTAIRE. 

Procédons au contrat. Où donc est la future? 

^ PHILAMINTE. 

Celle que je marie est la cadette. 

LE NOTAIRE. 

Bon. 
CHRYSALE , montrant Henriette. 
Oui , la voilà , monsieur : Henriette est son nom. 

LE NOTAIRE. 

Fort bien. Et le futur? 

PHILAMINTE, monlTont Trisiotin. 
L'époux que je lui donne, 
Est monsieur. 

CHRYSALE, montrant Clitandre, 
Et celui , moi , qu'en propre personne 
Je prétends qu'elle épouse , est monsieur. 

LE NOTAIRE. 

Deux époux ! 
C'est trop pour la coutume. 

PHILAMINTE , au notaire. 

Où vous arrètez-TOUs? 
Mettez, mettez, monsieur, Trissotin poxxr mon gendre. 

CHRYSALE. 

Pour mon gendre mettez, mettez, monsieur, Glhandre. 

LE NOTAIRE. 

Mettez-vous donc d'accord, et, d'un jugement mûr. 
Voyez à convenir entre vous du futur. 

PHILAMINTE. 

Suivez, suivez, monsieur, le choix où je m'arrête. 

CHRYSALE. 

Faites , faites , monsieur , les choses à ma tète. 

LE NOTAIRE. 

Dites-moi donc à qui j'obéirai des deux. 



368 LES FEMMES SAVANTES. 

PHiLAMiNTE, à Chfysale. 
Quoi donc? Vous combattrez les choses que je veux ! 

CHRTSALE. 

Je ne saurois souffrir qu'on ne cherche ma fille 

Que pour Tamour du bien qu'on voit dans ma famille. 

PBILAMINTE. 

Vraiment , à votre bien on songe bien ici ! 

Et c'est là, pour un sage, un fort digne souci! 

CHRYSALE. 

Enfin, pour son époux, j'ai fait choix de Clitandre. 

PHILAMINTE. 

(Montrant Trissotin.) 
Et moi, pour son époux, voici qui je veux prendre. 
Mon choix sera suivi ; c'est un point résolu. 

CHRYSALE. 

Ouais! Vous le prenez là d'un ton bien absolu. 

MARTINE. 

Ce n'est point à la femme à prescrire , et je sommes 
Pour céder le dessus en toute chose aux hommes. 

CHRYSALE. 

C'est bien dit. 

MARTINE. 

Mon congé cent fois me fût- il hoc » 
La poule ne doit point chanter devant le coq. 

CHRYSALE. 

Sans doute. 

MARTINE. 

Et nous voyons que d'un homme on se gausse , 
Quand sa femme , chez lui , porte le haut-de-chausse. 

CHRYSALE. 

Il est vrai. 

MARTINE. 

Si j'avois un mari , je le dis , 
Je voudrois qu'il se fît le maître du logis : 
Je ne Taimerois point , s'il faisoit le Jocrisse ; 
Kt , si je contestois contre lui par caprice. 
Si je parlois trop haut, je trouverois fort bon 
Qu'avec quelques soufflets il rabaissât mon ton. 

CHRYSALE. 

Ce st parler comme il faut. 

MARTINE. 

Monsieur est raisonnable, 
De vouloir pour sa fille un mari convenable. 

CHRYSALE. 

Oui. 



ACTE V, SCÈNE ITI. 369 

MAlTINE. 

Par quelle raison, jeune et bie^ fait qu'il est, 
Lui refuser Glitandre? et pourquoi, s'il vous plaît. 
Lui bailler un savant , qui sans cesse épilogue ? 
Il lui faut un mari , non pas un pédagogue ; 
Et , ne voulant savoir le grais ni le latin , » 

Elle n'a pas besoin de monsieur Trissotin. 

CHRYSALE. 

Fort bien. 

PHILAMINTE. 

Il faut souffrir qu'elle jase à son aise. 

MABTINE. 

Les savans ne sont bons que pour prêcher en chaise ; 

Et, pour mon mari, moi, mille fois je l'ai dit. 

Je ne voudrois jamais prendre un homme d'esprit. 

L'esprit n'est point du tout ce qu'il faut en ménage. 

Les livres cadrent mal avec le mariage ; 

Et je veux , si jamais on engage ma foi , 

Un mari qui n'ait point d'autre livre que moi , 

Qui ne sache  ne B , n'en déplaise à madame , 

Et ne soit, en un mot, docteur que pour sa femme. 

PHILAMINTE, à Ckrysale. 
Est-ce fait? et, sans trouble, ai-je assez écouté 
Votre digne interprète? 

CHRYSALE. 

Elle a dit vérité. 

PHILAMINTE. 

Et moi , pour trancher court toute cette dispute , 
Il faut qu'absolument mon désir s'exécute. 

{Montrant Trissotin.) 
Henriette et monsieur seront joints de ce pas. 
Je l'ai dit , je le veux : ne me répliquez pas ; 
Et , si votre parole à Glitandre est donnée , 
Offrez-lui le parti d'épouser son aînée. 

CHRYSALE. 

Voilà dans cette affaire un accommodement. 

(4 Henriette et à Glitandre.) 
Voyez ; y donnez-vous votre consentement ? 

HENRIETTE. 

Hé ! mon père ! 

GLITANDRE, à ChrysaU. 
Hé! monsieur! 

BÉLISE. 

On pourroit bien lui faire 
Des propositions qui pourroient mieux lui plaire; 

MuLiÈRE m 'W 



370 LES FEMMES SAVANTES. 

Mais nous établissons une espèce #amour 
Qui doit être épuré comme Tastre du jour : 
La substance qui pense y peut être reçue; 
Mais nous en bannissons la substance étendue. 

SCÈNE IV. — ARISTE, CHRYSALE, fHILAMINTE, BfiUSK, 
HENRIETTE , ARMANDE , TRISSOTIN , UN NOTAIRE , 
CLITANDRE, MARTINE. 

ARISTE. 

J*ai regret de troubler un mystère joyeux, 
Par le cbagrin qji'il faut que j'apporte en ces lieux. 
Ces deux lettres me font porteur de deux nouvellet 
Dont j'ai senti pour vous les atteintes cruelles; 

(A Philaminte,) 
L'une, pour vous, me vient de votre procureur; 

(À Chrysale.) 
L'autre, pour vous, me vient de Lyon. 

PHILAMINTB. 

Quel malheur , 
Digne de nous troubler, pourroit-on nous écrire? 

ARISTE. 

Cette lettre en contient un que vous pouvez lire. 

PHILAMINTE. 

« Madame , j'ai prié monsieur votre frère de vous rendre cette lettre , 
qui vous dira ce que je n*ai osé vous aller dire, La grande négli- 
gence que vous avez pour vos affaires a été cause que le clerc de 
votre rapporteur ne m*a point averti , et vous aveu perdu absolu- 
ment votre procès que vous devieg gagner, » 

CHRYSALE , à Philaminte, 
Votre procès perdu ! 

PHILAMINTE , à Chrysolc, 
Vous vous troublez beaucoup ! 
Mon cœur n'est point du tout ébranlé de ce coup. 
Faites , faites paroître une âme moins commune 
A braver , comme moi , les traits de la fortune. 

^ Le peu de soin que vov^ ave% vous coûte quarante mille €cus; et 
c^est à payer cette somme , avec les dépens , que vous êtes condamnée 
par arrêt de la cour. *» 

Condamnée? Ah! ce mot est choquant, et n'est fait 
Que pour les criminels! 

ARISTE. 

Il a tort , en effet ; 
Et vous vous êtes là justement récriée. 
Il devoit avoir mis que vous êtes priée, 



4CTE V, SCÈNE m. 371 

Par arrêt de la cour, de payer au plus tôt 
Quarante mille écus, et les dépens qu'il faut. 

PHILAMINTE. 

Voyons l'autre. 

CHRYSALE. 

« Monsieur , Vamiiié qui me lie à monsieur votre frère me fait 
prendre intérêt à tout ce qui vous touche. Je sais que vqw avez mis 
votre bien entre les mains d'Àrgante et de Damon^ et je vous donne 
avis qu*en même jour ils ont fait tous deux banqueroute. » 

ciel! tout à la fois, perdre ainsi tout son bienl 

PHILAMINTE, à Chrysale, 
Ah ! quel honteux transport ! Fi ! tout cela n'est rien : 
Il n'est pour le vrai sage aucun revers funeste; 
Et , perdant toute chose , à soi-même il se reste. 
Achevons notre affaire , et quittez votre ennuil 

[Montrant Trissotin.) 
Son bien nous peut suffire et pour nous et pour lui. 

TRISSOTIN. 

Non, madame : cessez de presser cette affaire. 

Je vois qu'à cet hymen tout le monde est contraire ; 

Et mon dessein n'est point de contraindre les gens. 

PHILAMINTE. 

Cette réflexion vous vient en peu de temps; 
Elle suit de bien près, monsieur, notre disgrâce. 

TRISSOTIN. 

De tant de résistance à la fin je me lasse. 

j'aime mieux renoncer à tout cet embarras , 

Et ne veux point d'un cœur qui ne se donne paSt 

PHILAMINTE. 

Je vois , je vois de vous , non pas pour votre gloire , 
Ce que jusques ici j'ai refusé de croire. 

TRISSOTIN. 

Vous pouvez voir de moi tout ce que vous voudrez , 
Et je regarde peu comment vous le prendrez : 
Mais je ne suis pas homme à souffrir l'infamie 
Des refus offensans qu'il faut qu'ici j'essuie. 
Je vaux bien que de moi l'on fasse plus de cas; 
Et je baise les mains à qui ne me veut pas. 



I 



37t LES FEMMES SAVANTES. 

SCÈNE V. — ARISTE, CHRYSALE, PHILAMINTE, BÊLISE, 
ARMANDE , HENRIETTE , CLIT ANDRE , UN NOTAIRE , 

MARTINE. 

PHILAMINTE. 

Qu'il a bien découvert son âme mercenaire ! 

Et que peu philosophe est ce qu'il vient de faire! 

CLITANDRE. 

Je ne me vante point de l'être; mais enfin 
Je m'attache , madame , à tout votre destin ; 
Et j'ose vous offrir, avecque ma personne, 
Ce qu'on sait que de bien la fortune me donne. 

PHILAMINTE. 

Vous me charmez , monsieur , par ce trait généreux , 
Et je veux couronner vos désirs amoureux. 
Oui, j'accorde Henriette à l'ardeur empressée.... 

HENRIETTE. 

Non, ma mère : je change à présent de pensée. 
Souffrez que je résiste à votre volonté. 

CLITANDRE. 

Quoi! vous vous opposez à ma félicité? 

Et, lorsqu'à mon amour je vois chacun se rendre.... 

HENRIETTE. 

Je sais le peu de bien que vous avez , Clitandre ; 
Et je vous ai toujours souhaité pour époux , 
Lorsqu'en satisfaisant à mes vœux les plus doux , 
J'ai vu que mon hymen ajustoit vos affaires; 
Mais , lorsque nous avons les destins si contraires , 
Je vous chéris assez , dans cette extrémité , 
Pour ne vous charger point de notre adversité. 

CLITANDRE. 

Tout destin avec vous me peut être agréable; 
Tout destin me. seroit sans vous insupportable. 

HENRIETTE. 

L'amour, dans son transport, parle toujours ainsi. 

Des retours importuns évitons le souci. 

Rien n'use tant l'ardeur de ce nœud qui nous lie , | 

Que les fâcheux besoins des choses de la vie ; ' 

Et l'on en vient souvent à s'accuser tous deux 

De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux. 

ARiSTE , à Henriette, 
N'est-ce que le motif que nous venons d'entendre 
Qui vous fait résister à l'hymen de Clitandre? 

HENRIETTE. 

Sans cela , vous verriez tout mon cœur y courir ; 






ACTE V, SCÈNE V. 373 

Et je ne fuis sa main, que pour le trop chérir. 

ARISTE. 

Laissez -vous donc lier par des chaînes si belles. 
Je ne vous ai porté que de fausses nouvelles; 
Et c'est un stratagème , un surprenant secours 
Que j'ai voulu tenter pour servir vos amours , 
Pour détromper ma sœur , et lui faire connoître 
Ce que son philosophe à l'essai pouvoit être. 

CHRTSALE. 

Le ciel en soit loué ! 

PUILAMINTE 

J'en ai la joie au cœur , 
Par le chagrin qu'aura ce lâche déserteur. 
Voilà le châtiment de sa basse avarice , 
De voir qu'avec éclat cet hymen s'accomplisse. 

CHRYSALE, à Clitandre. 
Je le savois bien, moi, que vous l'épouseriez. 

ARMANDE , à PhUaminte. 
Ainsi donc à leurs vœux vous me sacrifiez? 

PHILAMINTE. 

Ce ne sera point vous que je leur sacrifie ; 

Et vous avez l'appui de la philosophie , 

Pour voir d'un œil content couronner leur ardeur. 

BÉUSE. 

Qu'il prenne garde au moins que je suis dans son cœur; 
Par un prompt désespoir souvent on se marie , 
Qu'on s'en repent après tout le temps de sa vie. 

•CHRYSALE, au notaire. 
Allons, monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit, 
Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit. 



FIN DES FEMMES SAVANTES. 



I 



LB 



MALADE IMAGINAIRE. 

COMÉDIE-BALLET EN TROIS ACTES '. I 



PERSONNAGES DU PROLOGUE. 
FLORE. 

DEUX ZÉPHYRS, dansans. 
GLIMÈNE. 
DAPHNÉ. 

TIRCIS , amant de Climënc , chef d'ane tronpe de bergers. 
DORILAS, amant de Daphné, chef d'unetroupe de bergert. 
BERGERS ET BERGÈRES de la salle de Tircis, dansans et chantans. 
BERGERS ET BERGÈRES de la saite de Dorilas, chantans ei dansans. 
PAN. 
FAUNES, dansans. 

PERSONNAGES ET ACTEURS DE LA COMÉDIE. 

ARGAN, malade imaginaire. Il est ?ètn en malade. \ I 

De gros bas , des mules , un haut-de-chausses j J 

étroit, une camisole rouge avec quel({ae galon )]Uoti4«« I 

ou dentelle ; un mouchoir de cou à vieux pas- ( * f 

semens , négligemment attaché { un bonnet de 1 
,nuit avec la coiffe à dentelle K J 

BÉLINE, seconde femme d'Argan. 

ANGÉLIQUE , fille d'Argan , et amante de Cléante. Mlle MoiiKas. 

LOUISON, petite fille d'Argan, et sœur d'Angélique. La petite Beauval. 

BÈRALDE, frère d'Argan. En habit de cavalier mo- 
deste. 

4. Le Malade imaginaire fut représenté pour la première fois le 10 fé- I 

vrier 4 673 sur le théâtre du Palais-Royal, et il ne fût joué devant le roi 
qu'après la mort de Molière, le 4 9 juillet 4 674, dans la troisième journée 
d'une fête donnée à Versailles au retour de la conquête de la Franche- 
Comté. Molière a emprunté les scènes oùToinette se travestit en médecin . 
à un canevas italien, Arlechino medico volante, qui lui avait fourni dans sa 1 
jeunesse la farce du Médecin volant; il a pu prendre l'idée du rôle de Bé- < 
line dans une comédie intitulée le Mari malade. Enfin, l'intermède de 
Polichinelle est emprunté de Boni/ace ou le Pédant , pièce italienne qu'il 
avait déjà mise à profit dans le Mariage forcé. 

3. Ces indications de costume ont été données par l'édition de Georgei 
Backer, Bruxelles, 4 694. 



I 



PERSONNAGES ET ACTEURS. 375 

CLÈANTE, amant d'Angélique. Il est vôtu galam- K ^ p 
ment et en amoureux. i^ frange. 

M. DIAFOIRUS, médecin. 

THOMAS DIAFOIRUS, sof. SU, et amant d'An-)« 

gélique. ' JBEAUVAL. 

M. PURGON, médecin d'Argan. Ces trois person- 
nages sont vêtus de noir et en habit ordinaire 

de médecin , excepté Thomas Diafoirus , dont 

Thahit a un long collet uni ; ses cheveux sont 

longs et plats , non manteau passe ses genoux , 

et il porte une mine tout à fait niaise. 
M. FLEURANT, apothicaire. Il est aussi velu de 

noir ou de gris bran , avec une courte serviette 

devant soi , et une seringue à la main. Il est 

sans chapeau. 
M. DE BONNEFOI , notaire. 
TOINETTE, servante. Mlle Beauval. 

PERSONNAGES DES INTERMÈDES. 

PREMIER ACTE. 
POLICHINELLE. 
UNE VIEILLE. 
VIOLONS. 
ARCHERS, chantans et dansans. 

DBUXIÈHB ACTE. 

QUATRE ÉGYPTIENNES , chantantes. 

EGYPTIENS ET ÉGYPTIENNES , clianlans et dansMs. 

TROISIÈME ACTE. 

TAPISSIERS, dansans. 

LE PRÉSIDENT de la Faculté de médecine. 

DOCTEURS. 

ARGAN, bachelier. 

APOTHICAIRES, avec leurs mortiers et leurs pilons. 

PORTE-SERINGUBS. 

CHIRUR4JIENS. 



La scène est i Paris. 



370 LE MALA.de IMAGINAIRE. 



PROLOGUE. 



Après les glorieuses fatigues et les exploits victorieux de notre 
auguste monarque , il est bien juste que tous ceux qui se mêlent 
d'écrire , travaillent ou à ses louanges , ou à son divertissement. C'est 
ce qu'ici l'on a voulu faire ; et ce prologue est un essai des louanges 
de ce grand prince , qui donne entrée à la comédie du Malade ima- 
ginaire y dont le projet a été fait pour le délasser de ses nobles 
travaux. 

Le Uiéâlrc représenle un lieu champêtre, et néanmoins furl agréable. 



ÉGLOGUE EN MUSIQUE ET EN DANSE. 
SCÈNK I. — FLORE; DEUX ZÉPHYRS, dansans. 

FLORE. 

Quittez , quittez vos troupeaux ; 
Venez , bergers , venez , bergères ; 
Accourez , accourez sous ces teadres ormeaux : 
Je viens vous annoncer des nouvelles bien chères , 
Et réjouir tous ces hameaux. 

Quittez , quittez vos troupeaux ; 
Venez, bergers, venez, bergères; 
Accourez , accourez sous ces tendres ormeaux . 

SCÈNE 11. — FLORE; DEUX ZÉPHYRS, dansaiis ; CLIMÈNE 

DAPHNÉ, TIRGIS, DORILAS. 

CLIMÈNE, d Tircis; et daphné, àDorilas. 
Berger, laissons là tes feux : 
Voilà Flore qui nous appelle. 
TJRCis, à Climène; et dorilas, à Daphné, 
Mais au moins, dis-moi, cruelle, 

TIRCIS. 

Si d'un peu d'amitié tu payeras mes vœux. 

DORILAS. 

Si tu seras sensible à mon ardeur fidèle. 



PROLOGUE. 377 

CLIMÈNE ET DAPHNÉ. 

Voilà Flore qui nous appelle. 

TIRCIS ET DORILAS. 

Ce n'est qu'un mot, un mot, un seul mot que je veux. 

TlRClS. 

Languirai-je toujours dans ma peine mortelle ? 

DORILAS. 

Puis-je espérer qu'un jour tu me rendras heureux? 

CLIMÈNE ET DAPHNE. 

Voilà Flore qui nous appelle. 

SCENE III. — FLORE; DEUX ZÉPHYRS, dansans ; CLIMÈNE, 

DAPHNE, TIRCIS, DORILAS; BERGERS et BERGÈRES de 

la suite de Tircis et de Dorilas , chantans et dansans. 

PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET. — Toute la troupe des bergers 
et des bergères va se placer en cadence autour de Flore. , 

CLIMÈNE. 

Quelle nouvelle parmi nous , 
Déesse , doit jeter tant de réjouissance ? 

DAPHNÉ. 

Nous brûlons d'apprendre de vous 
Cette nouvelle d'importance. 

DORILAS. 

D'ardeur nous en soupirons tous. 

CLIMÈNE, DAPHNÉ, TIRCIS, DORILAS. 

Nous en mourons d'impatience. 

FLORE. 

La voici ; silence , silence I 
Vos vœux sont exaucés , LOUIS est de retour : 
Il ramène en ces lieux les plaisirs et l'amour. 
Et vous voyez finir vos mortelles alarmes. 
Par ses vastes exploits son bras voit tout soumis : 

Il quitte les armes. 

Faute d'ennemis. 

CHŒUR. 

Ah ! quelle douce nouvelle ! 

Qu'elle est grande ! qu'elle est belle ! 
Que de plaisirs! que de ris! que de jeux! 

Que de succès heureux ! 
Et que le ciel a bien rempli nos vœux ! 

Ah! quelle douce nouvelle! 

Ou'elle est grande ! qu'elle est belle l 



378 LE MALADE IMAGINAIRE. 

DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET. — Tous les bergers et bergères 
expriment , par des danses , les transports de leur joie, 

FLORE. 

De vos flûtes bocagères 
Réveillez les plus beaux sons; 
LOUIS offre à vos chansons 
La plus belle des matières. 

Après cent combats 

Où cueille son bras 

Une ample victoire, 

Formez , entre vous , 

Cent combats plus doux , 

Pour chanter sa gloire. 

CH(EUR. 

Formons, entre nous, 
Cent combats plus doux , 
Pour chanter sa gloire. 

FLORE. 

Mon jeune amant, dans ce bois» 
Des présens de mon empire , 
Prépare un prix à la voix 
Qui saura le mieux nous dire 
Les vertus et les exploits 
Du plus auguste des rois. 

CLIMÉNB. 

Si Tircîs a l'avantage , 

DAPHNé. 

Si Dorilas est vainqueur , 

CLIMÈNE. 

A le chérir je m'engage. 

DAPHNé. 

Je me donne à son ardeur. 

TIRCIS. 

trop chère espérance 1 

DORILAS. 

mot plein de douceur ! 

TIRCIS ET DORILAS. 

Plus beau sujet , plus belle récompense 
Peuvent-ils animer un cœur? 

(Les violons jouent un air pour animer les deux bergers au com- 
bat , tandis que Flore , comme juge , ta se placer au pied d'un 
bel arbre qui est au milieu du théâtre , avec deux Zéphyrs , et 



PROLOGUE. 379 

quê le reste , comme spectateurs , va occuper Us deux côtés de la 
scène.) 

TIRCIS. 

Quand la neige fondue enfle un torrent fameux, 
Goiftre l'effort soudain de ses flots écumeux 
Il n*est rien d^ssez solide; 

Digues , châteaux , villes et bois , 

Hommes et troupeaux à la fois , 

Tout cède au courant qui le guide : 

Tel , et plus fier et plus rapide , 

Marche LOUIS dans ses exploits. 

TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET, — Les bergers et bergères du 
côté de Tirets dansent autour de lui , sur une ritournelle , pour 
exprimer leurs applaudissemens. 

DORILAS. 

Le foudre menaçant qui perce avec fureur 
L'affreuse obscurité de la nue enflammée, 
Fait , d'épouvante et d'horreur , 
Trembler le plus ferme cœur ; 
Mais , à la t^e d'Une armée , 
LOUIS jette plus de terreur. 

QUATRIÈME ENTRÉE DE BALLET, — Les bergers et bergères 
du côté de Dorilas font de même que les autres. 

TIHCIS. 

Des fabuleux exploits que la Grèce a chantés , 
Par un brillant amas de belles vérités 

Nous voyons la gloire effacée ; 

Et tous ces fameux demi-dieux 

Que vante l'histoire passée , 

Ne sont point à notre pensée , 

Ce que LOUIS est à nos yeux. 

CINQUIÈME ENTRÉE DE BALLET. — Les bergers et bergères 
, ' du côté de Tircis font encore la même chose, 

DORILAS. 

LOUIS fait à nos temps , par ses faits inouïs , 
Croira tous les beaux faits que nous chante l'histoire 

Des siècles évanouis ; 

Mais nos neveux , dans leur gloire , 

N'auront rien qui fasse croire 

Tous les beaux faits de LOUIS. 



380 LE MALADE IMAGINAIRE. 

SIXIÈME ENTRÉE DE BALLET. - Les bergers et bergères du 

côté de Dorilas font encore de même. . 

SEPTIÈME ENTRÉE DE BALLET.-- Us bergers et bergères du côU 
de Tirets et de celui de Dorilas se mêlent et dansent ensemble. 

SCÈNE IV. —FLORE , PAN ; DEUX ZEPHYRS , dansans; GUMÈNE 
DAPHNÉ, TIRCIS, DORILAS; FAUNES, dansans; BERGERS 
ET BERGÈRES, chantans et dansans. 

PAN. • 

Laissez , laissez , bergers , ce dessein téméraire ; 
Hé ! que voulez-vous faire ? 

Chanter sur vos chalumeaux 

Ce qu'Apollon sur sa lyre , 

Avec ses chants les plus beaux , 

N'entreprendroit pas de dire? 
C'est donner trop d*essor au feu qui vous inspire ; 
C'est monter vers les cieux sur des ailes de cire , 

Pour tomber dans le fond des eaux. 
Pour chanter de LOUIS l'intrépide courage , 

11 n'est point d'assez docte voix , 
Point de mots assez grands pour 'en tracer l'image ; 

Le silence est le langage 

Qui doit louer ses exploits. 
Consacrez d'autres soins à sa pleine victoire ; 
Vos louanges n'ont rien qui flatte ses désirs : 

Laissez , laissez là sa gloire ; 

Ne longez qu'à ses plaisirs. 

CHŒUR. 

Laissons , laissons là sa gloire ; 
Ne songeons qu'à ses plaisirs. 
FLORE, à Tirets et à Dorilas. 
Bien que pour étaler ses vertus immortelles , 

La force manque à vos esprits , 
Ne laissez pas tous deux de recevoir le prix. 
Dans les choses grandes et belles , 
Il suffit d'avoir entrepris, 

HUITIÈME ENTRÉE DE BALLET. — Les deux Zéphyrs dansent 
avec deux couronnes de fleurs à la main , qu'ils viennent donner 
ensuite aux deux bergers. 

CLiMÈME ET DÂPUNÉ , donnant la main à leurs amans. 
Dans les choses grandes et belles, 
Il suffît d'avoir entrepris. 



PROLOGUE. 381 

TIRCIS ET DORILAS. 

Ah ! que d'un doux succès notre audace est suivie ! 

FLORE ET PAN. 

Ce qu'on fait pour LOUIS, on ne le perd jamais. 

CLIMÈNE, DÂPHNÉ, TIRCIS, DORILAS. 

AU soin de ses plaisirs donnons-nous désormais. 

FLORE ET PAN. 

Heureux , heureux qui peut lui consacrer sa vie ! 

CHŒUR. 

Joignons toi\s dans ces bois 

Nos flûtes et nos voix : 

Ce jour nous y convie , 
Et faisons aux échos redire mille fois : 

LOUIS est le plus grand des rois ; 
Heureux , heureux qui peut lui consacrer sa vie ! 

NEUVIÈME ENTRÉE DE BALLET, — Faunes , bergers et bergères^ 
t(ms se mêlent , et il se fait entre eux des jeux de danse , après 
quoi ils se vont préparer pour la comédie. 



AUTRE PROLOGUE. 



UNE BERGÈRE, chantante. 

Votre plus haut savoir n'est que pure chimère , 

Vains et peu sages médecins ; 
Vous ne pouvez guérir , par vos grands mots latins , 

La douleur qui me désespère. 
Votre plus haut savoir n'est que pure chimère. 

Hélas ! hélas ! je n'ose découvrir 
Mon amoureux martyre 
Au berger pour qui je soupire, 
Et qui seul peut me secourir. 
Ne prétendez pas le finir, 
Ignorans médecins ; vous ne sauriez le faire , 
Votre .plus haut savoir n'est que pure chimère. 

Ces remèdes peu sûrs , dont le simple vulgaire 
Croit que vous connoissez l'admirable vertu , 



388 LE MALADE IMAGINAIRE. 

Pour les maux que je sens n*ont rien de salutaire ; 
Et tout votre caquet ne peut être reçu 
Que d'un malade imaginaire. 

Votre plus haut savoir n*est que pure chimère , 
Vains et peu sages médecins , etc. 

Le ihé&tre change , et représenle une cluunbre» 



ACTE PREMIER. 



SGËNE L ~- AR6AN, assis, une table devant lui, comptant amc 
des jetons les pa/rties de son apothicaire. 

Trois et deux font cinq , et cinq font dix , et dix font vingt ; trois 
et deux font cinq. « Plus, du vingt -quatrième, un petit clystère 
insinuatif, préparatif, et remoUient, pour amollir, humecter et 
rafraîchir les entrailles de monsieur. » Ce qui me plaît de monsieur 
Fleurant , mon apothicaire , c'est que ses parties sont toujours fort 
civiles. « Les entrailles de monsieur, trente sols. » Oui; mais, mon- 
sieur Fleurant, ce n'est pas tout que d'être civil; il faut être aussi 
raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols un lave- 
ment! Je suis votre serviteur, je vous l'ai déjà (fit ; vous ne me les 
avez mis dans les autres parties qu'à vingt sols; et vingt sols en 
langage d'apothicaire, c'est-à-dire, dix sols; les voilà, dix sols. 
« Plus, dudit jour, un bon clystère détersif, composé avec catho- 
licon double, rhulsarbe, miel rosat, et autres, suivant Tordon- 
nance, pour balayer, laver et nettoyer le bas-ventre de monsieur, 
trente sols. » Avec votre permission, dix sols. « Plus, dudit jour, 
le soir , un julep hépathique , soporatif et somnifère , composé pour 
faire dormir monsieur , trente-cinq sols. » Je ne me plains pas de 
celui-là; car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix-sept 
sols six deniers. « Plus , du vingt-cinquième , une bonne médecine 
purgative et corroborative , composée de casse récente avec séné 
levantin , et autres , suivant l'ordonnance de monsieur Purgon , pour 
expulser et évacuer la bile de monsieur, quatre livres. » Ah! mon- 
sieur Fleurant, c'est se moquer : il faut vivre avec les malades. 
Monsieur Purgon ne vous a pas ordonné de mettre quatre francs 
Mettez, mettez trois livres, s'il vous plaît. Vingt et trente sols, 
c Plus, dudit jour, une potion anodine et astringente, pour faire 



ACTE I, SCÈNE I. 333 

reposer monsieur, trente sols. » Bon, dix et quinze sols. « Plus, 
du vingt -sixième , un clystère canninatif , pour chasser les vents de 
monsieur, trente sols. » Dix sols, monsieur Fleurant. « Plus, le 
clystère de monsieur, réitéré le soir, comme dessus, trente sols. » 
Monsieur Fleurant, dix sols. « Plus , du vingt-septième , une bonne 
médecine , composée pour hâter d* aller , et chasser dehors les mau- 
vaises humeurs de monsieur, trois livres. » Bon, vingt et trente 
sols; je suis bien aise que vous soyez raisonnable. « Plus, du vingt- 
huitième, une prise de petit-lait clarifié et dulcoré, pour adoucir, 
lénifier, tempérer, et rafraîchir le sang de monsieur, vingt sols. >» 
Bon, dix sols, a Plus, une potion cordiale et préservative , com- 
posée avec douze grains de bézoard ' , sirop de limon et grenades ,• 
et autres, suivant Tordonnance, cinq livres. » Ah! monsieur Fleu- 
rant, tout doux, s'il vous plaît; si vous en usez comme cela, on ne 
voudra plus être malade : contentez-vous de quatre francs ; vingt et 
quarante sols. Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font 
vingt. Soixante et trois livres quatre sols six deniers. Si bien donc 
que , de ce mois , j*ai pris une , deux , trois , quatre , cinq , six , sepi 
et huit médecines; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, 
huit, neuf, dix, onze et douze lavemens ; et l'autre mois, il y avoii 
douze médecines, et vingt lavemens. Je ne m'étonne pas, si je ne 
me porte pas si bien ce mois-ci que l'autre. Je le dirai à monsieui 
Pucgon , afin qu'il mette ordre à cela. Allons , qu'on m'ôte tout ceci. 
(Voyant que personne ne vient , et qu'il n'y a aucun de ses gens dans 
sa chambre.) 11 n'y a personne. J'ai beau dire : on me laisse tou- 
jours seul ; il n'y a pas moyen de les arrêter ici. [Après avoir sonne 
une sonnette qui est sur sa table.) Ils n'entendent point , et ma son- 
nette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin. Point d'af- 
faire. Drelin, drelin, drelin. Ils sont sourds.... Toinette. Drelin, 
drelin, drelin. Tout comme si je ne sonnois point. Chienne! co> 
quine! Drelin, drelin, drelin. J'enrage! {Il ne sonne plus, mais il 
crie.) Drelin , drelin , drelin. Carogne , à tous les diables 1 Est-il pos- 
sible qu'on laisse comme cela un pauvre malade tout seul? Drelin, 
drelin, drelin. Voilà qui est pitoyable! Drelin, drelin, drelin. Ah! 
mon Dieu ! Ils me laisseront ici mourir. Drelin, drelin, drelin. 

SCÈNE II. — ARGAN, TOINETTE. 

TOINETTE , en entrant. — On y va. 

ARGAN. — Ah 1 chienne ! ah ! carogne ! 

TOINETTE, faisant semblant de s'être cogné la f^(e. — Diantre 



1 . Bézoanif pierre qui se trouve dans le corps de cerlains animaux; des 
f ndes, et qui était regardée comme un bon contre-poison. 



384 LE MALADE IMAGINAIRE. 

soit fait de votre impatience! Vous pressez si fort les personnes, 
que je me suis donné un grand coup de tête contre la came d'nii 
volet. 

ARGAN, en colère, — Ah ! traîtresse!... 

TOiNETTE , interrompant Argan. — Ah ! 

ARGAN. — Il y a.... 

TOINETTE. — Ah ! 

ARGAN. — Il y a une heure.... 

TOINETTE. — Ah ! 

ARGAN. — Tu m*as laissé.... 

TOINETTE. — Ah ! 

, ARGAN. — Tais-toi donc , coquine , que je te querelle. 

TOINETTE. — Çamon , ma foi , j'en suis d*avis , après ce que je me 
suis fait. 

ARGAN. — Tu m*as fait égosiller, carogne. 

TOiNETrE. — Et vous m'avcz fait, vous, casser la tête : Tun vaut 
bien Tautre. Quitte à quitte , si vous voulez. 

ARGAN. — Quoi! coquine,... 

TOINETTE. — Si vous qucrcllez , je pleurerai. 

ARGAN. — Me laisser, traîtresse.... 

TOINETTE , interrompant encore Argan. — Ah ! 

ARGAN. — chienne, tu veux.... 

TOINETTE. — Ah ! 

ARGAN. — Quoi I il faudra encore que je n'aie pas le plaisir de' la 
quereller ? 

TOINETTE. — Querellez tout votre soûl : je le veux bien. 

ARGAN. — Tu m'en empêches , chienne , en m'interrompant à tous 
coups. 

TOINETTE.— Si vous avez le plaisir de quereller, il faut bien que, 
de mon côté, j'aie le plaisir de pleurer : chacun le sien, ce n'est 
pas trop. Ah ! 

ARGAN. — Allons, il faut en passer par là. Ote-moi ceci, coquine, 
ôte-moi ceci. [Après s'être levé.) Mon lavement d'aujourd'hui a-t-il 
bien opéré ? 

TOINETTE. — Votre lavement? 

ARGAN. — Oui. Ai-je bien fait de la bile? 

TOINETTE. — Ma foi! je ne me mêle point de ces affaires-là; c'est 
à monsieur Fleurant à y mettre le nez , puisqu'il en a le profit. 

ARGAN. — Qu'on ait soin de me tenir un bouillon prêt, pour 
l'autre que je dois tantôt prendre. 

TOINETTE. — Ce monsieur Fleurant-là et ce monsieur Purgon s*é- 
gayent bien sur votre corps ; ils ont en vous une bonne vache à 
lait, et je voudrois bien leur demander quel mal vous avez,- pour 
vous taire tant de remèdes. 

ARGAN. -- Taisez-vous, ignorante; ce n'est pas à vous à contrôler 



ACTE I, SCÈNE II. 385 

les ordonnances de la médecine. Qu'on me fasse venir ma fille An- 
gélique : j'ai à lui dire quelque chose. 

TOiNETTE. — La voici qui vient d'elle-même ; elle a deviné votre 
pensée. 

■ SCÈNE m. — ARGAN, ANGÉLIQUE, TOINETTE. 

ARGAN. ~ Approchez, Angélique ? vous venez à propos ; je vou- 
lois vous parler. 

ANGÉLIQUE. — Me voilà prête à vous ouïr. 

ARGAN. — Attendez. [A Toinette.) Donnez-moi mon bâton. Je vais 
revenir tout à l'heure. 

TOINETTE. — Allez vite , monsieur, allez. Monsieur Fleurant nous 
donne des affaires. 

SCÈNE IV. — ANGÉLIQUE, TOINETTE. 
ANGÉLIQUE. — Toiuette I 

TOINETTE. — Quoi? 

ANGÉLIQUE. — Regarde-moi un peu. 

TOINETTE. — Hé bien! je vous regarde. 

ANGÉLIQUE. ~ Toinette I 

TOINETTE. — Hé bien! quoi, Toinette? 

ANGÉLIQUE. — Ne deviues-tu point de quoi je veux parler? 

TOINETTE. — Je m'en doute assez : de notre jeune amant; car 
c'est sur lui depuis six jours que roulent tous nos entretiens, et 
vous n'êtes point bien si vous n'en parlez à toute heure. 

ANGÉLIQUE. — Puisque tu connois cela, que n'es-tu donc la pre- 
mière à m'en entretenir ? Et que ne m'épargnes-tu la peine de te 
jeter sur ce discours ? 

TOINETTE. — Vous ue m'en donnez pas le temps , et vous avez des 
soins là-dessus qu'il est difficile de prévenir. 

ANGÉLIQUE. — Je t'avoue que je ne saurois me lasser de te parler 
de lui , et que mon cœur profite avec chaleur de tous les momens 
de s'ouvrir à toi. Mais, dis-moi > condamnes-tu, Toinette y les senti 
mens que j'ai pour lui ? 

TOINETTE. — Je n'ai garde. 

ANGÉLIQUE. — Ai-jp tort de m' abandonner à ces douces impres- 
sions? 

TOINETTE. — Je ne dis pas cela. 

ANGÉLIQUE. — Et voudrois-tu que je fusse insensible aux tendres 
protestations de cette passion ardente qu'il témoigne pour moi ? 

TOINETTE. — ; A Dieu ne plaise ! 

ANGÉLIQUE. — Dis-moi un peu; ne trouves-tu pas, comme moi, 
quelque chose du ciel, quelque effet du destin, dans l'aventuré 
inopinée de notre connoissance? 

MouERE m ^Y^ 



386 LE MALADE IMAGINAIRE. 

TOINETTE. — Oui. 

AifGéuQUE. — Ne trouves-tu pas que cette action d'embrasser ma 
défense sans me connottre , est tout à fait d'un honnête homme ? 

TOINETTE. — Oui. 

ANGÂLiQUE. — Que l'on ne peut pas en user plus généreusement? 
TOINETTE. — D'accord. 

▲NOÂUQUB. — Et qu'il ût tout cela de la meilleure grâce du 
monde? 

TOINETTE. — Ohl oui. 

ANGÉLIQUE. — Ne trouves-tu pas , Toinette , qu'il est bien fait de 
sa personne ? 

TOINETTE. — Assurément. 

ANGÉLIQUE. — Qu'il a l'air le meilleur du monde? 

TOINETTE. — Sans doute. 

ANGÉLIQUE. — Que ses discours, comme ses actions, ont quelque 
chose de noble? 

TOINETTE. — Cela est sûr. 

ANGÉLIQUE. — Qu'ou ne peut rien entendre de plus passionné que 
tout ce qu'il me dit? 

TOINETTE. — Il est vrai. 

ANGÉLIQUE. — Et qu'il n'est rien de plus fâcheux que la contrainte 
où Ton me tient, qui bouche tout commerce aux doux «upresse- 
mens de cette mutuelle ardeur que le ciel nous inspire? 

TOINETTE. — Vous avez raison. 

ANGÉLIQUE. — Mais , ma pauvre Toinette , crois- tu qu'il m'aime 
autant qu'il me le dit? 

TOINETTE. — Hé ! hé 1 ces choses-là parfois sont un peu sigettes 
à caution. Les grimaces d'amour ressemblent fort à la vérité ; et j*ai 
vu de grands comédiens là- dessus. 

ANGBUQUE. — - Ah! Toiuette, que dis-tu là? Hélas 1 de la façon 
qu'il parle , seroit-il bien possible qu'il ne me dît pas vrai? 

TOINETTE. — En tout cas, vous en serez bientôt éclaircie; et la 
résolution où il vous écrivit hier qu'il étoit de vous faire demander 
en mariage , est une prompte voie à vous faire counoître s'il vous 
dit vrai ou non. C'en sera là la bonne preuve. 

ANGÉLIQUE. — Ah I Tçinette , si celui-là me trompe , je ne croirai 
de ma vie aucun homme. 

TOINETTE. — Voilà votre père qui revient. 

SCÈNE Y. — AHGAN , ANGÉLIQUE , TOINETTE. 

ARGAN. — Oh çà, ma fille, je vais vous dire une nouvelle, où 
peut-être ne vous attendez-vous pas. On vous demande en mariage. 
Qu'est-ce que cela? Vous riez IL Cela est plaisant', oui, ce mot de 
mariage ! 11 n'y a rien de plus drôle pour les jeunes filles. Ah! na- 



ACTE I, SCÈNE V. 387 

ture, nature! A ce que je puis voir, ma fille, je n'ai que faire de 
vous demander si tous voulez bien vous marier. 

ANGÉLIQUE. — Je dois faire, mon père, tout ce qu'il vous plaira 
de m* ordonner. 

A&6AK. — Je suis bien aise d*avoir une fille si obéissante : la cbose 
est donc conclue , et je vous ai promise. 

ANGÉLIQUE. — G'est à moi , mon père, de suivre aveuglément 
toutes vos volontés. 

ARGAN. — Ma femme, votre belle-mère, avoit envie que je vous 
fisse religieuse , et votre petite sœur Louison aussi ; et de tout temps 
elle a été aheurtée à cela. 

ToiNETTE , à pan, -^ La bonne béte a se§ raisons. 

ARGAN. — Elle ne vouloit point consentir à ce mariage; mais je 
l'ai emporté , et ma parole est donnée. 

ANGÉLIQUE. — Ah! mou père, que je vous suis obligée de toutes 
vos bontés ! 

TOINETTE, à Argon. — En vérité, je vous sais bon gré de cela; 
et voilà l'action la plus sage que vous ayez faite de votre vie. 

ARGAN. — Je n'ai point encore vu la personne ; mais on m*a dit 
que j'en serois content, et toi aussi. 

ANGÉLIQUE. — Assurément, mon père. 

ARGAN. — Comment! l'as-tu vu? 

ANGÉLIQUE. — Puisquo votre consentement m'autorise à vous 
pouvoir ouvrir mon cœur , je ne feindrai point de vous dire que le 
hasard nous a fait connoître il y a six jours , et la demande qu'on 
vous a faite est un effet de l'inclination que , dès cette première vue , 
nous avons prise l'un pour l'autre. 

ARGAN. — Ils ne m'ont pas dit cela; mais j'en suis bien aise, et 
c'est tant mieui que les choses soient de la sorte Ils disent que 
c'est un grand jeune garçon bien fait. 

ANGÉLIQUE. — Oui , mon père. 

ARGAN. — De belle taille. 

ANGÉLIQUE. — Sans doute. 

ARGAN. — Agréable de sa personne. 

ANGÉLIQUE. — Assufémeut. 

ARGAN. — De bonne physionomie 

ANGÉLIQUE. — Tfès-bonne. 

AROAN. — Sage et bien né. 

ANGÉLIQUE. — Tout à filît. 

ARGAN. — Fort honuète. 
ANGÉLIQUE. — Le pltts boimète du monde. 
ARGAN. — Qui parle bien latin et grec. 
' ANGÉLIQUE. — G'est co que je ne sais pas. 
ARGAN. — Et qui sera reçu médecin dans trois jottfi« 
ANGÉLIQUE. — Lui, mon père? 



/ 

^ 



383 LE MALADE IMAGINAIRE. 

ARGAN. — Oui. Est-ce qu'il ne te l'a pas dit? 

ANGÉLIQUE. — Non, Vraiment. Qui vous Ta dit, à vous? 

ARGAN. — Monsieur Purgon. 

ANGÉLIQUE. — Est-ce que monsieur Purgon le connoît? 

ARGAN. — La belle demande! 11 faut bien qu'il le connoisse, puis- 
que c*est son neveu. 

ANGÉLIQUE. — Cléante , neveu de monsieur Purgon? 

ARGAN. — Quel Cléante ? Nous parlons de celui pour qui Ton t*a 
demandée en mariage. 

ANGÉLIQUE. — Hél Oui. 

ARGAN. — Hé bieni c'est le neveu de monsieur Purgon, qui est 
le fils de son beau-frère* le médecin , monsieur Diafoirus ; et ce fils 
s'appelle Thomas Diafoirus, et non pas Cléante; et nous avons 
conclu ce mariage -là ce matin, monsieur Purgon, monsieur Fleu- 
rant et moi ; et demain , ce gendre prétendu doit m' être amené par 
son père. Qu'est-ce ? Vous voilà tout ébaubie I 

ANGÉLIQUE. — C'est, mon père, que je connois que vous avez 
parlé d'une personne , et que j'ai entendu une autre. 

TOINETTE. — Quoil monsieur, vous auriez fait ce dessein bur- 
lesque ? Et , avec tout le bien que vous avez , vous voudriez marier 
votre fille avec un médecin? 

ARGAN. — Oui. De quoi te mêles -tu, coquine, impudente que 
tu es? 

TOINETTE. — Mon Dieul tout doux. Vous allez d'abord aux in- 
vectives. Est-ce que nous ne pouvons pas raisonner ensemble, sans 
nous emporter? Là, parlons de sang-froid. Quelle est votre raison, 
s'il vous plaît , pour un tel mariage ? . 

ARGAN. — Ma raison est que , me voyant infirme et malade comme 
je suis, je veux me faire un gendre et des alliés médecins, afin de 
m'appuyer de bons secours contre ma maladie , d'avoir dans ma 
famille les sources des remèdes qui me sont nécessaires , et d'être à 
même des consultations et des ordonnances. 

TOINETTE. — Hé bienl voilà dire une raison, et il y a plaisir à. se 
répondre doucement les uns aux autres. Mais , monsieur , mettez la 
main à la conscience ; est-ce que vous êtes malade? 

ARGÀN. — Comment , coquine ! si je suis malade ! Si je suis malade , 
impudente ! 

TOINETTE. — Hé bien! oui, monsieur, vous êtes malade; n'ayons 
point de querelle là-dessus. Oui, vous êtes fort malade; j'en de- 
meure d'accord , et plus malade que vous ne pensez : voilà qui est 
fait. Mais votre fille doit épouser un mari pour elle; et , n'étant point 
malade , il n'est pas nécessaire de lui donner un médecin. 

ARGAN. — C'est pour moi que je lui donne ce médecin; et une- 

6 de bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la 

té de son père. 






ACTE I, SCÈNE V. 389 

TOiNETTR. — Ma foi, monsieuf, roulez-vous qu'en amie je vous 
donne un conseil? 
ARGAN. — Quel est -il, ce conseil? 
TOiNETTE. — De ne point songer à ce mariage -là. 
ARGAN. — Et la raison? 

TOINETTE. — La raison, c'est que votre fille n*y consentira point. 
ARGAN. — Elle n'y consentira point? 

TOINETTE. — Non. 

ARGAN. — Ma fille? 

TOINETTE. — Votre fille. Elle vous dira qu'elle n'a que faire de 
monsieur Diafoirus , ni de son fils Thomas Diafoirus , ni de tous les 
Diafoirus du monde. 

ARGA'N. — J'en ai afl'aire , moi , outre que le parti est plus avanta- 
geux qu'on ne pense. Monsieur Diafoirus n'a que ce fils-là pour tout 
héritier ; et , de plus , monsieur Purgon , qui n'a ni femme , ni enfans , 
lui donne tout son bien en faveur de ce mariage ; et monsieur Pur- 
gon est un homme qui a huit mille bonnes livres de rente. 

TOINETTE. — 11 faut qu'il ait tué bien des gens, pour s'être fait 
si riche. 

ARGAN. — Huit mille livres de rente sont quelque chose , sans 
compter le bien du père. 

TOINETTE. — Monsieur, tout cela est bel et bon; mais j'en reviens 
toujours là : je vous conseille , entre nous , de lui choisir un autre 
mari; et elle n'est point faite pour être madame Diafoirus. 

ARGAN. — Et je veux , moi , que cela soit. 

TOINETTE. — Hé, fi! ne dites pas cela. 

ARGAN. — Comment! que je ne dise pas cela? 

TOINETTE. — Hé, non. 

ARGAN. — Et pourquoi ne le dirais-je pas? 

TOINETTE. ~ On dira que vous ne songez pas à ce que vous 
dites. 

ARGAN. — On dira ce qu'on voudra; mais je vous dis que je veux 
qu'elle exécute la parole que j'ai donnée. 

TOINETTE. — Non; je suis sûre qu'elle ne le fera pas. 

ARGAN. — Je l'y forcerai bien. 

TOINETTE. — Elle ne le fera pas, vous dis-je. 

ARGAN. — Elle le fera, ou je la mettrai dans un couvent. 

TOINETTE. — Vous ? 
ARGAN. — Moi. 
TOINETTE. — Bon! 

ARGAN — Comment! bon? 

TOINETTE. — Vous ne la mettrez point dans un couvent. 

ARGAN. — Je ne la mettrai point dans un couvent? 

TOINETTE. — Non. 
ARGAN. — Non? 




WO LE MALADE IMAGINAIRE. 

TOINETTE. — Non. 

ARGÀN. — Ouais I Voici qui est plaisant I Je ne mettrai pas ma 
fille dans un couvent, si je veux? 
TOiNETïE. — Non, vous dis-je. 
ARGAN. — Qui m'en empêchera? 
TOiNETTB. — Vous-même. 

ARGAN. — Moi? 

TOINETTE. — Oui. Vous u'auTcz pas ce. cœur-là. 

ARGAN. — Je l'aurai. 

TOINETTE. — Vous VOUS moquez. 

AiiGAN. — Je ne me moque point. 

TOINETTE. — La tendresse paternelle vous prendra. 

ARGAN. — Elle ne me prendra point. 

TOINETTE. — Une petite larme ou deux, des bras jetés au cou, 
un Mon petit papa mignon, prononcé tendrement, sera assez pour 
vous toucher. 

ARGAN. — Tout cela ne fera rien. 

TOINETTE. — Oui, OUI. 

ARGAN. — Je vous dis que je n'en démordrai point. 

TOINETTE. — Bagatelles. 

ARGAN. — Il ne faut point dire, Bagatelles. 

TOINETTE. — Mon Disul je vous connois, vous êtes bon natu- 
rellement. , 

ARGAN, avec emportement. -* Je ne suis point bon, et je suis 
méchant quand je veux. 

TOINETTE. — Doucement, monsieur. Vous ne songez pas que 
vous êtes malade. 

ARGAN. — Je lui commande absolument de se préparer à prendre 
le mari que je dis. 

TOINETTE. — Et moi, J6 lui défends absolument d'en faire rien. 

ARGAN. — Où est-ce donc que nous sommes? Et quelle audace 
est-ce là , à une coquine de servante , de parler de la sorte devant 
son maître? 

TOINETTE. — Quand un mattre ne songe pas à ce qu'il fait, une 
servante bien sensée est en droit de le redresser. 

ARGAN, courant après Toinette, — Ah! insolente, il faut que je 
t'assomme. 

TOINETTE, évitant Àrgan , et mettant la chaise entre elle et lui. — 
Il est de mon devoir de m'opposer aux choses qui vous peuvent 
déshonorer. 

ARGAN , courant après Toinette autour de la chaise avec son bdton. 
— Viens , viens , que je t'apprenne à parler. 

TOINETTE , se sauvant du côté oii n*est point Àrgan. — Je m'inté- 

sse, comme je dois, à ne vous point laisser faire de folie. 

jiiïOAN, de même, — Chienne! 



ACTE I, SCÈNE V. 391 

T0INBTT8 , de même, — Non , je ne consentirai jamais à ce ma- 
riage. 

ARGAN , de même. — Pendarde I 

TOiNBTTB, de même. — Je ne reux point qu'elle épouse votre 
Thomas Diafoirus. 

AR6AR, de même. — Garogne! 

TCiNETTE , de même. — Et elle m'obéira plutôt qu*à vous. 

ARGAN , s' arrêtant. — Angélique , tu ne veux pas m'arrèter cette 
coquine-là? 

ANGÉLIQUE. — Hé l mon père , ne vous faites point malade. 

ARGAN , à Angélique. — Si tu ne me Tarrêtes , je te donnerai ma 
malédiction. 

TOiNETTB, en ^en allant. — Et moi, je la déshériterai, si elle 
vous obéit. 

ARGAN, $e jetant dans sa chaise. — Ahl ahl je n'en puis plus. 
Voilà pour me faire mourir. 

SCÈNE Yl. — BÊLINE, ARGAN. 

ARGAN. — Ah l ma femme , approchez. 

BéLiNB. — Qu'ayez-vous , mon pauvre mari 

ARGAN. — Venez-vous-en ici à mon secours. 

BÉLiNB. •— Qu'est-ce que c'est donc qu'il y a, mon petit fils? 

ARGAN. — Ma ïniel 

BÉLiNB. — Mon amil 

ARGAN. — On vient de me mettre en colère. 

BÉLiNB. — Hélas I pauvre petit mari I Comment donc , mon 
ami? 

ARGAN. — Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente 
que jamais. 

BÉLiNB. — Ne vous passionnez donc point 

ARGAN. — Elle m'a fait enrager, ma mie. 

BÉLiNB. — Doucement , mon fils. 

ARGAN. •— Elle a contrecarré, une heure durant, les choses que 
je veux feire. 

BÉLiNE. — Là, là, tout doux. 

ARGAN. — - Et a eu l'effronterie de me dire que je ne suis point 
malade. ^ 

BÉLiNB. — C'est une impertinente. 

ARGAN. — Vous savez, mon cœur, ce qui en est. 

BÉLINB. — Oui, mon cœur, elle a tort. 

ARGAN. — M'amour, cette coquine-là me fera mourir. 

BÉLiNE. — Hé là, hé là. 

ARGAN. — Elle est cause de toute la bile que je fais. 

BÉLINE. — Ne vous fâchez point tam. 



392 LE MALADE IMAGINAIRE 

ABOAN. — Et il y a je ne sais combien que je vous dis de me la 
chasser. 

BÉUNK. — Mon Dieu ! mon fils , il n'y a point de serviteurs et 
de serrantes qui n'aient leurs défauts. On est contraint parfois de 
soufTrir leurs mauvaises qualités , à cause des bonnes. Celle - ci est 
adroite, soigneuse, diligente, et surtout fidèle; et vous savez qu'il 
faut maintenant de grandes précautions pour les gens que l'on 
prend. Holàl Toinette! 

SCÈNE VIL - ARGAN , BÉLINE , TOINETTE. 

TOINETTE. — Madame. 

BÂLiNE. — Pourquoi donc est-ce que vous mettez mon mari en 
colère? 

TOINETTE, d*un tOH doucercux. — Moi, madame? Hélas! je ne 
sais pas ce que vous me voulez dire , et je ne songe qu'à complaire 
à monsieur en toutes choses. 

ARGAN. — Ah! la traîtresse ! 

TOINETTE. — Il nous a dit qu'il vouloit donner sa fille en ma- 
riage au fils de monsieur Diafoirus : je lui ai répondu que je trou- 
vois le parti avantageux pour elle ; mais que je croyois qu'il feroit 
mieux de la mettre dans un couvent. 

BÉLINE. — Il n'y a pas grand mal à cela, et je trouve qu'elle a 
raison. 

ARGAN. — Ah I m'amour , vous la croyez ? C'est une scélérate ; 
elle m'a dit cent insolences. 

BÉLINE. — Hé bien! je vous crois, mon ami. Là, remettez-vous. 
Écoutez , Toinette : si vous fâchez jamais mon mari , je vous met- 
trai dehors. Çà, donnez-moi son manteau fourré et des oreillers, 
que je l'accommode dans sa chaise. Vous voilà je ne sais comment. 
Enfoncez bien votre bonnet jusque sur vos oreilles : Il n'y a rien 
qui enrhume tant que de prendre l'air par les oreilles. 

ARGAN. — Ah ! ma mie, que je vous suis obligé de tous les soins 
que vous prenez de moi ! 

BÉLINE , acœmmodant les oreillers qu'elle met autour d*Argan, 

Levez-vous, que je mette ceci sous vous. Mettons celui-ci pour 
vous appuyer, et celui-là de l'autre côté. Mettons celui-ci derrière 
votre dos , et cet autre-là pour soutenir votre tête. 

TOINETTE, lui mettant rudement un oreiller sur la tête. — Et 
celui-ci pour vous garder du serein. 

ARGAN , se levant en colère , et jetant les oreillers à Toinette , qui 
s*finfuit. — Ah ! coquine, tu veux m'étouffer! 



ACTE I, SCÈNE VIII. 393 

SCÈNE Vni. — ARGAN, BÉLINE 

BÉLiNE. — Hé là, hé là! Qu'est-ce que c'est donc? 

ARGAN , se jetant dans sa chaise. — Ah , ah , ah ! Je n'en puis 
plus. 

BÉLINE. — Pourquoi vous emporter ainsi? Elle a cru faire bien. 

ARGAN. — Vous ne connoissez pas, m'amour, la malice de la 
pendarde. Ah! elle m'a mis tout hors de moi ; et il faudra plus de 
huit médecines et de douze lavemens pour réparer tout ceci. 

BÉLINE. — Là, là, mon petit ami, apaisez-vous un peu. 

ARGAN. — Ma mie, vous êtes toute ma consolation. 

BÉLINE. — Pauvre petit fils! 

ARGAN. — Pour tâcher de reconnoîlre l'amour que vous me por- 
tez, je veux, mon cœur, comme je vous ai dit, faire mon testa- 
ment. 

BÉLINE. — Ah! mon ami, ne parlons point de cela, je vous prie: 
je ne saurois souffrir cette pensée ; et le seul mot de testament me 
fait tressaillir de douleur. 

ARGAN. — Je vous avois dit de parler pour cela à votre notaire. 

BÉLINE. — Le voilà là dedans, que j'ai amené e^ec moi. 

ARGAN. — Faites-le donc entrer, m'amour. 

BÉLINE. — Hélas! mon ami, quand on aime bien un mari, on 
n'est guère en état de songer à tout cela. 

SCÈNE IX. — M. DE BONNEFOI , BÉLINE , ARGAN. 

ARGAN. — Approchez , monsieur de Bonnefoi , approchez. Prenez 
un siège, s'il vous plaît. Ma femme m'a dit, monsieur, que vous 
étiez fort honnête homme, et tout à fait de ses amis; et je l'ai 
chargée de vous parler pour un testament que je veux faire. 

BÉLINE. — Hélas! je ne suis point capable de parler de ces cho- 
ses-là. 

MONSIEUR DE BONNEFOI. — Elle m'a, mousieur, expliqué vos in- 
tentions, et le dessein où vous êtes pour elle; et j'ai à vous dire 
là-dessus , que vous ne sauriez rien donner à votre femme par votre 
testament. 

ARGAN. — Mais pourquoi ? 

MONSIEUR DE BONNEFOI. — La coutume y résiste. Si vous étiez 
en pays de droit écrit, cela se pourroit faire; mais, à Paris, et 
dans les pays coutumiers, au moins dans la plupart, c'est ce qui 
ne se peut, et la disposition seroit nulle. Tout l'avantage qu'homme 
et femme conjoints par mariage se peuvent faire l'un à l'autre, 
c'est un don mutuel entre-vifs; encore faut-il qu'il n'y ait eufans, 
soit des deux conjoints, ou de l'un d'eux, lors du décès du pre- 
mier mourant. 



394 LE MALADE IMAGINAIRE. 

AB6AH. — Voilà nue cootnme bien impertinente , qu'un mari ne 
poiflie rien laisser à une femme dont il est aimé tendrement, et 
qui prend de lui tant de soin ! J*aurois enyie de consulter mon ayo- 
cat, pour Toir comment je pourrois faire. 

■ossiBiTï DE BOKKEFOi. — Ce n*est point à des aTOcats qu'il fkut 
aller ; car ils sont d'ordinaire séTères là-dessus , et s'imaginent que 
c'est un grand crime que de disposer en fraude de la loi : ce sont 
gens de difficultés, et qui sont ignorans des détours de la con- 
science. Il y a d'autres personnes à consulter, qui sont ïnen plos 
accommodantes , qui ont des expédiens pour passer doucement par- 
dessus la loi, et rendre juste ce qui n'est pas permis; qui sarent 
aplanir les difScultés d'une affaire , et trouver des moyens d'éluder 
la coutume par quelque avantage indirect. Sans cela , où en se- 
rions-nous tous les jours? Il fout de la facilité dans les choses; 
autrement nous ne ferions rien , et je ne donnerois pas un sol de 
notre métier. 

argân. — Ma femme m'avoit bien dit, monsieur, que tous étiez 
fort habile et fort honnête homme. Comment puis- je faire, s'Utous 
platt, pour lui donner mon bien et en frustrer mes enfans? 

monsieur de BOiTNEFOi. — Comment tous pouTez faire? Vous 
pouTez choisir doucement un ami intime de TOtre femme , auquel 
TOUS donnerez , en bonne forme , par Totre testament , tout ce que 
vous pouTez ; et cet ami ensuite lui rendra tout. Vous pouvez en- 
core contracter un grand nombre d'obligations non suspectes au 
. profit de divers créanciers qui prêteront leur nom à TOtre femme , 
et entre les mains de laquelle ils mettront leur déclaration que ce 
qu'ils en ont fait n'a été que pour lui faire plaisir. Vous pouTez 
aussi , pendant que tous êtes en Tie , mettre entre ses mains de 
l'argent comptant, ou des billets que tous pourrez aToir payables 
au porteur. 

BBLiNE. — Mon Dieu I il ne faut point tous tourmenter de tont 
cela. S'il Tient faute de tous , mon fils , je ne Teuz plus rester au 
monde. 

ARGAN. — Ma mie I 

BÉLiNB. — Oui , mon ami , si je suis assez malheureuse pour vous 
perdre.... 

ARGAN. — Ma chère femme! 

BÉLiNE. — La Tie ne me sera plus de rien. 

ARGAN. — M 'amour! 

BÉLINE. — Et je suÎTTai Tos pas , pour tous faire connottre la ten- 
dresse que j'ai pour tous. 

ARGAN. — Ma mie, tous me fendez le cœur! Gonsolez-Tous , je 
TOUS en prie. 

MONSIEUR DE BONNEFoi , à BéUne. — Ces larmes sont hors de sai- 
«on; et les choses n'en sont point encore là. 



ACTE I, SCÈNE IX. 395 

BÉLiNE. — Ah! monsieur, vous ne savez pas ce que c*est qu*un 
mari qu*on aime tendrement. 

AR6AN. — Tout le regret que j'aurai , si je meurs , mk mie , c*est 
de n*ayoir point un enfant de vous. Monsieur Purgon m'avoit dit 
qu'il m'en feroit faire un. 

MONSIEUR DE BONNEFOi. — Cela pourra venir encore . 

ARGAN. — Il faut faire mon testament , m' amour , de la façon que 
monsieur dit; mais, par précaution, je veux vous mettre entre les 
mains vingt mille francs en or , que j'ai dans le lambris de mon al- 
côve, et deux billets payables au porteur, qui me sont dus, l'un 
par monsieur Damon, et l'autre par monsieur Gérante. 

BÉLiNE. — Non, non, je ne veux point de tout cela. Ah !... Com- 
bien dites-vous qu'il y a dans votre alcôve ? 

ARGAN. — Vingt mille francs, m' amour. 

BÉLINE — Ne me parlez point de bien, je vous prie. Ah!... De 
combien sont les deux billets ! 

ARGAN. —Ils sont, ma mie, l'un de quatre mille francs, et l'autre 
de six. 

BÉLINE. — Tous les biens du monde , mon ami ,. ne me sont rien 
au prix de vous. 

MONSIEUR DE BONNEFOI, à Argan, — Voulez-vous que nous pro- 
cédions au testament ? 

AROAN. — Oui, monsieur; mais nous serons mieux dans mon 
petit cabinet. M'amour , conduisez-moi , je vous prie. 

BÉLINE. — Allons, mon pauvre petit fils. 

SCÈNE X. - ANGÉLIQUE, TOINETTE. 

TOINETTE. — Les voilà avec un notaire , et j'ai ouï parler de testa- 
ment. Votre belle-mère ne s'endort point; et c'est sans doute quel- 
que conspiration contre vos intérêts , où elle pousse votre père. 

ANaiLiQUB. ~ Qu'il dispose de son bien à sa fantaisie, pourvu 
qu'il ne dispose point de mon cœur. Tu vols , Toinette , les desseins 
▼iolens que Von fait sur lui. Ne m'abandonne point, je te prie, dans 
l'extrémité où je suis. 

TOINETTE. — Moi , VOUS abandonner I J'aimerois mieux mourir. 
Votre belle-mère a beau me faire sa confidente , et me vouloir jeter 
dans ses intérêts , je n'ai jamais pu avoir d'inclination pour elle ; et 
j'ai toujours été de votre parti. Laissez-moi faire , j'emploierai toute 
chose pour vous servir; mais , pour vous servir avec plus d'eflFet , je 
veux changer de batterie , couvrir le zèle que j'ai pour vous , et 
feindre d'entrer dans les sentimens de votre père et de votre belle - 
mère. 

ANGÉLIQUE. — Tàche , je t'en conjure, de faire donner avis à 
Cléante du mariage qu'on a conclu. 



396 LE MALADE IMAGINAIRE. 

roiNETTE. — Je n*ai personne à employer à cet office, que le 
vieux usurier Polichinelle , mon amant ; et il m'en coûtera pour cela 
quelques paroles de douceur, que je veux bien dépenser pour vous. 
Pour aujourd'hui , il est trop tard ; mais demain , de grand matin , 
je renverrai quérir, et il sera ravi de.... 

SCÈNE XI. — BÉLINE , dans la maison; ANGÉLIQUE , TOINETTE. 

BÉLiNB. — Toinette ! 

TOINETTE , à Angélique. — Voilà qu'on appelle. Bonsoir. Reposez- 
vous sur moi. 



PREMIER INTERMÈDE. 

Le théâlre change et représente une ville. 



Polichinelle , dans la nuit , vient pour donner une sérénade à sa 
maîtresse. 11 est interrompu d'abord par les violons contre lesquels 
il se met en colère , et ensuite par le guet composé de musiciens et 
de danseurs. 

SCÈNE I. — POLICHINELLE. 

amour, amour, amour, amour! Pauvre Polichinelle, quelle 
diable de fantaisie t'es-tu allé mettre dans la cervelle? A quoi t'a- 
muses-tu , misérable insensé que tu es ? Tu quittes le soin de ton 
négoce , et tu laisses aller tes aiîaires à l'abandon ; tu ne manges 
plus , tu ne bois presque plus , tu perds le repos de la nuit; et tout 
cela , pour qui ? Pour une dragonne , franche dragonne ; une dia- 
blesse qui te rembarre et se moque de tout ce que tu peux lui dire. 
Mais il n'y a point à raisonner là- dessus. Tu le veux , amour; il faut 
être fou comme beaucoup d'autres. Cela n'est pas le mieux du 
monde à un homme de mon âge; mais qu'y faire? On n'est pas sage 
quand on veut; et les vieilles cervelles se démontent comme les 
jeunes. Je viens voir si je ne pourrai point adoucir ma tigresse .par 
une sérénade. Il n'y a rien, parfois, qui soit si touchant qu'un 
amant qui vient chanter ses doléances aux gonds et aux verrous de 
la porte de sa maîtresse. (Après avoir pris son luth.) Voici de quoi 
accompagner ma voix. nuit! ô chère nuit! porte mes plaintes 
amoureuses jusque dans le lit de mon inflexible. 

Notte e dl v'arao e v'adoro. 
Cerco un si per mio ristoro ; 



PREMIER INTERMÈDE. 397 

Ma se voi dite dî nô , 
Bella ingrata , lo morirô. 

Frà la speranza 
S*afnige il cuore , 
In lontananza 
Consuma Thore; 
Si dolce inganno 
Ghe mi figura 
Brave raiTanno , 
Ahi 1 troppo dura ! 
Cosi per troppo amar languisco e muoro. 

Nolte e dl v*amo e v'adoro. 
Cerco un si par mio ristoro; 
Ma se Yoi dite di nô , 
Bella ingrata , io morirô. 

Se non dormite , 
Almen pensate 
Aile ferite 
Gh*al cuor mi fate. 
Dehl almen fîngete, 
Per mio conforto , 
Se m*uccidete, 
D'haver il torto; 
Vostra pietà mi scemarà il martoro. 

Notte e di v*amo e v*adoro , 
Cerco un si per mio ristoro ; 
Ma se Yoi dite di nô , 
Bella ingrata, io morirô*. 

4 . a Nuit et jour je vous aime et vous adore ; je vous demande un oui 
pour me soutenir ; mais si vous dites un non, belle ingrate , je mourrai. 

« Jusque dans l'espérance, le cœur s*afOige; dans Tid^sence il consume 
tristement les heures. L'erreur si douce qui me fait espérer la fin de mon 
tourment, hélas 1 se prolonge trop. Ainsi, pour trop aimer, )e languis et jo 
meurs. 

« Nuit et jour, etc. 

M Si vous ne dormez pas, au moins pensez aux blessures que vous foilcs 
à mon cœur. Si vous me faites périr, ah l pour ma consolation, feignez au 
moins de vous le reprocher. Votre pitié adoucira mon martyre. 

« Nuit et jour, etc. » 



3M LE MALADE IMAGINAIRE. 

SCENE II. — POUCHINELLE; UXB VISILLB, se présentant à la 
fenêtre , ei répondant à Polichinelle pour se wMt(aer de lui. 

LA TiBTLLS ekamU. 
Zerbinetti, ch'ogn'hor con finti sguardi. 
Mentiti desiri, 
Fallaei loipiri, 
Accenti boggiardi , 
Di fede tî preggiate, 
Ah! ehe non m'ingannate. 
Che già 80 per proTa , 
Ch*m Toi non si troya 
Costanza ne fede ; 
Oh ! quanto è pazza colei che yi crede ! 

Oaei sgoardi langnidi 
Non m'innamorano , 
Quel sospir fenridi 
Più non m'infiammano , 

Vel'giaro a fe. 
Zerbino misero , 
Del Yostro piangere 
Il mio coor libero 
Vuol sempre ridere ; 

Gredetea me 
Chd già so per proya , 
Ch'în yoi non si troya 
Costanza ne fede; 
Oh I quanto è pazza eolei che yi crede * ! 

SCÈNE III. - POLICHINELLE; VIOLONS, derrière le théâtre, 

LES VIOLONS commencent un atr« 
POLICHINELLE. — Quelle impertinente harmonie vient interrom- 
pre ici ma voixf 

i . « GalanU qui, à toute heure, avec des regards trompeurs, des déairs 
mensongers, des soupirs IkUadeiiz et des accents perfides, vous vantez 
d'être fidèles, th I que vous ne me trompez plus«t Je sais par expérienee 
qu'on ne trouye en yous ni foi ni coostanee. Oh 1 combien est folle celle 

qui yoiis croit I 

« Ces regards langtiissanls ne me donnent phis d'amour ; ces soupirs 
brûlants ne m'enflamment plus, je vous en donne ma parole. Malheureux 
gaiï&nl B, de y o s plaintes mon cœur rendu à la liberté veut toujours'se rire. 
CroïÊ^tl^È^ÊÊki par expérience, elc. » 



PREMIER INTBRMËDE. 399 

LES VIOLONS continuant à jouer. 

POLICHINELLE. — Paix là! taiseE-YOus, vielons. Laissez -moi me 
plaindre à mon aise des cruautés de mon inexorable. 

LES VIOLONS, de même. 

POLICHINELLE. — Taisez-Yous, vous dis-je. C'est moi qui Yeux 
chanter. 

LES YIOLONS. 

POLICHINELLE. ~ Paix«donc 1 

LES YIOLONS. 
POLICHINELLE. -~» Ouals 

LES VIOLONS. 
POLICHINELLE. — Ahi ! 
LES VIOLONS. 

POLICHINELLE — Est-cc pour rire ? 

LES VIOLONS. 

POLICHINELLE. — Ah 1 que de bruit! 

LES VIOLONS. 

POLICHINELLE. — Le diable vous emporte ! 

LES VIOLONS. 

POLICHINELLE. — J 'enrage ! 

LES VIOLONS. 

POLICHINELLE. — Yous ue VOUS talrez pas? Âh! Dieu soit louéf 

LES VIOLONS. 

POLICHINELLE. — EUCOre? 

LES VIOLONS. 

POLICHINELLE. — PCStC dCS vlolonS ! 

LES VIOLONS. 

POLICHINELLE. — La sottc musique que voilà ! 

LES VIOLONS. 

POLICHINELLE , chantaut pour se moquer des violons. — La , la , 
la , la , la , la. 

LES VIOLONS. 

POLICHINELLE, dc même. — La, la, la, la, la, la. 

LES VIOLONS. 

POLICHINELLE, de même. — La, la, la, la, la, la. 

LES VIOLONS. 

POLICHINELLE, de même. -^ La, la, la, la, la, la. 

LES VIOLONS. 

POLICHINELLE, de même. — La, la, la, la, la, la 

LES VIOLONS. 

POLICHINELLE. — Par ma foi, cela me diverlit. Poursuivez, mes- 
sieurs les violons; vous me ferez plaisir. (N'entendant plus rien.) Al- 
lons donc, continuez, je vous en prie. 



H 



400 LE MALADE IMAGINAIRE. 

SCÈNE lY. — POLICHINELLE , seul. 

Voilà le moyen de les faire taire. La musique est accoutumée à 
ne point faire ce qu'on veut. Or sus, à nous. Avant que de chanter, 
il faut que je prélude un peu, et joue quelque pièce, afin de mieux 
prendre mon ton. (Il prend son luth^ dont il fait semblant déjouer^ 
en imitant avec les lèvres et la langue le son de cet instrument.) 
Plan, plan, plan, plin, plin, plin. Voilà* un temps fâcheux pour 
mettre un luth d'accord. Plin, plin, plin. Plin, tan, plan. Plin, 
plan. Les cordes ne tiennent point par ce temps-là. Plin, plin. J'en- 
tends du bruit. Mettons mon luth contre la porte. 

SCÈNE V. — POLICHINELLE, ARCHERS, passant dans la rue, 
et accourant au hruit qu'ils entendent. 

UN ARCHER, chantant. — Qui va là? qui va là? 
POLICHINELLE , bas. — - Qui diable est-ce là? Est-ce que c'est la 
mode de parler en musique? 
l'archer. — Qui va là? qui va là? qui va là? 
POLICHINELLE , épouvanté. — Moi , moi , moi . 
l'archer. — Qui va là? qui va là? vous dis-je. 
POLICHINELLE. — Moi , moi , VOUS dis-je. 
l'archer. — Et qui toi? et qui toi? 
POLICHINELLE. — Moi , moi , moi, moi, moi, moi. 

l'archer. 
Dis ton nom , «lis ton nom , sans davantage attendre., 
POLICHINELLE , feignant d'être bien hardi. 
Mon nom est , Va te faire pendre. 

l'arcuer. 
Ici, camarades, ici. 
Saisissons l'insolent qui nous répond ainsi. 

PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET, — Tout le guet vient, (jui 

cherche Polichinelle dans la nuit, 

VIOLONS et danseurs. 
POLICHINELLE. 

Qui va là? 

VIOLONS ET DANSEURS 
POLICHINELLE. 

Qui sont les coquins que j'entends? 

VIOLONS ET DANSEURS. 
POLICHINELLE. 

Euh? 



Par la mort! 



PREMIER INTERMËDË. 40 1 

VIOLONS ET DANSEURS. 
POLICHINELLE. 

Holàl mes laquais, mes gens 

VIOLONS ET DANSEURS. 
POLICHINELLE. 



VIOLONS ET DANSEURS. 
POLICHINELLE. 

Par le sang! 

VIOLONS ET DANSEURS. 
POLICHINELLE. 

J'en jetterai par terre. 

VIOLONS ET DANSEURS. 
POLICHINELLE. 

Champagne, Poitevin, Picard, Basque, Rreton ! 

VIOLONS ET DANSEURS 
POLICHINELLE. 

Donnez-moi mon mousqueton... 

VIOLONS ET DANSEURS. 

POLICHINELLE , faisant semblant de tirer un coup de pistolet. 
Poue. {Ils tombent tous et s'enfuient.) 

SCÈNE VI. — POLICHINELLE , seul. 

Âh , ah , ah , ah ! comme je leur ai donné l'épouvante ! Voilà de 
sottes gens , d'avoir peur de moi , qui ai peur des autres. Ma foi , il 
n'est que de jouer d'adresse en ce monde. Si je n*avois tranché du 
grand seigneur , et n'avois fait le brave , ils n'auroient pas manqué 
de me happer. Âh , ah , ah 1 

( Les archers se rapprochent , et , ayant entendu ce qu'il disait , 

ils le saisissent au collet.) 

SCÈNE VII. — POLICHINELLE ; ARCHERS , chantans. 

LES ARCHERS, saisissant Polichinelle, 
Nous le tenons. A nous, camarades, à nous; 
Dépêchez : de la lumière. 

( Tout le guet vient avec des lanternes,) 

SCÈNE VIII. — POLICHINELLE; ARCHERS, chanians et dantans. 

ARCHERS. 

Ahl traître! ah! fripon! c'est donc vous? 
Faquin, maraud, pendard, impudent, téméraire, 
Insolent, effronté, coquin, filou, voleur, 

Vous osez nous faire peur? 
Molière iu 1i^ 



402 LE MALADE IMAGINAIRE. 

POLICHINELLE. 

Messieurs , c'est que j'étois ivre. 

ARCHERS. 

Non, non, non; point de raison - 

Il faut vous apprendre à vivre. 

En prison , vite , en prison. 
POLICHINELLE. — Messieurs , je ne suis point voleur. 
ARCHERS. — En prison. 

POLICHINELLE. — Je suis UH bourgeoîs de la ville. 
ARCHERS. — En prison. 
POLICHINELLE. — Qu'ai-je fait? 
ARCHERS. — En prison , vite , en prison. 
POLICHINELLE. — Messieurs, laissez-moi aller. 
ARCHERS. — Non. 
POLICHINELLE. — Je VOUS prie. 

ARCHERS. — Non. 
POLICHINELLE. — Hé! 
ARCHERS. — Non. 

POLICHINELLE. — De grâcef 
ARCHERS. — Non, non. 
POLICHINELLE. — Mossieursl 
ARCHERS. — Non , non , non. 

POLICHINELLE. — S'il VOUS plaît. 

ARCHERS. — Non, non. 
POLICHINELLE. — Par charlté! 
ARCHERS. — Non, non. 
POLICHINELLE. — Au Dom du clel) 
ARCHERS. — Non , non. 
POLICHINELLE. — Misédcordel 

ARCHERS. 

Non , non , non ; point de raison : 
Il faut vous apprendre à vivre. 
En prison , vite , en prison. 
POLICHINELLE. — Hé ! n'est-îl rien, messieurs, qui soit capable 
d'attendrir vos âmes? 

ARCHERS. 

Il est aisé de nous toucher; 
Et nous sommes humains plus qu'on ne sauroit croire 
Donnez-nous doucement six pistoles pour boire , 
Nous allons vous lâcher. 

POLICHINELLE. — Hélas! messieurs, je vous assure que je n'ai 
pas un sou sur moi. 

ARCHERS. 

Au défaut de six pistoles, 
Choisissez donc , sans façon , 



PREMIER INTERMÈDE. 403 

D'avoir trente croquigiioles , 
Ou douze coups de bâton. 
POLICHINELLE. — Si c'est uue nécessité, et qu'il faille en passer 
par là , je choisis les croquignoles. 

ARCHERS. 

Allons , préparez-vous , 
,Kt comptez bien les coups. 

DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET. — Les archers danseurs lut 
donnent des croquignoles en cadence. 

POLICHINELLE , pendant qu'on lui donne des croquignolet, — Un 
et deux , trois et quatre , cinq et six , sept et huit , neuf et dix , 
onze et douze , et treize et quatorze et quinze. 

ARCBERS. 

Ah! ah! vous en voulez passer! 
Allons , c'est à recommencer. 
POLICHINELLE. — - Ah! messieurs , ma pauvre tête n'en peut plus, 
et vous venez de me la rendre comme une pomme cuite. J'aime 
mieux encore les coups de bâton que de recommencer 

ARCHERS. 

Soit. Puisque le bâton est pour vous plus charmant. 
Vous aurez contentement. 

TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET. — Les archers danseurs lui 
donnent des coups de hâlon en cadence. 

POLICHINELLE, Comptant les coups de hâton. — Un, deux, trois, 
quatre, cinq, six. Ah, ah, ah! je n'y saurois plus résister. Tenei, 
messieurs , voilà six pistoles que je vous donne. 

ARCHERS. 

Ah ! l'honnête homme ! Ah ! l'âme noble et belle ! 
Adieu, seigneur; adieu, seigneur Polichinelle. 
POLICHINELLE. — Messieurs, je vous donne le bonsoir. 

ARCHBR8. 

Adieu, seigneur; adieu, seigneur Polichinelle. 
POLICHINELLE. — Votre serviteur. 

ARCHERS. 

Adieu, seigneur; adieu, seigneur Polichinelle. j 

POLICHINELLE. — Très-humble valet. , 

ARCHERS. I 

Adieu, seigneur; adieu, seigneur Polichinelle. 
POLICHINELLE. — Jusqu'au revoir. 

QUATRIÈME ENTRÉE DE BALLET. — Ils dansent tous en réjouU- 

sance de Vargent qu'ils ont reçu. 



404 L.Ë MALADE IMAGINAIRE. 

ACTE DEUXIÈME. 

Le théAlre représenle la chambre d'Argan. 

SCÈNE I. — CLÉANTE, TOINETTE. 

TOiNETTE, ne reconnoissant pas Cléante. — Que demandez-vous , 
monsieur? 

CLÉANTE. — Ce que je demande? 

TOINETTE. — Ah! ah! c'est vous! Quelle surprise! Que venez- 
vous faire céans? 

CLÉANTE. -~ Savoir ma destinée, parler à l'aimable Angélique, 
consulter les sentimens de son cœur, et lui demander ses résolu- 
tions sur ce mariage fatal dont on m'a averti. 

TOINETTE. — Oui; mais on ne parle pas comme cela de but en 
blanc à Angélique : il y faut des mystères, et l'on vous a dit 
l'étroite garde où elle est retenue ; qu'on ne la laisse ni sortir , ni 
parler à personne; et que ce ne fut que la curiosité d'une vieille 
tante , qui nous fit accorder la liberté d'aller à cette comédie , qui 
donna lieu à la naissance de votre passion ; et nous nous sommes 
bien gardées de parler de cette aventure. 

CLÉANTE. — Aussi ne viens-je pas ici comme Cléante , et sous 
Tapparence de son amant, mais comme ami de son maître de mu- 
sique, dont j'ai obtenu le pouvoir de dire qu'il m'envoie à sa place. 

TOINETTE. — Voici SOU père. Retirez-vous un peu, et me laissez 
lui dire que vous êtes là. 

SCÈNE II. — ARGAN, TOINETTE. 

ABGAN , se croyant seul , et sans voir Toinelte. — Monsieur Purgon 
m'a dit de me promener le matin , dans ma chambre , douze allées 
et douze venues; mais j'ai oublié à lui demander si c'est en long ou 
en large 

TOINETTE. — Monsieur, voilà un.... 

ARGAN. — Parle bas, pendarde! Tu viens m'ébranler tout le cer- 
veau , et tu ne songes pas qu'il ne faut point parler si haut à des 
malades. 

TOINETTE. — Je voulois VOUS dire, monsieur.... 

ARGAN. — Parle bas, te dis-je. 

TOINETTE. — Monsieur.... ( Elle fait semblant de parler.) 

ARGAN. — Hé? 



ACTE II, SCÈNE II, 405 

TOiNETTE — Je VOUS dis, que.... 

[Elle fait encore semblant de parler.) 
a:igan. — Qu'est-ce que lu dis? 

TOINETTE , haut. — Je dis que voilà un homme qui veut parler à 
vous. 
ARGAN. — Qu'il viemiel 

( Toinette fait signe à Cléante d'avancer.) 

SCÈNE IIL — ARGAN, CLÈANTE, TOINETTE. 

CLÉANTE. — Monsieur.... 

TOINETTE, à Cléante, — Ne parlez pas si haut, de peur d' ébran- 
ler le cerveau de monsieur. 

CLÉANTE. — Monsieur, je suis ravi de vous trouver debout, et de 
voir que vous vous portez mieux. 

TOINETTE , feignant d'être en colère. — Comment ! qu'il se porte 
mieux ! Cela est faux. Monsieur se porte toujours mal. 

CLÉANTE. — J'ai ouï dire que monsieur étoit mieux , et je lui 
trouve bon visage. 

TOINETTE. — Que vouloz-vous dire, avec votre bon visage? Mon- 
sieur l'a fort mauvais , et ce sont des impertinens qui vous ont dit 
qu'il étoit mieux. Il ne s'est jamais si mal porté. 

ARGAN. — Elle a raison. 

TOINETTE. — Il marche, dort, mange et boit tout comme les 
autres; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit fort malade. 

ARGAN. — Cela est vrai. 

CLÉANTE. — Monsieur, j*en suis au désespoir. Je viens de la part 
du maître à chanter de mademoiselle votre fille; il s'est vu obligé 
d'aller à la campagne pour quelques jours ; et , comme son ami in- 
time, il m'envoie à sa place pour lui continuer ses leçons, de 
peur qu'en les interrompant , eÛe ne vînt à oublier ce qu'elle sait 
déjà. 

ARGAN. — Fort bien. {A Toinette.) Appelez Angélique. 

TOINETTE. — Je crois , monsieur, qu'il sera mieux de mener mon- 
sieur à sa chambre. 

ARGAN. — Non. Faites-la venir. 

TOINETTE. — 11 ne pourra lui donner leçon comme il faut, s'ils ne 
sont en particulier. 

ARGAN. — Si fait, si fait. 

TOINETTE. — Monsieur, cela ne fera que vous étourdir; et il ne 
faut rien pour vous émouvoir en l'état où vous êtes, et vous ébran- 
ler le cerveau. 

ARGAN. — Point, point : j'aime la musique; et je serai bien aise 
de.... Ah! la voici. {A Toinette.) Allez- vous- en voir, vous, si ma 
femme est habillée. 



406 LE MALADE IMAGINAIRE. 

SCÈNE I\^. — ARGAN, ANGÉLIQUE, CLÉANTE 

ARGAN. — Venez, ma fille. Votre maître de musique est allé aux 
champs; et voilà une personne qu'il envoie à sa place pour vous 
montrer. 

ANGÉLIQUE , Teconnoissant Cléante, — Ah I ciel i 

ARGAK. — Qu*e8t-ce? D*où vient cette surprise ? 

ANGÉLIQUE. — C'est.... 

ARGAN. — Quoi? Qui vous émeut de la sorte? 

ANGÉLIQUE. — C*est , mou père , une aventure surprenante qui se 
rencontre ici. 

ARGAN. — Gomment? 

ANGÉLIQUE. ^ J'ai songé cette nuit que j'étois dani le plus grand 
embarras du monde , et qu'une personne ^ faite tout comme mon- 
sieur , s'est présentée à moi , à qui j'ai demandé secours , et qui 
m'est venu tirer de la peine où j'étois ; et ma surprise a été grande 
de voir inopinément , en arrivant ici , ce que j'ai eu dans l'idée toute 
la nuit. 

CLÉANTE. — Ce n'est pas être malheureux que d'occuper votre 
pensée, soit en dormant, soit en veillant; et mon bonheur seroit 
grand, sans doute, si vous étiez dans quelque peine dont vous 
me jugeassiez digne de vous tirer; et il n'y a rien que je ne fisse 
pour.... 

SCÈNE V. — ARGAN, ANGÉLIQUE, CLÉANTE, TOINETTE. 

TOiNETTE , à Argan. — Ma foi , monsieur , je suis pour vous main- 
tenant; et je me dédis de tout ce que je disois hier. Voici mon- 
sieur Diafoirus le père et monsieur Diafoirus le fils , qui viennent 
vous rendre visite. Que vous seres bien engendré I Vous allez voir 
le garçon le mieux fait du monde , et le plus spirituel. Il n'a dit que 
deux mots qui m'ont ravie ; et votre fille va ôtre charmée de lui. 

ARGAN , à Cléante , qui feint de vouloir s*en aller. — Ne vous en 
allez point, monsieur. C'est que je marie ma fille; et voilà qu'on 
lui amène son prétendu mari, qu'elle n'a point encore vu. 

CLÉANTE.— C'est m'honorer beaucoup, monsieur, de vouloir que 
je sois témoin d'une entrevue si agréable. 

ARGAN. — C'est le fils d'un habile médecin; et le mariage se fera 
dans quatre jours. 

CLÉANTE. — Fort bien. 

ARGAN. — MandeE-le un peu à son mai Ire de musique , afin qu'il 
se trouve à la noce. 

CLÉANTE. — Je n'y manquerai pas. 

ARGAN. — Je vous y prie aussi. 

CLÉANTE. — Vous me faites beaucoup d'honneur. 

TOJNETTB. — Allons , qu*ou se TMi^e ; les voici. 



ACTE II, SCÈNE VI. 407 

SCÈNE VI. - M. DIAFOIRUS, THOMAS DIAÏ'OIRUS, ARGAN, 
ANGÉLIQUE, CLÊANTK, TOINETTE, LAQUAIS. 

ARGAN , mettant la main à son bonnet , sans Voter. — > Monsieur 
Purgon , monsieur , m'a défendu de découvrir ma tête. Vous êtes 
du métier : vous savez les conséquences. 

M0N8IKUR DIAFOIRUS. — Nous ^ommes daus toutes nos visites . 
pour porter secours aux malades , et non pour leigr porter de l'in- 
commodité. {Argan et M. Diafoirus parlent en même temps,) 

ARGAN. — Je reçois, monsieur, 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — Nous veuons ici , monsieur , 

ARGAN. — Avec beaucoup de joie, 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — Mou fils Thomas, et moi, 

ARGAN. — L'honneur que vous me faites , 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — De VOUS témoigner , monsieur , 

AROAN. — Et j'aurois souhaité.... 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — Le ravisscmeut où nous sommes.... 

ARGAN. — De pouvoir aller chez vous.... 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — De la gràco que vous nous faites.... 

ARGAN. — Pour vous cu assurer; 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — De vouloir bien nous recevoir.... 

ARGAN. — Mais vous savez , monsieur, 

MONSIEUR DIAFOIRUS. Daus l'houneur , monsieur, 

ARGAN. — Ce que c'est qu'un pauvre lAalade , 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — De votre alliance; 

ARGAN. — Qui ne peut faire autre chose ... 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — Et VOUS ossurer.... 

ARGAN. — Que de vous dire ici. .. 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — Que daus les choses qui dépendront d« 
notre métier , 

ARGAN. — Qu'il cherchera toutes les occasions.... 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — De même qu'en toute autre , 

ARGAN. — De vous faire connoître, monsieur, 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — Nous serous toujours prêts , monsieur , 

ARGAN. — Qu'il est tout à votre service. 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — A VOUS témoigner notre zèle. (A son fils.) 
Allons , Thomas , avancez. Faites vos complimens. 

THOMAS DIAFOIRUS, à M, Diafoirus, ^~ N'est-ce pas par le père 
qu'il convient commencer? 

MONSIEUR DUFOIRUS. — Oui. 

THOMAS DIAFOIRUS, à Argan. — Monsieur, je viens saluer, re- 
connottre , chérir et révérer en vous un second père , . mais un se- 
cond père auquel j'ose dire que je me trouve plus redevable qu'au 
premier. Le premier m'a engendré; mais vous m'avez choisi. Il m'a 
reçu par nécessité; mais vous m'avez accepté par grâce. Ce c^o. \<^ 



408 LE MALADE IMAGINAIRE. 

tiens de lui est un ouvrage de son corps ; mais ce que je tiens de 
vous, est un ouvrage de votre volonté ; et d'autant plus que les fa- 
cultés spirituelles sont au-dessus des corporelles, d'autant plus je 
vous dois, et d'autant plus je tiens précieuse cette future filiation, 
dont je viens aujourd'hui vous rendre, par avance, les très-hum- 
bles et très-respectueux hommages. 

TOiNETTE. — Vivent les collèges. d'où l'on sort si habile homme! 

THOMAS DiAFOiBus , à M. Diafoifus. — Gela a-t-il bien été , mon 
père? 

MONSIEUR DiAFOiRUS. — OpHme* , 

ARGAN, à Angélique. — Allons, saluez monsieur. 

THOMAS DIAFOIRUS, à M. BiafoiTus. — Baiserai-je? 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — Oui , Oui. 

THOMAS DIAFOIRUS, à Ang^ique. — Madame, c'est avec justice 
que le ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque Ton.... 

ARGAN , à Tliomas Diafoirus. — Ce n'est pas ma femme , c*est ma 
fille à qui vous parlez. 

THOMAS DIAFOIRUS. — OÙ douc ost-elle? 

ARGAN. — Elle va venir. 

THOMAS DIAFOIRUS. — Attendrai- je , mon père, qu'elle soit 
venue? 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — Faites toujours le compliment à made- 
moiselle. 

THOMAS DIAFOIRUS. — Mademoiselle , ne plus ne moins que la 
statue de Memnon rendoit un son harmonieux , lorsqu'elle venoit à 
êlre éclairée des rayons du soleil , tout de même me sens-je animé 
d'un doux transport à l'apparition du soleil de vos beautés ; et , 
comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope 
tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon cœur d'ores-en- 
avant tournera-t-il toujours vers les astres Tesplendissans de vos 
yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, 
mademoiselle , que j'appende aujourd'hui à l'aulèl de vos charmes 
l'offrande de ce cœur qui ne respire et n'ambitionne autre gloire 
que d'être toute sa vie, mademoiselle, votre très-humble, très- 
obéissant et très-fidèle serviteur et mari. 

TOINETTE. — Voilà cc que c'est que d'étudier! on apprend à dire 
de belles choses. 

ARGAN, à Clëante. — Hé! que dites-vous de cela? 

CLÉANTE. — One monsieur fait merveilles, et que, s'il est aussi 
bon médecin qu'il est bon orateur , il y aura plaisir à être de ses 
malades. 

TOINETTE. — Assurément. Ge sera quelque chose d'admirable, s'il 
fait d'aussi belles cures qu'il fait de beaux discours. 

/. ff TréS'hicfl. » 



ACTE II,. SCÈNE VI. 409 

AR&AN. — Allons, vite, ma chaise, et des sièges à tout le monde 
{Des laquais donnent des sièges.) Mettez-vous là, ma fille. {A M. Dia- 
/btrus.) Vous voyez , monsieur, que tout le monde admire mon- 
sieur votre fils; et je vous trouve bien heureux de vous voir un 
garçon comme cela. 

MONSIEUR DiAFOiRUS. — MousieuF, cc n'est pas parce que je suis 
son père ; mais je puis dire que j'ai 'sujet d'être content de lui , et 
que tous ceux qui le voient en parlent comme d'un garçon qui n'a 
point de méchanceté. Il n'a jamais eu l'imagination bien vive , ni ce 
feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns ; mais c'est par là 
que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire , qualité requise pour 
l'exercice de notre art. Lorsqu'il étoit petit, il n'a jamais été ce 
qu'on appelle mièvre et éveillé. On le voyoit toujours doux, pai- 
sible et taciturne , ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous 
ces petits jeux que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines- 
du monde à lui. apprendre à lire ; et il avbit neuf ans, qu'il ne con- 
noissoit pas encore ses lettres. Bon, disois-je en moi-même : les 
arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits. On grave 
sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable ; mais les 
choses y sont conservées bien plus longtemps ; et cette lenteur à 
comprendre , cette pesanteur d'imagination est la marque d'un bon 
jugement à venir. Lorsque je l'envoyai au collège , il trouva de la 
peine ; mais il se roidissoit contre les difficultés , et ses régens se 
louoient toujours à moi de son assiduité et de son travail. Enfin , à 
force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses 
licences -y et je puis dire , sans vanité , que , depuis deux ans qu'il 
est sur les bancs , il n'y a point de candidat qui ait fait plus de 
bruit que lui dans toutes les disputes de notre école. Il s'y est 
rendu redoutable , et il ne s'y passe point d'acte où il n'aille argu- 
menter à outrance pour la proposition contraire. L est ferme dans 
la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord ja- 
mais de son opinion , et poursuit un raisonnement jusque dans les 
derniers recoins de la logique. Mais^ sur toute chose, ce qui me 
plaît en lui , et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache 
aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu 
comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues 
découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang, et au- 
tres opinions de même farine. 

THOMAS DIAFOIRUS, tirant de sa poche une grande thèse roulée, 
qu'il présente à Angélique, — J'ai, contre les circulateurs, sou- 
tenu une thèse, qu'avec la permission (saluant Arqan) de mon- 
sieur, j'ose présenter à mademoiselle, comme un hommage que je 
lui dois des prémices de mon esprit. 

ANGÉLIQUE. — Mousiour, c'ost pour moi un meuble inutile, et je 
ne me connois pas à ces choses-là. 



410 LE MALADE IMAGINAIRE. 

TOiifETTE, prenant la thèse. — Donnez, donnez. Elle est ton- 
jours bonne à prendre pour l'image : cela servira à parer notrt 
chambre. 

THOMAS DiAFOiRcrs , saluant encore Argan. — Avec la permission 
aussi de monsieur, je vous invite à venir voir, l'un de ces Jours, 
pour vous divertir, la dissection d'une femme, sur quoi je dois 
raisonner. 

TOiNETTE. — Le divertissement sera agréable. Il y en a qui don- 
nent la comédie à leurs maîtresses ; mais donner une dissection est 
quelque chose de plus galant. 

MONSIEUR DiAFOiRus. — Au reste, pour ce qui est des qualités 
requises pour le mariage et la propagation, je vous assure que, 
selon les règles de nos docteurs , il est tel qu*on le peut souhaiter ; 
ç[u*il possède en un degré louable la vertu prolifique , et qu'il est du 
tempérament qu'il faut pour engendrer et procréer des enfans bien 
conditionnés. 

ARGAN. — N'est-ce pas votre intention, monsieur, de le pousser 
à la cour, et d'y ménager pour lui une charge de médecin? 

MONSIEUR DiAFOlRUS. — A VOUS en parier franchement, notre mé- 
tier auprès des grands ne m'a jamais paru agréable ; et j'ai toujours 
trouvé qu'il valoit mieux pour nous autres demeurer au public. Le 
public est commode. Vous n'avez à répondre de vos actions à per- 
sonne ; et , pourvu que l'on suive le courant des règles de l'art , 
on ne se met point en peine de 'tout ce qui peut arriver. Mais ce 
qu'il y a de fâcheux auprès des grands , c'est que , quand ils vien- 
nent à être malades , ils veulent absolument que leurs médecins 
les guérissent. 

TOINETTE. — Cela est plaisant l et ils sont bien impertinens de 
vouloir que, vous autres messieurs, vous les guérissiez! Vous 
n^êtes point auprès d'eux pour cela ; vous n'y êtes que pour rece- 
voir vos pensions et leur ordonner des remèdes; c'est à eux à 
guérir, s'ils peuvent. 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — Cela est vrai. On n'est obligé qu'à trai- 
ter les gens dans les formes. 

ARGAN, à Cléante, — Monsieur, faites un peu chanter ma fille 
devant la compagnie. 

CLÉANTE. — J'attendois vos ordres, monsieur; et il m'est venu 
en -pensée, pour divertir la compagnie, de chanter avec mademoi- 
selle une scène d'un petit opéra qu'on a fait depuis peu. {A Angé- 
lique y lui donnant un papier.) Tenez, voilà votre partie. 

ANGÉLIQUE. — Moi? 

CLÉANTE, bas y à Angélique. — Ne vous défendez point, s*il vous 

plaît, et me laissez vous faire comprendre ce que c'est que la 

scène que nous devons chanter. (Haut.) Je n'ai pas une voix à 

chanter; mais ici il suf&t quo )q m^ U^%^ eu^endre.^ et l'on aura 



ACTE II, SCÈNE VI. 411 

la bonté de m' excuser, par la nécessité où je me trouve de faire 
chanter mademoiselle. 

ARGAN. — Les vers en sont-ils beaux? 

CLéANTB. — C'est proprement ici un petit opéra impromptu ; et 
vous n'allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des 
manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité peu- 
vent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d'eux- 
mêmes, et parlent sur-le-champ. 

ARGAN. — Fort bien. Écoutons. 

CLÉANTE. — Voici le sujet de la scène. Un berger étoit attentif 
aux beautés d'un spectacle qui ne faisoit que de commencer, lors- 
qu'il fut tiré de son attention par un bruit qu'il entendit à ses 
côtés. Il se retourne, et voit un brutal qui, de paroles insolentes, 
maltraitoit une bergère. D'abord il prend les intérêts d'un sexe à 
qui tous les hommes doivent hommage; et, après avoir donné au 
brutal le châtiment de son insolence, il vient à la bergère, et voit 
une jeune personne qui, des plus beaux yeux qu'il eût jamais vus, 
versoit des larmes qu'il trouva les plus belles du monde. Hélas! 
dit-il en lui-même, est-on capable d'outrager une personne si ai- 
mable? Et quel inhumain, quel barbare ne seroit touché par de 
telles larmes? Il prend soin de les arrêter, ces larmes qu'il trouve 
si belles; et l'aimable bergère prend soin en même temps de le 
remercier de son léger service , mais d'une manière si charmante , 
si tendre et si passionnée, que le berger n'y peut résister; et 
chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme, dont 
son cœur se sent pénétré. Est-il, disoit-il, quelque chose qui 
puisse mériter les aimables paroles d'un tel remercîment? Et que 
ne voudroit-on pas faire, à quels services, à quels dangers ne 
seroit-on pas ravi de courir, pour s'attirer un seul moment des 
touchantes douceurs d'une âme si reconnoissante ? Tout le spec- 
tacle passe , sans qu'il y donne aucune attention ; mais il se plaint 
qu'il est trop court, parce qu'en finissant, il le sépare de son ado- 
rable bergère ; et , de cette première vue , de ce premier moment , 
il emporte chez lui tout ce qu'un amour de plusieurs années peut 
avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de 
l'absence; et il est tourmenté de ne plus voir ce qu'il a si peu vu. 
Il fait tout ce qu'il peut pour se redonner cette vue, dont il con- 
serve nuit ^t jour une si chère idée; mais la grande contrainte où 
l'on tient sa bergère lui en ôte tous les moyens. La violence de sa 
passion le fait résoudre à demander en mariage l'adorable beauté , 
sans laquelle il ne peut plus vivre; et il en obtient d'elle la per- 
mission, par un billet qu'il a l'adresse de lui faire tenir. Mais, 
dans le même temps, on l'avertit que le père de cette belle a con- 
clu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en 
célébrer la cérémonie. Jugez quelle atteinte cruelle aw. ç.<&\ix ^^ <:a 



41 â LE MALADE IMAGINAIRE. 

triste berger ! Le voilà accablé d'une morlelle douleur ; il ne peut 
souffrir l'effroyable idée de vçir tout ce qu'il aime entre les bras 
d'un autre; et son amour, au désespoir, lui fait trouver moyen de 
s'introduire dans la maison de sa bergère pour apprendre ses sen- 
timens, et savoir d'elle la destinée à laquelle il doit se résoudre. 
Il y rencontre les apprêts de tout ce qu'il craint ; il y voit venir 
l'indigne rival, que le caprice d'un père oppose aux tendresses de 
son amour; il le voit triomphant, ce rival ridicule, auprès de l'ai- 
mable bergère, ainsi qu'auprès d'une conquête qui lui est assurée, 
et cette vue le remplit d'une colère dont il a peine à se rendre le 
maître. Il jette de douloureux regards sur celle qu'il adore ; et son 
respect et la présence de son père l'empêchent de lui rien dire que 
des yeux. Mais, enfin, il force toute contrainte ; et le transport de 
son amour l'oblige à lui parler ainsi : 

{Il chante.) 
Belle Philis, c'est trop c'est trop souffrir; 
Rompons ce dur silence , et m'ouvrez vos pensées. 
Apprenez-moi ma destinée : 
Faut-il vivre? Faut-il mourir? 
ANGÉLIQUE , en chantant. 
Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique, 
Aux apprêts de l'hymen dont vous vous alarmez. 
Je lève au ciel les yeux , je vous regarde , je soupire ; 
C'est vous en dire assez. 

ARGAN. — Ouais! je ne croyois pas que ma fille fut si habile, 
que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter. 

CLÉANTE. 

Hélas I belle Philis , 
Se pourroit-il que l'amoureux Tircis 
Eût assez de bonheur , 
Pour avoir quelque place dans votre cœur ? 

ANGÉLIQUE. 

Je ne m'en défends point, dans cette peine extrême; 
Oui , Tircis , je vous aime. 

CLÉANTE. 

parole pleine d'appas 1 
Ai-je bien entendu ? Hélas ! 
Redites -la, Philis, que je n'en doute pas. 

ANGÉLIQUE. 

Oui , Tircis , je vous aime, 

CLÉANTE. 

De grâce , encor , Philis. 

ANGÉLIQUE. 

Je vous aime. 



ACTE II, SCÈNE VI. 413 

CLÉANTE. 

Recommencez cent fois; ne vous en lassez pas. 

ANGÉLIQUE. 

Je vous aime , je vous aime , 
Oui , Tircis , je vous aime. 

CLÉANTE. 

Dieux, rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde. 
Pouvez- vous comparer votre bonheur au mien? 

Mais , Philis , une pensée 

Vient troubler ce doux transport. 
Un rival, un rival.... 

ANGÉLIQUE. 

Ah ! je le hais plus que la mort; 

Et sa présence , ainsi qu'à vous , 

M'est un cruel supplice. 

CLÉANTE. 

Mais un père à ses vœux vous veut assujettir. 

ANGÉLIQUE. 

Plutôt, plutôt mourir, 
Que de jamais y consentir : 
Plutôt, plutôt mourir, plutôt mourir. 

ARGAN. — Et que dit le père à tout cela? 
CLÉANTE. — Il ne dit rien. 

ARGAN. — Voilà un sot père que ce père-là, de souffrir toutes ces 
sottises-là sans rien dire ! 

CLÉANTE , voulnnt continuer à chanter. 
Ah! mon amour.... 

ARGAN. -r Non, non; en voilà assez. Cette comédie-là est de fort 
mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertinent, et la ber- 
gère Philis une impudente de parler de la sorte devant son père. 
[A Angélique.) Montrez -moi ce papier. Ah! ah! où sont donc les 
paroles que vous avez dites ? Il n'y a là que de la musique écrite. 

CLÉANTE. — Est-ce que vous ne savez pas, monsieur, qu'on a 
trouvé, depuis peu, l'invenlion d'écrire les paroles avec les notes 
mêmes ? 

ARGAN. — Fort bien. Je suis votre serviteur, monsieur; jusqu'au 
revoir. Nous nous serions bien passés de votre impertinent d'opéra. 

CLÉANTE. — J'ai cru vous divertir. 

ARGAN. — Les sottises ne divertissent point. Ah ! voici ma femme. 



414 LE HfllLADE IMAGINAIRE. 

SCÈNE VII. — BÉLINE, ARGAN, ANGÉLIQUE, M. DIAFOIRUS, 
THOMAS DIAFOIRUS, TOINETTE. 

ARGAN. — M'amour, voilà le fils de monsieur Diafoirus. 

THOMAS DIAFOIRUS. — Madame, c'est avec justice que le ciel 
vous a concédé le nom de belle-mère , puisque l'on voit sur votre 
visage.... 

BÉLiNE. — Monsieur, je suis ravie d'être venue ici à propos , pour 
avoir l'honneur de vous voir. 

THOMAS DIAFOIRUS. — Puisque l'on voit sur votre visage.... puis- • 
que l'on voit sur votre visage.... Madame, vous m*avez interrompu 
dans le milfeu de la période , et cela m'a troublé la mémoire. 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — Thomas , réservez cela pour une autre 
fois. 

ARGAN. — Je voudrois, ma mie, que vous eussiez été ici tantôt. 

TOINETTE. — Ah ! madame , vous avez bien perdu de n'avoir point 
été au second père , à la statue de Memnon , et à la fleur nommée 
héliotrope. 

ARGAN. — Allons, ma fille, touchez dans la main de monsieur, 
et lui donnez votre foi, comme à votre mari. 

ANGÉLIQUE. — Mou père ! 

ARGAN. — Hé bien! mon père! Qu'est-ce que cela veut dire? 

ANGÉLIQUE. — De grâce , ne précipitez pas les choses. Donnez- 
nous au moins le temps de nous connoître , et de voir naître en 
nous , l'un pour l'autre , cette inclination si nécessaire à composer 
une union parfaite. 

THOMAS DIAFOIRUS. — Quaut à moi , mademoiselle, elle est déjà 
née en moi, et je n'ai pas besoin d'attendre davantage. 

ANGÉLIQUE. — Si VOUS êtes si prompt, monsieur, il n'en est pas 
de même de moi , et je vous avoue que votre mérite n'a^ pas encore 
assez fait d'impression dans mon âme. 

ARGAN. — Oh! bien, bien; cela aura tout le loisir de se faire, 
quand vous serez mariés ensemble. 

ANGÉLIQUE. — Hé ! mou père , donnez-moi du temps , je vous 
prie. Le mariage est une chaîne où l'on ne doit jamais soumettre un 
cœur par force : et , si monsieur est honnête homme , il ne doit 
point vouloir accepter une personne qui seroit à lui par contrainte. 

THOMAS DIAFOIRUS. — Nego cofisequentiam'^ , mademoiselle ; et je 
puis être honnête homme , et vouloir bien vous accepter des mains 
de monsieur votre père. 

ANGÉLIQUE. — C'est un méchant moyen de se faire aimer de 
quelqu'un, que de lui faire violence. 

U « Je nie la consétjuence. » Terme d'école. 



ACTE 11, SCÈNE VU. 415 

THOMAS DiAVOiRUS. — Nous lisoDS des ancicDs, mademoiselle, 
que leur coutume étoit d'enlever par force de la maison des pères 
les filles qu'on menoit marier, afin qu'il ne semblât pas que oe 
fût de leur consentement qu'elles convoloient dans les bras d'un 
homme. 

ANGÉLiQUR. — Les aucieus , monsieur, sont les anciens, et nous 
sommes les gens de maintenant. Les grimaces ne sont point néces- 
saires dans notre siècle; et, quand un mariage nous plaît, nous 
savons fort bien y aller sans qu'on nous y traîne. Donnez-vous 
.patience; si vous m'aimez, monsieur, vous devez vouloir tout ce 
que je veux. 

THOMAS DiAFOiHus. — Oui , mademoiselle , jusqu'aux intérêts de 
mon amour exclusivement. 

ANGÉLIQUE. — Mais la grande marque d'amour, c'est d'être sou- 
mis aux volontés de celle qu'on aime. 

THOMAS DiAFOiRus. — DisHnguo , mademoiselle. Dans ce qui ne 
regarde point sa possession, concedo; mais dans ce qui la regarde, 
nego ». 

TOiNETTE , à Angélique. ^~ Vous avez beau raisonner. Monsieur 
est frais émoulu du collège ; et il vous donnera toujours votre reste. 
Pourquoi tant résister , et refuser la gloire d'être attachée au corps 
de la Faculté? 

BÉLiNE. — Elle a peut-être quelque inclination en tête. 

ANGÉLIQUE. — Si j'en avois, madame, elle seroit telle que la rai- 
son et l'honnêteté pourroient me la permettre. 

ABGAN. — Ouais ! je joue ici un plaisant personnage I 
'~ BÉLiNE. — Si j'étois que de vous, mon fils, je ne la forcerois 
point 4 se marier, et je sais bien ce que je ferois. 

ANGÉLIQUE. — Je sais , madame, ce que vous voulez dire, et les 
bontés que vous avez pour moi; mais peut-être que vos conseils ne 
seront pas assez heureux pour être exécutés. 

BÉLiNE. — C'est que les filles bien sages et bien honnêtes , comme 
vous, se moquent d'être obéissantes et soumises aux volontés de 
leurs pères. Gela étoit bon autrefois. 

ANGÉLIQUE. — Le devoir d'une fille a des bornes, madame ; et la 
raison et les lois ne retendent point à toutes sortes de choses. 

BÉLINE. — C'est-à-dire que vos pensées ne sont que pour le ma- 
riage; mais vous voulez choisir un époux à votre fantaisie. 

ANGÉLIQUE. — Si mou père ne veut pas me donner un mari qui 
me plaise, je le conjurerai, au moins, de ne me point forcer à en 
épouser un que je ne puisse pas aimer. 

AR6AN. — Messieurs, je vous demande pardon de tout ceci. 

I . « /« distingue, mademoiselle ; dans ce qui ne regarde point sa pos- 
session, ja Paceorde,' mais dans ce qui la regarde, je le nie, » 



416 LE MALADE IMAGINAIRE. 

ANGELIQUE. — Chacun a son but en se mariant. Pour moi , qui ne 
?eux un mari que pour l'aimer véritablement, et qui prétends en 
faire tout l'attachement de ma vie , je vous avoue que j'y cherche 
quelque précaution. Il y en a d'aucunes qui prennent des maris 
seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parens, et se 
mettre en état de faire tout ce qu'elles voudront. Il y eu a d'autres , 
madame, qui font du mariage un commerce de pur intérêt; qui ne 
se marient que pour gagner des douaires , que pour s'enrichir par 
la mort de ceux qu'elles épousent , et courent sans scrupule de mari 
en mari pour s'approprier leurs dépouilles. Ces personnes- là , à 
la vérité , n'y cherchent pas tant de façons , et regardent peu la 
personne. 

BÉLiNE. — Je vous trouve aujourd'hui bien raisonnante, et je 
voudrois bien savoir ce que vous voulez dire par là. 

ANGÉLIQUE. — Moi , madame? Que voudrois-je dire que ce que 
je dis? 

BÉLINE. — Vous ôtcs si sotte , ma mie , qu'on ne sauroit plus vous 
souffrir. 

ANGÉLIQUE. — Vous voudriez bien, madame, m'obb'ger à vous ré- 
pondre quelque impertinence ; mais je vous avertis que vous n'au- 
rez pas cet avantage. 

BÉLINE. — II n'est rien d'égal à votre insolence. 

ANGÉLIQUE. — Non , madame, vous avez beau dire. 

BÉLINE. — Et vous avez un ridicule orgueil, une impertinente 
présomption , qui fait hausser les épaules à tout le monde. 

ANGÉLIQUE. — Tout Cela, madame, ne servira de rien. Je serai 
sage en dépit de vous; et, pour vous ôter l'espérance de pouvoir 
réussir dans ce que vous voulez , je vais m'ôter de votre vue. 

SCÈNE VIII. — ARGAN, BÉLINE, M. DIAFOIRUS, THOMAS 

. DIAFOIRUS, TOINETTE. 

ARGÀN , à Angélique., qui sort. —^ Écoute. Il n'y a point de milieu 
à cela: choisis d'épouser dans quatre jours ou monsieur, ou un 
couvent. (À BélineJ) Ne vous mettez pas en peine : je la rangerai 
bien. 

BÉLINE.— Je suis fâchée de vous quitter, mon fils; mais j'ai une 
affaire en ville , dont je ne puis me dispenser. Je reviendrai bientôt. 

ARGAN. — Allez , m'amour ; et passez chez votre notaire , afin 
qu'il expédie ce que vous savez. 

BÉLINE. — Adieu, mon petit ami. 

ARGAN. — Adieu , ma mie. 



•«■- 



ACTE II, SCÈNE IX. 417 



SCÈNE IX — ARGAN, M. DIAFOIRUS, THOMAS DIAFOIRUS, 

TOINETTE. 

ARGAN. — Voilà une femme qui m'aime.... cela n*est pas croyable. 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — Nous alloDs , mousieur, prendre congé 
de Yous.^ 

ARGAN. — Je vous prie , monsieur , de me dire un peu comment 
je sui^ 

MONSIEUR DIAFOIRUS , tdtant le pouls d'Argan. — Allons , Thomas , 
prenez l'autre bras de monsieur , pour voir si vous saurez porter 
un bon jugement de son pouls. Quid dicis ? 

THOMAS DIAFOIRUS. — Dico ' que le pouls de monsieur est le pouis 
d'un homme qui ne se porte point bien. 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — BOU. ^ 

THOMAS DIAFOIRUS.^- Qu'il est duriuscule , pour ne pas dire dur. 
MONSIEUR DIAFOIRUS. — Fort bien. 

THOMAS DIAFOIRUS. — RcpOUSSant. 
MONSIEUR DIAFOIRUS. — BenC. 

THOMAS DIAFOIRUS. — Et même un peu caprisant. 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — OpHme. 

THOMAS DIAFOIRUS. — Ce qui marque une intempérie dans le 
parenchyme splénique, c'est-à-dire la rate. 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — Fort bien. 

ARGAN. — Non : monsieur Purgon dit que c'est mon foie qui est 
malade. 

MONSIEUR DIAFOIRUS. —Eh oui : qui dit parenchyme ^ dit l'un et 
l'autre , à cause de l'étroite sympathie qu'ils ont ensemble par le 
moyen du l'os brève, du pylore, et souvent des méats cholidoqties^. 
Il VOUS ordonne sans doute de manger force rôti ? 

ARGAN. — Non; rien que du bouilli. 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — Eh OUI '. rôti, bouillî , même chose. Il 
vous ordonne fort prudemment , et vous ne pouvez être en de meil- 
leures mains. 

ARGAN. — Monsieur, combien est-ce qu'il faut mettre de grains 
de sel dans un œuf? 

MONSIEUR DIAFOIRUS. — Six , huit, dix , par les nombres pairs, 
comme , dans les médicaraens , par les nombres impairs. 

ARGAN. — Jusqu'au revoir, monsieur. 

i. € M, Diafoirus : Que diles-vous? — Thomas : Je dis, etc. » 
2. Vas brève, yn vaisseau situé au fond de l'estomac. Pjrlore, orifice 
intérieur de rcstomac, par où les aliments digérés entrent dans les intes- 
tins. Méats chotidoques ou cholédoques, canal qui conduit la bile du foie 
dans le duodénum. 



418 LE MALADE IMAGINAIRE. 

SCÈNE X. - BÉLINE, ARGAN. 

BELiME. — Je viens, mon fils, avant que de sortir, vous doxinei 
avis d'une chose , à laquelle il faut que vous preniez garde. En pas- 
sant par-devant la chambre d'Angélique , j'ai vu un jeune homme 
avec elle , qui s'est sauvé d'abord qu'il m'a vue. 

4HGAN. — Un jeune homme avec ma fille ! * 

BÉLINE. — Oui. Votre petite fille Louison étoit avec eux, qui 
pourra vous en dire des nouvelles. 

ARGAH. — Envoyez-la ici, m'amour, envoyez-la ici. Ah! reffrou- 
tée ! [Seul.] Je ne m'étonne plus de sa résistance. 

SCÈNE XI. — ARGAN , LOUISON 

LOUISON. — Qu'est-ce que vous voulez, mon papa? Ma belle-ma- 
man m'a dit que vous me demandez. 

àrgàn. — Oui. Venez çà. Avancez là. Tournez-vous. Levez les 
yeux. Regardez-moi. Hé? 

LOuisoN. — Quoi, mon papa? 

ARGAN. — Là? 

LOUisoN. — Quoi? 

ARGAN. — N*avez-vous rien à me dire? 

LOuisoN. — Je vous dirai , si vous voulez , pour vous déseimuyer , 
le conte de Peau d'âne , ou bien la fable du Corbeau et du Renard , 
qu'on m'a apprise depuis peu. 

ARGAN. — Ce n'est pas là ce que je demande. 

LOUISON. — Quoi donc? 

ARGAN. — Ah ! rusée , vous savez bien ce que je veux dire ! 

LOUisoN. — Pardonnez-moi , mon papa. 

ARGAN. — Est-ce là comme vous m'obéissez? 

LOUISON. — Quoi ? 

ARGAN. — Ne vous ai-je pas recommandé de me venir dire d'a- 
bord tout ce que vous voyez ? 

LOUISON. — Oui, mon papa. 

ARGAN. — L'avez-vous fait? 

LOUISON. — Oui , mon papa. Je vous suis venue dire tout ce que 
j'ai vu. 

ARGAN. — Et n'avez-vous rien vu aujourd'hui? 

LOUISON. — Non, mon papa. 

ARGAN. — Non? 

LOUISON. — Non, mon papa. 

ARGAN. — Assurément ? 

LouisoN. — Assurément. 

ARGAN. — Oh çà, je m'en vais vous faire voir quelque choi»e , 
moi. 



ACTE II, SCÈNE XI. 419 

LOUisoN , voyant une poignée de verges qu'Argan a été prendre. 
— Ah ! mon papa ! 

ÀRGAN. — Ah! ah! petite masque, vous ne me dites pas que vous 
avez vu un homme dans la chambre de votre sœur. 

LOUISON , pleurant. — Mon papa ! 

ARGAN, prenant Louison par le bras. — Voici qui vous appren- 
dra à mentir. 

LoaisoN , se jetant à genoitx. — Ah 1 mon papa , je vous demande 
pardon. C'est que ma sœur m*avoit dit de ne pas vous le dire; mais 
je m'en vais vous dire tout. 

ARGAN. — Il faut premièrement que vous ayez le fouet pour avoir 
menti. Puis après nous verrons au reste. 

LOUISON. — Pardon, mon papa. 

ARGAN. — Non, non. 

LOUISON. — Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet. 

ARGAN. — Vous l'aurez. 

LOUISON. — Au nom de Dieu, mon papa, que je ne Taie pas? 

ARGAN , voulant la fouetter, — Allons , allons. 

LOUISON. — Ah î mon papa , vous m*avez blessée. Attendez : je 
suis morte. (Elle contrefait la morte.) 

ARGAN. — Holàf qu'est-ce là? Louison, Louison! Ah! mon Dieu! 
Louison! Ah! ma fille! Ah! malheureux! ma pauvre fille est morte! 
Qu'ai-je fait, misérable? Ah ! chiennes de verges! La peste soit des 
verges 1 Ah ! ma pauvre fille , ma pauvre petite Louison ! 

LOUISON. — Là, là, mon papa, ne pleurez point tant : je ne suis 
pas morte tout à fait. 

ARGAN. — Voyez-vous la petite rusée? Oh çà, çà, je vous par- 
donne pour cette fois-ci, pourvu que vous me disiez bien tout. 

LOUISON. — Oh ! oui , mon papa. 

ARGAN. — Prenez-y bien garde , au moins; car voilà un petit doigt 
qui sait tout, qui me dira si vous mentez. 

LOUISON. — Mais, mon papa , ne dites pas à ma sœur que je vous 
l'ai dit. 

ARGAN. — Non, non 

LOUISON , après avoir regardé si personne n'écoute. — C'est , mon 
papa , qu'il est venu un homme dans la chambre de ma sœur comme 
j'y étois. 

ARGAN. — Hé bien? 

LOUISON. — Je lui ai demandé ce qu'il demandoit, et il m'a dit 
qu'il étoit son maître à chanter. 

ARGAN , d pare. — Hom! hom! voilà raffaire, (À Louison.) Hé bien? 

LOUISON. — Ma sœur est venue après. 

ARGAN. — Hé bien? 

LOUISON. — Elle lui a dit ; Sortez, sortez, sortez. Mon Dieu , sor- 
tez ; vous me mettez au desespoir. 



430 LE MALADE IMAGINAIRE. 

ARGAN. — Hé bien? 

LOUisoN. — Et lui il ne vouloit pas sortir. 

ARGAN. — Ou*est-ce qu'il lui disoit? 

LOUISON. — Il lui disoit je ne sais combien de choses. 

ARGAN. — Etquoi encore? 

LOUISON. -— Il lui disoit tout ci, tout ça, qu'il l'aimoit bien, el 
qu'elle étoit la plus belle du monde. 

ARGAN. — Et puis après? 

LOUISON. — Et puis après, il se mettoit à genoux devant elle. 

ARGAN. — Et puis après? 

LOUISON. — Et puis après il lui baisoit les mains. 

ARGAN. ■ — Et puis après? 

LOUISON. — Et puis après, ma belle-maman est venue à la porte, 
et il s'est enfui. 

ARGAN. — Il n'y a point autre chose? 

LOUISON. — Non, mon papa. 

ARGAN. — Voilà mon petit doigt pourtant qui gronde quelque 
chose. [Mettant son doigt à son oreille.) Attendez. Hé! Ah , ah ! Oui? 
Oh , oh I Voilà mon petit doigt qui me dit quelque chose que vous 
avez vu , et que vous ne m'avez pas dit. 

LOUISON. — Ah ! mon papa, votre petit doigt est un menteur. 

ARGAN. — Prenez garde. 

LOUISON. — Non, mon papa, ne le croyez pas : il ment, je vous 
assure. 

ARGAN. — Oh bien, bien, nous verrons cela. Allez -vous- en, et 
prenez bien garde à tout : allez. (Seul.) Ah! il n'y a plus d'enfans ! 
Ah ! que d'affaires ! Je n'ai pas seulement le loisir de songer à ma 
maladie. En vérité , je n'en puis plus. 

(Il se laisse tomber dans une chaise.) 



SCÈNE XII. - BÉRALDE, ARGAN. 

BÉRALDE. — Hé bien, mon frère ! qu'est-ce? Gomment vous por- 
tez-vous ? 

ARGAN. — Ah ! mon frère , fort mal. 

BÉRALDE. — Comment ! fort mal? 

ARGAN. — Oui. Je suis dans une foiblesse si grande, que cela 
n'est pas croyable. 

BÉRALDE. — Voilà qui est fâcheux. 

ARGAN. — Je n'ai pas seulement la force de pouvoir parler. 

BÉRALDE. —• J'étois vcuu îcl , mou frère, vous proposer un parti 
pour ma nièce Angélique. 

ARGAN , parlant avec emportement , et se levant de sa chaise» — 
Mon frère, ne me parlei point de cette coquine-là. C'est une fri- 



ACTE II, SCENE XII. 421 

ponne , une impertinente , une effrontée que je mettrai dans un cou- 
vent avant qu'il soit deux jours. 

BÉRALDE. — Ah! voilà qui est bien! Je suis bien aise que la force 
vous revienne un peu , et que ma visite vous fasse du bien. Oh çà , 
nous parlerons d'affaires tantôt. Je vous amène ici un divertisse- 
ment que j'ai rencontré , qui dissipera votre chagrin , et vous ren- 
dra rame mieux disposée aux choses que nous avons à dire. Ce sont 
des Égyptiens vêtus en Mores , qui font des danses mêlées de chan- 
sons, où je suis sûr que vous prendrez plaisir; et cela vaudra bien 
une ordonnance de monsieur Purgon. Allons. 



DEUXIÈME INTERMÈDE. 



Le frère du malade imaginaire lui amène, pour le divertir, 
plusieurs Égyptiens et Égyptiennes , vêtus en Mores , qui font des 
danses entremêlées de chansons. 

PREMIÈRE FEMME MORE. 

Profitez du printemps 
De vos beaux ans , 
Aimable jeunesse ; 
Profitez du printemps 
De vos beaux ans ; 
Donnez- vous à la tendresse. 

Les plaisirs les plus charmans , 
Sans l'amoureuse flamme , 
Pour contenter une âme 
N'ont point d'attraits assez puissans. 

Profitez du printemps 
De vos beaux ans, 
Aimable jeunesse ; 
Profitez du printemps 

De vos beaux ans; ^ 

Donnez-vous à la tendresse. • 

Ne perdez point ces précieux moraen». 

La beauté passe, 
Le temps l'efface : 
L'âge de glace 



kfi LE MALADE IMAGINAIRE. 

Vient i %sl place, 
<^ui nous ôte le goût de ces doux passe-temps. 

Profitez du printemps 
De Tos beaux ans , 
Aimable jeunesse. 
Profitez du printemps 
De TOS beaux ans; 
Donnez-vous à la tendresse. 

rnEMIEnE entrée de ballet. ^ Danse des Égyptiens et ces 

Égyptiennes. 

SECONDE FEMME MORE. 

Quand d'aimer on nous presse . 

A quoi songez-YOus? 
Nos cœurs, dans la jeunesse , 

N'ont vers la tendresse 

Qu'un penchant trop doux. 
L'amour a pour nous prendre , 

De si doux attraits , 
Que , de soi , sans attendre . 

On voudroit se rendre 

A ses premiers traits; 
Mais tout ce qu'on écoute 

Des vives douleurs 
Et des pleurs qu'il nous cot^te . 

Fait qu'on en redoute 

Toutes les douceurs. 

TROISIÂME FEMME MORE. 

Il est doux , à notre âge , 
D*aimer tendrement 

Un amant 

Qui s'engage; 
Mais s'il est volage , 
Hélas! quel tourment! 

QUATRIÈME FEMME MORE. 

L'amant qui se dégage 
N'est pas le malheur; 
La douleur 
* Et la rage , 

C'est que le volage 
Garde notre cœur. 

SECONDE FEMME MORE. 

Quel parti faut-il prendre 
Pour nos jeunes cœurs? 



DEUXIÈME INTERMÈDE. 423 

QUATRIÈME FEMME MORB. 

Devons-nous nous y rendre , 
Mal^é ses rigueurs? 

ENSEMBLE. 

Oui , suivons ses ardeurs , 
Ses transports , ses caprices , 

Ses douces langueurs; 
S'il a quelques supplices « 

Il a cent délices 

Qui charment les cœurs. 

DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET. — Tous les Mores ûansent 
ensenible , et font sauter des singes qu'ils ont amenés avec eux. 



ACTE TROISIÈME. 



SCÈNE I. — BÉRALDE, ARGAN, TOINETTE. 

BÉRALDE. — Hé bienl mon frère, qu'en dites-vous? Cela ne 
vaut-il pas bien une prise de casse? 

TOINETTE. — Hom! de bonne casse est bonne! 

BÉRALDE. — Oh çàl vouIcz-vous quo nous pariions un p«\i en- 
semble? 

ARGAN. — Un peu de patience, mon frère : je vais revenir, 

TOINETTE. — Tenez, monsieur, vous n« iongef pas que vous ne 
sauriez marcher sans bâton. 

ARGAN. — Tu as raison. 

SCÈNE II. - BÉRALDE, TOINETTE. 

TOiNBTTB. — N'abandonnez pas, s'il vous platt, les intérêts de 
votre nièce» 

BÉRALDE. — J'emploierai toutes choses pour lui obtenir ee 
qu*elle souhaite. 

TOINETTE. — Il faut absolument empêcher ce mariage extrava- 
gant qu'il s'est mis dans la fantaisie; et j'avois songé en moi-même 
que ç'auroit été une bonne affaire, de pouvoir introduire ici un 
médecin à notre poste pour le dégoûter de son monsieur Pur- 
gon, et lui décrier sa conduite; mais, comme nous n'avons per- 
sonne en main pour cela, j'ai résolu de jouer un tour de ma tête. 



424 LE MALADE IMAGINAIRE. 

BÉRALDE. — Comment? 

TOiNBTTE. — C'est une imagination burlesque. Cela sera peut- 
être plus heureux que sage. Laissez-moi faire. Agissez <Se votre 
côté. Voici notre homme. 



SCÈNE III. — ARGAN, BÉRALDE. 

BERALDE. — Vous voulez bien, mon frère, que je vous demande, 
avant toute chose , de ne vous point échauffer l'esprit dans notre 
conversation ? 

ARGAN. — Voilà qui est fait. 

BÂRALDB. — De répondre , sans nulle aigreur , aux choses que je 
pourrai vous dire? 

ARGAN. — Oui. 

BÉRALDE. — Et de raisonner ensemble sur les affaires dont nous 
avons à parler , avec un esprit détaché de toute passion? 

ARGAN. — Mon Dieu ! oui. Voilà bien du préambule ! 

BÉRALDE. — D'où vient, mon frère, qu'ayant le bien que vous 
avez , et n'ayant d'enfans qu'une fille , car je ne compte pas la pe- 
tite; d'où vient, dis-je, que vous parlez de la mettre dans un 
couvent? 

ARGAN. — D'où vient, mon frère, que je suis maître dans ma 
famille, pour faire ce que bon me semble? 

BÉRALDE. -— Votre femme ne manque pas de vous conseiller de 
vous défaire ainsi de vos deux filles , et je ne doute point que , 
par un esprit de charité , elle ne fût ravie de les voir toutes deux 
bonnes religieuses. 

ARGAN. — Oh çà! nous y voici. Voilà d'abord la pauvre femme 
en jeu. C'est elle qui fait tout le mal, et tout le monde lui en veut. 

BÉRALDE. — Non, mou frère; laissons-la là : c'est une femme 
qui a les meilleures intentions du monde pour votre famille, et 
qui est détachée de toute sorte d'intérêt; qui a pour vous une 
tendresse merveilleuse, et qui montre pour vos enfans une affec- 
tion et une bonté qui n'est pas concevable : cela est certain. N'en 
parlons point, et revenons à votre fille. Sur quelle pensée, mon 
frère, la voulez-vous donner en mariage au fils d'un médecin? 

ARGAN. — Sur la pensée, mon frère, de me donner un gendre 
tel qu'il me faut. 

BÉRALDE. — Ce n'est point là, mon frère, le fait de votre fille, 
et il se présente un parti plus sortable pour elle. 

ARGAN. —Oui ; mais celui-ci , mon frère , est plus sortable pour moi. 

BÉRALDE. — Mais le mari qu'elle doit prendre doit-il être, mon 
frère, ou pour elle, ou pour vous? 

ARGAN. — Il doit être, mon frère, et pour elle et pour moi; cl 
je veux mettre dans ma famille les gens dont j'ai besoin. 



ACTE llî, SCÈNE 111. 4'i5 

BÈRALDE. — Par cette raison-là, si votre petite étoit grande, 
70US lui donneriez en mariage un apothicaire. 
ARGAN. — Pourquoi non? 

BÉRALDE. — Est-il possiblc quc vous serez toujours embéguiné 
de vos apothicaires et de vos médecins , et que vous vouliez tire 
malade en dépit des gens et de la nature ! 
ARGAN. — Comment l'entendez-vous , mon frère? 
BÉRALDE. — J'entends , mon frère , que je ne vois point d'homme 
qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderois point 
une meilleure constitution que la vôtre. Une grande marque que 
vous vous portez bien, et que vous avez un corps parfaitement 
bien composé, c'est qu'avec tous les soins que vous avez pris, 
vous n'avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempéra- 
ment, et que vous n'êtes point crevé de toutes les médecines qu'on 
vous fait prendre. 

ARGAN. — Mais savez-vous, mon frère, que c'est cela qui me 
conserve; et que monsieur Purgon dit que je succomberois , s'il 
étoit seulement trois jours sans prendre soin de moi? 

BÉRALDE. — Si vous n'y prenez garde, il prendra tant de soin 
de vous , qu'il vous enverra en l'autre monde. 

ARGAN. — Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez 
donc point à la médecine? 

BÉRALDE. — Non, mou frère; et je ne vois pas que, pour son 
salut, il soit nécessaire d'y croire. 

ARGAN. — Quoi! vous ne tenez pas véritable une chose établie 
par tout le monde, et que tous les siècles ont révérée? 

BÉRALDE. — Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, entre 
nous, une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes; et, 
à regarder les choses en philosophe , je ne vois point de plus plai- 
sante momerie , je ne vois rien de plus ridicule , qu'un homme qui 
se veut mêler d'en guérir un autïe. 

ARGAN. — Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frère, qu'un 
homme en puisse guérir un autre? 

BÉRALDE. — Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre 
machine sont des mystères , jusqu'ici , où les hommes ne voient 
goutte; et que la nature nous a rais au-devant des yeux des voiles 
trop épais pour y connoître quelque chose. 
ARGAN. — Les médecins ne savent donc rien, à votre compte? 
BÉRALDE. — Si fait, mon frère. Ils savent la plupart de forl 
belles humanités , savent parler en beau latin ; savent nommer en 
grec toutes les maladies, les définir et les diviser; mais pour ce 
qui est de les guérir, c'est ce qu'ils ne savent point du tout. 

ARGAN. — Mais toujours faut-il demeurer d'accord que, sur cette 
matière , les médecins en savent plus que les autres. 
BÉRALDE. — Ils savcnt, mon frère, ce que je vous ai dit, qui 



426 LE MALADE IMAGINAIRE. 

ne guérit pas de grand*chose ; et toute l'excellence de leur art 
consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui 
vous donne des mots pour des raisons , et des promesses pour des 
effets. 

AR6AN. — Mais enfîn , mon frère , il y a des gens aussi sages et 
aussi habiles que vous; et nous voyons que, dans la maladie, tout 
le monde a recours aux médecins. 

BéRALDB. — C'est une marque de la foiblesse humaine, et non 
pas de la vérité de leur art. 

AR6AN. — Mais il faut bien que les médecins croient leur art 
véritable, puisqu'ils s'en servent pour eux-mêmes. 

BÉRALDE. — C'est qu'il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes 
dans Terreur populaire dont ils profilent , et d'autres qui en profi- 
tent sans y être. Votre monsieur Purgon, par exemple, n*y sait 
point de finesse; c'est un homme tout mééecin, depuis la tête ' 

jusqu'aux pieds ; un homme qui croit à ses règles plus qu*à toutes 
les démonstrations des mathématiques , et qui croiroit du crime à 
les vouloir examiner ; qui ne voit rien d'obscur dans la médecine , 
rien de douteux, rien de difficile; et qui, avec une impétuosité de 
prévention , une roideur de confiance , une brutalité de sens com- 
mun et de raison, donne au travers des purgations et des sai- 
gnées , et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir de 
mal de tout ce qu'il pourra vous faire : c'est de là meilleure foi 
du monde qu'il vous expédiera; et il ne fera, en vous tuant, que 
ce qu'il a fait à sa femme et à ses enfans , et ce qu'en un besoin , 
il feroit à lui-même. 

AR6AN. — C'est que vous avez , mon frère , une dent ,de lait 
contre lui. Mais , enfin , venons au fait. Que faire donc quand on 
est malade? 

BÉRALDE. — Rien, mon frère. 

ARGAN. — Rien? 

BÉRALDE. — Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature 
d'elle-même , quand nous la laissons faire , se tire doucement du 
désordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude, c'est notre 
impatience qui gâte tout ; et presque tous les hommes meurent de 
leurs remèdes, et non pas de leurs maladies. 

ARGAN. — Mais il faut demeurer d'accord, mon frère, qu'on 
peut aider cette nature par de certaines choses. 

BÉRALDE. — Mon Dieu 1 mon frère, ce sont pures idées dont 
nous aimons à nous repaître; et, de tout temps, il s'est glissé 
parmi les hommes de belles imaginations que nous venons à 
croire, parce qu'elles nous flattent et qu'il seroit à souhaiter 
qu'elles fussent véritables. Lorsqu'un médecin vous parle d'aider , 
de secourir, de soulager la nature, de lui ôtér ce qui lui nuit, et 
lui donner ce qui lui manque, de la rétablir, et de la remettre 



ACTE 111, SCÈNE ÎII. 427 

dans une pleine facilité de ses fonctions ; lorsqu'il vous parle de 
rectifier le sang , de tempérer les entrailles et le cerveau , de dé- 
gonfler U rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de 
fortifier le cœur , de rétablir et conserver la chaleur naturelle , et 
d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années, il 
vous dit justement le roman de la médecine. Mais , quand vous en 
venez à la vérité et à l'expérience, vous ne trouvez rien de tout 
cela; et il eu est comme de ces beaux songes, qui ne vous lais- 
sent au réveil que le déplaisir de les avoir crus. 

ARGÂN. — C'est-à-dire que toute la science du monde est ren- 
fermée dans votre tête ; et vous voulez en savoir plus que tous les 
grands médecins de notre siècle. 

BÉRALDE. — Dans les discours et dans les choses, ce sont deux^ 
sortes de personnes que vos grands médecins. Entendez-les parler, 
les plus habiles gens du monde ; voyez-les faire , les plus ignorans 
de tous les hommes. 

ARGAN. — Ouais! vous êtes un grand docteur, à ce que je vois; 
et je voudrois bien qu'il y eût ici quelqu'un de ces messieurs , pour 
rembarrer vos raisonnemens , et rabaisser votre caquet. 

BéRALDE. — Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de com- 
battre la médecine ; et chacun , à ses périls et fortune , peut croire 
tout ce qu'il lui plaît. Ce que j'en dis n'est qu'entre nous; et j'au- 
rois souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l'erreur où vous êtes ; 
et , pour vous divertir , vous mener voir , sur ce chapitre , quel • 
qu'une des comédies de Molière. 

ARGAN. — C'est un bon impertinent que votre Molière , avec ses 
comédies! et je le trouve bien plaisant, d'aller jouer d'honnêtes 
gens comme les médecins I 

BéRALDs. — Ce ne sont point les médecins qu'il joue , mais le ridi- 
cule de la médeoine. 

ARGAN. — C'est bien à lui affaire, de se mêler de contrôler la mé- 
decine! Voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer 
dés consultations et des ordonnances , de s'attaquer au corps des 
médecins , et d'aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables 
comme ces messieurs-là I 

BÉRALDE. — Que voulcz-vous qu'il y mette, que les diverses pro- 
fessions des hommes? On y met bien tous les jours les princes et 
les rois , qui sont d'aussi bonne maison que les médecins. 

ARGAN. — > Par la mort non de diable | si j'étois que des médecins , 
je me vengerois de son impertinence ; et , quand il sera malade , je 
le laisserois mourir sans secours. Il auroit beau faire et beau dire , 
je ne lui donnerois pas la moindre petite saignée , le moindre petit 
lavement; et je lui dirois : Crève , crève; cela t'apprendra une autre 
fois à te jouer à la Faculté. 

BÉRALDE. — Vous voilà bien en colère contre Ini. 



42d LE MALADE IMAGINAIRE. 

AR6AN. — Oui. C'est un malavisé; et, si les médecins sont sages, 
fis feront ce que je dis. 

BÉRALDE. — Il sera encore plus sage que vos médecins; car il ne 
leur demandera point de secours. 

AR6AN. — Tant pis pour lui , s'il n'a point recours aux remèdes. 

BÉRALDE. — Il a ses raisons pour n'en point vouloir, et il sou- 
tient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et 
qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la mtila- 
die; mais que, pour lui, il n'a justement de la force que pour 
porter son nàal. 

ARGAN. — Les sottes raisons que voilà! Tenez, mon frère, ne 
parlons point de cet homme4à davantage ; car cela m'échauffe la 
bile , et vous me donneriez mon mal. 

BÉRALDE. — Je le veux bien, mon frère; et, pour changer de 
discours , je vous dirai que , sur une petite répugnance que vous 
témoigne votre fille, vous ne devez point prendre les résolutions 
violentes de la mettre dans un couvent ; que , pour le choix d'un 
gendre , il ne vous faut pas suivre aveuglément la passion qui vous 
emporte ; et qu'on doit , sur cette matière , s'accommoder un peu à 
l'inclination d'une fille , puisque c'est pour toute la vie , et que de 
là dépend tout le bonheur d'un mariage. 

SCÈNE IV. — M. FLEURANT, une seringue à la main; ARGAN, 

BÉRALDE. 

ARGAN. — Ah I mon frère , avec votre permission. 

BÉRALDE. — Comment? Que voulez-vous faire? 

ARGAN. — Prendre ce petit lavement-là ; ce sera bientôt fait. 

BÉRALDE. — Vous VOUS moqucz. Est-ce que vous ne sauriez être 
un moment sans' lavement ou sans médecine? Remettez cela à une 
autre fois, et demeurez un peu en repos. 

ARGAN. — Monsieur Fleurant, à ce soir, ou à demain matin. 

MONSIEUR FLEURANT , à Bévalde. — De quoi vous mêlez-vous , de 
vous opposer aux ordonnances de la médecine , et d'empêcher mon- 
sieur de prendre mon clystère? Vous êtes bien plaisant d'avoir 
cette hardiesse-là ! 

BÉRALDE. — Allez, moDsieur; on voit bien que vous n'avez pas 
accoutumé de parler à des visages. 

MONSIEUR FLEURANT. — On ne doit point ainsi se jouer des re- 
mèdes , et me faire perdre mon temps. Je ne suis venu ici que sur 
une bonne ordonnance , et je vais dire à monsieur Purgon comme 
on m'a empêché d'exécuter ses ordres , et de faire ma fonction. Vous 
verrez, vous verrez.... • 



ACTE m, SCÈNE V. 429 

SCÈNE V. — ARGAN, BÊRALDE. 

AR6AN. — Mon frère, vous serez cause ici de quelque mal- 
heur. 

BÉRALDE. — Le grand malheur de ne pas prendre un lavement 
que monsieur Purgon a ordonné l Encore un coup r mon frère , est-il 
possible qu'il n*y ait pas moyen de vous guérir de la maladie des 
médecins, et que vous vouliez être toute votre vie enseveli dans 
leurs remèdes? 

ARGAN. -— Mon Dieu! mon frère, vous en parlez comme un 
homme qui se porte bien ; mais , si vous étiez à ma place , vous 
changeriez bien de langage. Il est aisé de parler contre la méde- 
cine, quand on est en pleine santé. 

BÉRALDE. — Mais quel mal avez- vous? 

AR6AN. — Vous me feriez enrager. Je voudrois que vous l'eus- 
siez , mon mal , pour voir si vous jaseriez tant. Ah ! voici monsieur 
Purgon. 

SCÈNE VI. — M. PURGON, ARGAN, BÉRALDE, TOINETTE. 

MONSIEUR PURGON. — Je viens d'apprendre là-bas à la porte, de 
jolies nouvelles ; qu'on se moque ici de mes ordonnances , et qu'on 
a fait refus de prendre le remède que j'avois prescrit. 

ARGAN. — Monsieur, ce n'est pas.... 

MONSIEUR PURGON. — Voilà une hardiesse bien grande, une 
étrange rébellion d'un malade contre son médecin ! 

TOINETTE. — Cela est épouvantable. 

MONSIEUR PURGON. — Un clystèro que j'avois pris plaisir à com- 
poser moi-même. 

ARGAN. — Ce n'est pas moi.... 

MONSIEUR PURGON. — luvcuté et fonué dans toutes les règles 
de l'art. 

TOINETTE. — Il a tort. 

MONSIEUR PURGON. — Et qui devoit faire dans les entrailles un 
effet merveilleux. 

ARGAN. — Mon frère? 

MONSIEUR PURGON. — Le renvoyer avec mépris! 

ARGAN, montrant Béralde. — C'est lui.... 

MONSIEUR PURGON. — C'est uuo action exorbitante. 

TOINETTE. — Cela est vrai. 

MONSIEUR PURGON. — Un attentat énorme contre la médecine. 

ARGAN, montrant Béralde. — Il est cause.... 

MONSIEUR PURGON. — Un crime de lèse - faculté , qui ne se peu! 
assez punir. 

TOINETTE. ^ Vous avez raison. 



430 LE MALADE IMAGINAIRE. 

MONSIEUR PUAGON . — Je VOUS déclare que je romps commerce 
avec vous 

ARGAN. — C'est mon frère.... 

MONSIEUR PURGON. — Que jc 06 veux plus d'alliance avec voiis. 

TOiNETTE. — Vous ferez bien. 

MONSIEUR PURGON. — Et que, pour finir toute liaison areo tous, 
voilà la donation que je faisois à mon neveu , en faveur du ma- 
riage. 

(Il déchire la donation , et en jette les morceaux amt fureur.) 

ARGAN. — C'est mon flrère qui a fait tout le mal. 

MONSIEUR PURGON. — Méprjser mon clystère ! 

ARGAN. — Faites-le venir; je m'en vais le prendre. 

MONSIEUR PURGON. — Je VOUS aurois tiré d'affaire avant qm'il fût 
peu. 

TOINETTE. — Il ne le mérite pas. 

MONSIEUR PURGON. — J'allois nettoyer votre corps, et en évaouef 
entièrement les mauvaises humeurs. 

ARGAN. — Ah I mon frère I 

MONSIEUR PURGON. — Et je ne voulois plus qu'une doiftaine de 
médecines pour vider le fond du sac. 

TOINETTE. — Il est indigne de vos soins. 

MONSIEUR PURGON. — Mais , puisquc vous n'avez pas voulu gué- 
rir par mes mains , 

ARGAN. — Ce n'est pas ma faute. 

MONSIEUR PURGON. — Puisque vous vous êtes soustrait de l'obéis- 
sance que Ton doit à son médecin , 

TOINETTE. — Cela crie vengeance. 

MONSIEUR PURGON. — - Puisque VOUS vous êtes déclaré rebelle aux j 

remèdes que je vous ordonnois.... ™ 

ARGAN. — Hél point du tout. 

MONSIEUR PURGON. — J'ai à VOUS dire que je vous abandonne à 
votre mauvaise constitution , à l'intempérie de vos entrailles-^ à la 
corruption de votre sang , à l'âcreté de votre bile , et à la Céculence 
de vos humeurs. 

TOINETTE. — C'est fort bien fait. 

ARGAN. — Mon Dieul 

MONSIEUR PURGON. — Et je veux qu'avaut qu'il soit quatre jours . 
vous deveniez dans un état incurable. 

ARGAN. — Ah! miséricorde! 

MONSIEUR PURGON. — Que VOUS tombiez dans la.bradypepsie. 

ARGAN. — Monsieur Purgon ! 

MONSIEUR PURGON. — De la bradypepsie dans la dyspepsie. 

ARGAN. — Monsieur Purgon! 

MONSIEUR PURGON. — De la dyspepsie dans l'apepsie. 

ARGAN. — Monsieur Purgon \ 



ACTE III, SCÈNE Yl. 43J 

• 

MONSIEUR PURGON. — De Tapepsie dans la lienterie'. 
ARGAN. — Monsieur Purgon! 

■OKSiBUB PUROON. — De la lienterie dans la dyssenterie 
ARGAN. — Monsieur Purgon! 

MONSIEUR PURGON. — De la dyssenterio dans Thydropisie 
ARGAN. — Monsieur Purgon! 

MONSIEUR PURGON. — Et de l'hydroplsio dans la privation d^ la 
ne , où TOUS aura conduit TOtre folie. 

SCÈNE VU. - ARGAN, BÉRALDE. 

ARGAN, -- Ah! mon Dieu! je suis mort. Mon frère, vous m'avez 
perdu. 

BÉRALDE. — Quoi ! qu'y a-t-il? 

ARGAN. — Je n'en puis plus. Je sens déjà que la médecine se 
venge. 

BÉRALDE. — Ma foi, mou frère, vous êtes fou; et je ne voudrois 
pas^ pour beaucoup de choses, qu'on vous vît faire ce que vous 
faites. Tâtez-vous un peu , je vous prie ; revenez à vous-<mème , et 
ne donnez point tant à votre imagination. 

AROAN. — Vous voyez , mon frère , les étranges maladies dont il 
m'a menacé. 

BÉRALDE. — Le simple homme que vous êtes 

ARGAN. — Il dit que je deviendrai incurable avant qu'il soit quatre 
jours. 

BÉRALDB. •*- Et ce qu'il dit, que £sdt-il à la chose? Est-ce un 
oracle qui 9k parlé? Il semble , à vous entendre , que monsieur Pur- 
gon tienne dans ses mains le filet de vos jours , et que , d'autorité 
suprême, il vous l'allonge et vous le raccourcisse comme il lui 
plaît. Songez que les principes de votre vie sont en vous-même , et 
que le courroux de monsieur Purgon est aussi peu capable de vous 
faire mourir, que ses remèdes de vous faire vivre. Voici une aven- 
ture , si vous voulez , à vous défaire des médecins; ou , si vous êtes 
né à ne pouvoir vous en passer , il est aisé d'en avoir un autre , 
avec lequel, mon frère, vous puissiez courir un peu moins de 
risque. 

ARGAN. — Ah! mon frère, il sait tout mon tempérament, et la 
manière dont il faut me gouverner. 

BÉBALDB. — Il faut VOUS avouer que vous êtes un homme d'une 
grande prévention, et que vous voyez les choses avec d'étranges 
yeux. 

4. Bradfpepsie, digealion lente et imparfaile ; dyspepsie ^ mauvaise di- 
gestion; lienterie, espèce de dévoiement dans lequel on rend les alimenta 
presque tels qu^onlcs a pris. 



43i LE MALADE IMAGINAIRE. 



SCÈNE VIII. — ARGAN, BÉRALDE, TOINETTE. 

TOiNETTE , à Argan, — Monsieur , voilà un médecin qui denuuida 
à vous voir. 

AR6AN. — Et quel médecin? 

TOINETTE. — Un médecin de la médecine. 

AR6AN. — Je te demande qui il est? 

TOINETTE. — Je ne le connois pas, mais il me ressemble comme 
(Jeux gouttes d'eau ; et , si je n*étois sûre que ma mère étoit hon- 
nête femme , je dirois que ce seroit quelque petit frère qu'elle m*au- 
roit donné depuis le trépas de mon père. 

AR6AN. — Fais-le venir. 



SCÈNE IX. — ARGAN , BÊRALDE. 

BÉRALDE. — Vous ètes servi à souhait. Un médecin vous quitte; 
un autre se présente. 

ARGAN. — J*ai bien peur que vous ne soyez cause de quelque 
malheur. ' 

BÉRALDE. — Encore ! Vous en revenez toujours là. 

ARGAN. — Voyez-vous, j'ai sur le cœur toutes ces maladies-là, 
que je ne connois point, ces.... 

SCÈNE X. — ARGAN, BÉRALDE; TOmETTE, en médecin, 

TOINETTE. — Monsieur, agréez que je vienne vous rendre visite, 
et vous offrir mes petits services pour toutes les saignées et les 
purgations dont vous aurez besoin. 

ARGAN. — Monsieur, je vous suis fort obligé. (A BércUde.) Par ma 
foi , voilà Toinette elle-même. 

TOINETTE. — Monsieur, je vous prie de m' excuser : j'ai oublié de 
donner une commission à mon valet; je reviens tout à Theure. 

SCÈNE XI. — ARGAN, BÉRALDE. 

ARGAN. — Hé? ne diriez- vous pas que c'est effectivement Toi- 
nette? 

BÉRALDE. — Il est vrai que la ressemblance est tout à fait grande : 
mais ce n'est pas la première fois qu'on a vu de ces sortes de cho 
ses; et les histoires ne sont pleines que de ces jeux de la nature. 

ARGAN. — Pour moi , j'en suis surpris; et... - 



ACTE 111, SCÈNE XII. 433 

SCÈNE XII. — ARGAN, BÉRALDE, TOINETTE. 

TOINETTE. — Que voulez-vous , monsieur? 

ARGAN. — Comment? 

TOINETTE. — Ne m'avez- vous pas appelée? 

AR6AN. — Moi? Non. 

TOINETTE. — Il faut donc que les oreilles m'aient corné. 

AR6AN. — Demeure un peu ici pour voir comme ce médecin te 
ressemble. 

TOINETTE. — Oui, Vraiment! J'ai affaire là-bas; et je l'ai as- 
sez vu. 

SCÈNE XIII. — ARGAN, BÉRALDE. 

ARGAN. — Si je ne les voyois tous deux, je croirois que ce n'est 
qu'un. 

BÉRALDE. — J'ai lu des choses surprenantes de ces sortes de res- 
semblances, et nous en avons vu, de notre temps, où tout le 
mon4e s'est trompé. 

ARGAN.. — Pour moi, j'aurois été trompé à celle-là, etj'aurois 
juré que c'est la même personne. 

SCÈNE XIV. — ARGAN, BÉRALDE; TOINETTE, en médecin. 

TOINETTE. — Monsieur, je vous demande pardon de tout mon 
cœur. 

ARGAN, bas y à BéraXde. — Cela est admirable. 

TOINETTE. — Vous ne trouverez pas mauvais, s'il vous plaît, la 
curiosité que j'ai eue de voir un illustre malade comme vous êtes ; 
et votre réputation, qui s'étend partout, peut excuser la liberté 
que j'ai prise. 

ARGAN. — Monsieur, je suis votre serviteur. 

TOINETTE. — Je vois, mousieuT, que vous me regardez fixement 
Quel âge croyez-vous bien que j'aie? 

ARGAN. — Je crois que tout au plus vous pouvez avoir vingt-six 
ou vingt-sept ans. 

TOINETTE. — Ah, ah, ah, ah, ah! J'en ai quatre-vingt-dix. 

ARGAN. — Quatre-vingt-dix! 

TOINETTE. — Oui. Vous vo^cz un effet des secrets de mon art, 
de me conserver ainsi frais et vigoureux. 

ARGAN. — Par ma foi, voilà un beau jeune vieillard pour quatre 
vingt-dix ans ! 

TOINETTE. — Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, 
de province en province, de royaume en royaume, pour chercher 
d'illustres matières à ma capacité , pour trouver des malades diqk^<^<9k 

MoUXR£ III "X"^ 



^34 LE MALADE IMAGINAIRE. 

de m'occuper « capables d'exercer les grands et beaux secrets que 
j'ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m*&muser à ce menu 
fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et 
de fluxions , A ces fiévrotes , à ces vapeurs et à ces migraines. Je 
Ypux des maladies d'importance , de bonnes fièvres continues avec 
(les transports au cerveau , de bonnes fièvres pourprées , -de bonnes 
pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec 
des inflammations de poitrine : c'est là que je me plais, c'est là que 
je triomphe; et je voudrois, monsieur, que vous eus^z toutes 
les maladies que je viens de dire , que vous fussiez abandonné de 
tous les médecins , désespéré , à l'agonie , pour vous montrer l'ex- 
cellence de mes remèdes , et l'envie que j'aurois de vous rendre 
service. 

AROAN. — Je vous suis obligé, monsieur, des bontés que vous 
avez pour moi. 

TOiNBTTE. — Donnez-moi votre pouls. Allons donc , que l'on batte 
comme il fkut. Ah! je vous ferai bien aller comme vous devez. 
Ouais 1 ce pouls-là fait l'impertinent ; je vois bien que vous ne me 
connoissez pas encore. Qui est votre médecin? 

AR6AN. — Monsieur Purgon. 

TOiNETTB. — Cet homme -là n'est point écrit sur mes tablettes 
entre les grands médecins. De quoi dit-il que vous êtes malade? 

ARGAN. — Il dit que c'est du foie , et d'autres disent que c'est de 
la rate. 

TOINBTTE. — Ce sont tous des ignorans. C*est du poumon que 
vous êtes malade. 

ARGAN. — Du poumon! 

TOINETTB. — Oui. Que sentez-vous? 

ARGAN. — Je sens de temps en temps des douleurs de tête. 

TOiNETTE. — Justement, le poumon. 

ARGAN. — Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux. 

TOINETTE. — Le poumon. 

ARGAN. — J'ai quelquefois des maux de cœur 

TOINETTE. — Le poumon. 

AROAN. — Je sens parfois des lassitudes par tous les membres. 

TOINETTE. — Le poumon. 

AROAN. — Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ven- 
tre, comme si c*étoient des coliques. 

TOINETTE. — Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez? 

AROAN. — Oui , monsieur. 

TOINETTE. — Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin? 

ARGAN. — Oui, monsieur. 

TOINETTE. — Le poumon. Il vous prend un petit sommeil apr^' 
le repas j et vous êtes bien aise de dormir? 
ARGAN. - Oui , raonsieuT. 



ACTE III, SCÈNE XIV. 48» 

TOiNETTE. — Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que veus or- 
(lomie votre médecin pour votre nourriture? 
AR6AN. — Il m'ordonne du potage , 
TCiHETTE. — Ignorant! 
ARGAN, — De la volaille , 
TOINETTE. — Ignorant! 
ARGAN. — Du veau , 
TOiNQfTE. — Ignorant! 
ARGAN. — Des bouillons, 
TOINETTE. — Ignorant ! 
ARGAN. — Des œufs frais , 
TOINETTE. — Ignorant! 

AROAH. — Et le soir de petits pruneaux pour làoher le ventre , 
TOINETTE. — Ignorant! 

ARGAN. — Et surtout de boire mon vin fort trempé. 
TOINETTE. '— IgnormUiu , ignoranUi , ignorantum. Il faut boire 
votre vin pur; et, pour épaissir votre sang qui est trop subtil, il 
faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon fromage 
de Hollande ; du gruau et du riz , et des marrons et des publies , 
pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bote. Je veux 
vous en envoyer un de ma main; et je viendrai vous voir de temps 
en temps, tandis que jcf serai en cette ville. 
ARGAN. — Vous m'obligez beaucoup. 
TOINETTE. — Que diantre faites-vous de ce bras-là? 
ARGAN. — Comment? 

TOINETTE. — Voilà un bras que je me ferois couper tout à l'beure , 
si j'étois que de vous. 
ARGAN. — Et pourquoi? 

TOINETTE. — Ne voyez-vous pas quMl tire à soi toute la nourri- 
ture, et qu'il empêche ce côté-là de profiter? 
ARGAN. — Oui; mais j'ai besoin de mon bras. 
TOINETTE. — Vous avez là aussi im œil droit que je me ferois 
crever, si j'étois en votre place. 
ARGAN. — Crever un œil? 

TOINETTE. — Ne voyez-vous pas qu'il inconmiode Tautre , et lui 
dérobe sa nourriture? Croyez-moi , faites-vous-le crever au plus tôt : 
vous en verrez plus clair de l'œil gauche. 
ARGAN. ^ Cela n'est pas pressé. 

TOINETTE. — Adieu. Je suis fâché de vous quitter sitôt; mais il 
faut que je me trouve à une grande consultation qui se doit faire 
pour unl^omme qui mourut hier. 
ARGAN. — Pour un homme qui mourut hier? 
TOINETTE. — Oui ! pour avIscr et voir ce qu'il auroit fallu lui 
faire pour le guérir. Jusqu'au revoir. 
ARGAN. —- Vous savez que les malades ne reconduisent point. 



I 



436 LE MALADE IMAGINAIRE. 



SCÈNE XV. — ARGAN, BÊRALDE. 

BÉiÀLOB. — Voilà un médecin, vraiment, qui parott fort halnlel 

ARGAN. — Oui; mais il va un peu bien vite. 

bAraldb. — Tous les grands médecins sont comme cela. 

ABOAN. — Me couper un bras, et me crever un œil, afin que 
l'autre se porte mieux f J'aime bien mieux qu'il ne se porte pas si 
bien. La belle opération, de me rendre borgne et manchot f 



SCÈNE XVÏ. — ARGAN, BÊRALDE, TOINBTTE. 

TOiNBTTB , feignant de parler à quelqu'un. — Allons , allons , je 
suis votre servante. Je n'ai pas envie de rire. 

ARGAN. — Qu'est-ce que c'est? 

TOINBTTB. — Votre médecin, ma foi, qui me vouloit tâter le 
pouls. 

ARGAN. — Voyez un peu , à l'âge de quatre-vingt-dix ans! 

BéRALDE. — Oh çà! mon frère, puisque voilà votre monsieur 
Purgon brouillé avec vous , ne voulez-vous pas bien que je vous 
parle du parti qui s'offre pour ma nièce? 

ARGAN. — Non, mon frère : je veux la mettre dans un couvent, 
puisqu'elle s'est opposée à mes volontés. Je vois bien qu'il y a quel- 
que amourette là-dessous, et j'ai découvert certaine entrevue se- 
crète, qu'on ne sait pas que j'aie découverte. 

BÉRALDE. — Hé bien! mon frère, quand il y aurait quelque pe- 
tite inclination, cela seroit-il si criminel? Et rien peut-il vous offen- 
ser , quand tout ne va qu'à des choses honnêtes , conmie le mariage? 

ARGAN. — Quoi qu'il en soit, mon frère, elle sera religieuse; c'est 
une chose résolue. 

BÉRALDE. — Vous voulez faire plaisir à quelqu'un. 

ARGAN. — Je vous cntends. Vous en revenez toujours lA, et ma 
femme vous tient au cœur. 

BÉRALDE. — Hé bien! oui, mon frère : puisqu'il faut parler à 
cœur ouvert, c'est votre femme que je veux dire; et, non plus que 
l'entêtement de la médecine , je ne puis vous souffrir l'entêtement 
où vous êtes pour elle , et voir que vous donniez , tête baissée , dans 
tous les pièges qu'elle vous tend. 

TOINBTTB. — Ah! monsieur, ne parlez point de madame; c'est 
vne femme sur laquelle il n'y a rien à dire , une femme sans arti- 
fice, et qui aime monsieur, qui l'aime. ... On ne peut pas dire cela. 

ARGAN. — Demandez-lui un peu les caresses qu'elle me fait. 

TOiNETTE. — Cela est vrai. 

ARGAN. — L'inquiétude que lui donne ma maladie. 

TOINBTTB. — Assurément. 



ACTE III, SCÈNE XVI. 437 

ARGÂN. — Et les soins et les peines qu'elle prend autour de moi. 

TOiNETTE. — Il est Certain. {À Béralde.) Voulez-vous que je vous 
convainque, et vous fasse voir, tout à Theure, comme madame 
aime monsieur? (À Argan.) Monsieur, souffrez que je lui montre 
son bec jaune , et le tire d'erreur. 

ARGAN. — Comment? 

TOINETTE. — Madame s'en va revenir. Mettez-vous tout étendu 
dans cette chaise , et contrefaites le mort. Vous verrez la douleur 
où elle sera , quand je lui dirai la nouvelle. 

ARGAN. — Je le veux bien. 

TOiNETTE. — Oui; mais ne la laissez pas longtemps dans le dés. 
espoir , car elle en pourroit bien mourir. 

ARGAN. — Laisse-moi faire. 

TOINETTE , à Béralde. — Cachez-vous , vous , dans ce coin-là. 

SCÈNE XVII. — ARGAN, TOINETTE. 

ARGAN. — N'y a-t-il point quelque danger à contrefaire le mort? 

TOINETTE. ^- Non, nou. Quel danger y auroit-il? Étendez-vous là 
seulement. (Bas.) 11 y aura plaisir à confondre votre frère. Voici 
madame. Tenez-vous bien. 

SCÈNE XVIII.— BÉLINE; ARGAN, étendu dans sa chaise; 

TOINETTE. 

TOINETTE , feignant de ne pas voir Béline. — Ah ! mon Dieu 1 
Ah! malheur! Quel étrange accident! 

BÉLINE. — Qu'est-ce, Toinette? 

TOINETTE. — Ah! madame! 

BÉLINE. — Qu'y a-t-il? 

TOINETTE. — Votre mari est mort. 

BÉLINE. — Mon mari est mort? 

TOINETTE. — Hélas! oui! Le pauvre défunt est trépassé. 

BÉLINE. — Assurément? 

TOINETTE. — Assurément. Personne ne sait encore cet accident- 
là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de passer entre 
mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise. 

BÉLINE. — Le ciel en soit loué! Me voilà délivrée d'un grand 
fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t'affliger de cette mort! 

TOINETTE. — Je pensois , madame , qu'il fallût pleurer. 

BÉLINE. — Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte 
est-ce que la sienne? et de quoi servoit-il sur la terre? Un homme 
incommode atout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse 
un lavement ou une médecine dans le ventre , mouchant , toussant , 
crachant toujours; sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, 






438 LE MALADE IMAGINAIRE. 






dliguant sans eesM les gens, et grondant nuit et jour serrantes 
et falets. 

TOUisTTB. «- Yoili une belle oraison funèbre l 

BiuiTB. ~ Il faut, Toinette, que tu m'aides à eiécuter mon 
dessein , et tu peux croire qu'en me serrant , ta récompense est 
sûre. Puisque , par un bonheur , personne n*est enoore averti de la 
chose, poilons-le dans son lit, et tenons cette mort cacliée, jus- 
qu'à ce que j'aie lait mon aflaire. 11 y a des papiers , il y a de 
l'argent, dont je me veux saisir; et il n'est pas juste que j'aie 
passé sans fruit, auprès de lui. mes plus belles années. Viens. 
Toinette; prenons auparavant tputes ses clefs. 

▲RGAiv, se lerant brusquement. — DoucementI 

BÉLINB. — Ahi! 

abgàh. — Oui , madame ma femme , c'est ainsi que tous m'aimes? 1 

T015ETTB. — Ah I ah! le défunt n*est pas mort! 

▲BGA!f , à Béline , qui sort. — Je suis bien aise de voir votre 
amit^, et d'avoir entendu le beau panégyrique que vous avez fait 
de moi. Voilà un avis au lecteur qui me rendra sage à l'avenir, 
et qui m'empêchera de faire bien des choses. 

SCÈNE XIX. — BÊRALDË , sortant de l'endroit où il s'étoit caché; 

AKGAN, TOINETTE. 

BÉRALDB. — Ué bien! mon frère, vous le voyez. 

TOiNBTTE. — Par ma foi, je n'aurois jamais cru cela. Mais j'en- 
tends votre fille : remettez-vous comme vous étiez , et voyons de 
quelle manière elle recevra votre mort. C'est une chose qu'il n'est 
pas mauvais d'éprouver; et, puisque vous êtes en train, vous con- 
nottrez par là les sentimens que votre famille a pour vous. 

( Béralde ta se cacher,) 

SCENE XX. - ARGAN , ANGÉLIQUE , TOINETTE. 

TOiHBTTB, feignant de ne pas voir Angélique. — ciel! ah! fâ- 
cheuse aventure! Malheureuse journée! 

AifoiLiQiJB. - Qu'as'tu, Toinette? et de quoi pleures-tu? 

TOiNBTTB. — Hélas! j'ai de tristes nouvelles à vous donner. 

ARGiLiQUB. — Hé! quoi? 

TOINBTTB. — Votre père est mort. 

ângéliqub. — Mon père est mort, Toinette? ^ 

TOiHETTB. — Oui. Vous le voyez là; il vient de mourir tout à 
l'heure d'une foiblesse qui lui a pris. 

ANoéLiQUE. — ciel! quelle infortune! quelle atteinte cruelle! 
Hélas! faut-il que je perde mon père , la seide chose qui me restoit 
au monde; et qu'encore , pour un surcroit de désespoir , je le perds 



. ACTE III, SCÈNE XX. 439 

dans un moment où il étoit irrité contre moi! Que deviendrai -je , 
malheureuse? et quelle consolation trouver après une si grande 
perte? 

SCÈNE XXI. - ARGAN, ANGÉLIQUE, CLÊANTE, TOINETTE. 

CLÉANTB. — Qu'avez-vous donc, belle Angélique? et quel malheur 
pleurez-vous? 

ANGÉLIQUE. — HélasI je pleure tout ce que dans la vie je pou- 
vois perdre de plus cher et de plus précieux; je pleure la mort de 
mon père. 

CLÉANTE . — ciel ! quel accident ! quel coup inopiné ! Hélas ! 
après la demande que j'avois conjuré votre oncle de lui faire pour 
moi, je venois me présenter à lui, et tâcher, par mes respects et 
par mes prières, de disposer son cœur à vous accorder à mes 
vœux. 

ANGÉLIQUE. — Ah 1 Cléanto , ne parlons plus de rien. Laissonii là 
toutes les pensées du mariage. Après la perte de mon père, je ne 
veux plus être du monde , et j'y renonce pour jamais. Oui , mon 
père , si j'ai résisté tantôt à vos volontés , je veux suivre du moins 
une de vos intentions, et réparer par là le chagrin que je m'accuse 
de vous avoir donné. (Se jetant à ses genoux,) Souffrez, mon père, 
que je vous en donne ici ma parole, et que je vous emibrasse pour 
vous témoigner mon ressentiment. 

ARGAN , embrassant Angélique. — Ah I ma fille 1 

AMOBLIQUE. — Ahil 

ABGAN. -« Yiens.^ N'aie point de peur ; je ne suis pas mort. Va , 
tu es mon vrai sang, ma véritable fille, et je suis ravi d'avoir vu 
ton bon naturel. 



SCENE XXII. — ARGAN , BÉRALDE , ANGÉLIQUE , CLÊANTE , 

TOINETTE. 

ANGÉLIQUE. — Ahl quelle surprise agréable I Mon père, puisque, 
par un bonheur extrême , le ciel vous redonne à mes vœux , souffrez 
qu'ici je me jette à vos pieds pour vous supplier d'une chose. Si 
vous n'êtes pas favorable au penchant de mon cosur , si vous me 
refusez Cléânte pour époux , je vous conjure au moins de ne me 
point forcer d'en épouser un autre. C'est toute la grâce que je vous 
demande. 

CLÉANTE , se jetant aux genoux d'Àrgan. — Hé î monsieur , laissez- 
vous toucher à ses prières et aux miennes, et ne vous montrez 
point contraire aux mutuels empressemens d'une si belle inclination 

BÉRALDE. — Mon frère, pouvez-vous tenir là contre? 

TOINETTE. — Monsieur, serez- vous insensible à laal ^^\sNa\^^ 



440 LE MALADE IMAGINAIRE. 

AR6AN. — Qu'il se fasse médecin, je consens au mariage. [A 
CUanie.) Oui, faites-vous médecin, je tous donne ma fille. 

CLiANTE. — Très-volontiers , monsieur. S'il ne tient qu'à cela 
pour être votre gendre, je me ferai médecin, apothicaire même, si 
vous voulez. Ce n'est pas une affaire que cela, et je ferois bieD 
d'autres choses pour' obtenir la belle Angélique. 

BÉRALDE. — Mais , mou frère , il me vient une pensée. Faites-vous 
médecin vous-même. La commodité sera encore plus grande , d'avoir 
en vous tout ce qu'il vous faut. 

TOiNETTE. — Cela est vrai. Voilà le vrai moyen de vous guérir 
bientôt, et il n'y a point de maladie si osée que de se jouer à la 
personne d'un médecin. 

ARGAN. — Je pense, mon frère, que vous vous moquez de moi. 
Est-ce que je suis en âge d'étudier? 

BÉRALDE. — Bon, étudior 1 Vous êtes assez savant ; et il y en a 
beaucoup parmi eux qui ne sont pas plus habiles que vous. 

A|pAN. — Mais il faut savoir bien parler latin, connoître les ma- 
ladies et les remèdes qu'il y faut faire. 

BÉRALDE. — En recevant la robe et le bonnet de médecin , vous 
apprendrez tout cela, et vous serez après plus habile que vous ne 
voudrez. 

ARGAN. — Quoi! Ton sait discourir sur les maladies, quand on a 
cet habit-là? 

BÉRALDE. — Oui. L'OR n'a qu'à parler avec une robe et un bon- 
net, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison. 

TOINETTE. — Tenez, monsieur, quand il n'y auroit que votre 
barbe, c'est déjà beaucoup ; et la barbe fait plus de la moitié d'un 
médecin. 

CLÉANTE. — En tout cas , je suis prêt à tout. 

BÉRALDE , à Argan. — Voulez-vous que l'affaire se fasse tout à 
l'heure? 

ARGAN. ~ Comment, tout à l'heure? 

BÉRALDE. — Oui , et daus votre maison. 

ARGAN. — Dans ma maison? 

BÉRALDE. — Oui. Je couDois une faculté de mes amies, qui Tien- 
dra tout à l'heure en faire la cérémonie dans votre salle. Cela ne 
vous coûtera rien. 

ARGAN. — Mais, moi , que dire? que répondre? 

BÉRALDE. — On vous Instruira en deux mots , et Ton vous don- 
nera par écrit ce que vous devez dire. Allez- vous-en vous mettre 
en habit décent. Je vais les envoyer quérir. 

ARGAN. — Allons, voyons cela. 



ACTE III, SCÈNE XXIil. 441 

SCÈNE XXIII. — BÊRALDE, ANGÉLIQUE, CLÉANTE, 

TOINETTE. 

CLÉANTE. — Que voulez -vous dire? et qu'entendez -vous avec 
cette faculté de vos amies? 

TOINETTE. — Quel cst doQC votrc dessein? 

BÉRALDE. — De nous divertir un peu ce soir. Les comédiens ont 
fait un petit intermède de la réception d'un médecin, avec des 
danses et de la musique ; je veux que nous en prenions ensemble 
le divertissement, et que mon frère y fasse le premier personnage. 

ANGÉLIQUE. — Mais , mon oncle , il me semble que vous vous jouez 
un peu beaucoup de mon père. 

BÉRALDE. — Mais, ma nièce, ce n'est pas tant le jouer, que s'ac- 
commoder à ses fantaisies. Tout ceci n'est qu'entre nous. Nous y 
pouvons prendre chacun un personnage, et nous donner ainsi la 
comédie les uns aux autres. Le carnaval autorise cela. Allons vite 
préparer toutes choses. 

CLÉANTE, à Angélique, — Y consentez -vous? 

ANGÉLIQUE.-— Oui, pulsque mon oncle nous conduit. 



TROISIÈME INTERMÈDE. 

C'est une cérémonie burlesque d'un homme qu'on fait médecin, 
en récit , chant et danse. Plusieurs tapissiers viennent préparer la 
salle et placer les bancs en cadence. Ensuite de quoi , toute l'as- 
semblée, composée de huit porte-seringues, six apothicaires, ving^- 
deux docteurs, et celui qui se fait recevoir médecin, huit chirur- 
giens dansans, et deux chantans, entrent et prennent place, chacun 
selon son rang. 



PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET. 

PRiESES. 

Savantissimi doctores , 

Medicinae professores, 

Qui hic assemblati estis ; 

Et vos , altri messiores , 

Sententiarum facultatis 

Fidèles executores, 
Chirurgiani et apothicari , 
Atque tota compania aussi, 



442 LE MALADE IMAGINAIRE. 

Salus , hooor et argeatum , 
Âique bonum apetitum. 

Non possum , docli confreri . 
En moi salis admirari , 
Qualis bona inYentio 
Est medici professio ; 
Ouam bella chosa est et beae trovata , 
Medicina illa beaedicta , 
Qoae, suo nomine solo, 
Surprenanti miraculo , 
Depuis si longo tempore , 

Facit à gogo Yivere ! 

Tant de gens omni génère. , 

Per totam terram yidemus 

Grandam Yogam ubi sumus; 

Et quod grandes et petiti 

Siint de nobis infatuti. 
Totus mundus, currens ad nostros remediob, 

Nos regardât sicut deos; 

Et nostris ordonnanciis 
Principes et reges soumissos videtis. ^ 

Doncque il est nostrae sapientiae , 

Boni sensûs atque pnidenti», l 

De fortement traraillare , 

A nos bene consenrare 
In tali credito , vpga et honore ; 
Et prendere gardam à non receTere, 

In nostro docto corpore, 

Quam personas capabiles , 

Et totas dignas remplire 

Has plaças honorabiles. 
C'est pour cela que nunc convocati estis ; 

Et credo quod trovabitis 

Dignam matieram medici 
In savanti homine que voici ; 

Lequel, in chosis omnibus, 

Donc ad intcrrogandum , 

Et à fond examinandum 

Yestris capacitatibus. 

PRIMUS DOCTOR. 

Si mihi licentiam dat dominus Praeset , 
Et tantl docU doctores ^ 



TROISIEME INTERMÈDE. 446 

Et assistantes illustres, 
Très-savanti Bacheliero, 
Quem estimo et honoro , 
Domandabo causam et rationem quare 
Opium facit dormire. 

BACUBLIERUS. 

Mihi a docto doctore 
Domandatur causam et rationem quare 
Opium facit dormire. 
A quoi respondeo. 
Quia est in eo 
Virtus dormitiva, 
V Gujus est natura 
Sensus assoupire. 

CHORUS. 

Bene, bene, bene, bene respondere. 
DignuS) dignus est intrare 
In nostro docto corpore. 
Bene, bene respondere 



I 



f . Nous donnons en note de longs passages de celle cérémonie , sup* 
primés à la représentation et dans loates les édilions de Molière , et que 
M. Magnin a publiés d'après un exemplaire probablement unique du 
Malade imaginaire, éd. de Rouen, 24 mars 4673. 

SECUKDUS DOGTOR. 

Proviso quod non displlceat, 
Domino PraBsidi lequel n'est pas fat , 

Mais bénigne annuat, 
Gum lotis doctoribos sayantibns 
Et assistanlibus bieuM^illantibus , 
Dical mihi un peu dominus prœtendens , 
Raison a priori et evidens, 

Cur rhubarba cl le séné 

Per nos semper est ordonné, 

Ad purgandom rutramque bile ? 

Si (Ûcit hoc , erit ralde habile. 

BACBSLIERUS. 

A dodo doctore mihi, qui sum prœtendens, 
Domandatur raison a priori et evidens, 
Cur rhubarba et le séné , 
Per nos semper est ordonné 
Ad purgandum l'ulramque bile. 
Respondeo Tobis 
Quia est in illis 
Virtus purgatiTt , 



^^^ LE MALADE IMAGINAIRE. 

SBCUNDUS DOCTOR. 

Com permissione domini Praesidis , 
Doctissimae facultatis, 
Et totius his nostris actis 
Companiae assistantis, 
Domandabo tibi , docte Bachelière , 
Qiue sunt remédia 
Quae, in maladia 
Dite hydropisia, 
ConTenit facere. 

BACHEUBRUS. 

Clysterium donare, 
Postea seignare , 
Ensuita purgare. 



Gujas est natora 
bus duaa biles eracnare. 

CHORUS. 

BeDe, bene, bene respondere, 
Dignus, dignus est inlrare 
In nostro doclo corpore. 

TEATIUS DOCTOR. 

Ex responsis , il parott jam sole clarius 

Quod lepidnm isle caput Bachelienis, 

Non passarit soam Titaim ladendo au trictrac , 

Nec in prenando dn tabac; 
Sed explicit pourquoi Airrur macrum et parmm lac 
Cum phlebolomia et purgalione humorum, 
Appellantur a medisanUbus idols medicorum, 

Nec non pontus asinorum? 
Si premièreiftenl grala ait domino Prssidi 

Nostra liberlas questionandi , 

Pariter dominis doctoribus 
Atqne de tous ordre» benignis anditoribus. 

BACHKUERUS. 

Quœril a me dominas doctor 
Ghrysologos, id est, qui dit d'or, 
Quare parvum lac et Turfur macrum , 
Phlebolomia et purgatio humomm ' 
Appellantur a medisantibus idols medicorum , 
Alque pontus asinorum. 
Respondeo quia 
Ista ordonnando non requiritur magna scientia, 

El ex illis quatuor rébus, 
Medici faciunt ludoyicos, pistolas et des quarts d'écus. 

<«HORUS. 

Bene, bene, bene respondere, etc. 



TROISIÈME INTERMÈDE. 44^J 

CHORUS. 

Bene, bene, bene, bene respondere. 
Dignus, dignus est intrare 
• la nostro docto corpore. 

TERTIUS DOCTOR. 

Si bonum semblatur domino Praesidi , 

Doctissims facultatif 

Et companise praesenti , 
Domandabo tibi , docte. Bachelière , 

Qmsb remédia eticis , 
Pulmonicis atque asmaticis 

Trovas à propos facere '. 



I. Variante tirée de rédilion de Rouen. 

Cum permissione domini Prœsidis 
Doctissimœ Tacullalis 
Et totius his nostris aciis 
Companis assistanlis, 
Domandabo tibi, Bachelière, 

Qu» sunt remédia, 
Tam in homine quam in muliere, 

Qu9 in maladia 

Dilla hydropisia) 
In malo caduco, apoplexia, ccnvulsione et paralysia 

Gonvenit facere. 

BACHELIERUS. 

Clyslerium donare, etc. 

CHORUS. 

Bene, bene, bene respondere, etc. 

QUINTUS DOCTOR. 

Si bonum semblatur domino Prœsidi , 
Doctissims facullali 
£t«companiœ ecoulanli, 
Domandabo tibi, erudiie Bachelière, 
Ut revenir un. jour à la maison gravis ierc , 
Quœ remédia colicosis, fievrosis, 
Maniacis, nephrilicis, phrenclicis, 
Melancholicis , dœmoniacis , 
Aslhmalicis, alcpie pulmonicis, 
Catharrosis, lussicolisis, 
Guttosis, ladris atque gallosis, 
In aposlemasis, plagia et ulcère. 
In omni membre démis, aut Traduit 
Convenu facere? 

BACHELIERUS. 

Glysterium donare , etc. 

CHORUS. 

Bene, bene, bene respondere, etc. 



446 LE MALADE IMAGllfAIRE. 

BACHBLIEBUS. 

Clysterium donare , 
Postea seignare , 
Ensuita purgare. 

CHORUS. 

B«ne , bene , bene , bene respondere. 
Dignus , dignus est intrare 
In nostro docto corpore ' . 

QUARTUS DOCTOR. 

Super ilUts maladias , 
Doctus Bachelierus dizit maravillas ; 
Mais , si non ennuyo dominum Pnesidem , 
Doctissimam facultatem, 
Et totam honorabilem 
Companiam ecoutantcm; 
Faciam illi unam questionem. 
Dès hiero maladus unus 
Tombavit in meas manus ; 
Habet grandam fieyram cum redoublamentis , 
Grandam dolor^m capitis. 
Et grand um malum au côté, 
Cum granda difficultate 
Et pena à respirare. 
Veillas mihi dire , 
Docte Bachelière , 
Quid illi facere. 



I . Passage supprimé dans Ips éditions , et qui se trouye dans Tédilion 
de Rouen. 

SEXTUS DOCrOR. ^ 

Cum bona yenia reverendi Praesidii, 

Filiorum Hippocratis 
Et totius coronœ nos admiranlis, 
Petam libi , resolute Bachelière , 
Non indignus alumnus di Monspeliere, 
Quœ remédia cœcis, surdis, mutis, 
Manchotis, claudis, alque omnibus estropialis, 
Pro coris pcdum, malum de denlibus, pesta, rabie. 
Et nimis magna comraotione in omni noYO marié, 
Convenit facere? 

BACHEUERUS. 

Clysterium donare, etc. 

CHORUS. 

Bene, bene, bene respondere, etc. 



TEOJSIÈME INTERMÈDE. 447 

BACHELIERUS. 

Clysterium donare, 
Postea seignare , 
Ensuita purgare. 

QUINTUS DOCTOR. 

Mais , si maladia 

Opiniatria 

Non vult se guarirfe , 

Quid illi facere? 

BACHELIERUS. 

Clysterium donare, 
Postea seignare, 
Ensuita purgare. 
Reseignare, repurgare et reclysterisare '. 



I. Variante. 

Saper ilias maladiag 
Domipus Bachelierus dixil maravillas: 
Mais si non ennui o doetissimam racultatem 
El totam honorabilem companiam 
Tam corporaliler quam menlaliter hio presenlem* 
Faciam illi nnam questionem; 
De hiero maladas unns 
Tombavit in meas manus, 
Homo qualitalis et dives comme nn Grésus; 
Habet grandam fievram cum redonblamenlis , 

Grandam dolorem capilis 
Gnm troublatione spirii et laxamento ventris , 
Grandum insuper roalum au côté 
Cum granda difficaltate 
Et pena de respirare : 
Veuillas mihi dire,. 
Docte Bachelière, 
Quid illi facere? 

BACHEIJERUS. 

Clysterium donare, etc. 

CUORVS. 

Bene, bene, bene respondere, etc. 

IDEM DOCTOR. 

Mais si maladia 
Opiniatria 
Ponendo medicnm à quia, 
Non Yult se guarire, 
Quid illi facere? 

BACHELIERUS. 

Clysterium donare, etc. 



448 



LK MALADE IMAGINAIRE. 

CUORUS. 

Bene , bene , bene , bene respondere. 
Dignus , dignus est intrare 
' In Dostro docto corpore '. 

Juras gardare statuta 
Per facultatem praescripta, 
Cum sensu et jugeamento ? 

BACHELIERUS. 

Juro. 
Essere in omnibus 



i. Varianle. 

OCTAVnS DOGTOR. 

Impetro Tavorabile congé 

A domino Prsside 
Ab elecla trouppa doclonim, 
Tarn practicanlium cpiam praclica avidoraiiiy 
Et a curiosa turba badaudoram; 
Ingeniose Bachelière, 
Qui non potuit esse jusqu'ici dérerré , 
Faciam libi Ainam quesiionem de importanlia ; 
Messiores, detur nobis audicncia. 
Isto die bene mane, 
Paulo ante mon déjeuné, 
Venit ad me una domicella 

Ilaliana, jadis bella, 
El ut penso, encore un peu pucella, 
. Quffi habehat pallidos colores, 
Fievram blançam dicunt magis fini doclores. 
Quia plaigncbal se de migraina, 
De curta halena , 
De granda oppressione, 
Jambarum enflalura, et efTroiabili lassitudine, 
De balimento cordis , 
De strangulamento mairis, 
Alio nomine vapor hystérique, 
Qus, sicut omnes roaladiœ terminais en ique, 

Facit à Galien la nique. 
Yisagium apparebal bouffielum, et coloris 
Tanlum verlœ quanlum merda anseris. 
Ex pulsu pelilo valde Trequens , et urina mala 

Quam apporlaverat in phiola; 
Non videbatur exempta de Tebricule; 
Au reste, lam debilis quod venerat 
De son grabat. 
In cavallo sur une mule; 
Non habuerat menscs suoi , 



TROISIÈME INTERMÈDE. 449 

Consultationibus 
Ancieni aviso , 
Aut bono, 
Aut mauvaise ? 

BÀCHELIERUS. 

Juro. 

PRiESBS. 

De non jamais te servira 
De remediis aucunis, 
Quam de ceux seulement docts facultatis > 
Maladus dût-il crevare 
Et mon de suo malo? 



Ab illa die qui dicitur des grosses eaux, 

Sed contabat mihi à Toreille , 
Che si non era morta, c'étoit grand merveille, 

Perché in suo negolio 
Era un poco d*amore , e troppo di cordoglio ; 
Che suo galanlo s'en era andato in Allemagna, 
Servire al signor Brandebourg una campagna. 
Usque ad maintenant roulli cl\^latani, 
Medici, apothicari et cliirurgiani 
Pro sua maladia in vano travaillavenint, 
Juxta même las novas gripas istius bourru Van Helmont, 
Amploiantes ab oculis cancri, ad Alcaliest; 

Yeuillas mihi dire quid superesl 

Juxta orthodoxas illi Tacere. 

BACHELIERUS. 

Clysterium donare, 
Postea segnare 
Et ensuila purgare. 

CHORUS. 

Bene, bene, bene respondere, etc. 

IDEM DOCTOR. 

Mais si tam grandum couchamenlum 
Partium naturalium 
Morlaliter obstinatum 
Per clysterium donare 

Seignaré 
Et reiterando cent fois purgare 
Non potest se guarire, 
Pinaliter quid trovaris à propos illi Tacere? 

BACHELIERUS. 

In nomine Hippocratis benediclam eu m boDo 
Ûurçone conjunciionem imperare. 

CHORUS. 

Bene, bene, bene respondere, etc. 
foLi^RE m 




/ 



4H0 LC MALADE IlfAGlNAmE. 

BACHSLIBIIUS. 

Juro. 

PRiCSES. 

Ego , cum isto boneto 
Yenerabili et docto , 
Dono tibi et concedo 
Virtutem et puissanciam 

Medicandi , 

Purgandi , 

Seignandi , 

Perçandi , 

Taillandi , 

Goupandi , 

Et occidendi 
Impuni par totam iarram K 



DEUXIÈME ENTRlfE DE BALLET. — Tous ht chirurgiens et 
apothicaires vi^nn^t }^i faire la révérence en cadence. 

BACHELIBRUS. 

Grandes 40otore8 doctrina} 
Pe la rhui^arbe et du séné , 



I. Variante. 

PRjBSES. 

Ego cnm isto bopelQ 
Yenerabili et docto, 
Dono tibi et concedo 
Puissanciam, virtutem. atqae licentiam, 
Medicinam cum roelhoao faciendi; 

Id est 
Clysterizandl , 
Seignandi , 
Purgandi, 
Sangsuandi , 
Yentousandi , 
Scariflcandi , 
Perçandi , 
Taillandi, 
Goupandi , 
Trepanandi , 
Braiandi , 
Uno rerbo, selon les fonnet , alque impune oecidendi , 
Parisiis et per totam terram. 
Rendes, Dom\ne, Ma Meanloribui gratiam. 



TROISIÈME INTERMtiDi;. 454 

Ce seroit sans douta à moi chosa folla , 

Inepta et ridiqula^ 

Si j'alloibam m'engageare 

Vobis louàngeas doAare , 
Et entreprenoibam adjoutare 

Des lumieras au soleiUo , 

Et des etoilas au cjçlo , 

Des ondas ^ l'oceano , 

Et des rosas au printano. 
Agreate qu'avec uno moto 

Pro toto renjercimento 
Reudam gratiam corpori tam docto. 
Vobis, vobis debeo 
Bien plus qu'à naturae et qu'à patr! meo. 

Natura et j)ater meus 

Hominem me habent faetum; 

Mais vos me, ce qui est bien plui, 

Avetis factum medicum : 

Honor , favor et gratia , 

Qui , in hoc corde que voilà , 

Imprimant ressentimenta 

Qui dureront in secula. 

CHORUS, 

Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat, 

Novus doctor qui tam bene parlât ! 
Mille , mille annis , et roanget et bibat , 
Et seignet et tuati 



TROISIÈME ENTRÉE DE BAI^IET, — T<m$ lea chirurgiens et les 
' apothicaires dansent au son des instrumens et de$ voix^ et des 
battemens de main^ , et des mortiers d^apdthieaires, 

CHIRUROnS. 

Puisse-t-il voir doctas 
Suas ordonnancias , 
Omnium cbirurgorum , 
Et apothicarum 
Remplira boutiquas f 

CHORUS. 

Vivat , vivat , vivat , vivat , cent fois f| 

Novus doctor , qui tam bene 
Mille , mille annis , et manget et 
Et seignet et tuât I 




4!$2 LE MALADE IMAGINAIRE. 

CHIRUR6US *. 

Puissent toti anni 
Lui essere boni 
Et favorabiles , 
Et n*habere jamais 
Quam pestas , yerolas .. 
Fievras, pleuresias, 
Fluxus de sang et dyssenteriasi 

CHORUS. 

Vivat , vivat , vivat , vivat , cent fois vivat , 

Novus doctor , qui tam bené parlât ! 
Mille , mille annis , et manget et bibat , 
Et seignet et tuât ! 

QUATRIÈME ENTRÉS DE BALLET. — Les médecins , les chirur- 
giens et les apothicaires sortent tous , selon leur rang , en céré- 
monie y comme ils sont entrés. 



4. Variante. 

▲POTHICARIUS. 

Puissent loti anni 
Lui essere boni 
Et favorabiles, 
Et n'habere jamais 
Entre ses mains pestas, epidemias 

Quffi sunt malas bestias; 
Mais sempcr plurcsias, pulmonias, 
In renibus et vessia pierras , 
Rhamatismos d'un anno , et omnis generis fievras , 
Fluxus de sanguine, gouttas diabolicas, 
Mala de sancto Joanne, Poitevinorum colicas, 
Scorbutum de Holiandia, verolas parvas et grossas, 
Bonos chancros, alque longas calidopissas ! 

BACHKUERUS. 

Amen. 

CHORUS. 

Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat, ^tc. 



FIN DU MALADE IMAGINAIRE. 



i>OÉSIES DIVERSES. 

t 

,1 1- I I, ■■■■■ ^MM ■ I ■ !■■ ■ - - - ^-~~ 

I 

REMERCIEMENT AU ROr. 

1663. 



Votre paresse enfin me scandalise; 
Ma Muse , obéissez-moi : 
Il faut ce matin, sans remise, 
Aller au lever du roi. 

Vous savez bien pourquoi ; 
Et ce vous est une honte 
De n'avoir pas été plus prompte 
A le remercier de ses fameux bienfaits ; 

Mais il vaut mieux tard que jamais. 
Faites donc votre compte 
D'aller au Louvre accomplir mes souhaits. 
Gardez-vous bien d'être en Muse bâtie; 
Un air de Muse est choquant en ces lieux : 
On y veut des objets à réjouir les yeux; 
Vous en devez être avertie : 
Et vous ferez votre cour beaucoup mieux , 
Lorsqu'en marquis vous serez travestie. 
Vous savez ce qu'il faut pour paroître marquis ; 

N'oubliez rien de l'air ni des habits; 
Arborez un chapeau chargé de trente plumes 
Sur une perruque de prix ; 
Que le rabat soit des plu9<.grands volumes , 
Et le pourpoint des plus petits. 
Mais surtout je vous recommande 
Le manteau , d'un ruban sur le dos retroussé , 

La galanterie en est grande ; 
Et parmi les marquis de la plus haute bande 
C'est pour être placé. 

i. En 1663, le roi avait fait porter Molière pour mille Irancs sur la liftic 
de» pensions qu'il accordait aux hommes de lettres. ^ 4 



454 POESIES DIVERSES. 

Avec vos brillantes hardes 
Et votre ajustement , ^ 

Faites toUt le trajet de la salle desL gardes ; 

Et , vous peignant galamment , 
Portez de tous côtés vos regards brusquement ; 
Et , ceux que vous pourrez connoître , 

Ne manquez pas , d'un baut ton , 
De les saluer par leur nom , 
De quelque rang qu'ils puissent être. 
Cette familiarité 
Donne à quiconque en uBê , un air de qualité. 
Grattez du peigne à la porte 

De la cbambre du roi; 
Ou si, comme je prévoi, 
La presse s'y trouve trop forte , 
Montrez de loin votre chapeau , , 

Ou montez sur quelque chose 
Pour faire voir votre museau . 
Et criez sans aucune pause , 
D'un ton rien moins que naturel : 
« Monsieur l'huissier , pour le marquis un tel. » 
Jetez-vous dans la foule , et tranchez du notable ; 
Coudoyez un chacun , point du tout de quartier , 
Pressez , poussez , faites le diable 
Pour vous mettre lô premier; 
Et , quand même l'huissier , 
A vos désirs inexorable , 
Vous trouveroit en fkce un marquis repouBsable , 
Ne démordez point pour cela, 
Tenez toujours ferme là; 
A déboucher la porte il iroit trop du vôtre , 

Faites qu'aucun n'y puisse pénétrer , 
Et qu'on soit obligé de vous laisser entrer, 

Pour faire entrer quelque autre. 
Quand vous serez entré , ne vous relâchez pas ; 
Pour assiéger la chaise , il faut d'autres combats ; 
Tâchez d'en être des plus proches , 
En y gagnant le terrain pas à pas; 
Et , si des assiégeans le prévenant amas 
En bouche toutes les approchée , 
Prenez le parti doucement 
D'attendre le prince au passage : 
Il connoîtra votre visage, !i 

Malgré Votre déguisement; 
< Et lors , saua liâito ôa.n^^\A%^ , 




POÉSIES DIVERSES. 455 

Faites- lui yotre oomplimenii 
Vous pourriez aisément l'étendre , 
Et parler dek transports qu'en tous font éolater 
Les surprentns bienfaits que, sans les mériter, 
Sa libérale main sur vous daigne répandre , 
Et des nouveaux efforts où s'en va tous porter 
L'excès de cet honneur où vous n'ositx prétendre ; 

Lui dire comme vos désirs 
Sont, après ses bontés qui n'ont point de pareilles, 
D'employer à sa gloire , ainsi qu'à ses plaisirs , 
Tout votre art et toutes vos veilles , 
Et là-dessus lui promettre merveilles : 
Sur ce chs^itre on if est jamais à sec ; 
Les Muses sont de grandes prometteuses! * 
Et , comme vos sœurs les causeuses , 
Vous ne manquerez pas, sans doute, par le bec. 
Hais lès gi'andà princes n'aiment guères 
Que les complimens qui sont courts; 
Et le nôtre , surtout , a bien d'autres affaires 

Que d'écouter tous vos discours. 
La louange et l'encens n'est pas ce qui le touche ; 
Dès que vous ouvrirez la bouohe 
Pour lui parler de grâce et de bienfait, 
Il comprendra d'abord ce que vous voulez dire, 

Et , se mettant doucement à sourire 
D'un air qui, sur les coeurs, fait un charmant efîet, 
Il passera comme un trait, 
Et cela vous doit suffire : 
Voilà votre compliment fait. 



^i— *J>Mt**i<fcJ.J«l>«*l^ I I >« H I 



STANCES. 

Souffrez qu'Amour cette nuit vous réveille; 
Par mes soupirs lai«se«-vous enflammer ; 
Vous dormez trop, adorable merveille, 
Car c'est dormir que de n« point aimer. 

Ne craignez rien; dans l'amoureux empire 
Le mal n*est pas si grand que Ton le fait : 
Et lorsqu*on aime , et que le cœur soupire , 
Son propre mal souvetit le satisiait. 



456 POÉSIES DIVERSES. 

Le mal d'aimer , c'est de vouloir le taire : 
Pour l'éyiter, parlez en ma faveur. 
Amour le veut , n'en faites point mystère. 
Mais vous tremblez , et ce dieu vous fait peut 

Peut-on souffrir une plus douce peine? 
Peut-on subir une plus douce loi ? 
Qu'étant des cœurs la douce souveraine , 
Dessus le vôtre , Amour agisse en roi. 

Rendez-vous donc , ô divine Amarante , 
Soumettez-vous aux volontés d'Amour; 
. Aimez pendant que vous êtes charmante , 
Car le temps passe et n'a point de retour. 



VERS 

Placés au bas d'une csiampc représeniàni la Conrrérie de Tcsclavage de 

Noire-Dame de la Charilé. 

Brisez les tristes fers du honteux esclavage 
Où vous tient du péché le commerce honteux , 
Et venez recevoir le glorieux servage 
Que vous tendent les mains de la reine des cieux : 
L'un , sur vous , à vos sens donne pleine victoire ; 
L'autre sur vos désirs vous fait régner en rois ; 
L'un vous tire aux enfers , et l'autre dans la gloire : 
Hélas 1 peut-on, mortels, balancer sur le choix? 



BOUTS-RIMES 

COMMANDÉS SUR LE BEL AlB. 

Que vous m'embarrassez avec votre.... grenouille j 
Qui traîne à ses talons le doux mot d'.... hypocras! 
Je hais des bouts-rimés le puéril.... fatras ^ 
El tiens qu'il vaudroil mieux filer une.... quenouille. 



POESIES DIVERSES. 457 

La gloire du bel air n'a rien qui me.... chatouille. 
Vous m'assommez l'esprit avec un gros.... plâtras; 
Et je tiens heureux ceux qui sont morts à.... Contras 
Voyant tout le papier qu'en sonnets on.... barbouille. 

M'accable derechef la haine du.... cagot, 

Plus méchant mille fois que n'est un vieux.... magot ^ 

Plutôt qu'un bout-rimé me fasse entrer en.... danse. 

Je vous le chante clair comme un.... chardonneret , 
▲u bout de l'univers je fuis dans une.... manse. 
Adieu, grand prince, adieu; tenez-vous.... guilleret. 



AU ROI. 

SUR LA CONQUÊTB DB LA FRANGHErCOMTÉ. 

Ce sont faits inouïs, grand roi, que tes victoires! 

L'avenir aura peine à les bien concevoir; 

Et de nos vieux héros les pompeuses histoires 

Ne nous ont point chanté ce que tu nous fais voir. 

Quoi ! presque au même instant qu'on te l'a vu résoudre , 
Voir toute une province unie à tes États ! 
Les rapides torrens , et les vents , et la foudre , 
Vont-ils, dans leurs effets, plus vite que ton bras? 

N'attends pas , au retour d'un si fameux ouvrage , 
Des soins de notre muse un éclatant hommage. 
Cet exploit en demande , il le faut avouer : 

Hais nos chansons , grand roi , ne sont p^s sitôt prêtes , 
Et tu mets moins de temps à faire tes conquêtes 
Qu'il n'en faut pour les bien louer. 



458 POESIES DIVERSES. 



SONNET. 

A M. LA MOTHE-LE-VAYER, 

SUR LA MORT DE SON FILS. 

1664. 

Aux larmes , Le Vayer , laisse tes yeux ouverts : 
Ton deuil est raisonnable , encor qu'il soit extrême ; 
Et, lorsque pour toujours on perd ce que tu perds, 
La Sagesse, crois-moi, peut pleurer elle-même. 

On se propose à tort cent préceptes divers 

Pour vouloir, d'un œil sec, voir mourir ce qu'on aime ; 

L'effort en est barbare aux yeux de l'univers , 

Et c'est brutalité plus que vertu suprême. 

On sait bien que les pleurs ne ramèneront pas ^ 
Ce cher fils que t'enlève un imprévu trépas ; 
Mais la perte , par là , n'en est pas moins cruelle. 

Ses vertus de chacun le faisoient révérer; 

Il avoit le cœur grand , l'esprit beau , l'âme belle ; 

Et ce sont des sujets à toujours le pleurer. 

LETTRE D'ENVOI DU SONNET PRÉCÉDENT. 

Vous voyez bien , monsieur, que je m'écarte fort du chemin qu'on 
suit d'ordinaire en pareille rencontre, et que le sonnet que je vous 
envoie n'est rien moins qu'une consolation. Mais j'ai cru qu'il falloit 
en user de la sorte avec vous, et que c'est consoler un philosophe 
que de lui justifier ses larmes , et de mettre sa douleur en liberté. 
Si je n'ai pas trouvé d'assez fortes raisons pour affranchir votre ten- 
dresse des sévères leçons de la philosophie, et pour vous obliger à 
pleurer sans contrainte, il en faut accuser le peu d'éloquence d'un 
homme qui ne sauroit persuader ce qu'il sait si bien faire. 

Molière. 



POÉSIES DIVERSES. 459 



LÀ GLOIRE 

DU 

DOME DU VAL-DE-GRACE*. 

4669. 

» 

Digne fruit de vingt ans de travaux somptueux , 

Auguste bâtiment, temple majestueux, 

Dont le dôme superbe , élevé dans la nue , 

Pare du grand Paris la magnifique vue , 

Et , parmi tant d'objets semés de toutes parts , 

Du voyageur surpris prend les premiers regards , 

Fais briller à jamais , dans ta noble richesse , . 

La splendeur du saint vœu d'une grande princesse , 

Et porte un témoignage à la postérité 

De sa magnificence et de sa piété ; 

Conserve à nos neveux une montre fidèle 

Des exquises beautés que tu tiens de son zèle : 

Mais défends bien surtout de l'injure des ans 

Le chef-d'œuvre fameux de ses riches présens , 

Cet éclatant morceau de savante peinture , 

Dont elle a couronné ta noble architecture : 

C'est le plus bel effet des grands soins qu'elle a pris , 

Et ton marbre et ton or ne sont point de ce prix. 

Toi qui , dans cette coupe , à ton vaste génie 
Gomme un ample théâtre heureusement fournie , 
Es venu déployer les précieux trésors 
Que le Tibre t'a vu ramasser sur ses bords; 
Dis-nous, fameux Mignard, par qui te sont versées 
Les charmantes beautés de tes nobles pensées , 

4 . L'église du Vai-de-Gràce fut fondée par Anne d'Aulrîche , mère de 
Louis XIV. Le roi en posa la première pierre en 4645 ; elle fut bénie en 
1665. Le premier architccle fut François Mansart, qui mena les conslruc-> 
lions jusqu'à Ircnte-cinq pieds au-dessus du sol; Gh. Lemercier les con- 
duisil jusqu*à la corniclie; elles furent terminées par Pierre Le Muet et 
Gabriel Leduc. La coupole fui peinte par Pierre Mignard , qui représenta 
les cieux ouverts, ce qu'en stylo de peinture on appelle une gloire. La plu- 
part des sculptures sont de Michel Auguier. 



460 POESIES DIVERSES. 

Et dans quel fonds tu prends cette variété 

Dont l'esprit est surpris, et l'œil est enchanté. 

Dis -nous quel feu divin, dans tes fécondes veilles, 

De tes expressions enfante les merveilles ; 

Quels charmes ton pinceau répand dans tous ses traits » 

Quelle force il y mêle à ses plus doux attraits , 

Et quel est ce pouvoir qu'au bout des doigts tu portes , 

Qui sait faire à nos yeux vivre des choses mprtes , 

Et , d'un peu de mélange et de bruns et ide clairs , 

Rendre esprit la couleur, et les pierres des chairs. 

Tu te tais , et prétends que ce sont des matières 
Dont tu dois nous cacher les savantes lumières , 
Et que ces beaux secrets , à tes travaux vendus , 
Te coûtent un peu trop pour être répandus ; 
Mais ton pinceau s'explique , et trahit ton silence ; 
Malgré toi , de ton art il nous fait confidence ; 
Et , dans ses beaux efforts à nos yeux étalés , 
Les mystères profonds nous en sont révélés. 
Une pleine lumière ici nous est offerte ; 
Et ce dôme pompeux est une école ouverte . 
Où l'ouvrage , faisant l'office de la voix , 
Dicte de ton grand art les souveraines lois. 
Il nous dit fortement les trois nobles parties > 
Qui rendent d'un tableau les beautés assorties , 
Et dont, en s' unissant, les talens relevés 
Donnent à l'univers les peintres achevés. 

Mais des trois , comme reine , il nous expose celle ' 
Que ne peut nous donner le travail , ni le zèle ; 
Et qui , comme un présent de la faveur des cieuî , 
Est du nom de divine appelée en tous lieux ; 
Elle, dont l'essor monte au-dessus du tonnerre, 
Et sans qui l'on demeure à ramper contre terre , 
Qui meut tout , règle tout , en ordonne à son choix . 
Et des deux autres mène et régit les emplois. 
Il nous enseigne à prendre une digne matière , 
Qui donne au feu du peintre une vaste carrière , 
Et puisse recevoir tous les grands omemens 
Qu'enfante un beau génie en ses accouchemens , 
Et dopt la poésie et sa sœur la peinture , 
Parant l'instruction de leur docte imposture , 
Composent avec art ces attraits , ces douceurs , 
Qui font à leurs leçons un passage en nos cœurs ; 

I . L'invention, le dpssin, le çplqyiq. {lYote de Molièrç.) 

3. L'invention, première parliç ^p la p^\Qture. (Pfoic dç Mplière.) 



POESIES DIVERSES. 461 

Et par qui , de tout temps , ces deux sœurs si pareilles 
Charment , l'une les yeux , et l'autre les oreilles. 
Mais il nous dit de fuir un discord apparent 
Du lieu que l'on nous donne et du sujet qu'on prend ; 
Et de ne poiht placer dans un tombeau des fêtes , 
Le ciel contre nos pieds , et l'enfer sur nos têtes. 
Il nous apprend à faire, avec détachement, 
De groupes contrastés un noble agencement , 
Qui du champ du tableau fasse un juste partage , 
En conservant les bords un peu légers d'ouvrage , 
N'ayant nul embarras , nul fracas vicieux 
Qui rompe ce repos , si fort ami des yeux ; 
Mais où ) sans se presser , le groupe se rassemble , 
Et forme un doux concert, fasse un beau tout ensemble, 
Où rien ne soit à l'œil mendié , ni redit , 
Tout s'y voyant tiré d'un vaste fonds d'esprit, 
Assaisonné du sel de nos grâces antiques , 
Et non du fade goût des ornemens gothiques , 
Ces monstres odieux des siècles ignorans. 
Que de la barbarie ont produit les torrens , 
Quand leur cours , inondant presque toute la terre , 
Fit à la* politesse une mortelle guerre , 
Et , de la grande Rome abattant les remparts , 
Vint, avec son empire, étouffer les beaux-arts. 
Il nous montre à poser avec noblesse et grâce 
La première figure à la plus belle place , 
Riche d'un agrément, d'un brillant de grandeur 
Qui s'empare d'abord des yeux du spectateur ; 
Prenant un soin exact , que , dans tout son ouvrage , 
Elle joue aux regards le plus beau personnage ; 
Et que , par aucun rôle au spectacle placé , 
Le héros du tableau ne se voie effacé. 
Il nous enseigne à fuir les ornemens débiles 
Des épisodes froids et qui sont inutiles , 
A donner au sujet toute sa vérité , 
A lui garder partout pleine fidélité , 
Et ne se point porter à prendre de licence , 
A moins qu'à des beautés elle donne naissance. 
Il nous dicte amplement les leçons du dessin ' 
Dans la manière grecque , et dans le goût romain i 
Le grand choix du beau vrai , de la belle nature , 
Sur les restes exquis de l'antique sculpture , 

f . Il nous dicte amplement les leçons du dessin. 

Le dessin, seconde partie de la peinture. {Note de Molière.) 



^2 POËSIES DIVERSES. 

Qui ) prenant d'un sujet la brillante beauté , 
En savoit séparer la foible vérité , 
Et, formant de plusieurs une beauté parfaite, 
Nous corrige par l'art la nature qu'on traite. 
Il nous explique à fond, dans ses instructions. 
L'union de la grâce et des proportions; 
Les figures partout doctement dégradées , 
Et leurs extrémités soigneusement gardées ; 
Les contrastes savans des membres agroupés, 
Grands , nobles , étendus et bien développés , 
Balancés sur leur centre en beautés d'attitude , 
Tous formés l'un pour l'autre avec exactitude , 
Et n'offrant point aux yeux ces galimatias 
Où la tête n*est point de la jambe, ou du bras; 
Leur juste attachement aux lieux jijui les font naître, 
Et les muscles touchés autant qu'ils doivent l'être ; 
La beauté des contours observés avec soin^ 
Point durement traités, amples, tirés de loin. 
Inégaux, ondoyans, et tenant de la flamme, 
Afin de conserver plus d'action et d'âme ; 
Les nobles airs de tête amplement variés , 
Et tous au caractère avec choix mariés *, 
Et c'est là qu'un grand peintre, avec pleine largesse, 
D'une féconde idée étale la richesse , 
Faisant briller partout de la diversité , 
Et ne tombant jamais dans un air répété : 
Mais un peintre commun trouve une peine extrêm^e 
A sortir dans, ses airs de l'amour de soi-même ; 
De redites sans nombre il fatigue les yeux, 
Et, plein de son image, il se peint en tous lieux. 
11 nous enseigne aussi les belles draperies, 
De grands plis bien jetés suffisamment nourries , 
Dont l'ornement aux yeux doit conserver le nu , 
Mais qui, pour le marquer, soit un peu retenu, 
Qui ne s'y colle point, mais en suive la grâce. 
Et, sans la serrer trop, la caresse et l'embrasse. 
Il nous montre à quel air, dans quelles actions 
Se distinguent à l'œil toutes les passions ; 
Les mouvemens du cœur, peints d'une adresse extrême, 
Paf des gestes puisés dans la passion même , 
Bien marqués pour parler, appuyés, fbrts et nets. 
Imitant en vigueur les gestes des muets, 
Qui veulent réparer la voix que la nature 
Leur a voulu nier, ainsi qu'à la peinture. 
Ji nous étale enfin les mystères exc[iiis 



POÉSIES DIVERSES. 463 

De la belle partie où triompha Zeuxis < , 

Et qui , le revêtant d'une gloire immortelle , 

Le fit eiller de pair avec le grand Apelle : 

L'union , les concerts et les tons des couleurs , 

Contrastes , amitiés , ruptures et valeurs . 

Qui font les grands eifets , les fortes impostures , 

L'achèvement de l'art , et l'âme des figures. 

Il nous dit clairement dans quel choix le plus beau 

On peut prendre le jour et le champ du tableau. 

Les distributions et d'ombre et de lumière 

Sur chacun des objets et sur la masse entière; 

Leur dégradation dans l'espace de Taii* 

Par les tons difiérens de l'obscur et du clair , 

Et quelle force il faut aux objets mis en place 

Que l'approche distingue et le lointain efface ; 

Les gracieux repos que , par des soins communs , 

Les bruns donnent aux clairs , comme les clairs aux bruns , 

Avec quel agrément d'insensible passage 

Doivent ces opposés entrer en assemblage , 

Par quelle douce chute ils doivent y tomber, 

Et dans un milieu tendre aux yeux se dérober; 

Ces fonds officieux qu*avec art on se donne , 

Qui reçoivent si bien ce qu'on leur abatidonne ; 

Par quels coups de pinceau , formant de la rondeur , 

Le peintre donne au plat le relief du sculpteur; 

Quel adoucissement des teintes de lumière 

Fait perflre ce qui tourne et le chasse derrière , 

Et pomme avec un champ fuyant , v&gue et légier . 

La fierté de l'obscur , sur la douceur du clair 

Triomphant de la toile , en tire avec puissance 

Les figures que veut garder sa résistance , 

Et, malgré tout l'efiort qu'elle oppose à ses coups^ 

Les détache du fond , et les amène à nous* 

Il nous dit tout cela , ton admirable ourrage : 
Mais, illustre Mignard, n*en prends aucun ombrage; 
Ne crains pas que ton art , par ta main découvert , 
A marcher sur tes pas tienne un chemin ouvert , 
Et que de ses leçons les grands et beaux otades 
Ëlèvent d'autres mains à tes doctes miracles : 
Il y faut des talens que ton mérite joint , 
Et ce sont des secrets qui ne s'apprennent point. 
On n'acquiert point, Mignard, par les soins qu'on se donne, 
Trois choses dont les dons brillent dans ta pei'Sonne , 

4 Le coloris, troisième partie de la peinture. [Pfoie de Molière.) 



464 POÉSIES DIVERSES. 

Les passions , la grâce et les tons de couleur 

Qui des riches tableaux font l'exquise valeur ; 

Ce sont présens du ciel, qu*on voit peu qu'il assemble» 

Et les siècles ont peine à les trouver ensemble. 

C'est par là qu'à nos yeux nuls travaux enfantés 

De ton noble travail n'atteindront les beautés : 

Malgré tous les pinceaux que ta gloire réveille , 

Il sera de nos jours la fameuse merveille , 

Et des bouts de la terre en ces superbes lieux 

Attirera les pas des savans curieux. 

vous, dignes objets de la noble tendresse 
Qu'a fait briller pour vous cette auguste princesse, 
Dont au grand Dieu naissant, au véritable Dieu, 
Le zèle magnifique a consacré ce lieu , 
Purs esprits, où du ciel sont les grâces infuses, 
Beaux temples des vertus, admirables recluses. 
Qui, dans votre retraite, avec tant de ferveur. 
Mêlez parfaitement la retraite du cœur. 
Et , par un choix pieux hors du monde placées , 
Ne détachez vers lui nulle de vos pensées, 
Qu'il vous est cher d'avoir sans cesse devant vous 
Ce tableau de l'objet de vos vœux les plus doux. 
D'y nourrir par vos yeux les précieuses flammes 
Dont si fidèlement brûlent vos belles âmes , 
D'y sentir redoubler l'ardeur de vos désirs, 
D'y donner à toute heure un encens de soupirs, 
Et d'embrasser du cœur une image si belle 
Des célestes beautés de la gloire étemelle , 
Beautés qui dans leurs fers tiennent vos libertés, 
Et vous font mépriser toutes autres beautés ! 

Et toi, qui fus jadis la maîtresse du monde, 
Docte et fameuse école en raretés féconde, 
Où les arts déterrés ont, par un digne efibrt. 
Réparé les dégâts des barbares du nord ; 
Source des beaux débris des siècles mémorables , 
Rome , qu'à tes soins nous sommes redevables , 
De nous avoir rendu , façonné de ta main , 
Ce grand homme , chez toi devenu tout Romain , 
Dont le pinceau célèbre , avec magnificence , 
De ces riches travaux vient parer notre France , 
Et dans un noble lustre y produire à nos yeux 
Cette belle peinture inconnue en ces lieux, 
La fresque , dont la grâce , à l'autre préférée , 
Se conserve un éclat d'éternelle durée. 
Mais dont la promptitude et les brusques fiertés 



POESIES DIVERSES. /iGd 

Veulent un grand génie à toucher ses beautés. 
De l'autre , qu'on connolt , la traitable méthode 
Aux foiblesses d*un peintre aisément s'accommode : 
La paresse de l'huile , allant ayec lenteur , 
Du plus tardif génie attend la pesanteur ; 
Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne. 
Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne ; 
Et sur cette peinture on peut , pour faire mieux . 
Revenir, quand on veut, avec de nouveaux yeux. 
Cette commodité de retoucher l'ouvrage 
Aux peintres chancelans est un grand avantage ; 
Et ce qu'on ne fait pas en vingt fois qu'on reprend , 
On le peut faire eu trente , on le peut faire en cent. 

Mais la fresque est pressante, et veut, sans complaisance, 
Qu'un peintre s'accommoda à son. impatience , 
La traite à sa manière , et , d'un travail soudain , 
Saisisse le moment qu'elle donne à sa main. 
La sévère rigueur de ce moment qui passe 
Aux erreurs d'un pinceau ne fait aucune grâce ; 
Avec elle il n'est point de retour à tenter, 
Et tout , au premier coup , se doit exécuter. 
Elle veut un esprit où se rencontre unie 
La pleine connoissance avec le grand génie , 
Secouru d'une main propre à le seconder. 
Et maîtresse de l'art jusqu'à le gourmander , 
Une main prompte à suivre un beau feu qui la guide , 
Et dont, comme un éclair, la justesse rapide 
Répande dans ses fonds , à grands traits non tâtés , 
De ses expressions les touchantes beautés. 
C'est par là que la fresque , éclatante de gloire , 
Sur les honneurs de l'autre emporte la victoire , 
Et que tous les savans , en juges délicats , 
Donnent la préférence à ses mâles appas. 
Cent doctes mains chez elle ont cherché la louange ; 
Et Jules , Annibal , Raphaël , Michel- Ange , 
Les Mignards de leur siècle , en illustres rivaux . 
Ont voulu par la fresque ennoblir leurs travaux. 

Nous la voyons ici doctement revêtue 
De tous les grands attraits qui surprennent la vue. 
Jamais rien de pareil n'a paru dans ces lieux ; 
Et la belle inconnue a frappé tous les yeux. 
Elle a non- seulement, par ses grâces fertiles. 
Charmé du grand Paris les connoisseurs habiles, 
Et touché de la cour le beau monde savant ; 
Ses miracles encore ont passé plus avant , 



466 POÉSIES DIVERSES. 

Rt de nos courtisans lit plus légers d*étude 

Elle a pour quelque temps fiié l'inquiétude , 

Arrêté leur esprit , attaché leurs regards , 

Rt fait descendre en eux quelque goût des beaui>arta. 

Mais ce qui, plus que tout, élève son mérite, 

C'est de l'auguste roi l'éclatante visite ; 

Ce monarque , dont Tâme aux grandes qualités 

Joint un goût délicat des savantes beautés, 

Qui , séparant le bon d'avec son apparence , 

Décide sans erreur, et loue avec prudence; 

Louis, le grand Louis, dont l'esprit souverain 

Ne dit rien au hasard, et voit tout d'un oail sain, 

A versé de sa bouche à ses grâces brillantes 

De deux précieux mots les douceurs chatouillantes ; 

Kt roii sait qu'en deux mots ce roi judicieux 

Fait des plus beaux travaux l'éloge glorieux. 

Colbert , dont le bon goût suit celui de son mattra , 
A senti même charme , et nous le fait parottre. 
Ce vigoureux génie au travail si constant, 
Dont la vaste prudence à tous emplois s'étend , 
Qui, du choix souverain, tient, par son haut mérite, 
Du commerce et des arts la suprômo conduite, 
A d'une noble idée enfanté le dessin 
Qu'il confie aux talens de cette docte main, 
Rt dont il veut par elle attacher la richesse 
Aux sacrés murs du temple, où son cœur s'intéresse K 
La voilà, cette main, qui se met en chaleur; 
Elle prend les pinceaux , - trace , étend la couleur , 
Empâte, adoucit, touche, et ne fait nulle pause : 
Voilà qu'elle a fmi ; l'ouvrage aux yeux s'expose ; 
Et nous y découvrons , aux yeux des grands experts , 
Trois miracles de l'art en trois tableaux divers. 
Mais, parmi cent objets d'une beauté touchante, 
Le Dieu porte au respect, et n'a rien qui n'enchante ; 
Rien en grâce, en douceur, en vive majesté, 
Qui ne présente à l'oeil une divinité ; 
Elle est toute en ces traits si brillans de noblesse : 
La grandeur y parott, l'équité, la sagesse, 
La bonté , la puissance ; enfin , ces traits font voir 
Ce que l'esprit de l'homme a peine à concevoir. 

Poursuis , ô grand Colbert , à vouloir dans la France 
Des arts que tu régis établir l'excellence , 
Et donne à ce projet, et si grand et si beau, 

4, Saint-Euslache. [Note (i« Molière,] 



POÉSIES DIVERSES. 4^7 

Tous les riches momens d'un si docte pinceau. 

Attache à des travaux , dont T-éclat te renomme , 

Les restes précieux des jours de ce grand homme. 

Tels hommes rarement se peuvent présenter, 

Et, quand le ciel les donne, il faut en profiter. 

De ces mains , dont les temps ne sont guère prodigues y 

Tu dois à l'univers les savantes fatigues; 

C'est à ton ministère à les aller saisir 

Pour les mettre aux emplois que tu peux leur choisir ; 

]St , pour ta propre gloire , il ne faut point attendre 

Qu'elles viennent t*offrir ce que ton choix doit prendre. 

Les grands hommes, Golbert, sont mauvais courtisans, 

Peu faits à s'acquitter des devoirs complaisans; 

A leurs réflexions tout entiers ils se donnent ; 

Et ce n'est que par là qu'ils se perfectionnent. 

L'étude et la visite ont leurs talens à part. 

Qui se donne à la cour, se dérobe à son art. 

Un esprit partagé rarement s'y consomme , 

Et les emplois de feu demandent tout un homme. 

Us ne sauroient quitter les soins de leur métier 

Pour aller chaque jour fatiguer ton portier ; 

Ni partout , près de toi , par d'assidus hommages , 

Mendier des prôneurs les éclatans suffrages. 

Cet amour du travail, qui toujours règne en eux, 

Rend à tous autres soins leur esprit paresseux ; 

Et tu dois consentir à cette négligence 

Qui de leurs beaux talens te nourrit l'excellence. 

Souffre que, dans leur art s'avançant chaque jour, 

Par leurs ouvrages seuls ils te fassent leur cour. 

Leur mérite à tes yeux y peut assez paroître ; 

Consultes-en ton goût , il s'y connoît en maître , 

Et te dira toujours, pour l'honneur de ton choix, 

Sur qui tu dois verser l'éclat des grands emplois. 

C'est ainsi que des arts la renaissante gloire 

De tes illustres soins ornera la mémoire; 

Et que ton nom , porté dans cent travaux pompeux , 

Passera triomphant à nos derniers neveux. 



FIN. 



TABLE. 



t 



RuATioif de la fêle de Veroaillcs da 48 juillet 1668 4 

MoMsiEim DE Pov&GEAUGNAC , comédîe- ballet en trois actes 98 

Les AiiAnTS magnifiques , comédie-ballet en cinq actes 70 

Le BouEGEOis GENTILHOMME , cooiédie-ballet en cinq actes 411 

PsTcui, comédie-ballet '. 482 

Les Poubberies de Scapin , comédie en trois actes 249 

La Comtesse d'Escaebagnas , comédie 290 

Les Femmes sayamtes, comédie en cinq actes 3u8 

Le Malade imagih aire , comédie-ballet en trois actes . . 374 

Poésies diterses 453 

Remerctment an roi 453 

Stances . .* 455 

Vers placés an bas d'une estampe 456 

Bonts-rimés commandés sur le bel air 456 

An roi , sur la conquête de la Franche-Comté 457 

Sonnet à M. La Mothe-le-Vayer, sur la mort de son fils 458 

La Gloire du Yal-de^îrAce. 459 



FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME ET DERNIER VOLUME 



Paris. — ImpiinuMie de Ch. LaUuiv, rue de Ilourus, 9. 



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CECIL H. GREEN IIBRARY 

STANFORD, CALIFORNIA 94305-6004 

(415) 723-1493 

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